Considérations sur … la Révolution Française/Troisième partie/XXII

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Delaunay, Libraire (IIpp. 167-172).

CHAPITRE XXII.

Deux prédictions singulières tirées de l’Histoire de la révolu-
tion par M. Necker
.

M. Necker n’a jamais publié un livre politique sans braver un danger quelconque, soit pour sa fortune, soit pour lui-même. Les circonstances dans lesquelles il a fait paroître son histoire de la révolution, pouvoient l’exposer à tant de chances funestes, que je fis beaucoup d’efforts pour l’en empêcher. Il étoit inscrit sur la liste des émigrés, c’est-à-dire, soumis à la peine de mort d’après les lois françoises, et déjà l’on répandoit de toutes parts que le directoire avoit l’intention de faire une invasion en Suisse. Néanmoins il publia, vers la fin de l’année 1796, un ouvrage sur la révolution, en quatre volumes, dans lequel il présenta les vérités les plus hardies. Il n’y mit d’autre ménagement que celui de se placer à la distance de la postérité pour juger les hommes et les choses. Il joignit à cette histoire, pleine de chaleur, de sarcasme et de raison, l’analyse des principales constitutions libres de l’Europe ; et l’on seroit vraiment découragé d’écrire, en lisant ce livre, où toutes les questions sont approfondies, si l’on ne se disoit pas que dix-huit années de plus, et une manière de sentir individuelle, peuvent ajouter encore quelques idées au même système.

Deux prédictions bien extraordinaires doivent être signalées dans cet ouvrage : l’une annonce la lutte du directoire avec le corps représentatif, qui eut lieu quelque temps après, et qui fut amenée, ainsi que M. Necker l’annonçait, par les prérogatives constitutionnelles qui manquoient au pouvoir exécutif.

« La disposition essentielle de la constitution républicaine donnée à la France en 1795, dit-il, la disposition capitale, et qui peut mettre en péril l’ordre ou la liberté, c’est la séparation complète et absolue des deux autorités premières ; l’une qui fait les lois, l’autre qui dirige et surveille leur exécution. On avoit réuni, confondu tous les pouvoirs dans l’organisation monstrueuse de la convention nationale ; et par un autre extrême, moins dangereux sans doute, on n’a voulu conserver entre eux aucune des affinités que le bien de l’état exige. On s’est alors ressaisi tout à coup des maximes écrites ; et, sur la foi d’un petit nombre d’instituteurs politiques, on a cru qu’on ne pouvoit établir une trop forte barrière entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Rappelons d’abord que les instructions tirées de l’exemple nous donnent un résultat bien différent. On ne connoît aucune république où les deux pouvoirs dont je viens de parler ne soient entremêlés dans une certaine mesure ; et les temps anciens, comme les temps modernes, nous offrent le même tableau. Quelquefois un sénat, dépositaire de l’autorité executive, propose les lois à un conseil plus étendu, ou à la masse entière des citoyens ; et quelquefois aussi ce sénat, exerçant dans un sens inverse son droit d’association au pouvoir législatif, suspend ou révise les décrets du grand nombre. Le gouvernement libre de l’Angleterre est fondé sur les mêmes principes, et le monarque y concourt aux lois par sa sanction et par l’assistance ordinaire de ses ministres aux deux chambres du parlement. Enfin, l’Amérique a donné un droit de réjection mitigé au président du congrès, à ce chef de l’état, qu’elle a investi de l’autorité exécutive ; et dans le même temps elle a mis en part de cette autorité l’une des deux sections du corps législatif.

« La constitution républicaine de la France est le premier modèle, ou plutôt le premier essai d’une séparation absolue entre les deux pouvoirs suprêmes.

« L’autorité executive agira toujours seule et sans aucune inspection habituelle de la part de l’autorité législative ; et, en revanche, aucun assentiment de la part de l’autorité executive ne sera nécessaire à la plénitude des lois. Enfin, les deux pouvoirs n’auront pour lien politique que des adresses exhortatives, et ils ne communiqueront ensemble que par des envoyés ordinaires et extraordinaires.

« Une organisation si nouvelle ne doit-elle pas entraîner des inconvéniens ? ne doit-elle pas, un jour à venir, exposer à de grands dangers ?

« Supposons en effet que le choix des cinq directeurs tombe, en tout ou en partie, sur des hommes d’un caractère faible ou incertain ; quelle considération pourront-ils conserver en paroissant tout-à-fait séparés du corps législatif, et de simples machines obéissantes ?

« Que si, au contraire, les cinq directeurs élus se trouvoient des hommes vigoureux, hardis, entreprenans et parfaitement unis entre eux, le moment arriveroit où l’on regretteroit peut être l’isolement de ces chefs exécutifs, où l’on voudroit que la constitution les eût mis dans la nécessité d’agir en présence d’une section du corps législatif, et de concert avec elle. Le moment arriveroit où l’on se repentiroit peut-être d’avoir laissé, par la constitution même, un champ libre aux premières suggestions de leur ambition, aux premiers essais de leur despotisme. »

Ces directeurs hardis et entreprenans se sont trouvés ; et, comme il ne leur étoit pas permis de dissoudre le corps législatif, ils ont employé des grenadiers à la place du droit légal que la constitution devoit leur donner. Rien ne présageoit encore cette crise, quand M. Necker l’a prédite ; mais, ce qui est plus étonnant, c’est qu’il a pressenti la tyrannie militaire qui devoit résulter de la crise même qu’il annonçoit en 1796.

Dans une autre partie de son ouvrage, M. Necker, en mêlant sans cesse l’éloquence au raisonnement, rend la politique populaire. Il suppose un discours de saint Louis, adressé à la nation françoise, et vraiment admirable ; il faut le lire tout entier, car il y a un charme et une pensée dans chaque parole. Toutefois, l’objet principal de cette fiction, c’est de se figurer un prince qui, dans son illustre vie, s’est montré capable d’un dévouement héroïque, déclarant à la nation jadis soumise à ses aïeux, qu’il ne veut pas troubler par la guerre intestine les efforts qu’elle fait maintenant pour obtenir la liberté, même républicaine, mais qu’au moment où les circonstances tromperoient son espoir, et la livreroient au despotisme, il viendroit aider ses anciens sujets à s’affranchir de l’oppression d’un tyran.

Quelle vue perçante dans l’avenir et dans l’enchaînement des causes et des effets ne faut-il pas, pour avoir formé une telle conjecture sous le directoire, il y a vingt ans !