Contes brabançons (De Coster)/04

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LES FANTÔMES.



On le nommait Jérôme ; il était vieux mais fort, ardent comme à vingt ans, actif, dispos, alerte. Nul n’avait jamais eu de vieillesse plus verte, nul ne fut plus aimé ; maintenant il est mort. — Il est mort sans soupirs, sans regrets, sans grimace, en disant : « Je croyais faire encore du bien ; on m’a jugé là-haut n’être plus bon à rien, peut-être a-t-on raison, doncques vidons la place. »

Tous les gens du village ont suivi son cercueil en habits de travail, hommes, enfants et femmes, j’ai bien vu que sa mort touchait toutes ces âmes, et qu’au fond de leurs cœurs tous porteront son deuil.

Il passait pour un fou pourtant, le vieux Jérôme ; en effet, être riche et nicher sous le chaume, préférer au fracas de nos villes, les bois, les champs, la solitude et le calme village, se dévouer à tous, mais vivre comme un loup, seul, pendant de grands mois, en faut-il davantage pour que des paysans vous prennent pour un fou.

Voici comment je fis sa connaissance : Je me trouvais une après-midi de septembre seul au bois et assis sur la mousse en face d’une clairière que les fleurs des bruyères frémissant au souffle du vent faisaient toute rose. J’écoutais : ce bois semblait chanter. J’avais autour et au-dessus de moi le soleil, les fleurs, de grands arbres, l’air libre. J’étais heureux, mais une soudaine envie de fumer me prit, je n’avais ni pipe, ni tabac, ni moyen de m’en procurer. Force me fut de réprimer mon désir, qui se changea en idée fixe. Je fus distrait, tracassé et devins mélancolique. Le diable avait emporté mon bonheur. Quelques paysans passèrent ; mais ils ne fumaient point. Je souffrais. Ce ridicule supplice dura une grande heure au bout de laquelle j’entendis derrière moi le bruit que fait un homme se frayant un chemin dans le fourré. L’homme sortit du fourré, il fumait. Je courus à lui et lui demandai sans façon du tabac et une pipe. Il m’offrit la sienne tout récemment bourrée. Je lui demandai son nom pour le bénir, il m’apprit qu’il s’appelait Jérôme.

Comme je devais lui rendre son bien, je marchai à côté de lui. Il parla peu d’abord. J’imitai sa réserve ; cependant après m’avoir sondé par quelques paroles brèves, il desserra les dents et finit par se livrer peu à peu. Jérôme paraissait robuste il accusait soixante ans, mais quelle âme jeune dans ce vieux corps, quelle vie dans sa concise admiration pour la nature, quelle honnêteté, quelle belle franchise, quelle force ! Il me faisait à première vue penser à quelques vraiment bonnes gens comme il y en a un peu partout ; il avait le sens droit, l’esprit profond et mordant seulement pour la vanité. Il avait au cœur cette belle poésie qui n’est que le sens du vrai et de l’honnête. Plus tard je vis qu’il tenait beaucoup de l’allemand par la tendance fantastique de son esprit : s’animait-il, les idées devenaient pour lui des êtres bizarres jouant leurs rôles dans un drame étrange : peut-être était-ce là ce que les paysans prenaient pour de la folie.

Il avait assez de bien pour vivre à ne rien faire, et cependant il travaillait aux champs, peignait, étudiait, s’instruisait tous les jours.

Arrivés près de l’Espinette :

« Avez-vous faim ou soif, me dit Jérôme ?

— L’un et l’autre, répondis-je.

— Entrez donc chez moi. »

Nous nous trouvions justement devant une grande ferme sans étage, dont le toit de chaume figurait assez bien le dos d’un immense poisson.

À l’intérieur était une grande cheminée où brûlait un feu de bois à demi éteint. La salle qui, par l’absence de plafond et la forme ogivale de la charpente laissée à découvert du toit, faisait songer à une chapelle gothique, était tendue de vieux cuir des Flandres ; au mur étaient accrochés des squelettes d’hommes et d’animaux, des reliquaires, des oiseaux et des armes de tous les pays. Au milieu de ce tohu-bohu de choses rares rayonnait, placé dans le jour le plus favorable, un splendide portrait de femme. Sous le portrait, centre évident de toutes les pensées du vieillard, était un violon, son instrument favori.

Jérôme mit lui-même le couvert ; toutes les heures de la nuit sonnèrent pendant que nous causions ; le soleil se levait quand, remué jusqu’au fond du cœur et aimant déjà mon nouvel ami comme un père, je le quittai.

Quelque temps qu’il fit, j’allais lui rendre visite, et Dieu sait qu’il me vit souvent arriver crotté jusqu’à l’échine et trempé jusqu’aux os. Il vit bientôt combien je lui étais attaché, et peu à peu, par quelques mots jetés dans nos conversations, il me mit au courant de sa vie. Il était né à Gand, avait été peintre, et pour moi, le portrait accroché au mur témoignait assez de son talent. Un jour, en me montrant ce portrait : Ce n’était pas un ange, dit-il, non, elle était trop vraiment femme, c’est pourquoi je l’aimai. Vive comme l’éclair, pétillante comme le champagne, bonne comme la fleur du froment, gaie comme l’oiseau libre, elle fut toute sa vie toute à moi, comme je fus toujours tout à elle. Je n’eus point d’autre amour. Sans nous être fait le moindre serment, sans nous être jamais dit que nous nous aimions, nous nous dévouâmes l’un à l’autre. Elle était de la race de ces femmes de Flandre, pour qui dire n’est rien, agir est tout, mentir est impossible. Le jour où elle eut cessé de m’aimer, elle m’eût dit : Va-t-en.

« Il me semblait que jamais rien ne dût nous désunir ; j’avais compté sans la mort. N’en parlons plus, dit-il tout à coup. » Cependant il poursuivit d’une voix que la douleur faisait rauque : « J’avais trente ans lorsqu’elle mourut ; son souvenir ne m’a pas quitté un instant. Que je dorme ou que je veille, elle est toujours près de moi. Ma vie se passe comme si elle vivait encore, à peindre, à rêver, à faire chanter ce violon dont elle aimait tant le son. Je fais le bien en pensant à elle et je la reverrai sans doute là-haut. »

Voilà tout ce que je sais de Jérôme ; vous allez voir maintenant en quoi consistait sa folie, si folie il y a : Un soir d’été, un peu avant le coucher du soleil, j’étais entré chez le vieillard que je trouvai fumant, selon son habitude, et assis dans son grand fauteuil. Je me plaçai en face de lui. Jérôme était en verve ce soir-là ; il me parla longtemps du passé, du présent, de l’avenir, de tout. Moi je le laissais dire, n’étant rien près de lui, et désirant m’instruire sous cet homme, à la fois profond, grave et plaisant. Il fouilla la terre et le ciel, admirant en poète, comprenant en savant ; il prit son violon et en accompagna les vieux liederen de la vieille Flandre qu’il chanta d’une voix encore mâle, puis il m’interpréta comme il le savait faire, Haydn et Beethoven… Ah ! Comme j’écoutais ! Mais Jérôme fut beau surtout lorsqu’il me dit de fougueux chants de guerre ou des notes d’amour comme en jetait naguère don Juan quand Mozart chantait sous son manteau.

Puis il me parla des grands hommes qu’il aimait. — Ah ! dis-je, être l’un de ces esprits surhumains, c’est être dieu ; mais qui les a faits si grands ?

Jérôme ne répondit pas ; mais tout à coup, absorbé sans doute dans la recherche de la solution du problême que je lui avais posé, et faisant selon son habitude, des êtres de ses idées et des drames de ses démonstrations, il alla vers la porte et l’ouvrant : — Viens, dit-il, à quelqu’un que je ne vis point. Puis comme s’il eût tenu par la main un être vivant, il s’avança vers moi, disant : « N’est-ce pas qu’elle est belle ? Voyez ces cheveux blonds, ce front toujours pensif, cette bouche toujours sérieuse, ces grands yeux rêveurs et voilés. De cette lyre qu’elle tient à la main, toutes les cordes sont brisées, sauf deux, celles du regret et du vague espoir qu’elle sait devoir être fatalement déçu. Elle n’est pas de ce monde, car elle croit trop à l’autre. »

Jérôme continua : « Tu viens à ton heure, dit-il à l’être invisible ; le soleil s’est couché, la première étoile a paru, les filles reviennent des champs en disant les refrains que tu aimes, tristes et doux. Ah ! tu chantes aussi. » Il écouta pendant quelques instants, puis des larmes silencieuses coulèrent de ses yeux ; il murmurait : Je vois mettre en croix le premier martyr de l’amour ; je vois la mort qui plane sur le monde et qui fauche. La douleur est partout. Les bons se plaignent, car les méchants ont mis le pied sur leur poitrine. » Ses larmes coulaient toujours. « Où sont, poursuivit-il, les mondes meilleurs, où sont les rêves dont on a bercé notre enfance ? où sont les anges dont me parlait ma mère ? Tout est mensonge et déception. Mes beaux amours des temps passés se sont enfuis. Pauvre vieux ! je m’en irai bientôt au cimetière. »

Puis tout à coup, car les idées d’art l’occupaient sans cesse. « Pleure, dit-il, au fantôme, pleure : quand une de tes larmes tombe sur la page du poëte, la toile du peintre ou le marbre du sculpteur, elle se change en diamant. »

Celle à qui il parlait était la Mélancolie, je n’en pouvais douter.

Mais grand fut mon étonnement de le voir tout à coup s’emporter et jeter avec de grands gestes le fantôme à la porte, en lui disant : « Va-t-en ! tu n’es bonne qu’à allanguir les gens ! »

Il tint un moment la porte entr’ouverte, puis en tira le verrou et revint silencieux et triste s’asseoir en face de moi : Je le regardais, ne sachant que penser. Mais je n’eus pas le temps de faire de longues réflexions, car il se leva d’un bond, le front radieux, et dit : Les voilà ! décrocha son violon, sortit et s’alla mettre au milieu du chemin en faisant le geste d’un homme qui en appelle un autre. Puis, ayant joué un air gai, il rentra, souriant à droite et à gauche, comme s’il eut eu un ami à chacun de ses bras qu’il tenait arrondis.

Il descendit chercher du vin, en remplit quatre verres, le premier pour lui, le second pour moi, et les deux autres pour des convives que je ne voyais pas. « À la bonne heure, me dit-il, voilà de bons compagnons. Ce petit homme que vous voyez là vêtu simplement, ce roturier qui rit si finement sous les lunettes, est un vieil ami. Nul comme lui, ne voit clair et ne sait démêler le faux d’avec le vrai. Il juge les hommes comme ils sont, arrache tous les masques. » Son couvert était mis chez le bon homme ; il trinquait avec Rabelais, chantait avec Jacob Kats, tenait la plume de Molière et le pinceau de Rembrandt. Il voit tout, observe tout, et sait attendre jusqu’à ce qu’enfin on l’écoute. Bien des gens en ont peur et le voudraient brûler ou pendre une bonne fois. Mais il est invulnérable à toutes les blessures, ne craint ni l’eau ni le feu, ni le fer ni le poison. Quant à cette jolie fille, sa compagne éveillée, ronde, fraîche, et que je vais baiser sur ses joues roses — il en fit le geste — c’est une amie un peu inconstante, un peu légère, qui vous quitte souvent quand vous devenez vieux. Mais puisque la voici revenue, ne la grondons point. Elle n’aime que les bons cœurs, elle est là toujours où l’on danse, où le vin mousse, avec la jeunesse et les frais amours. C’est elle qui fit la première chanson.

Jérôme me peignait ainsi clairement le Bon Sens et la Gaîté.

« Place ! dit-il tout à coup, place à la Muse folle dont la robe est bariolée de mille couleurs, qui pleure et rit en une minute, place à son cortège d’anges et de démons, de goules et de vampires, de sylphes et de gnomes. Échevelée, elle court et vole, bondit et revient de la terre au ciel, de l’enfer aux étoiles. Le monde lui appartient pour le peupler de ses enfants. Elle eut mille amoureux, peu d’amants, et parmi eux Breughel, Jan Luyck, Callot, Hoffman. Ceux-là elle les aima follement et les fit grands. Elle eut de Gœthe ce bel enfant nommé Faust, mais l’enfant eut pour parrain et marraine le Savoir et la Raison. Place à la Muse folle, place à la Fantaisie ! »

Jérôme ensuite, me prenant par la main, ouvrit la fenêtre et me montra la campagne : la nuit était presque venue ; de rouges lueurs, derniers reflets du soleil, semblaient glisser encore sur les arbres noirs ; dans le ciel, d’un bleu de turquoise, scintillait une étoile : « La nature, me dit Jérôme, voilà le livre du poète, voilà ce qu’il doit avant tout aimer et comprendre. »

Puis s’adressant aux fantômes :

Rappelez parmi vous la pâle mélancolie, elle est votre sœur et votre égale ; l’homme que tous vous aimerez sera le Génie, si… » et s’interrompant, il me montra du doigt un trou imperceptible fait par un ver dans une lourde table de chêne, « s’il est à vous écouter, patient comme ce petit ver l’a été à trouer cette table, s’il vous aime d’un amour constant, comme ce ver aime ce bois, s’il sait vaincre un à un tous les obstacles, comme ce ver troue une à une chaque parcelle de ce morceau de chêne. Alors le monde lui mettra au front une couronne plus durable que celle des rois, la couronne du Génie vainqueur et glorieux. Comprenez-vous ? — Oui, maître, je comprends.»


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