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Contes d’une vieille fille à ses neveux/Le Palais de la vanité

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LE PALAIS DE LA VANITÉ


C’était un palais magnifique, bâti au bord d’un large chemin par lequel un grand nombre de voyageurs passaient chaque jour.

Ce palais avait quatre façades également belles des quatre côtés ; le portique était soutenu par des colonnes admirables. Cette colonnade empêchait, il est vrai, le jour de pénétrer dans l’intérieur ; mais elle était si belle à l’extérieur, que nul n’aurait osé la critiquer ; et, d’ailleurs, quel besoin a-t-on de voir le jour dans un palais ? N’a-t-on pas des lustres, des candélabres ? À quoi bon s’inquiéter du soleil ?

Le dôme de ce palais était entièrement doré ; ce n’était point comme le château des Invalides, qui n’a qu’un peu d’or sur le faîte ; là, il y en avait sur toute la coupole, et c’était éblouissant.

La reine qui habitait cette demeure était une grande et belle femme qui avait, à la place du cœur, un gros diamant taillé en cœur. On croyait que c’était pour cela qu’elle n’avait jamais aimé.

Sur le fronton de son palais, on avait écrit ces mots en lettres de rubis :

ICI L’ON OBTIENT CE QU’ON DÉSIRE.

Un jeune homme qui passait sur la route s’était arrêté pour regarder ce superbe monument ; ayant aperçu cette enseigne, car cela ressemblait beaucoup à une enseigne, il s’écria soudain : — Par ma foi ! je veux y entrer ; je suis las de ma condition, et je ne serais pas fâché d’être autre chose.

Comme il s’approchait du portique, il aperçut un mendiant assis sur une pierre et qui riait.

— Tu te moques de moi, vieux bonhomme, dit le voyageur ; eh bien, je te le rends ; car il faut être niais comme toi pour rester en guenilles à la porte d’un palais où tu n’aurais qu’à désirer un habit pour être mis comme un prince !… Tu ne sais peut-être pas lire ?

— Moi ? si vraiment, répondit le vieillard, je sais lire, même l’écriture en rubis.

— Eh bien, tu n’as donc rien à désirer, que tu n’entres pas dans ce palais ?

— Si vraiment, je désire plus d’une chose ; mais non pas de celles qu’on y donne.

Le vieillard avait un air si malin en disant cela, que le voyageur se défia de lui.

— Il me tend quelque piège, pensa-t-il ; et il se disposait à s’éloigner.

— N’ayez pas peur ; il ne vous arrivera rien de fâcheux dans ce palais, reprit alors le mendiant. Les malheurs n’existent là que pour ceux qui les demandent : croyez-moi, vous pouvez y entrer.

— Oui, mais pourrai-je en sortir après ?

— Sans doute, répondit le mendiant, si vous n’y trouvez rien à désirer.

Le jeune homme hésitait ; il voyait beaucoup de personnes passer sur la route et pas une n’avait l’idée d’entrer dans ce palais. Cela lui sembla suspect, et il s’alarmait.

— Ce palais est-il maudit des voyageurs ? D’où vient que pas un n’y pénètre ?

— C’est qu’ils en ont entendu parler ; ils savent qu’on s’y ennuie, et chez nous on n’aime qu’à s’amuser.

Comme le voyageur était curieux de visiter ce monument : — Écoutez, lui dit le mendiant, si vous voulez me donner de quoi acheter une bouteille de bon vin, je me dévoue et j’entre avec vous là dedans. Nous y rirons ensemble des imbéciles qui y demeurent.

— Volontiers ! s’écria le jeune homme.

Il donna une pièce de monnaie au mendiant, et tous les deux se dirigèrent vers la porte.

Elle était de cristal, et permettait de voir dans l’intérieur la cloche qu’il fallait sonner pour se faire ouvrir.

Le voyageur, en regardant avec attention, vit que cette cloche était d’or et qu’elle avait pour battant une perle fine en forme de poire, si belle qu’il en fut ébloui.

Il resta immobile à la contempler.

— Sonnez donc ! dit le vieillard qui s’impatientait.

— En vérité, je n’ose pas, reprit le jeune homme ; j’ai peur de bossuer cette perle en sonnant la cloche ; et ce serait dommage, elle est admirable !

— Ah bah ! s’écria le mendiant qui se connaissait mal en pierreries, laissez-moi faire, j’oserai bien, moi !

— Non, non ; frappons plutôt à la porte ; alors…

Mais il s’arrêta, car il pensa que cette belle porte était de cristal et qu’un coup de marteau la briserait.

Alors il prit le cordon de la cloche et il sonna, mais si doucement que l’on n’entendit rien.

Le mendiant, ennuyé de ces ménagements, saisit le marteau de la porte et frappa un si rude coup que la porte se brisa en éclats.

Ils entrèrent très-facilement.

Dans le vestibule, il n’y avait personne. Dans le palais de la Vanité, personne ne veut rester dans l’antichambre.

Et pourtant une antichambre semblable valait mieux que bien des salons : elle était ornée de statues représentant dieux et déesses, de tableaux représentant rois et reines, princes et princesses.

Le pavé était de jaspe et de porphyre ; mais ce pavé était si poli, si glissant, que le jeune homme, dont les souliers étaient ferrés, faillit tomber plusieurs fois dans le seul espace de trois minutes.

Il était obligé de se cramponner aux murs ; autant eût valu marcher sur la glace, du moins il aurait pu mettre des patins.

Le vieillard glissait bien un peu de son côté, mais son bâton de mendiant le soutenait.

Après bien des peines, ils parvinrent enfin dans un vaste salon où plusieurs personnes étaient réunies ; leurs costumes étaient magnifiques : les femmes étaient couvertes de pierreries ; elles en avaient jusque sur leurs riches manteaux de cour, qui traînaient sur les tapis ; leurs bracelets, leurs colliers, leurs diadèmes, étaient éblouissants. Le jeune voyageur, que nous appellerons désormais Alméric, en était ravi.

Les hommes ne le cédaient point en parure aux femmes, dans ce salon : ils portaient des habits de velours brodés en diamants, et sur leur tête une toque surmontée de quatre plumes dignes d’orner le chapeau d’une reine.

— Quels sont ces grands personnages ? demanda Alméric au mendiant.

— Ce sont les domestiques de la maison, répondit-il.

En effet, dès que ces princes virent entrer les deux voyageurs, ils vinrent prendre leurs ordres et leur demander s’ils désiraient visiter le palais.

— Peste ! dit Alméric en lui-même, voilà des gens bien tenus !

Cependant la crainte d’être indiscret lui fit dire : — Peut-être allons-nous déranger les habitants de ce palais en les visitant à cette heure ; peut-être…

— Déranger les habitants du palais de la Vanité ! s’écria le mendiant avec ironie ; ah ! jeune homme, je vous en défie ! ils ne sont ici que pour se faire voir, on ne les gêne pas en venant les admirer : c’est comme si vous aviez peur de déranger les acteurs en allant les voir au théâtre !

Le jeune étranger ne put s’empêcher de rire de cette réflexion.


— Montrez-nous les merveilles de ce palais, dit le vieillard. Voici un voyageur qui désire l’habiter ; mais avant de former un vœu, il lui faut connaître qui vous êtes ; passez devant, et conduisez-nous.

Le voyageur fut très-surpris des manières sans façon que le mendiant prenait avec ces valets si superbes, et de leur docilité à lui obéir ; il ignorait que la vanité de la philosophie doit avoir le pas sur toutes les autres. Tant de choses le surprenaient, qu’il n’osait plus faire de questions.

Une grosse femme, d’un âge mûr, qui remplissait les fonctions de femme de charge, s’avança aussitôt pour remettre les clefs du palais au valet qui devait conduire les deux hôtes ; Alméric vit alors derrière elle deux petits pages qui portaient son manteau, et que d’énormité de sa taille l’avait d’abord empêché de découvrir.

Ces deux pages ne la quittaient pas plus que son ombre : c’était une prérogative de son rang de ne pouvoir faire un seul pas, une seule action, sans être accompagnée de ces deux bambins.

L’empressement qu’elle mit à obéir au mendiant lui fit oublier ses deux petits gendarmes ; et elle s’avança si vite sans les prévenir, qu’ils ne pensèrent pas à la suivre, et que sans le vouloir ils la retinrent par son manteau qu’elle tirait aussi de son côté en marchant, ce qui les fit tomber tous deux sur le nez et elle sur le dos. Comme elle était fort lourde, elle se fit beaucoup de mal, et les autres domestiques s’empressèrent de la secourir.

— Un manteau de cour, dit le mendiant, ne me paraît pas très-commode pour faire le ménage !

Et le jeune étranger ne put s’empêcher de rire de cette réflexion.


Un des laquais, ayant pris un flambeau, guida les étrangers dans les vastes appartements du palais. Ils arrivèrent dans la salle à manger. — Ces messieurs veulent-ils souper ? demanda-t-il.

— Volontiers, dit le mendiant ; il n’y a qu’un bon repas qui ne soit pas une vanité.

Il se mit à table. À peine eut-il goûté quelques mets, qu’il les trouva si recherchés, si salés, si poivrés, si sucrés, si truffés, surtout si compliqués, qu’il ne voulut plus y toucher. Impossible de reconnaître un seul animal, tant il était bien assaisonné.

— Qu’est-ce cela ? demanda le vieillard, c’est un lapin ?

— Non, monsieur ; ce sont des côtelettes d’agneau.

— Et ceci, c’est de la purée de lentilles ?

— Non, monsieur ; c’est une purée de lièvre.

C’était une confusion à n’y rien connaître. En outre, tout cela était froid, car les réchauds étaient de malachite et personne n’aurait osé les chauffer.

— Ma foi ! dit le mendiant, j’aimerais mieux une omelette dans un plat d’étain ! Et il rendit au laquais son assiette dorée. Le valet, en se baissant pour la prendre, ne fit pas attention aux flambeaux qui éclairaient la table et ne se rappela plus le panache qui ornait sa tête ; il s’approcha trop près de la flamme, et une forte odeur de plume brûlée annonça que le panache avait grillé.

— Un panache blanc ne me paraît pas très-commode pour servir à table ! dit encore le mendiant.

Et le jeune étranger ne put s’empêcher de rire de cette réflexion.


La reine de ce séjour, la princesse Vanita, n’est donc point ici ? demanda le mendiant au laquais.

— Non, monsieur ; elle est en ce moment chez ses adorateurs favoris, dans un pays dont j’ai oublié le nom, mais qui est très-renommé pour ses vins.

— Ah ! je devine, elle est en France, dit le mendiant ; elle n’en reviendra pas de sitôt. Je ne vous conseille pas de l’attendre ; elle a de l’ouvrage dans ce pays-là : toute une nouvelle cour à former, toute une nouvelle classe à séduire. Chez ces bons Français elle règne par quartiers : là, chaque état lui rend hommage à son tour ; là, elle triomphe de tout, hélas ! même de la gloire. Pendant quinze ans elle a dompté les guerriers ; quinze ans elle a protégé la noblesse ; aujourd’hui elle cajole les bourgeois. Vanité militaire, vanité de naissance et vanité d’argent : chacun son tour. Le nôtre viendra aussi peut-être ; nous aurons vanité de misère un jour !

Le mendiant avait, une expression de visage si terrible en disant ces mots, que le jeune étranger n’eut aucune envie de rire de cette réflexion.


Perchée sur un riche bâton, une belle perruche jacassait à quelque distance de la table : — Fuyez vite ! fuyez vite ! disait-elle ; ne restez pas dans ce palais.

Alméric s’approcha d’elle : — Pourquoi fuirions-nous ? demanda-t-il ; n’êtes-vous pas heureuse ici ?

— Hélas ! regardez-moi, répondit la perruche : j’ai voulu être belle, j’ai désiré des pattes d’or, des ailes de rubis, et maintenant je suis condamnée à rester ici toute ma vie, immobile, comme vous voyez ; car il est impossible de voler avec des ailes de rubis, de marcher avec des pattes d’or !

Auprès de la fenêtre, ils aperçurent un gros chat. Il ne bougeait pas de sa place et paraissait fort mécontent.

— Qu’avez-vous, mon gros compère ? lui dit Alméric.

— Pardon, répondit le chat, est-ce à un cheval, à un serpent, à un âne, à un homme, à une femme, que j’ai l’honneur de parler ? je n’y vois pas ; excusez-moi, je vous prie.

— Vous êtes aveugle ? demanda Alméric avec intérêt.

— Hélas ! oui, monsieur, et par ma faute. J’avais toujours entendu vanter les yeux d’émeraude ; j’ai voulu en avoir, et depuis ce temps j’ai perdu la vue ; je ne peux même savoir si cela est aussi joli qu’on le prétend. Seriez-vous assez bon pour me dire votre avis à ce sujet ? Regardez-moi, trouvez-vous que ces yeux d’émeraude aillent bien à l’air de mon visage ?

Alméric voulait lui répondre qu’il trouvait ses yeux très-beaux, pour le consoler d’avoir perdu la vue ; mais le mendiant fut implacable :

— Vos yeux sont fort laids ! dit-il avec dureté.

— Impossible, reprit le chat ; ils doivent être brillants.

— Eh non ! dit le vieillard ; rien ne brille qu’en sa place. Croyez-moi, cachez-les, mettez des lunettes ; et si jamais vous avez des émeraudes, faites-en des bagues et non des yeux !

Et le jeune étranger ne put s’empêcher de rire de cette réflexion.


En quittant la salle à manger, ils entrèrent dans une cour superbe, pavée en mosaïque et entourée de colonnes élégantes.

Là, ils aperçurent un oiseau que son plumage faisait prendre pour un vautour, mais dont la démarche timide n’avait rien des manières d’un oiseau de proie.

— Voilà un vautour qui m’a l’air bien bête ! dit le mendiant. Qui es-tu, mon vieux bonhomme ? ajoutait-il en parlant au vautour.

— Je suis vautour, oiseau de proie, ci-devant dindon, oiseau domestique. J’ai voulu monter en grade, et quitter cette vile basse-cour où l’on n’attrape que mépris ; mais je me repens bien d’avoir changé : je ne puis m’accoutumer à les dévorer !

— Qui ? s’écria Alméric… dévorer qui ?

— Hélas ! ces bonnes dindes qui ont toujours été si bienveillantes pour moi.

— Imbécile, dit le mendiant, pourquoi t’es-tu fait vautour ? Il valait mieux être un dindon aimé qu’un vautour timide !

Et le jeune étranger ne put s’empêcher de rire de cette réflexion.


Dans un des coins de la cour il y avait un ours, assis sur un banc, la tête baissée sur la poitrine, et plongé dans de profondes méditations.

— Voilà un gaillard qui ne m’a pas trop l’air de savoir non plus son métier d’ours ! dit le mendiant. Comment se trouve-t-il dans ce palais ? quelle vanité a pu l’engager à embrasser la profession d’ours ? Je gage qu’il en avait autrefois une meilleure.

Le mendiant s’approcha de l’animal mélancolique. — Ours, dit-il, qu’étais-tu avant ta métamorphose ? avant d’être ours, enfin ?

— J’étais garçon apothicaire.

— Garçon apothicaire ! répétèrent en même temps Alméric et le mendiant.

— Oui, garçon pharmacien, reprit l’ours ; mais cet état était tourné en dérision. Les hommes me poursuivaient de leur ironie, dans leurs chansons, sur leurs théâtres ; j’ai voulu les fuir, je me suis fait ours… mais je m’ennuie, je n’étais pas né pour la solitude.

— Vieux fou ! s’écria le mendiant en colère, pourquoi as-tu quitté ton état ? il pouvait te venger des hommes que tu détestes, car tu ne me parais pas très-savant, et tu aurais empoisonné l’univers avec tes drogues et tes bévues !

Le mendiant parlait encore, lorsqu’un éléphant gigantesque attira ses regards dans la cour voisine.

— Un éléphant ! dit-il ; qui a pu demander à être changé en éléphant ? parions que c’est une fourmi !

Et le jeune étranger ne put s’empêcher de rire de cette réflexion.


Cependant le vieillard se trompait ; ce n’était point une fourmi qui avait désiré être changée en éléphant, c’était un lapin. Il venait d’obtenir à l’instant même cette insigne faveur, dont il était encore tout boursouflé.

Il se promenait lourdement d’un air d’importance, et recevait avec protection les compliments que chacun lui adressait sur sa nouvelle promotion.

Le mendiant, ayant appris son histoire, s’avança vers lui familièrement : — Bonjour, mon petit lapin, lui dit-il ; eh bien, comment te trouves-tu de ta grosse enveloppe ?

L’éléphant fut très-choqué de ce ton léger ; mais le peu d’habitude qu’il avait de sa trompe l’empêcha de chercher à se venger.

— Fort bien, répondit-il, comme vous voyez. Et l’éléphant se pavanait.

— As-tu longtemps sollicité cette faveur ? dit encore le mendiant avec malice.

— Non, reprit l’éléphant, quelques jours seulement ; comme vieux lapin, j’y avais des droits incontestables. Je n’ai vraiment changé que de taille : ma couleur est restée la même ; mes oreilles, au lieu de se tenir droites, sont maintenant tombantes, voilà tout.

— L’imbécile ! pensait le mendiant ; il ne se croit pas même changé.

— Dites-moi, mon cher, demanda à son tour Alméric, qui s’amusait de la niaiserie du lapin, est-ce que cela ne dérangera pas un peu vos habitudes ?

— Vous m’y faites songer, répondit l’éléphant, frappé subitement de la justesse de cette idée ; j’ai peur que cela ne me gêne ce soir pour rentrer dans ma tanière.

Cette fois il n’y avait plus moyen d’y tenir, et le jeune étranger ne put s’empêcher de rire de cette réflexion.


Ces messieurs veulent voir la belle femme ? demanda le laquais qui conduisait les étrangers.

— Oui, oui, répondit vivement Alméric, je veux voir la belle femme ; où est-elle ?

— Par ici, messieurs ; donnez-vous la peine d’entrer dans ce boudoir.

Ils entrèrent alors dans un salon ravissant, tout en glaces : le plafond, les panneaux du mur, tout cela n’était qu’un seul miroir où l’on pouvait se regarder à son aise de face, de profil, et de trois quarts.

La belle femme était couchée sur un canapé. À son aspect, le mendiant et Alméric reculèrent d’horreur : cette belle femme était une monstruosité ; elle se croyait un chef-d’œuvre.

Tout était beau en elle, et pourtant elle paraissait horrible : c’est que l’exagération de toutes les beautés compose un ensemble hideux. C’est l’harmonie qui fait la grâce des choses qu’on admire, c’est le mouvement qui donne la vie, et cette belle femme n’avait ni grâce ni mouvement.

Elle était née fort jolie, mais l’excès de sa vanité, de sa coquetterie, lui avait fait perdre tous ses charmes ; elle était belle comme l’avait créée la nature, elle voulut être belle comme on dépeint la beauté ; elle exagéra tous ses avantages et les changea en difformités.

Elle demanda des cheveux de soie, elle eut de longs cheveux de soie sans vie et sans couleur ; elle désira des dents de perles, et ses dents paraissaient horribles ; elle voulut une taille de guêpe, et son corps, serré dans une étroite ceinture, était sans grâce et sans souplesse : il paraissait devoir se briser à tout moment ; elle demanda des mains d’albâtre, et ses mains devinrent ternes et froides ; elle voulut un pied d’enfant, et ce pied difforme, ne pouvant soutenir son corps, ne lui permettait point de marcher. Jamais rien de plus hideux ne s’était offert aux regards : c’était la laideur idéale.

— Mille centimes ! que cette belle femme est horrible ! s’écria le mendiant ; elle me ferait aimer la mienne !

Et le jeune étranger ne put s’empêcher de rire de cette réflexion.


Le soir étant venu, on offrit aux étrangers un appartement pour passer la nuit. — Mieux vaut ce salon qu’une auberge, pensa Alméric ; et il suivit le valet, qui le conduisit dans une chambre à coucher magnifique, préparée pour les voyageurs.

Épuisé des fatigues de la journée, il se hâta de se déshabiller et se coucha.

À peine était-il dans le lit, qu’il poussa des cris effroyables :

— C’est horrible ! on m’écorche ! je suis au supplice ! Qu’est-ce cela ? C’est une trahison, une cruauté sans exemple ! — et mille plaintes de ce genre ; et cependant il n’y avait pas de quoi tant se fâcher, c’était d’un soin bien admirable qu’il se plaignait ainsi.

Les draps qui recouvraient son lit étaient de mousseline des Indes… brodée de petites paillettes d’or : cela était charmant, je vous assure ; mais lui, qui couchait d’habitude dans de la grosse toile de Hollande, ne pouvait apprécier tant de recherche. Il faut du temps, mes chers neveux, pour s’accoutumer aux inconvénients de ce qui brille.

Le pauvre Alméric avait les pieds tout écorchés ; chaque mouvement qu’il faisait pour sortir de ce lit terrible lui déchirait la peau ; il avait les bras tout en sang. — Vanité des vanités ! s’écriait-il ; vieillard, mendiant, fuyons d’ici ! On ne dort point dans ce palais, et moi je veux dormir…

Le vieillard entra dans cet instant. — Je vous attendais aux paillettes d’or, dit-il en souriant ; eh bien, que vous en semble ?… était-on bien dans ce lit superbe ?

— Sortons, fuyons d’ici ! reprit le jeune voyageur, qui était las de la plaisanterie ; je ne veux pas rester une heure de plus dans ce séjour… Les hommes y sont stupides, les femmes y sont affreuses ! On n’y peut manger ni dormir… Partons ! allons, vieillard, partons !

Alméric, ayant remis ses vêtements à la hâte, poussa rudement hors de la chambre le mendiant, qui riait, et tous deux sortirent du palais.

Ils se rendirent à la cabane du pauvre homme.

— Dormez ici, dit-il en montrant son grabat au voyageur ; cette paillasse est favorable au sommeil ; d’ailleurs, les paillettes d’or de mes draps ne vous empêcheront pas de dormir, car je n’ai ni draps ni paillettes ; mais qu’importe ? c’est le sommeil qui fait les bons lits, c’est l’appétit qui fait les bons repas.

Alméric se jeta sur la paillasse du mendiant, s’endormit, et le vieillard l’entendit s’écrier dans ses rêves : — C’en est fait ! je voulais obtenir l’ambassade de Constantinople, mais je resterai tout simplement notaire à Saint-Quentin.

Et le mendiant, à son tour, ne put s’empêcher de rire de cette réflexion.