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Contes du Pays Gallo/Les Deux Chiffonniers

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Honoré Champion (p. 268-273).


LES DEUX CHIFFONNIERS


Une pauvre veuve avait deux gars qu’elle eut bien de la peine à élever. Quand ils furent en âge de gagner leur vie, elle leur dit : « Mes enfants je vais vous partager les petites éliges[1] que j’ai là, dans un bas, et qui représentent bien des nuits passées à tourner mon rouet. Vous achèterez, avec cet argent, des épingles, des aiguilles, des lacets que vous irez offrir, de ferme en ferme, en échange de vieux chiffons qu’on vous remettra et que vous irez vendre à la ville. »

Ils quittèrent, le cœur gros, leur mère qu’ils aimaient bien, et la cabane où ils étaient nés. Comme en allant ensemble ils se faisaient concurrence, ils résolurent de se séparer, se promettant de se retrouver un jour.

Le plus jeune des deux frères, et le plus intelligent, eut un soir un bois à traverser. Il y pénétra, et bientôt des lumières ayant attiré ses regards il se dirigea de leur côté.

Des voix et des rires s’échappant des fenêtres ouvertes d’une maison, puis le bruit des assiettes et des verres lui apprirent qu’il y avait de nombreux convives à table. S’étant approché doucement et caché derrière un buisson, il put entendre les conversations, et se convaincre promptement qu’il se trouvait à la porte d’un repaire de brigands.

Mais ce qui l’intéressa davantage ce fut d’apprendre que la fille unique du roi était très malade, même en danger de mort et que son père désolé promettait la main de son enfant, à celui qui la guérirait.

— Elle doit mourir, dit l’un d’eux, pour punir le roi d’avoir fait pendre notre camarade Guillaume.

— De quelle maladie est-elle atteinte ? demanda un autre qui semblait une nouvelle recrue de ces malandrins.

— C’est une maladie de langueur dont elle succombera assurément, lui répondit-on, nous l’avons juré. Elle est alitée depuis le jour où notre pauvre compagnon a été pendu devant les fenêtres de la princesse, qui a eu l’audace d’assister à l’exécution, et de rire en voyant le corps du malheureux se balancer au bout de la corde. Le sorcier de l’association a pu, sous un déguisement, pénétrer dans le palais du roi, entrer dans la chambre de la princesse, déclouer une planche du parquet sous son lit et y mettre un crapaud. Tant que l’animal sera là, la malade n’aura pas un instant de repos et succombera fatalement à ses insomnies.

Le petit chiffonnier n’en demanda pas davantage. Il quitta sa cachette, sans faire de bruit, et s’en alla dans la forêt passer le reste de la nuit à dormir au pied d’un arbre.

Lorsque les premiers gazouillis d’oiseaux le réveillèrent, il chercha son chemin et se dirigea vers la capitale du royaume.

Après plusieurs jours de marche, il y arriva et se présenta devant le palais du roi encombré de gens, qui venaient demander des nouvelles de la malade et qui s’en retournaient tristes et désespérés. Malgré la science des médecins appelés des quatre coins du monde, aucun soulagement n’avait pu être apporté à l’état de l’infortunée princesse.

Le chiffonnier demanda à parler au roi. En le voyant si misérablement vêtu, les valets refusèrent de l’écouter ; mais le jeune gars ne se découragea pas, assurant à tous ceux qui voulaient l’entendre, qu’il se chargeait de guérir la princesse, et de lui procurer un bien-être immédiat.

L’intendant du palais, auquel les domestiques racontèrent ce qui se passait dans la rue, crut de son devoir d’en informer le monarque, qui donna aussitôt l’ordre de faire entrer l’étranger.

Celui-ci demanda à être conduit dans la chambre de la malade, ordonna de déranger le lit, examina le plancher et découvrit l’endroit où une planchette avait été déplacée. Il arracha celle-ci, et montra le crapaud qui se trouvait blotti dans un trou. L’affreuse bête fut brûlée dans le foyer de la cuisine.

La princesse s’endormit presque aussitôt, et dès le lendemain se trouva mieux. Quelques jours plus tard, elle put se lever et faire, au bras de son père, le tour des jardins.

Son sauveur, auquel on avait donné des habits superbes, ne lui sembla pas laid du tout et, lorsqu’il fut passablement éduqué, elle l’épousa.

Un jour que le nouveau prince était à la chasse, il rencontra, dans un chemin de village, son frère, toujours chiffonnier, et qui n’était pas beaucoup plus riche que lorsqu’ils s’étaient quittés. Ils se racontèrent leurs aventures, et l’aîné, bien que son frère l’en dissuadât, voulut aller à son tour à la porte des brigands pour surprendre l’un de leurs secrets et faire fortune.

Mal lui en prit car, comme nous l’avons dit, il était beaucoup moins intelligent que son jeune frère et, entendant les voleurs rire à gorge déployée en racontant leurs exploits, il ne put s’empêcher de rire plus haut qu’eux. Ce fut sa perte : ils s’emparèrent de lui, l’enfermèrent dans un cachot d’où il ne sortit que pour devenir l’un des aides de cuisine du repaire des brigands. Ses fonctions consistèrent à tourner la broche et à goûter les sauces, ce dont il s’acquitta très bien, car beaucoup plus tard lorsqu’on parvint à détruire la bande des malfaiteurs qui terrorisaient le pays, il était encore là.


(Conté par Jeanne Renaut, âgée de 24 ans, servante du bourg de Bains.)



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