Constantinople (Gautier)/Chapitre XXI

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Fasquelle (p. 254-266).

XXI

LE CHARLEMAGNE. — LES INCENDIES


L’on pariait depuis longtemps de l’arrivée du Charlemagne, qui se faisait attendre, — et il était passé à l’état de vaisseau chimérique, de navire Argo ou de voltigeur hollandais, — lorsqu’un beau matin on vit, au moment où l’on n’y pensait plus, se prélasser devant l’échelle de Top’Hané, à l’entrée de la Corne-d’Or, un superbe bâtiment sous pavillon tricolore, portant à sa proue un buste d’empereur, et à sa poupe ce nom écrit en lettres d’or : Charlemagne. Comment était-il venu là ? Par quelle magie se trouvait-il au milieu du port ? À ses flancs sabordés d’une triple ligne d’embrasures de canons, nulle trace de tambour pour les roues ; sur son pont, aucune apparence de tuyau ; aux vergues, des voiles carguées et ficelées ; aux mâts, des flammes que faisait onduler un vent contraire : c’était à n’y rien comprendre. Aussi, parmi le peuple, le bruit se répandit-il que c’était une nef magique manœuvrée par les Djinns et les Afrites.

Des difficultés diplomatiques suscitées, dit-on, par l’Autriche et la Russie s’étaient opposées à l’entrée du Charlemagne dans le détroit où ne doit pénétrer aucun vaisseau de ligne sans un firman. Le firman fut enfin accordé, et, pour légitimer encore davantage la présence d’un tel navire dans les eaux de la Corne-d’Or, M. le marquis de Lavalette, ambassadeur de France, montait le Charlemagne ; ce qui aplanissait tout. Le Charlemagne, c’était la France ; et ainsi fut satisfaite la curiosité de Mehemet-Ali, le capitan-pacha, qui désirait voir un vaisseau mixte.

Les caïques rôdaient timidement autour du colosse marin comme des harengs autour d’une baleine, craignant quelque coup de queue ou de nageoire ; enfin, quelques-uns se décidèrent à accoster ses flancs noirs, et les visiteurs enhardis se hissèrent le long des tire-veilles. — Je fus un de ceux-là. En posant le pied sur le pont, le premier visage que j’aperçus fut un visage de connaissance. Giraud me souriait amicalement derrière sa moustache rousse, et secouait en mon honneur son épaisse crinière bouclée ; je lui répondis par un salamaleck à la Covielle dans la cérémonie du Bourgeois Gentilhomme, d’une couleur orientale satisfaisante. Dans mes voyages j’ai cette chance de rencontrer Giraud, aimable et spirituel compagnon s’il en fut ; j’avais déjà eu ce bonheur en Espagne ; je me hâtai de lui indiquer tous les quartiers affreux, toutes les ruelles abominables qui font le désespoir des amateurs de la rue de Rivoli et la joie éternelle des peintres. — J’allai ensuite rendre mes devoirs à l’ambassadeur, que j’avais l’honneur de connaître un peu, et qui me reçut avec bienveillance ; puis Giraud me présenta à ses amis les officiers, et je fus promené dans les trois ponts du navire, pérégrination qui surprend toujours, même lorsqu’elle n’est pas nouvelle pour vous ; car un vaisseau de guerre est une des plus prodigieuses réalisations de la puissance humaine : douze ou treize cents hommes fourmillent, mangent, dorment, manœuvrent sans le moindre désordre dans cet espace rétréci par quatre-vingts canons, une puissante machine haute comme une maison à deux étages, la soute aux poudres, la soute au charbon, la cambuse et des provisions pour plusieurs mois. C’est à la fois une ville, une forteresse et une locomotive. — Les ménagères hollandaises qui se croient propres ne sont que d’infâmes souillons à côté des marins, que nul n’égale dans l’art de balayer, de laver, de poncer, de vernir et de donner son lustre à chaque objet. Pas une souillure aux planchers, pas une tache de rouille ou de vert-de-gris aux fers ou aux cuivres ; tout brille, tout reluit : les panoplies étincellent d’un éclat toujours neuf, l’acajou d’une table anglaise préparée pour le thé du matin est moins net à coup sûr que le pont d’un navire. « On pourrait y manger la soupe » comme dit une énergique locution vulgaire ; et parmi tous ces cordages, qui ont chacun leur nom et s’entre-croisent comme des fils d’araignée, pas un nœud, pas un enchevêtrement, pas une erreur : tout cela joue et glisse sur ses poulies, et se rattache où il faut avec une précision et un ordre admirables.

Je revins à terre, où la discussion continuait à propos du Charlemagne. Son hélice, entièrement submergée, sa cheminée, dont le tuyau rentrait comme les tubes d’une lorgnette, lui laissaient toute l’apparence d’un navire à voile, et ce ne fut que plus tard, lorsqu’il fit une excursion à Thérapia, que les caïdjis, émerveillés, furent bien forcés de l’admettre comme bateau à vapeur, en voyant la fumée sortir du tuyau jailli de dessous le pont comme par enchantement, et un remous écumeux se former derrière la poupe et faire vaciller leurs frêles embarcations.

Le lendemain, l’ambassadeur fit sa descente avec le cérémonial officiel, il fut reçu à terre par les deux délégués du commerce et ce qu’à l’étranger on appelle la nation, — c’est dire tous les Français présents à Constantinople. Je pris place parmi les rangs du cortége, et nous accompagnâmes M. de la Valette jusqu’au palais de l’ambassade, situé dans la grande rue de Péra : cette cérémonie a quelque chose de touchant. Cette poignée d’hommes perdus dans cette ville immense où règne une religion différente, où se parle une langue dont les racines nous sont inconnues, où tout est différent de nos usages, lois, mœurs, costumes, se rassemblant et formant une petite patrie autour de l’ambassadeur, en qui se personnifie la France, avait une poésie sentie des moins susceptibles de ce genre d’impression. — Il y avait là des gens qui marchaient tête nue sous un soleil brûlant, et qui, certes, professaient des opinions opposées à celles du gouvernement représenté par M. de la Valette, des républicains, des exilés même ; mais à cette distance toute hostilité particulière disparaît ; on ne se souvient plus que de l’alma mater, de la sainte mère commune. — L’arrivée du Charlemagne avait causé quelque effervescence parmi la population turque, et, en cas d’avanie ou d’insulte, on se serait assurément fait tuer jusqu’au dernier autour de l’ambassadeur ; mais la caravane française parvint heureusement au palais, malgré les regards obliques des vieux fanatiques qui regrettent encore le temps des janissaires, et ne peuvent voir passer un Franc sans lui grommeler, sous leur moustache blanche, l’injure sacramentelle de Chien de chrétien !

La présence du Charlemagne à Constantinople concorda avec de nombreux incendies ; il n’y en eut pas moins de quatorze en une semaine, et la plupart très considérables. À quoi fallait-il les attribuer ? À l’extrême sécheresse qui faisait de ces maisons de poutrelles et de planchettes à demi pourries de vétusté autant de morceaux d’amadou prêts à s’enflammer à la moindre étincelle ; aux sortiléges jetés par le mystérieux bateau à vapeur sans roue et sans cheminée, comme le croyait fermement la populace ; à des corporations de charpentiers curieux de se créer de l’ouvrage, ou à une cause politique, ainsi qu’en étaient persuadés des gens bien au fait des mœurs orientales ?

À la suite du Ramadan, qui, par ses jeûnes et ses exercices de piété, exalte les imaginations, il se manifeste ordinairement une recrudescence de fanatisme, et ce mouvement des esprits n’était pas favorable à Reschid-Pacha, alors ministre, accusé de pencher vers les idées européennes, et regardé presque comme un giaour par les vieux Turcs en caftan vert et en gros turbans, pareils à ces mannequins habillés que l’on conserve derrière les vitrines de l’Elbicei-Atika, ce cabinet de Curtius de l’ancienne nationalité ottomane. Quoiqu’il y ait à Constantinople un journal français très-bien dirigé par M. Noguès, comme ce journal est subventionné par l’État, l’opposition, au lieu de faire des articles, allume un quartier, manière significative de témoigner sa mauvaise humeur, — on le dit, du moins, — nous avons peine à le croire, bien que ce moyen fût employé autrefois par les janissaires mécontents ; d’autres voyaient dans ces incendies qui, à peine éteints, se rallumaient sur un autre point de la ville, la torche ou du moins l’allumette chimique de la Russie essayant d’indisposer la population contre la France ; mais le courage avec lequel l’équipage du Charlemagne courait au feu, M. Rigaud de Genouilly en tête, grimpant, la hache en main, sur les maisons embrasées, disputant les victimes aux flammes, lui eût bientôt concilié la bienveillance générale. Reschid-Pacha fut remplacé par Fuad-Effendi, continuateur de ses idées. Cette légère concession ramena le calme dans les esprits, et les incendies s’arrêtèrent, peut-être naturellement, peut-être pour cette raison.

Avec une ville presque toute construite en bois et la négligence, résultat du fatalisme turc, l’incendie peut être considéré comme un fait normal à Constantinople. Une maison ayant une soixantaine d’années de date est une rareté. Excepté les mosquées, les aqueducs, les murailles et les fontaines, quelques maisons grecques du Phanar, quelques constructions génoises à Galata, tout est en planches ; les âges disparus n’ont laissé aucun témoignage sur ce sol, perpétuellement balayé par la flamme ; la face de la ville se renouvelle entièrement chaque demi-siècle, sans varier pourtant beaucoup. Je ne parle pas de Péra, Marseille d’Orient, qui, sur la place de chaque baraque de bois brûlée, élève aussitôt une solide maison de pierre, et qui sera bientôt une ville tout à fait européenne.

Au sommet de la tour du Seraskier, phare blanc d’une hauteur prodigieuse, s’élevant dans l’azur, non loin des dômes et des minarets du sultan Bayezid, tourne perpétuellement une vigie qui regarde si, dans l’immense horizon déroulé en panorama à ses pieds, quelque fumée noire, quelque langue rouge ne jaillit pas par l’interstice d’un toit. Quand la vigie aperçoit un commencement d’incendie, on suspend au haut du phare un panier si c’est le jour, une lanterne si c’est la nuit, avec une certaine combinaison de signaux qui indique le quartier de la ville ; le canon tonne, et le cri lugubre : Stamboul hiangin var ! retentit sinistrement par les rues, tout le monde s’émeut, et les porteurs d’eau (saccas), qui sont en même temps les pompiers, s’élancent au pas de course dans la direction désignée par la vedette.

Une vigie pareille est établie sur la tour de Galata, qui fait presque face, de l’autre côté de la Corne-d’Or, à la tour du Seraskier.

Le sultan, les vizirs et les pachas sont tenus de se porter en personne aux incendies. Si le sultan est retiré au fond du harem avec une femme, une odalisque vêtue de rouge, la tête coiffée d’un turban écarlate, pénètre jusqu’à la chambre, soulève la portière et se tient debout, silencieuse et sinistre. L’apparition de ce fantôme flamboyant lui annonce que le feu est à Constantinople, et qu’il ait à faire son devoir de souverain.

J’étais un jour assis sur une tombe, occupé à griffonner quelques vers, dans le petit Champ-des-Morts de Péra, lorsque je vis monter à travers les cyprès une fumée bleuâtre qui devint jaune, puis noire, et laissa passer quelques jets de flamme étouffés par l’éclatante lumière du soleil ; je me levai, je cherchai une place découverte, et j’aperçus au bas de la colline funèbre Kassim-Pacha qui brûlait. Kassim-Pacha est un quartier assez misérable, peuplé de pauvres gens : de Juifs, d’Arméniens, resserré entre le cimetière et l’arsenal. — Je descendis sa principale rue, bordée d’échoppes et de baraques, dont le milieu est occupé par un ruisseau fangeux, espèce d’égout à ciel ouvert, traversé de ponceaux ; l’incendie était encore concentré aux environs d’une mosquée dont je ne saurais mieux comparer le minaret qu’à une chandelle coiffée d’un éteignoir de fer-blanc. Je craignais de voir ce minaret fondre dans les flammes, qu’un changement de vent poussa dans une autre direction, en sorte que ceux qui croyaient n’avoir rien à craindre se trouvèrent subitement menacés.

La rue était encombrée de négresses portant des matelas roulés, de hammals chargés de coffres, d’hommes sauvant leurs tuyaux de pipes, de femmes effarées traînant d’une main un enfant, et de l’autre un paquet de hardes ; de cawas et de soldats armés de longs crochets, de saccas courant à travers la foule, leurs pompes sur l’épaule, d’hommes à cheval galopant pour aller chercher du renfort sans le moindre souci des piétons ; tout le monde se heurtait, se bousculait, se renversait, avec des cris et des injures en toutes sortes d’idiomes. Le tumulte était à son comble. Pendant ce temps la flamme marchait en élargissant le cercle de ses ravages. Craignant d’être jeté à terre et foulé aux pieds, je regagnai la hauteur de Péra, et, me hissant sur un cippe de marbre de Marmara, je regardai, en compagnie de Turcs, de Grecs et de Francs, le triste spectacle qui se déroulait au pied de la colline.

Les rayons brûlants du midi tombaient d’aplomb sur les toits de tuiles brunes ou de planches goudronnées de Kassim-Pacha, dont les maisons s’allumaient successivement comme les fusées d’un feu d’artifice. D’abord on voyait un petit jet de fumée blanche sortir par quelque interstice, puis une mince langue écarlate suivait la fumée blanche, la maison noircissait, les fenêtres rougeoyaient, et au bout de quelques minutes tout s’effondrait dans un nuage de cendres.

Sur ce fond de vapeur enflammée se dessinaient, au bord des toits, en silhouettes noires, des hommes qui versaient de l’eau sur les planches pour les empêcher de prendre feu ; d’autres, avec des haches et des crocs, abattaient des pans de murs pour circonscrire l’incendie. Des saccas, debout sur une poutre transversale restée intacte, dirigeaient le bec de leurs pompes contre ces flammes ; de loin, ces pompes aux flexibles tuyaux de cuir, à l’ajustage de cuivre luisant, avaient l’air de couleuvres irritées combattant des dragons ignivomes et leur dardant des éclairs argentés. Quelquefois le dragon crachait de ses flancs noirs un tourbillon d’étincelles pour faire reculer la couleuvre ; mais celle-ci revenait à la charge, sifflante et furieuse, vibrant une lance d’eau scintillante comme le diamant. Après des apaisements et des recrudescences, l’incendie s’éteignit faute de pâture ; il ne resta que quelques fumées qui montaient lentement des charbons et des décombres.

Le lendemain, j’allai visiter le lieu du sinistre. Deux ou trois cents maisons avaient brûlé. C’était peu de chose si l’on considère l’extrême combustibilité des matériaux ; la mosquée, protégée par ses murailles et ses cloîtres de pierre, était restée intacte. Sur l’emplacement des baraques réduites en cendres, s’élevaient seules les cheminées de briques dont les tuyaux avaient résisté à l’action du feu. Rien n’était plus bizarre que ces obélisques rougeâtres isolés des constructions qui les entouraient la veille. On eût dit un jeu d’énormes quilles plantées là pour l’amusement de Typhon ou de Briarée.

Sur les ruines chaudes et fumantes encore de leurs maisons, les anciens propriétaires s’étaient construit déjà des abris provisoires au moyen de nattes de jonc, de vieux tapis et de morceaux de toile à voile soutenus par des piquets, et fumaient leur pipe avec toute la résignation du fatalisme oriental ; des chevaux étaient attachés à des pieux à la place où avait été leur écurie ; des pans de cloison et des bouts de planches clouées reconstituaient le harem ; un cawadji cuisinait son moka au fourneau, seul reste de sa boutique, sur l’emplacement de laquelle se tenaient accroupis, dans la cendre, tous ses fidèles clients ; plus loin, des boulangers écrémaient, avec des sébiles de bois, des tas de blé dont la flamme avait grillé seulement la première couche ; de pauvres diables cherchaient sous les braises mal éteintes des clous et des ferrailles, débris de leur fortune, mais sans avoir l’air autrement désolé. Je ne vis pas à Kassim-Pacha ces groupes éperdus, ululants et désespérés, qu’un événement pareil ferait se tordre, en France, sur les décombres d’un village ou d’un quartier incendié ; être brûlé, à Constantinople, est une chose toute simple.

Je suivis jusqu’à la Corne-d’Or, tout près de l’Arsenal, le chemin tracé par l’incendie. Il faisait une chaleur horrible, augmentée encore par les émanations d’un sol calciné, chaud de la flamme à peine éteinte ; je marchais sur des charbons recouverts par une cendre perfide, à travers des débris à demi consumés : planches, poutres, solives, fragments de divans et de bahuts ; tantôt sur des places grises, tantôt sur des places noires, à travers des fumées rousses et des réverbérations de soleil à cuire un œuf, puis je revins par une ruelle assez pittoresque, le long d’un ruisseau encombré de savates et de fragments de poterie qui fournirait, avec ses deux ponts branlants, de jolis motifs d’aquarelle à Williams Wyld ou à Tesson.

J’avais vu l’incendie de jour ; il ne me manquait plus que l’incendie de nuit. Ce spectacle ne se fit pas attendre ; un soir, une lueur pourprée, que je ne saurais mieux comparer qu’aux rougeurs de l’aurore boréale, teignit le ciel de l’autre côté de la Corne-d’Or ; je prenais une glace sur la promenade du petit Champ, et je descendis immédiatement pour fréter un caïque et me transporter au lieu du sinistre, lorsqu’en passant près de la tour de Galata, un de mes amis de Constantinople, qui m’accompagnait, eut l’idée de monter à la tour d’où l’on découvre en effet la rive opposée du port ; un bacchich eut bientôt levé les scrupules du gardien, et nous commençâmes à grimper dans l’obscurité, tâtant le mur des mains, essayant chaque marche du pied, par un escalier assez difficile, aux spirales interrompues de paliers et de portes. Nous arrivâmes ainsi jusqu’à la lanterne, et, marchant sur les lames de cuivre qui revêtent le sol, nous allâmes nous appuyer au rebord de maçonnerie dont la tour est couronnée.

C’était le magasin des huiles et des suifs qui brûlait. Ces bâtiments sont situés au bord de l’eau, qui, en reflétant les flammes, produisait par la réverbération l’aspect d’un double incendie au milieu duquel les maisons se dessinaient en silhouettes noires frappées comme à l’emporte-pièce de trous lumineux. Des traînées de feu, brisées par l’oscillation des vagues, s’allongeaient sur la Corne-d’Or, semblable à ce moment à une vaste nappe de punch ; les flammes s’élevaient à une hauteur prodigieuse, rouges, bleues, jaunes, vertes, selon les matériaux qu’elles dévoraient ; quelquefois une phosphorescence plus vive, une lueur plus incandescente éclatait dans l’embrasement général ; des milliers de flammèches volaient en l’air comme les pluies d’or et d’argent d’une bombe d’artifice, et, malgré la distance, on entendait la crépitation de l’incendie. Au-dessus de la flamme, se contournaient d’énormes masses de fumée bleuâtres d’un côté et de l’autre roses comme les nuages au couchant. La tour du Seraskier, Yeni-Djami, la Solimanieh, la mosquée d’Achmet, celle de Selim, et plus haut, sur la crête de la colline, les arcades de l’aqueduc de Valens brillaient illuminées de reflets rougeâtres ; les barques et les vaisseaux du port se découpaient en ombres chinoises sur un fond écarlate ; deux ou trois péniches chauffées trop violemment prirent feu, et l’on put craindre un moment une conflagration générale dans cet encombrement de navires ; mais elles s’éteignirent bientôt.

Malgré le vent froid qui nous glaçait à cette hauteur, car nous étions assez légèrement vêtus, mon compagnon et moi, nous ne pouvions nous arracher à ce spectacle désastreusement magnifique, qui nous faisait comprendre et presque excuser, par sa beauté, Néron regardant brûler Rome de sa tour du Palatin. C’était un flamboiement splendide, un feu d’artifice à la centième puissance, avec des effets que la pyrotechnie ne saura jamais atteindre ; et, comme nous n’avions pas le remords de l’avoir allumé, nous pouvions en jouir en artistes, tout en déplorant un tel malheur.

À deux ou trois jours de là, Péra prit feu à son tour. — Le Tekké des derviches tourneurs fut bientôt envahi par les flammes, et là je vis un bel exemple du flegme oriental. Le chef des derviches fumait sa pipe sur un tapis que l’on reculait de temps à autre à mesure que l’incendie gagnait du terrain. Le petit bout de cimetière qui s’étend devant le Tekké s’encombra rapidement de tous les objets, ustensiles, meubles et marchandises des maisons menacées qu’on déménageait souvent par les fenêtres pour aller plus vite : les faïences les plus grotesques s’étalaient sur les tombes dans un pêle-mêle affreux et risible. La population — presque toute chrétienne — du quartier ne manifestait pas la même résignation que montrent les Turcs en pareille circonstance ; les femmes criaient ou pleuraient, assises sur leurs meubles entassés.

Les vociférations se croisaient de toutes parts, le désordre et le tumulte étaient au comble. Enfin, on parvint à faire la part du feu, et, du Tekké jusqu’au bas de la colline, il ne resta debout que les cheminées. Dans les désastres les plus sérieux, il y a toujours quelques détails burlesques : je vis un homme qui manqua se faire cuire pour sauver des tuyaux de poêle ; plus loin, un pauvre vieux et une pauvre vieille, qui veillaient leur fils mort dans une maison embrasée, ne voulaient pas abandonner le cher cadavre, et on fut obligé de les emporter de force. C’était le côté touchant. Comme effet pittoresque, je remarquai les cyprès du Jardin des Derviches qui se desséchaient, jaunissaient et s’allumaient comme des chandeliers à sept branches.

Trois ou quatre nuits plus tard, Péra se ralluma par l’autre bout, vers le grand Champ-des-Morts ; une vingtaine de maisons de bois brûlèrent comme des allumettes, lançant dans le ciel bleu de la nuit des gerbes d’étincelles et de flammèches, malgré l’eau dont on les inondait. La grande rue de Péra présentait l’aspect le plus sinistre ; les compagnies de saccas, leurs pompes sur l’épaule, la parcouraient au grand trot, renversant tout sur leur passage, comme c’est leur privilége, car ils ont ordre de ne se détourner pour qui que ce soit ; des mouchirs à cheval, suivis d’une escouade de valetaille farouche, courant à pied derrière eux, comme la Patrouille turque de Decamps, jetaient, à la lueur des torches, des silhouettes étranges sur les murailles ; les chiens, foulés aux pieds, fuyaient par bandes en poussant des hurlements plaintifs ; des hommes et des femmes passaient, ployés sous des paquets ; des saïs traînaient par le licou des chevaux qui s’effaraient : c’était terrible et beau. Heureusement, quelques maisons de pierre arrêtèrent la marche de l’incendie.

Dans la même semaine, Psammathia, — un quartier grec de Constantinople, — devint la proie des flammes ; deux mille cinq cents maisons brûlèrent. Puis Scutari s’alluma à son tour. À chaque instant le ciel devenait rouge dans quelque coin, et la tour du Seraskier ne faisait que hisser son panier et sa lanterne ; on eût dit que le démon de l’incendie secouait sa torche sur la ville. — Enfin, tout s’éteignit, et les désastres s’oublièrent avec cette heureuse insouciance sans laquelle l’espèce humaine ne saurait vivre.