Contes de l’Ille-et-Vilaine/Les Deux Oreilles du Curé

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Contes de l’Ille-et-Vilaine
Contes de l’Ille-et-VilaineJ. Maisonneuve (p. 202-204).


LES DEUX OREILLES DU CURÉ

Au temps jadis, un riche fermier de la paroisse de Bazouges-du-Désert, ayant tué deux perdrix, invita son curé à venir les manger avec lui. Le prêtre accepta.

Au jour fixé, le paysan dit à sa femme : « J’ai invité notre recteur à diner, et voici deux perdrix que tu vas mettre à la broche. »

La fermière, aussitôt, alluma un bon feu, retroussa ses manches jusqu’aux coudes, et se mit à la besogne ; c’était une bonne cuisinière ; mais, comme gourmande, elle n’avait pas sa pareille à dix lieues à la ronde.

Lorsque les perdrix furent cuites à point, elles dégagèrent un parfum qui vint agréablement chatouiller les narines de la bonne femme. Or, bientôt elle n’y tint plus. « Faut bien que je les goûte après tout. » pensait-elle ; et, ma foi, elle détacha une cuisse de l’une des perdrix, qu’elle savoura avec délices. Une fois que son palais fut imprégné du jus de l’oiseau, ce fut fini : elle mangea l’autre cuisse puis les deux ailes, et enfin la carcasse.

Au même instant, elle aperçut le curé qui arrivait tranquillement, en lisant son bréviaire, Elle courut à lui en disant :

— Oh ! monsieur le curé, quel malheur ! mon pauvre homme qui est devenu fou, mais fou à lier, puisqu’il veut, dit-il, vous couper les deux oreilles. Sauvez-vous bien vite, ou il va mettre son projet à exécution.

Le prêtre, bien que surpris de cette réception, s’empressa de retourner à son presbytère, ne voulant, pour rien au monde, faire le sacrifice de ses oreilles.

La gourmande, en rentrant dans la cour de la ferme, rencontra son mari qui sortait d’une étable. « Cours vite, lui-dit-elle, après monsieur le curé, le voilà là-bas qui emporte nos deux perdrix. »

— Ah ! par exemple, c’est tout de même trop fort, répondit le fermier, qui prit son élan et courut après le curé.

— Arrêtez, arrêtez, répétait-il, donnez m’en une seulement, et je m’en contenterai.

— Non, non, non, répondait le prêtre en se sauvant, non même pas une, et il se couvrait les oreilles de ses mains en fuyant à toutes jambes.

Désespérant de le rattraper, le paysan rentra chez lui où sa femme, pendant son absence, avait mangé la seconde perdrix.

(Conté par M. Didier, instituteur en retraite.)