Contes coréens/Ni-Mouéï

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Traduction par Serge Persky.
Librairie Delagrave (p. 44-48).

NI-MOUEI
(sans-souci)


Il y avait une fois un homme qui s’appelait Ni-Men-San.

Il avait douze fils et une fille.

Ni-Men vivait un mois chez chacun de ses fils et, quand l’année était bissextile, quand elle comptait treize mois lunaires, il passait le treizième mois chez sa fille.

Il ne faisait rien d’autre.

Tout le monde l’enviait et l’on parlait si souvent de sa vie insouciante que le bruit en arriva aux oreilles de l’empereur de Chine.

Curieux de connaître l’homme qui n’avait ni soucis, ni affaires, il le fit appeler à la cour.

« Est-il vrai que tu ne fasses rien d’autre que de vi­siter tes enfants ?

— Oui, le ciel m’a envoyé autant de fils qu’il y a de mois dans l’année et une fille pour le treizième mois des années bissextiles ; ainsi je vis chaque mois chez un de mes enfants.

Garine - Contes coréens, adaptés par Persky, 1925 (page 47 cropped).jpg
Ni-Men trouve la perle dans les entrailles du poisson.

— Voilà qui est admirable, déclara l’empereur. Pour te récompenser, je te donne cette perle à la condition que tu en prennes le plus grand soin et que tu puisses me la montrer chaque fois que je te la demanderai. Sinon, malheur à toi. »

Et quand l’empereur eut congédié Ni-Men, il ordonna à ses gardes de s’emparer de la perle sans que Ni-Men s’en aperçût et de la jeter où bon leur semblerait.

Un garde déguisé suivit Ni-Men sur le bac, vola la perle que celui-ci avait serrée dans son panier et la jeta dans l’eau.

Après avoir traversé la rivière, Ni-Men s’arrêta dans une ferme pour y passer la nuit. Avant de se coucher, il fouilla dans son panier pour s’assurer que la perle s’y trouvait toujours. À vrai dire, depuis que l’empereur la lui avait donnée, la belle insouciance de Ni avait disparu. Il songeait sans cesse au cadeau de l’empereur.

Lorsqu’il eut cherché, et vainement ! il connut à son tour le chagrin et le souci.

Sa nuit fut sans sommeil ; cependant, vers le matin, il se sentit de l’appétit.

C’est à ce moment-là qu’il entendit le cri d’un pêcheur ; il le héla et lui acheta un poisson. Quels ne furent pas son étonnement et sa joie en trouvant sa perle dans les entrailles du poisson !

Sur ces entrefaites, l’empereur donna l’ordre de faire revenir Ni-Men.

Quand il fut en sa présence, le souverain lui demanda d’un ton menaçant :

« Montre-moi la perle que je t’ai donnée. »

Ni-Men la sortit de son panier et la présenta à l’empereur,

« Comment l’as-tu retrouvée, car je sais, avec certitude, que tu la perdis hier ? »

Alors Ni-Men raconta de quelle manière la perle était revenue en sa possession.

« Le Ciel et le Roi de la mer sont pour toi, dit alors l’empereur ; tu as, en effet, le droit de ne te soucier de rien ; tu t’appelleras, dès aujourd’hui, Ni-Mouéï, c’est à-dire Celui-qui-ne-se-soucie-de-rien.

On donna à Ni-Mouéï la charge de Bouyou-oni, ce qui signifie : Ne-rien-faire. Il garda cette enviable fonction jusqu’à sa mort. On l’enterra avec de grandes cérémonies.