Contes du Pays Gallo/La Princesse Yvonne

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Honoré Champion (pp. 135-156).

LA PRINCESSE YVONNE


I

Un roi et une reine habitaient, jadis, un château dont on voit encore les traces au village du Gué, dans la commune de Plélan. Ils eurent une fille, un amour d’enfant, mais si chétive que les médecins jugèrent nécessaire de la confier à une nourrice des bords de la mer.

On fit choix d’une vigoureuse paysanne, du bourg de Saint-Briac, qui semblait offrir toutes les garanties désirables pour élever l’enfant d’aussi grands personnages.

Cette séparation causa aux parents un chagrin véritable ; ils acceptèrent cependant, en songeant que la vie de la petite Yvonne, dépendait de ce sacrifice.

Les années s’écoulaient et, chaque jour, le roi et la reine se félicitaient de leur résolution. L’enfant se fortifiait et devenait la plus charmante créature que l’on puisse imaginer.

La nourrice, Jeanne Hervochon, était femme d’un pêcheur, et avait maintes fois aidé son mari dans ses voyages aux Ébihens, à Césambre et même jusqu’aux îles Chausey. Elle était très adroite et dirigeait une nacelle aussi bien que le batelier le plus expérimenté.

Par une brûlante journée d’été, la nourrice eut l’idée, pour procurer à la petite princesse la douce fraîcheur de l’eau, d’aller faire une promenade en mer. Rien, dans la nature, ne pouvait faire craindre un orage, les poissons folâtraient près des rochers, et pas un nuage n’obscurcissait le ciel.

Jeanne prit l’enfant dans ses bras et s’élança gaiement dans une frêle embarcation.

Après avoir déposé Yvonne à ses pieds, elle s’empara résolument des rames et gagna le large.

Une heure ne s’était pas écoulée depuis le départ de la batelière qu’un petit point noir fit tache à l’horizon. Les vagues commencèrent à moutonner, les poissons cessèrent leurs ébats, et bientôt le vent sur la côte courba la tête des tamarins et fit frissonner les bruyères.

Il était déjà trop tard pour regagner le rivage, la barque se serait infailliblement brisée sur les récifs.

La malheureuse femme s’oubliant elle-même, pleurait toutes les larmes de son corps, et levait les bras vers le ciel en priant Dieu de sauver la princesse qui lui avait été confiée.

Yvonne ne se doutait pas du danger qui la menaçait. Ballotée par la mer, elle dormait profondément au fond du bateau.

La tempête, cependant, redoublait d’intensité, et la nourrice crut que la barque allait chavirer. Elle se baissa trop précipitamment, pour ressaisir l’une des rames tombée dans l’eau et disparut dans l’abîme.

Yvonne dormait toujours.


II

On eut pu croire, vraiment, qu’il suffisait d’une victime pour calmer la fureur des flots, car presque aussitôt l’orage cessa.

La petite barque, abandonnée à elle-même, vogua longtemps à l’aventure dans toutes les directions, et enfin fut entraînée vers des rivages lointains.

À son réveil, Yvonne se trouva mollement couchée sur un gazon émaillé de fleurs. Une vieille femme d’une taille gigantesque, était assise à ses côtés et l’examinait attentivement. L’enfant ferma les yeux pour ne pas la voir, tant elle lui faisait peur.

L’étrangère, tout en s’extasiant sur la beauté de la fillette, marmottait tout bas :

« Pauvre petite ! elle n’a pas eu de chance de venir échouer dans cette île, où l’ogre, mon mari, voudra sans doute s’offrir un mets aussi délicat. Mais je saurai bien lui conserver la vie, afin de l’unir à notre fils lorsqu’elle sera en âge de se marier. Nous ferions inutilement le tour du monde pour lui trouver une femme plus jolie. »

Après ce bavardage, peu propre à rassurer Yvonne, la vieille l’enleva, mourante de peur, de dessus son tapis de gazon, la mit sous son bras et l’emporta chez elle.

Lorsqu’elles furent arrivées, la femme de l’ogre, qui n’était pas méchante, remarquant l’air malheureux de la pauvre enfant, voulut la rassurer ; elle lui fit des avances et lui donna des tartines de confiture qu’Yvonne dévora malgré son chagrin, car elle n’avait rien pris depuis le matin.

L’ogre ne rentra que fort tard dans la nuit. Sa première parole fut pour demander à manger. On lui servit un veau tout entier, qui disparut dans un clin d’œil. Il en fut de même d’une douzaine de canards, d’un lièvre et de six lapins, sans compter un grand nombre de pains et un plus grand nombre de bouteilles de vin.

En passant pour aller se coucher, près du lit où reposait Yvonne, qui dormait d’un profond sommeil, ses narines se dilatèrent, il ouvrit les rideaux en disant : « Je sens la chair fraîche ! »

Sa femme le repoussa en s’écriant : « Ne touche pas à cette enfant ! »

— Mais pourquoi cela ? Je ne comprends pas qu’on ne l’ait pas fait rôtir, pour mon souper.

— Regarde-la donc, monstre que tu es ! dit la vieille en approchant la lumière du visage de la fillette. Aurais-tu le courage de manger un ange pareil ?

— Eh ! pourquoi pas ? dit-il en ricanant. Serait-ce la première fois, par exemple ?

— Tu ne l’auras cependant pas, reprit la femme, ce sera peut-être un jour la plus jolie personne du monde, et je veux la conserver pour la marier à notre fils.

— Tu as, ma foi, raison, répondit l’ogre, je n’y avais pas songé. C’est une bonne idée que tu as là.

Et il alla se coucher. Un instant après, il ronflait à faire trembler les murs.

L’ogresse, qui n’avait qu’une médiocre confiance en son mari, songea toute la nuit au moyen de sauver la princesse. Après mûre réflexion, elle décida de la confier à une de ses amies qui habitait une île voisine, et qui consentirait volontiers à élever l’enfant.

Dès le matin, au lever du jour, elle fit remonter Yvonne dans la barque qui l’avait amenée en ces lieux, et la conduisit chez son amie.


III

Pendant ce temps-là, le roi et la reine pleuraient la perte de leur enfant. Ils la faisaient rechercher inutilement dans toute la Bretagne, mais les années s’écoulaient sans qu’ils entendissent parler d’elle.

La reine n’ayant pas eu d’autre enfant, la couronne devait revenir à un neveu du souverain.

Souvent le roi disait à ce neveu qu’il affectionnait : « Que n’ai-je ma fille ? je vous unirais l’un à l’autre, et je serais le plus heureux des pères. »

Le jeune prince, un peu plus âgé qu’Yvonne, avait si souvent entendu parler de sa cousine, qu’il en était devenu amoureux sans la connaître.

Or, un jour, il dit au roi : « Sire, permettez-moi d’aller à la recherche de la princesse votre fille, j’ai le pressentiment que je la découvrirai. »

Bien que la roi et la reine doutassent beaucoup du résultat des recherches du jeune homme, bien qu’ils ressentissent une vive peine à se séparer de lui, ils ne purent que le remercier de sa détermination et l’encourager dans son noble dessein.

Le prince, ravi d’aller chercher la dame de ses rêves, partit immédiatement.

Le futur roi parcourut le pays dans tous les sens, sans oublier le plus petit recoin, et sans découvrir la moindre trace de sa cousine. Il ne lui restait plus à visiter qu’une île, à peu près déserte, dans laquelle il ne supposait guère la rencontrer. Il y arriva fatigué, ennuyé, triste, malheureux, en songeant qu’il allait rentrer seul au Gué de Plélan.

C’était précisément l’île qu’habitait Yvonne.

Le princesse était à la porte de sa demeure, donnant sur la mer, occupée à regarder quelques barques de pêcheurs qui voguaient au loin, et le bateau qui venait d’amener le voyageur.

Celui-ci l’aperçut, sentit battre son cœur en présence de cette adorable jeune fille, la plus belle qu’il eût jamais vue.

Yvonne, de son côté, se sentait attirée vers l’étranger.

« C’est elle ! s’écria-t-il, voilà bien le portrait que je m’en étais fait. » Et il eut vite oublié ses fatigues et ses peines.

Le prince s’avança vers la belle enfant, la salua respectueusement, et lui fit connaître le but de son voyage.

Au récit de la disparition de la fillette et du chagrin du roi et de la reine, la princesse, très émue, versa d’abondantes larmes.

En terminant, le voyageur dit à Yvonne :

— Pourriez-vous, Mademoiselle, me donner quelques renseignements et m’aider dans mes recherches ?

— Si je ne craignais d’être trop présomptueuse, en supposant que je puisse être la fille d’un roi, je vous dirais :

« C’est moi ! L’histoire que vous venez de narrer est la mienne. »

Et elle raconta, à son tour, tout ce qui lui était arrivé. « Hélas ! ajouta-t-elle, j’ai perdu l’espoir de revoir ma famille, un pareil bonheur ne m’est pas réservé. »

— Dieu en a peut-être décidé autrement, répondit le jeune homme qui reprit : « Ma cousine avait au cou, lorsqu’elle fut mise en nourrice, un médaillon semblable à celui-ci, renfermant les portraits de ses parents. » Et il ouvrit un bijou qu’il présenta à la jeune fille.

En voyant cet objet, Yvonne manqua s’évanouir.

« Ciel ! que vois-je ? s’écria-t-elle, mon médaillon ! »

Et elle ôta de son cou un joyau semblable à celui quelle avait devant les yeux.

Il ne pouvait plus y avoir de doute, elle était bien la fille du roi.

Qu’on juge de la joie des deux enfants qui ne songèrent plus qu’au moyen de fuir ensemble.


IV

Yvonne, alors âgée de quinze ans, devait épouser dans quelques jours le fils de l’ogre et son retour, chez ses futurs parents, était décidé pour le soir même.

Il n’était pas possible de le retarder sans éveiller des soupçons ; aussi engagea-t-elle son cousin à la laisser partir, mais à la suivre, afin de profiter de la première occasion pour se sauver.

Le conseil étant prudent, le prince accepta.

Les choses se passèrent selon leurs vœux et, dès le lendemain, ils eurent une entrevue dans laquelle ils décidèrent qu’ils fuiraient la nuit suivante.

Le soir venu Yvonne était près du feu, occupée à coudre une robe que l’ogresse lui avait offerte. Cette dernière, couchée depuis quelques instants, disait à la jeune fille :

— Couche-toi, enfant, il est tard. Tu te fatigues trop. C’est demain qu’arrive ton fiancé, il te trouvera laide.

— Non, non, je ne serai pas laide, d’ailleurs j’ai bientôt fini.

Et la fillette attendait impatiemment que la vieille fût endormie pour aller rejoindre son cousin.

L’ogre était magicien, et sa femme était fée ; il s’agissait donc, pour leur échapper, de prendre toutes les précautions nécessaires.

La princesse savait que la fée cachait, chaque soir, sous son oreiller sa baguette magique et il était important, pour assurer leur succès, de la lui ravir.

Aussitôt qu’Yvonne se fut rendue compte que l’ogresse dormait profondément, elle s’avança, sur la pointe du pied, près du lit de la fée, et réussit à s’emparer de la précieuse baguette. Elle en toucha une pomme, qui était à cuire, en lui disant : « Si la fée m’appelle, réponds pour moi. »

Et elle sortit rejoindre son cousin.

La vieille se réveilla bientôt, et s’écria :

— Allons, Yvonne, va dormir, je le veux.

— Oui, mère, répondit la pomme, je n’ai plus qu’un ourlet à coudre. C’est fini dans un instant.

L’ogresse se tourna vers la muraille, et se rendormit.

Les jeunes gens étaient déjà loin.

Le lendemain matin, lorsque la fée se leva sa première pensée fut d’appeler Yvonne. N’obtenant pas de réponse, elle se précipita comme un ouragan dans la chambre de cette dernière.

En voyant le lit non défait, l’étonnement de la fée fit place à la colère. Elle appela son mari en jurant, tempêtant, se doutant bien qu’Yvonne s’était échappée.

Tout à coup, une nouvelle crainte lui vint à l’esprit : elle se précipita vers son oreiller et n’y trouvant plus sa baguette, sa colère fut au comble, elle devint comme une furie, jeta des cris perçants qui achevèrent de réveiller l’ogre.

Il arriva à la hâte, en négligé du matin, les yeux à peine ouverts, se demandant quelle pouvait être la cause de ce vacarme.

« Comprend-on, s’écriait la fée, qu’Yvonne s’est enfuie, qu’elle nous a lâchement abandonnés après tout ce que nous avons fait pour elle ! Nous l’avons élevée comme notre fille ou plutôt comme une princesse, car rien ne lui a manqué. Oh ! rencontrer autant d’ingratitude chez une créature aussi jeune, c’est à désespérer du monde entier. Petite vipère ! ajoutait-elle, si je te repince, je te ferai cuire toute vivante ! »

— Et moi, je te croquerai ! ajouta l’ogre, en se léchant les moustaches.

— Toi, tu n’es qu’un sot ! reprit la fée. Comment ! te voilà encore là ! Mais pars donc, cours après elle pour la rattraper. Tu ne vois pas que la rage me suffoque et que je ne puis y aller moi-même.

Le magicien, peu sensible aux apostrophes de ce genre, ne s’en émut pas. Il alla s’habiller, prit ses bottes de sept lieues, et se mit à la recherche de la fugitive.

L’ogresse, remise un peu de son émotion, s’enquit de la route suivie par Yvonne et apprit, par des pâtres, qu’elle était accompagnée d’un jeune homme, ce qui redoubla sa fureur.

L’ogre, lui, parcourut un rayon de plus de cent lieues sans les découvrir. Ce ne fut que dans l’après-midi, alors qu’il était harassé de fatigue, que le hasard le conduisit sur les traces des deux jeunes gens.

Yvonne, qui avait constamment l’œil au guet, l’aperçut derrière eux, franchissant les rivières et les montagnes.

« Il est temps, dit-elle à son cousin, de se servir de la baguette magique, ou nous allons être arrêtés. »

Elle en donna un petit coup sur l’épaule du prince, qui fut aussitôt changé en un grand et superbe rosier, qui projeta son ombre autour de lui. La princesse fut elle-même changée en une rose s’épanouissant sur l’arbuste.

Le magicien vint juste à l’endroit où s’élevait le rosier ; mais là, n’en pouvant plus, il se coucha dessous et fit la sieste.

Lorsqu’il se réveilla, les étoiles brillaient au ciel. Comme il n’avait rien mangé de la journée, il envoya la fillette à tous les diables et reprit le chemin du logis.

À son arrivée, sa femme s’écria :

— Comment ! tu reviens seul ?

— Hélas ! oui, je n’ai rien trouvé.

— Oh ! peut-on chercher ainsi ! Ils sont deux, un jeune homme est avec elle, et tu ne les a pas rencontrés ! Mais enfin, qu’as-tu remarqué de particulier ? car tu sais que l’effrontée a volé ma baguette.

— Ma foi, rien, si ce n’est un beau rosier, comme je n’en avais jamais vu, et une rose d’une beauté remarquable.

— Ô ciel ! tu n’as pas eu l’esprit de deviner que c’étaient eux.

— Sois tranquille, femme, dit l’ogre, qui désirait avoir la paix et surtout son souper, je les trouverai facilement demain, maintenant que je sais la direction qu’ils ont prise.

Il mangea d’une manière effrayante et alla dormir. Le lendemain, au point du jour, sa femme le réveilla et le fit recommencer son voyage.

Yvonne, qui redoutait plus l’ogresse que son mari, fut enchantée lorsqu’elle le vit encore enjamber les montagnes et s’avancer de leur côté.

Quand elle supposa qu’il pouvait les apercevoir, ils se trouvaient près d’une rivière. De sa baguette elle toucha l’épaule du prince qui fut immédiatement transformé en bateau. Yvonne à son tour, se changea en paysanne, monta dans la barque, prit les rames et s’en alla aussi vite que ses forces le lui permirent.

L’ogre arriva sur la rive, en voyant cette paysanne qui voguait devant lui, il pensa qu’elle pourrait peut-être lui donner quelques renseignements.

— Ohé ! ohé ! la fille ! s’écria-t-il, aurais-tu vu par passer ici deux amoureux ?

Yvonne qui ne tenait pas à lier conversation avec le magicien, lui répondit, sans cesser de ramer et en affectant de parler le langage des paysans :

« Que disous ? Monsieur, que disous ?

— Je te demande, petite innocente, si tu as vu un jeune homme et une jeune fille passer ici ?

Que disous ? que disous ? criait-elle plus fort en s’éloignant.

Le magicien, ennuyé d’une pareille réponse, continua son chemin en murmurant :

« La fichue bête ! elle est sourde apparemment. »

Le soir, la scène fut encore plus violente que la veille entre l’ogre et sa femme, et celle-ci décida qu’elle irait, elle-même, à la recherche des fugitifs.

Elle y alla, en effet, et, malgré l’avance du prince et de la princesse, elle ne tarda pas à les suivre de près.

Yvonne qui, ainsi que nous l’avons dit, redoutait beaucoup plus l’ogresse que son mari, parce qu’elle la savait infiniment plus intelligente, devint pâle de frayeur en l’apercevant. Elle métamorphosa aussitôt son cousin en oranger, et se changea, elle, en abeille.

Ils avaient, heureusement, pris des sentiers détournés, et l’ogresse passa trop loin pour les voir. Après de longues et fatigantes recherches, elle revint seule au logis, à la grande joie de l’ogre, qui fut enchanté de pouvoir dire à sa femme qu’elle n’était pas plus fine que lui.

Les fugitifs évitèrent ainsi d’être repris, mais ils eurent à subir un malheur non moins grand.

Dans sa précipitation à changer de forme, Yvonne avait oublié la baguette de la fée sur un buisson, et un charretier l’avait prise pour en faire un manche de fouet.

Le malheur était irréparable, les deux jeunes gens ne pouvaient reprendre leur forme naturelle.

Le temps s’écoula, l’oranger fleurit, les oranges se formèrent, mûrirent, pendant que la petite abeille bourdonnait autour d’elles.


V

Le roi de Plélan aimait passionnément la chasse, et s’en allait souvent poursuivre les sangliers dans la forêt de Brocéliande.

Connaissant parfaitement le pays et les essences d’arbres qu’on y rencontre, il fut un jour bien surpris de trouver un oranger chargé de dix oranges.

Il en cueillit une, et son étonnement devint de la stupeur en voyant la branche saigner, à l’endroit où le fruit venait d’être détaché.

Le roi se souvint que l’enchanteur Merlin habitait la forêt, et il l’envoya quérir aussitôt, pour avoir l’explication de ce prodige si nouveau pour lui.

Lorsque Merlin arriva Sa Majesté lui dit :

— Toi qui sais tout, peux-tu éclaircir cet étrange phénomène ?

— Parfaitement, Sire. Cet oranger cache un être vivant, métamorphosé par une fée ou un magicien. Les neuf oranges, qui restent à cette arbre représentent les doigts de l’infortuné qui est devant vous et qui nous entend. Le dixième doigt était le fruit que vous avez cueilli, et c’est pour cela que le sang coule.

— Peux-tu rendre à ce malheureux sa forme première ?

— Oui, répondit le magicien, car ma baguette est plus puissante que celle de la fée qui a opéré ce changement.

L’enchanteur toucha l’oranger, le jeune prince apparut aux yeux de tous et alla se jeter dans les bras du roi.

Qu’on juge de la joie de ce dernier en embrassant son cher neveu, dont il n’avait plus entendu parler depuis son départ.

Lorsque leurs premiers transports furent un peu calmés, le roi fit au prince toutes sortes de questions pour connaître par quelle suite de circonstances, il le retrouvait sous l’écorce d’un oranger.

Le jeune homme lui répondit :

— Mon oncle, je vous ferai plus tard le récit détaillé de mon voyage ; mais, pour le moment, permettez que je m’occupe de ma cousine, que j’ai eu le bonheur de retrouver et qui, elle, se trouve changée en abeille. Tenez, la voyez-vous qui voltige autour de votre tête en nous écoutant ?

Le magicien rendit le même service à la jeune fille.

Son père, en la voyant si belle, si charmante, était fou de bonheur, et ne se lassait pas de la contempler.

Comme on le pense bien, la chasse en resta là. On retourna promptement au Gué de Plélan, où le mariage des deux jeunes gens ne tarda pas à être célébré.

Le roi céda sa couronne à son neveu qui, pendant de longues années, fit le bonheur de son peuple.


(Conté par Julien Niobé du village du Canée, en Paimpont.)