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Consolation à Caritée sur la mort de son mari

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Œuvres poétiques de Malherbe, Texte établi par Prosper BlanchemainE. Flammarion (Librairie des Bibliophiles) (p. 86-89).


IV

CONSOLATION A CARITÉE
sur la mort de son mary

1599


Ainsi, quand Mausole fut mort,
Artemise accusa le sort,
De pleurs se noya le visage,
Et dit aux astres innocens
Tout ce que fait dire la rage
Quand elle est maistresse des sens.

Ainsi fut sourde au reconfort,
Quand elle eut trouvé dans le port
La perte qu’elle avoit songée,
Celle de qui les passions
Firent voir à la mer Egée
Le premier nid des Alcyons.

Vous n’estes seule en ce tourment
Qui témoignez du sentiment,

Ô trop fidelle Caritée !
En toutes ames l’amitié,
De mesmes ennuis agitée,
Fait les mesmes traits de pitié.

De combien de jeunes maris,
En la querelle de Paris,
Tomba la vie entre les armes,
Qui fussent retournez un jour,
Si la mort se payoit de larmes,
A Mycenes faire l’amour.

Mais le Destin, qui fait nos lois
Est jaloux qu’on passe deux fois
Au deçà du rivage blesme ;
Et les dieux ont gardé ce don
Si rare que Jupiter mesme
Ne le sceut faire à Sarpedon.

Pourquoy donc si peu sagement,
Démentant votre jugement,
Passez-vous en cette amertume
Le meilleur de votre saison,
Aimant mieux plaindre par coustume
Que vous consoler par raison ?

Nature fait bien quelque effort
Qu’on ne peut condamner qu’à tort ;

Mais que direz-vous pour deffendre
Ce prodige de cruauté,
Par qui vous semblez entreprendre
De ruiner vostre beauté ?

Que vous ont fait ces beaux cheveux,
Dignes objets de tant de voeux,
Pour endurer votre colere,
Et, devenus vos ennemis,
Recevoir l’injuste salaire
D’un crime qu’ils n’ont point commis

Quelles aymables qualitez
En celuy que vous regrettez
Ont pu meriter qu’à vos roses
Vous ostiez leur vive couleur,
Et livriez de si belles choses
A la mercy de la douleur ?

Remettez-vous l’ame en repos.
Changez ces funestes propos ;
Et, par la fin de vos tempestes,
Obligeant tous les beaux esprits,
Conservez au siecle où vous estes
Ce que vous luy donnez de prix.

Amour, autresfois en vos yeux
Plein d’appas si delicieux,

Devient melancolique et sombre,
Quand il voit qu’un si long ennuy
Vous fait consumer pour une ombre
Ce que vous n’avez que pour luy.

S’il vous ressouvient du pouvoir
Que ses traits vous ont fait avoir,
Quand vos lumieres estoient calmes,
Permettez-luy de vous guerir,
Et ne differez point les palmes
Qu’il brusle de vous acquerir.

Le Temps, d’un insensible cours,
Nous porte à la fin de nos jours :
C’est à nostre sage conduite,
Sans murmurer de ce défaut,
De nous consoier de sa fuite
En le ménageant comme il faut.