Contes choisis des frères Grimm/Préface du traducteur

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PRÉFACE DU TRADUCTEUR.

Tout le monde sait que Charles Perrault n’a pas inventé les contes qui portent son nom, et qu’il n’a fait que les rédiger à sa manière. Les sujets qu’il a traités se transmettaient oralement de génération en génération, depuis le moyen âge. Ce qu’il avait fait pour la France à la fin du dix-septième siècle, les frères Grimm, ces Ducange de l’Allemagne, l’ont fait pour leur pays au commencement du dix-neuvième. Ils ont recueilli avec soin tous les contes, les légendes, les facéties, les apologues que la tradition avait conservés dans les campagnes allemandes. Mais Perrault, qui ne se proposait d’autre but que d’amuser ses petits-enfants, s’était permis sur le fond légendaire des broderies galantes, conformes au goût de son temps, et inspirées par l’influence de l’Astrée. Les frères Grimm, qui voulaient faire une œuvre sérieuse d’érudition, ont traité leurs récits avec plus de discrétion et de respect. Autant que possible ils ont écrit purement et simplement ce qu’ils avaient entendu, sans rien modifier, sauf pour mettre, comme on dit, les choses sur leurs pieds, et en poussant le scrupule jusqu’à conserver le patois dans lequel chaque histoire leur était racontée.

Tel est en effet l’état où l’archéologie est parvenue de nos jours : heureusement descendue dans des régions où elle n’avait jamais pénétré au dix-septième siècle, elle étudie le passé dans ses moindres détails ; dialectes, légendes, traditions locales, chansons, elle ne dédaigne rien, car tous ces matériaux ont leur valeur pour la construction de l’édifice historique. Les contes populaires tiennent dans ce genre de recherches une place importante à plus d’un égard. Déjà plusieurs d’entre eux ont une origine certaine, et on y peut constater les modifications que l’imagination de la foule a fait subir aux faits : témoin ce sire de Retz, terreur de la Bretagne au quinzième siècle, dont la légende a fait la Barbe-Bleue ; témoin encore l’Ogre du Petit-Poucet, souvenir du nom même des Hongrois, dont les invasions épouvantèrent l’Occident.

Mais, si cet intérêt historique se rencontre rarement, et si la plupart de ces contes ne sont que des produits de l’imagination pure, à ce point de vue encore il n’est pas moins curieux de les étudier, comme des monuments de l’état des esprits parmi les générations et dans les pays qui leur ont donné naissance. La langue populaire y a conservé tout son charme et toute sa naïveté. Dumarsais, qui allait chercher ses tropes à la halle, en eût trouvé de plus poétiques encore, s’il les avait poursuivis jusque dans les récits légendaires des campagnes.

La faculté de bien conter les légendes est un don qui n’appartient pas précisément aux plus spirituels, mais aux plus impressionnables et aux mieux doués du côté de la mémoire. C’est ordinairement chez des femmes de la campagne que cette aptitude se développe le mieux. Dans leur préface, les frères Grimm en décrivent un type remarquable :

« Nous avons eu le bonheur de connaître, au village de Niederzwehrn, près Cassel, une paysanne à laquelle nous devons les plus beaux contes de notre second volume. C’était la femme d’un petit éleveur de bestiaux : elle était pleine encore de vigueur et n’avait guère plus de cinquante ans. Ses traits avaient quelque chose de net et d’arrêté, avec une expression agréable et intelligente ; ses grands yeux étaient clairs et perçants. Elle gardait parfaitement dans sa mémoire toutes les anciennes légendes, en avouant que cette faculté n’était pas donnée à tout le monde et que beaucoup de gens ne pouvaient pas les retenir. Elle les racontait posément, sans hésitation, avec une animation extraordinaire ; on voyait qu’elle y prenait un plaisir extrême ; quand on le lui demandait, elle répétait ses récits assez lentement pour qu’on pût les recueillir sous sa dictée. Plusieurs de nos contes ont été conservés ainsi mot pour mot. Ceux qui croient que les traditions se perdent vite, et que la négligence qu’on met à les transmettre empêche qu’elles ne puissent jamais avoir une longue durée, auraient été bien détrompés s’ils avaient entendu notre conteuse, tant elle restait toujours dans les mêmes termes et veillait avec soin à leur exactitude ; jamais, en répétant un conte, elle n’y changeait rien, et, si elle s’était permis une variante, elle se reprenait aussitôt pour la corriger. Les hommes qui vivent toute leur vie de la même façon tiennent bien plus à la tradition que nous ne pouvons nous l’imaginer, nous qui changeons sans cesse. »

Si les frères Grimm, en composant cette collection, ont eu surtout l’érudition en vue, ils n’en ont pas moins réussi à faire un livre charmant, qui n’amuse pas seulement les petits enfants de leur pays. En effet, la littérature légendaire (il y a bien peu de temps qu’on s’en doute) a des mérites tout particuliers. Entièrement spontanée et naïve, elle ne contient aucune de ces prétentions personnelles, de ces exhibitions du moi artistique, de ces digressions philosophiques qui sont le fléau de la littérature de nos jours, et qui ont trouvé le moyen de se glisser jusque dans les contes pour l’enfance.

De plus, tandis que les actualités offrent toujours, par la force des choses, un mélange de bon et de mauvais où le mauvais l’emporte souvent, dans les légendes le choix est tout fait. La tradition a agi comme un crible, se délivrant de ce qui était insignifiant, et conservant seulement ce qui la frappait, ce qui éveillait à un titre quelconque l’attention de ces auditoires, dont le goût n’est pas bien épuré, il est vrai, mais aussi qui n’ont pas de complaisance. Elle a fait plus encore : elle a corrigé, poli, perfectionné ce qui était bon, jusqu’à ce qu’elle l’ait fait parvenir à un état aussi précis et aussi formulé que possible. Ceux qui examineront à fond, comme nous l’avons fait, les originaux de ces contes, seront étonnés de la perfection littéraire de leur composition. Tout y est habilement calculé et prévu ; les incidents sont amenés de longue main par des circonstances bien choisies ; le surnaturel même est, pour ainsi dire, introduit naturellement. On retrouve partout les caractères spéciaux de la poésie populaire, la symétrie, les antithèses, les répétitions dues parfois au calcul, souvent à une heureuse négligence ; quelquefois même des indications et des nuances d’une grande délicatesse ; partout enfin cette attention appliquée qui est l’esprit, comme on a dit que la patience est le génie. Par là cet art naïf des conteurs anonymes se rapproche de l’art raffiné des plus grands maîtres.

Le mouvement dramatique n’est pas moins remarquable : quoi de plus parfait à cet égard que le Pêcheur et sa femme ? Presque toujours la narration marche au plus vite et sans s’arrêter en chemin ; quelquefois elle s’amuse sur un détail en apparence inutile et insignifiant ; mais c’est ce détail qui donne au reste un cachet de réalité. L’invention pure a toujours quelque chose de vague ; la vérité observée peut seule arriver à la précision.

Les personnages ordinaires de ces contes sont les animaux parlants, et, parmi les hommes, le Tailleur loustic, le Forgeron envieux et brutal, le Géant crédule, le Nain fantasque, la Méchante sorcière, la Petite fille pieuse, etc. Les bons sentiments triomphent toujours, et l’espièglerie est le seul genre de méchanceté qui reste impuni. On y trouve un amour profond de la famille, et une autre vertu, malheureusement plus commune en Allemagne qu’en France, la douceur envers les animaux. Le génie allemand se révèle aussi dans le sentiment intime de la nature et des beautés de la campagne, qui sont souvent décrites en quelques mots avec un rare bonheur.

Toutes ces qualités, que nous détaillons avec la complaisance d’un traducteur, ne toucheraient peut-être pas beaucoup les plus jeunes d’entre nos lecteurs. Il en est une à laquelle ils seront plus sensibles qu’au pur mérite littéraire : ces récits sont toujours divertissants, pleins de gaieté, de bonhomie, de cette humour naïve qui est particulière aux Allemands.

Nous sommes loin d’avoir traduit tous les contes recueillis par le zèle infatigable des frères Grimm : nous avons fait un choix parmi les plus amusants au point de vue de l’enfance, et aussi parmi ceux qui ressemblaient le moins aux contes de fées qui circulent chez nous. Nous avons cru devoir introduire une sorte de classification, mettant d’un côté ceux qui offrent une leçon, ou au moins une impression morale bien déterminée, et aussi quelques petites légendes où se révèle un vif sentiment religieux ; et de l’autre les contes fantastiques ou facétieux qui n’ont d’autre but que d’amuser.

Tous ces récits ont été traduits aussi littéralement que possible, sauf deux petites légendes pieuses, Dieu nourrit les malheureux, et le Festin céleste, dont les éditeurs ont adouci le dénoûment, parce qu’ils craignaient l’effet par trop lugubre des originaux sur l’imagination des enfants auxquels ce petit livre est destiné.





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