Considérations sur … la Révolution Française/Seconde partie/XXIII

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Delaunay, Libraire (Tome Ipp. 429-435).

CHAPITRE XXIII.

Acceptation de la constitution appelée constitution
de 1791.

AINSI finit cette fameuse assemblée qui réunit tant de lumières à tant d’erreurs, qui a fait un bien durable, mais un grand mal immédiat, et dont le souvenir servira long-temps encore de prétexte aux attaques des ennemis de la liberté.

Voyez, disent-ils, ce qu’ont produit les délibérations des tommes les plus éclairés de France. Mais aussi pourroit-on leur répondre Songera ce que doivent être les hommes qui, n’ayant jamais exercé aucun droit politique, se trouvent tout à coup en possession d’une jouissance funeste à tous les individus, le pouvoir sans bornes ; ils seront long-temps avant de savoir qu’une injustice soufferte par un citoyen quelconque, ami ou ennemi de la liberté, retombe sur la tête de tous ; ils seront long-temps avant de connoitre la théorie de la liberté, si simple quand on est né dans un pays où les lois et les mœurs vous l’enseignent, si difficile quand on a vécu sous un gouvernement arbitraire, où rien ne se décide que par les circonstances, et où les principes leur sont toujours soumis. Enfin, dans tous les temps et dans tous les pays, faire passer une nation du gouvernement des cour^ à celui de la loi, c’est une crise de la plus grande difficulté, lors même que l’opinion la rend inévitable.

L’histoire doit donc considérer l’assemblée constituante sous deux points de vue ; les abus qu’elle a détruits, et les institutions qu’elle a créées. Sous le premier rapport, elle a de grands droits à la reconnaissance de la race humaine ; sous le second, les plus graves erreurs peuvent lui être reprochées.

Sur la proposition de M. de la Fayette, une amnistie générale fut accordée à tous ceux qui avoient pris part au voyage du roi, ou commis ce qu’on peut appeler des délits politiques. Il fit décréter aussi que tout individu pourroit sortir de France et y rentrer sans passe-port. L’émigration étoit alors déjà commencée. Je distinguerai dans le chapitre suivant l’émigration politique de l’émigration nécessaire qui eut lieu plus tard. Mais ce qu’il importe de remarquer c’est que l’assemblée constituante rejeta toutes les mesures qui lui furent proposées pour entraver la liberté civile. La minorité de la noblesse avoit cet esprit de justice, inséparable du désintéressement. Parmi les députés du tiers état, Dupont de Nemours, qui a survécu, malgré son courage, Thouret, Barnave, Chapelier, et tant d’autres, qui ont péri victimes de leurs excellens principes, ne portoient certainement dans les délibérations que les intentions les plus pures. Mais la majorité tumultueuse et ignorante eut le dessus dans les décrets relatifs à la constitution. On étoit assez éclairé en France sur tout ce qui concernoit l’ordre judiciaire et l’administration ; mais la théorie des pouvoirs exigeoit des connaissances plus approfondies. C’étoit donc le plus pénible des spectacles intellectuels, que de voir les bienfaits de la hberté civile mis sous la sauvegarde d’une liberté politique sans mesure et sans force.

Cette malheureuse constitution, si bonne par ses bases et si mauvaise par son organisation, fut présentée à l’acceptation du roi. Il ne pouvoit certainement pas la refuser, puisqu’elle terminoit sa captivité ; mais on se flatta que son consentement étoit volontaire. On fit des fêtes, comme si l’on s’étoit cru heureux ; l’on commanda des réjouissances pour se persuader que les dangers étoient passés ; les mots de roi, d’assemblée représentative, de monarchie constitutionnelle, répondoient au véritable vœu de tous les François. On crut avoir atteint la réalité des choses, dont on n’avoit obtenu que le nom.

On pria le roi et la reine d’aller à l’Opéra ; leur entrée y fut célébrée par des applaudissemens sincères et universels. On donnoit le ballet de Psyché ; au moment où les Furies dansoient en secouant leurs flambeaux, et où cet éclat d’incendia se répandoit dans toute la salle, je vis le visage du roi et de la reine à la pâle lueur de cette imitation des enfers, et des pressentimens funestes sur l’avenir me saisirent. La reine s’efforçoit d’être aimable, mais on apercevoit une profonde tristesse à travers son obligeant sourire. Le roi, comme à son ordinaire, sembloit plus occupé de ce qu’il voyoit que de ce qu’il éprouvait ; il regardoit de tous les côtés avec calme, et l’on eût dit même avec insouciance ; il s’étoit habitué, comme la plupart des souverains, à contenir l’expression de ses sentiments, et peut-être en avait-il ainsi diminué la force. L’on alla se promener après l’opéra dans les Champs Élysées, qui étoient superbement illuminés. Le palais et le jardin des Tuileries n’en étant séparés que par la fatale place de la Révolution, l’illumination de ce palais et du jardin se joignoit admirablement à celle des longues allées des Champs Élysées, réunies entre elles par des guirlandes de lumières.

Le roi et la reine se promenoient lentement dans leur voiture, au milieu de la foule, et chaque fois qu’on apercevoit cette voiture, on crioit : Vivee le roi ! Mais c’étoient les mêmes gens qui avoient insulté le même roi à son retour de Varennes, et ils ne se rendoient pas mieux compte de leurs applaudissemens que de leurs outrages.

Je rencontrai, en me promenant, quelques membres de l’assemblée constituante. Ils ressembloient à des souverains détrônés, très-inquiets de leurs successeurs. Certes, chacun auroit souhaité, comme eux, qu’ils fussent chargés de maintenir la constitution telle qu elle était, car on en savoit assez déjà sur l’esprit des élections pour ne pas se flatter d’une amélioration dans les affaires. Mais on s’étourdissoit par le bruit qu’on entendoit de toutes parts. Le peuple chantait, et les colporteurs de journaux faisoient retentir les airs en proclamant à haute voix la grande acceptation du roi, la constitution monarchique, etc., etc.

Il sembloit que la révolution fût achevée, et la liberté fondée. Toutefois l’on se regardoit les uns les autres comme pour obtenir de son voisin la sécurité dont on manquoit soi-même.

L’absence des nobles surtout ébranloit cette sécurité, car il ne peut exister de monarchie sans que la classe aristocratique en fasse partie ; et, malheureusement les préjugés des gentilshommes françois étoient tels, qu’ils repoussoient toute espèce de gouvernement libre ; c’est à cette grande difficulté qu’il faut attribuer les défauts les plus graves de la constitution de 1791. Car les seigneurs propriétaires n’offrant aucun soutien à la liberté, Ja force démocratique a pris nécessairement le dessus. Les barons anglais, dès le temps de la grande charte, ont stipulé les droits des communes, conjointement avec les leurs. En France, les nobles ont combattu ces droits, quand le tiers état les a réclamés ; mais, n’étant pas assez forts pour lutter contre la nation, ils ont quitté leur pays en masse, et sont allés se joindre aux étrangers. Cette résolution funeste a rendu alors la monarchie constitutionnelle impossible, puisqu’elle en a détruit les élémens conservateurs. Nous allons développer les suites nécessaires de l’émigration.

FIN DU TOME PREMIER.