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Contes du Pays Gallo/Les Chevaliers de la belle étoile

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Honoré Champion (p. 109-134).

LES CHEVALIERS DE LA BELLE ÉTOILE


I

Un jour, un pêcheur retira de la rivière une magnifique anguille.

Comme il s’apprêtait à la mettre dans son sac, elle lui dit :

— Brave homme, si tu voulais me laisser la vie, je ferais ton bonheur.

Le pêcheur, tout surpris d’entendre un poisson parler, lui répondit :

— J’y consens ; mais que m’offriras-tu pour récompense ?

— Je te donnerai la fortune, et pour cela je vais aller chercher au fond de l’eau une clef dont je t’indiquerai l’usage.

Elle plongea et revint presque aussitôt apportant une petite clef d’or.

— Prends ce bijou, lui dit-elle, et rends-toi dans la forêt voisine. Tu y trouveras un vieux château en ruines. Cherche la plus petite des pièces de cette habitation. Écarte les ronces et les plantes grimpantes qui en tapissent les murs, et tu ne tarderas pas à découvrir une porte ornée d’une serrure d’un travail remarquable. Ta clef, seule au monde peut y entrer. Tu ouvriras cette porte, et un escalier sombre s’offrira à ta vue. Descends-le sans crainte, il te conduira dans un souterrain où sont cachés des immenses trésors. Ces richesses m’appartiennent, et je te permets d’y puiser à pleines mains. Seulement j’y mets une condition : c’est que tu ne révèleras leur existence à personne.

— Sois sans inquiétude, dit le pêcheur, je me donnerai bien garde d’en parler à âme qui vive.

— Tant mieux pour toi, car autrement tu redeviendrais aussi pauvre qu’aujourd’hui.

Après cette conversation, l’anguille se glissa entre les roseaux et disparut dans la vase.


II

Le bonhomme, après avoir admiré sa ravissante petite clef, voulut, le jour même, s’assurer qu’il n’était pas l’objet d’une mystification.

Il se rendit dans la forêt, et trouva sans peine le château en question, la petite pièce désignée par l’anguille, la porte fermée par une serrure en argent d’un travail délicieux et qui devait être, sans aucun doute, l’œuvre d’une fée. Bien que fermée depuis des siècles, la porte s’ouvrit, comme par enchantement au contact de la clef, sur un escalier de pierre, qui semblait se perdre dans des profondeurs infinies.

Le pêcheur, se rappelant les paroles du poisson, s’aventura sans trop d’hésitation et descendit dans un souterrain éclairé par des diamants et des pierres précieuses.

Là, sur des dalles de marbre blanc, sept grandes tonnes, montant jusqu’à la voûte du souterrain, étaient alignées au milieu d’une pièce. Une échelle, appuyée sur chacune d’elles, permettait d’en atteindre le sommet.

Le bonhomme y grimpa et se pâma de joie en les voyant, toutes les sept, pleines de pièces d’or du haut en bas. Il en remplit ses poches et s’en retourna en faisant sonner les louis entre ses doigts.

Malheureusement pour lui, il était marié, et sa femme, voyant ses prodigalités et l’or couler à flot, bien qu’il eût cessé de travailler, conçut tous les soupçons que son imagination put inventer. Un jour, elle croyait qu’il avait commis quelque mauvais coup pour s’emparer de la fortune de quelqu’un ; un autre, qu’il avait vendu son âme au diable. Elle questionnait son mari à tout moment afin de savoir d’où lui venait cette fortune, et n’obtenant aucune réponse, ou des raisons qui ne la satisfaisaient pas, sa vie devint un long supplice, ses nuits ne furent plus qu’un cauchemar, au point que son mari, qui avait pour elle beaucoup d’affection, s’en alarma, et tracassé, ennuyé, finit par lui dire la vérité.

La femme du pêcheur ne put garder le secret, et s’en alla le divulguer à toutes les commères du village.

Ce ne fut bientôt qu’une procession dans la forêt pour découvrir les ruines du château et les souterrains remplis d’or. Tout fut bouleversé, toutes les pierres furent retournées, et personne ne trouva rien. Le pêcheur, lui-même, s’aperçut que sa clef avait disparu et ne put retrouver trace des ruines qu’il avait cependant l’habitude de visiter si souvent.

Le dernier louis d’or étant dépensé, force lui fut de recommencer son métier.


III

Un énorme brochet vint encore se faire prendre dans les filets du pêcheur, qui admirait sa capture se débattant sur le sol humide au bord de l’eau.

Tout à coup, voyant que ses efforts étaient inutiles pour regagner la rivière, il tourna ses grands yeux de brochet vers le bonhomme, et lui dit d’un ton suppliant :

— Si tu consentais à me laisser la vie, je ferais ta fortune.

— Merci, répondit le pêcheur, des richesses avec des conditions sans doute, je sors d’en prendre, je n’en veux plus.

— Je vois bien, reprit le brochet, que tout ce que je pourrais t’offrir ne changerait pas ta détermination, et, malgré cela, je veux faire quelque chose pour toi.

« Au lieu de me vendre au marché, mange-moi en famille, et écoute bien ce qu’il en résultera :

« Si tu donnes mon cœur à manger à ta femme, elle aura trois fils d’une beauté incomparable et d’une bravoure excessive. Tous les trois seront marqués d’une étoile au front. Si tu fais boire à ta jument l’eau qui aura servi à me cuire, elle aura trois poulains merveilleux, destinés à tes fils, et marqués comme eux d’une étoile sur la tête. Si ta chienne mange mes entrailles, elle aura, elle aussi, trois chiens braves comme leurs maîtres et marqués de la même façon.

« Enfin, si tu enfouis ma tête et mes os dans la cour de ta maison, il en jaillira une fontaine, qui donnera naissance à un ruisseau d’eau limpide. Tant que tes enfants seront heureux, cette eau restera claire ; mais s’il leur arrive malheur et surtout s’ils sont en danger de mort, l’eau deviendra trouble aussitôt. »

Épuisé par ces paroles, le brochet expira sur la rive et le pêcheur se dit :

« Ma foi, nous allons, ma bonne femme et moi, nous régaler avec ce poisson, afin de voir si ce qu’il dit se réalise. »

Le brochet fut donc mangé en famille. L’eau qui servit à le faire cuire fut donnée à la jument, les entrailles à la chienne, et la tête et les arêtes furent enterrées dans la cour.


IV

Dans l’année qui suivit ce repas, la femme du pêcheur eut un fils, qui vint au monde avec une étoile au front, la jument eut un poulain, marqué d’une étoile blanche sur la tête, et la chienne eut un petit, marqué de la même manière.

Ce prodige se renouvela trois années de suite.

Les enfants et les animaux grandirent.

Un bassin, creusé dans la cour de la maison, s’emplit d’une eau transparente, qui s’en alla en un petit filet d’eau sur un lit de sable fin.

Lorsque l’aîné des enfants eut atteint sa dix-huitième année, il fut pris d’une envie irrésistible de voyager et pria son père de le laisser partir pour aller chercher fortune.

Le vieillard y consentit. Le jeune homme, équipé convenablement par les soins de sa mère, monta son cheval et s’en alla suivi de son chien fidèle.

Après avoir parcouru plusieurs pays, il arriva dans une grande ville où il trouva tous les habitants en pleurs.

Il s’informa du motif de leur chagrin et apprit qu’un monstre effrayant, appelé la bête à sept têtes, conduit par une fée malveillante, après avoir ravagé toutes les contrées environnantes, était venu établir son quartier général à la porte de la ville, où il exigeait qu’une jeune fille lui fût conduite chaque soir, pour lui servir de pâture.

Cet horrible carnage durait depuis longtemps déjà. Un tirage avait lieu chaque jour pour désigner la malheureuse victime qui devait être sacrifiée à l’appétit grossier du monstre redoutable.

Or, ce jour-là, le sort avait décidé que c’était au tour de la fille du roi.

Cette jeune princesse était belle et bonne. De là les larmes de tous ses sujets.

Le roi et la reine, qui n’avaient que cette enfant, étaient dans la désolation ; mais, comme ils étaient sages et justes, ils ne croyaient pouvoir se dispenser de payer leur tribut à la bête immonde.

La pauvre victime elle-même, mourant de frayeur, ne faisait, ni ne disait rien pour se soustraire au sort qui la frappait.

Le moment venu, elle se jeta dans les bras de ses parents infortunés, et se fit ensuite conduire au lieu du sacrifice.

Ses guides la quittèrent sur la limite du domaine occupé par la bête, et s’en retournèrent au palais du roi rendre compte de leur mission.

Abandonnée à elle-même, la jeune fille n’osait faire un pas dans la crainte de rencontrer son bourreau. Soudain, elle vit venir à elle un élégant cavalier suivi d’un énorme chien. Le jeune homme mit pied à terre, s’inclina devant la princesse et lui dit que, nouvellement arrivé en ces lieux, il avait appris son malheur et voulait la défendre.

La jeune personne, remise de sa frayeur, le félicita de son courage et le remercia avec effusion de sa bonne intention, mais chercha à le dissuader de son dessein, l’assurant qu’il échouerait sans doute dans son entreprise, et ne ferait qu’augmenter la fureur de leur ennemi.

Rien ne put décider le cavalier à changer d’idée. Il déclara à la princesse qu’il ne la quitterait pas un seul instant, dût-il mourir avec elle.

Aussitôt un bruit formidable se fit entendre, et un dragon monstrueux, ayant en effet sept têtes, se précipita sur eux.

Le jeune homme tira son épée et s’élança vers l’animal ; le cheval de son côté se mit à ruer de toutes ses forces, pendant que le chien, écumant de rage, se cramponnait au cou du dragon et cherchait à l’étouffer.

Après un combat qui ne dura pas moins d’une heure, le chevalier de la Belle étoile parvint à couper une tête de la bête qui, alors, battit en retraite, en laissant une longue trace de sang après elle.

La princesse se précipita bien vite vers son sauveur, pour s’assurer qu’il n’était pas blessé grièvement, essuyer le sang dont il était couvert, et lui témoigner toute sa reconnaissance pour ce qu’il venait de faire pour elle.

— Tout n’est pas fini, répondit le jeune homme exténué de fatigue, le monstre n’a perdu qu’une tête et, pour que nous en soyons débarrassés, il faut que je les lui abatte toutes les sept, les unes après les autres.

— En attendant, reprit la jeune fille, vous allez toujours venir recevoir les félicitations du roi.

Le jeune homme s’excusa, prétextant ses fatigues et l’état peu convenable de sa toilette. Il reconduisit la princesse jusqu’à la ville et regagna l’hôtellerie dans laquelle il était descendu.

Le roi et la reine furent bien surpris et en même temps bien heureux, en revoyant leur enfant qu’ils croyaient déjà dévorée. Toute la ville en fut promptement informée, et des illuminations et des chants eurent lieu en signe de réjouissance, et en l’honneur du jeune héros invisible.


V

Le lendemain, le roi dit à sa fille :

Dès lors que tu n’as pas servi de pâture au dragon, il ne peut y avoir de tirage au sort aujourd’hui pour désigner une nouvelle victime ; et tu dois, malgré toute la peine que j’en ressens, retourner ce soir t’offrir de nouveau au monstre, et y aller jusqu’à ce que notre brave défenseur nous ait délivrés de la bête à sept têtes, ou ne succombe à la peine.

La pauvre fillette se rendit donc au même endroit que la veille et y trouva le jeune et beau cavalier qui l’attendait. Les désordres de sa toilette avaient été réparés et, après avoir présenté ses hommages à la princesse, il attendit de pied ferme son ennemi.

Un combat plus long et plus terrible que la veille eut encore lieu, et le chevalier de la Belle étoile parvint à abattre une tête du dragon qui, aussitôt, prit la fuite.

Les choses se passèrent comme le jour précédent. Le jeune homme reconduisit le princesse jusqu’à la ville et s’en alla se reposer chez lui.

Il en fut de même pendant cinq autres jours, au bout desquels les cinq têtes de la bête furent abattues.

Le dernier jour, lorsque le monstre effrayant eut rendu le dernier soupir, la jeune fille supplia son sauveur de l’accompagner au palais de son père, pour y recevoir une récompense. Le chevalier refusa, assurant qu’il avait trop besoin de repos, mais promettant d’y aller dans quelques jours.

La ville fut dans l’allégresse en apprenant la mort de la bête à sept têtes. Des fêtes publiques eurent lieu partout pour célébrer cet heureux jour. L’on chercha inutilement le chevalier de la Belle étoile, que tout le monde désirait connaître et féliciter ; mais il fut impossible de découvrir sa demeure.

Les jours et les semaines se passèrent sans que le jeune homme parût à la cour.

Le roi, qui cependant tenait à le récompenser, comme il le méritait, et qui avait sans doute remarqué combien sa fille vantait le courage du chevalier, sa bonne mine, ses manières distinguées, et semblait attristée de ne pas le voir, fit publier, dans son royaume que celui, qui avait débarrassé le pays du monstre terrible, auteur de tant de maux et de peines, pouvait se présenter sans crainte à la cour et qu’il obtiendrait la main de sa fille.

Malgré cela le chevalier ne parut pas.

Un charbonnier, porteur d’un grand panier, se présenta un jour au palais et demanda à parler au roi. Il fut introduit près du souverain auquel il déclara qu’il était celui qui avait sauvé sa fille et débarrassé le pays de la bête à sept têtes. « Et pour preuve, ajouta-t-il, voici les sept têtes du monstre que je vous apporte dans ce panier. »

La princesse, qu’on fit appeler sur le champ, déclara que ce n’était pas lui ; mais le roi, ne voulant avoir qu’une parole, et par conséquent tenir la promesse qu’il avait faite, dit à sa fille qu’elle épouserait cet homme, puisqu’il affirmait être son sauveur et qu’il en donnait des preuves.

Qu’on juge du chagrin de l’infortunée jeune fille obligée d’épouser un charbonnier. Elle regrettait presque de ne pas avoir été dévorée par le dragon.

Cependant le temps s’écoulait ; les apprêts de la noce allaient leur train, et le jour fatal fixé pour la célébration du mariage approchait.

Un matin que la princesse était à la fenêtre de sa chambre, occupée à regarder les hirondelles voltiger autour des donjons, elle aperçut dans la campagne un nuage de poussière, qui se rapprochait avec une vitesse incroyable.

Ce nuage venait en droite ligne vers le palais du roi.

Sans s’en rendre compte, la jeune fille ne quittait pas ce nuage du regard et distingua bientôt un cavalier monté sur un superbe cheval noir, suivi d’un magnifique chien de même couleur.

Nul doute ! c’était son chevalier. Elle manqua s’évanouir de bonheur.

Le chevalier s’arrêta à la grille du palais et demanda à parler au roi. La princesse avait déjà prévenu celui-ci de son arrivée.

Le brave jeune homme fut aussitôt introduit. Il baisa respectueusement la main que la princesse lui tendit, s’inclina jusqu’à terre devant le monarque et s’excusa sur son absence aussi prolongée.

— Mes nombreuses blessures, leur dit-il, m’ont empêché de venir plus tôt. Je souffrais atrocement de la fièvre, et, au plus fort de ma maladie, je ne songeais qu’au bonheur de vous voir et j’étais vraiment malheureux de ne pouvoir quitter mon lit de souffrances et d’angoisses.

— C’est d’autant plus fâcheux pour vous, répondit le roi, que j’avais fait publier que ma fille épouserait celui qui lui avait sauvé la vie, et que quelqu’un s’est présenté avant vous, fournissant la preuve de ce qu’il avançait.

— Et quelle est cette preuve, Sire, s’il vous plaît ?

— Il a apporté les sept têtes de la bête tuée par lui.

— Vous pouvez vous convaincre, Sire, qu’il n’est qu’un imposteur. Faites ouvrir les gueules de ces sept têtes et vous verrez qu’elles n’ont plus de langues, car les voici. Je les ai coupées après avoir tué l’animal.

— Serait-ce vrai ? s’écria le roi, qui donna aussitôt l’ordre de s’assurer si les têtes n’avaient plus de langues.

Vérification faite, l’on reconnut l’effronterie du charbonnier, qui fut aussitôt conduit en prison pour le mensonge dont il s’était rendu coupable, et pour s’être joué du monarque et de sa famille.


VI

De nouvelles fêtes eurent lieu en l’honneur du chevalier de la Belle étoile, qui eut le don de plaire à tout le monde et principalement au roi.

Il demanda la main de la princesse, qu’il obtint sans peine, on le devine bien, et les noces eurent lieu.

Le roi fit plus, comme il était très âgé, il voulut céder son sceptre à son gendre, qui s’en montra digne.

Le nouveau roi était en pleine lune de miel, lorsqu’on vint lui annoncer que la fée malveillante, protectrice de la bête à sept têtes, ravageait son royaume et mettait à mort ses sujets.

N’écoutant que sa bravoure, malgré les prières et les larmes de la jeune reine qu’il idolâtrait cependant, il partit aussitôt monté sur son cheval et suivi de son chien, pour aller combattre son ennemie.

Il dirigea ses pas vers l’endroit qui lui fut désigné, comme étant le lieu choisi par la fée pour y accomplir ses maléfices et ses vengeances.

Il chevauchait depuis quelque temps, lorsqu’il aperçut, marchant devant lui, courbée par les ans, une petite vieille qui semblait prête, à rendre le dernier soupir.

Sans défiance aucune, il s’approcha d’elle et lui demanda si elle pouvait lui indiquer la demeure de la fée redoutée.

« Vous n’êtes pas loin d’elle », dit la vieille femme en s’approchant de lui.

Au même instant, elle passa un brin d’herbe, qu’elle tenait à la main, autour du cou du cheval et en fit autant au chien. Puis, se redressant de toute sa hauteur, comme une vipère venimeuse, elle s’écria d’un air menaçant :

« Ton cheval et ton chien sont enchaînés au point de ne pouvoir bouger. À nous deux maintenant, beau tueur de bête. Nous allons voir si tu seras aussi heureux avec moi, que tu l’as été avec mon dragon. »

Le chevalier, voyant ses animaux réduits à ne pas pouvoir faire un mouvement, mit pied à terre afin de tirer son épée ; mais la fée, plus vive que lui, avait ouvert une boîte remplie d’une poudre fine qu’elle jeta au visage du malheureux jeune homme, qui devint aveugle sur-le-champ.

Ainsi sans défense, elle le garotta à son tour comme elle avait fait du cheval et du chien, et les attacha tous les trois à un arbre en leur promettant de les laisser mourir de faim.


VII

Le second fils du pêcheur, étant allé un matin près du bassin de la cour, remarqua que l’eau était trouble :

« Mon frère est mort ou en danger de mort, se dit-il. Il faut que j’aille sans retard le venger ou le secourir. »

Encouragé d’ailleurs par son père, il partit le jour même, guidé par son chien qui, malgré le temps écoulé, suivait encore la trace du précédent voyageur.

Il arriva promptement dans la ville habitée par la reine.

Qu’on juge de son étonneraient lorsqu’il se vit entouré de tous les habitants qui crièrent : « Vive le roi ! Vive le roi ! » en le conduisant presque malgré lui au palais de son frère.

La reine, en entendant ce tapage, crut au retour de son époux et se précipita à sa rencontre.

Les deux frères se ressemblaient tellement, qu’elle se jeta dans les bras du jeune cavalier qui, ne comprenant rien à cette démonstration, ne lui rendit pas ses caresses.

Une explication s’ensuivit nécessairement, et ils apprirent ce qu’ils étaient l’un à l’autre.

La jeune reine lui raconta ensuite où était allé son mari et les craintes qu’elle éprouvait en ne le voyant pas revenir.

Afin de réparer ses forces, le voyageur accepta le dîner que lui offrit sa belle-sœur, et aussitôt après remonta à cheval pour aller à la recherche de son frère.

Le chagrin et les larmes de la reine lui donnèrent un triple courage. Il partit bien décidé à vaincre ou à mourir.

Son chien le conduisit de nouveau, tout droit, au pied de l’arbre où étaient enchaînés le malheureux roi et ses deux animaux. Trois cadavres gisaient à terre et servaient de pâture aux corbeaux.

Le pauvre enfant s’agenouilla près de son frère et versa d’abondantes larmes, en priant Dieu avec ferveur de lui donner la force de supporter une pareille épreuve.

Un rire diabolique vint le distraire de son chagrin. Il aperçut, derrière un buisson, la vieille fée, qui ne pouvait maîtriser la joie qu’elle éprouvait en présence de cette scène déchirante.

La douleur fit place à la rage, et, comme un furieux, il s’élança vers la mégère qui, n’ayant pas le temps de lui jeter sa poudre aux yeux, fut traversée d’un coup d’épée, écrasée par le cheval et mise en lambeaux par le chien.

Soudain la terre s’ouvrit pour engloutir les dépouilles de la fée, et un géant d’une taille effrayante sortit de ce trou béant armé d’un arbre qui lui servait de bâton.

Le malheureux chevalier, surpris et effrayé à la vue de ce nouvel ennemi, ne songea pas à se mettre en défense, et fut assommé, lui et ses bêtes, d’un seul coup de l’arbre que le géant brandissait entre ses mains.


VIII

Le troisième fils du pêcheur, ayant lui aussi remarqué l’eau trouble du bassin, ne douta pas un seul instant que ses frères couraient un immense danger. Il vola à leur secours.

Le même accueil fut fait par les habitants de la grande ville et par la reine qui, déjà en deuil, ne lui cacha pas que ses deux frères avaient dû succomber dans la lutte qu’ils avaient entreprise contre la fée.

Cette nouvelle l’affligea profondément, mais ne l’effraya pas.

Il fit serment, à son tour, de venger ses deux aînés ou de mourir comme eux.

Il arriva promptement à l’endroit où les six cadavres reposaient. Ce spectacle le remplit de terreur et le rendit circonspect. Il n’avança qu’en tremblant et en comptant ses pas ; son cheval et son chien dressaient les oreilles et cherchaient à percevoir le moindre bruit.

Après quelques heures passées ainsi, et qui lui parurent des siècles, il vit enfin, couché au pied d’un arbre, le géant qui dormait d’un profond sommeil. Il avait les bras enlacés autour du chêne qui lui servait d’abri.

L’enfant — car le jeune chevalier de la Belle étoile comptait à peine quinze ans — fit signe à son cheval de ne pas bouger, et ordonna à son chien de se coucher par terre, pendant que lui, ôtant ses bottes, s’avança nu-pieds jusqu’auprès du géant.

Comme il avait pris les brins d’herbe changés en chaînes qui avaient servi à paralyser les animaux de son frère, il s’en servit pour lier les bras et les jambes de son ennemi. Il tira ensuite son épée afin d’être prêt à toute éventualité.

Le cheval et le chien, semblant comprendre que le moment était venu de seconder leur maître, s’élancèrent sur le géant, qui fit de vains efforts pour briser ses entraves.

Se voyant ainsi au pouvoir du chevalier, il lui demanda grâce, promettant de rendre la vie à ses frères.

— Comment t’y prendrais-tu ? répondit l’enfant.

— Je possède sur moi un onguent merveilleux, qui a la propriété de rendre la vie aux morts.

Le chevalier ravi retourna les poches du géant et trouva en effet le flacon en question.

« Maintenant, dit-il à son ennemi, je ne veux pas la mort du pécheur. Si tu peux disparaître immédiatement dans les entrailles de la terre, je ne te percerai pas le cœur de mon épée. »

Le géant prononça certains mots inintelligibles pour le reste des mortels. Aussitôt la terre s’ouvrit juste pour lui livrer passage et elle se referma immédiatement.

Le jeune chevalier s’empressa de frotter de son onguent le corps de son frère aîné, qui se ranima peu à peu et revint complètement à la vie. Le cadet eut le même sort. Après cela les animaux furent frictionnés à leur tour, s’animèrent et se mirent à gambader et à lécher les mains de leurs maîtres.

Les trois frères, après s’être embrassés avec effusion, se racontèrent leurs aventures et partirent pour aller consoler la reine.

Qu’on juge de la joie de celle-ci en revoyant son mari qu’elle croyait mort. De nouvelles fêtes, plus brillantes encore que les premières, eurent lieu dans tout le royaume et auxquelles succédèrent les noces des deux jeunes chevaliers qui épousèrent deux princesses de la cour.

Le pêcheur et sa femme quittèrent leur cabane pour venir rejoindre leurs enfants, et tous vécurent heureux ensemble sans que le plus petit nuage vînt assombrir leur bonheur.


(Conté par Marg’rite Courtillon, aubergiste à Bain.)