Contes du Pays Gallo/Les Quarante Voleurs

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Honoré Champion (p. 257-267).


LES QUARANTE VOLEURS.


I

Il fut un temps où la forêt de Rennes était peuplée de brigands. Les voyageurs obligés de la traverser, pour se rendre à Fougères ou en Normandie, étaient armés jusqu’aux dents et, malgré cela, plus d’un y laissa ses os.

Au mois d’août, à l’époque des moissons, les paysans y vont la nuit, au clair de lune, afin d’éviter les gardes, pour couper des branches de bouleaux qui leur servent à faire des balais.

Or un soir, qu’un habitant de Saint-Sulpice s’était aventuré dans les plus épais buissons, pour prendre le bois dont il avait besoin, il entendit le bruit d’une troupe de cavaliers. Jean Cheminet — c’était son nom — n’eut que le temps de grimper dans un chêne pour ne pas être aperçu.

Sa frayeur fut grande quand il vit quarante gaillards, le fusil sur l’épaule, le poignard à la ceinture, qui s’arrêtèrent juste sous l’arbre où il se trouvait. Ils descendirent de cheval, et l’un d’eux, qui semblait être le chef, frappa de la crosse de son fusil un rocher, en disant :


« Je suis le lièvre blanc,
« Ouvre-lui sans crainte. »


Le rocher se déplaça, comme mû par un ressort, et une ouverture apparut, qui permit aux brigands d’y entrer, et de déposer, dans un souterrain, le produit de leur vol qui semblait être considérable.

Ils ressortirent presque immédiatement, et enfourchèrent de nouveau leurs chevaux qu’ils avaient eu la précaution d’attacher aux arbres.

De son observatoire le paysan, ayant remarqué des valises pleines d’or, se rappela que la veille, la diligence transportant des fonds de l’État, de Fougères à Rennes, avait été arrêtée et pillée. Il se dit : « Si je pouvais m’emparer de cet argent, ma fortune serait faite. Ma foi tant pis, qui ne risque rien n’a rien. »

Il descendit du chêne et se dirigea vers le rocher qu’il frappa de son sarciau, sorte de couperet qu’il avait à la main pour abattre les bouleaux, et répéta ce qu’il avait entendu dire.


« Je suis le lièvre blanc,
« Ouvre-lui sans crainte. »


La pierre tourna sur elle-même, et il se précipita sur les sacs d’argent qu’il cacha sous les bruyères et les ronces. Il alla ensuite chercher son cheval pour emporter l’argent deux fois volé.

Le lendemain, il dit à sa femme :

— Va chez mon frère, le prier de te prêter un boisseau.

La femme y alla, et ne rencontra que sa belle-sœur qui lui demanda :

— Que ton homme veut-il faire d’un boisseau ?

— Je n’en sais rien, il ne me l’a pas dit ; mais il a un air mystérieux qui ne lui est pas habituel.

— Ah ! je saurai bien, moi, ce qu’il veut mesurer. Et elle appliqua dessous le boisseau, de la poix de cordonnier qu’on appelle de la gemme à Saint-Sulpice-la-Forêt.

En effet, quand on lui rapporta le boisseau, deux louis d’or y étaient restés collés.

— Tu plains quelquefois ton frère de sa misère, dit la belle-sœur de Jean Cheminet, à son mari, eh bien ! sais-tu ce qu’il voulait faire de notre boisseau ? C’était pour mesurer de l’or, et elle montra les deux louis qu’elle avait trouvés.

L’homme étonné se rendit chez son frère, et, à force de questions, parvint à savoir la vérité.

Sans rien dire à personne, il alla à son tour dans la forêt, frappa le rocher prononça les paroles magiques, et pénétra dans le souterrain.

Mais les brigands s’étaient aperçus du vol, et l’homme ne fut pas plus tôt entré chez eux, qu’ils s’emparèrent de lui et le fendirent en deux, d’un coup de sabre. Les deux parties du corps furent attachées à des branches d’arbres, de chaque côté du rocher, pour effrayer ceux qui auraient eu la velléité de leur rendre visite.


II

La famille du malheureux pendu le chercha longtemps, sans découvrir ce qu’il était devenu.

Jean Cheminet se dit un jour : « Bien que mon frère soit riche, n’aurait-il pas eu l’idée de dérober aux voleurs une part de leur fortune ? »

Il attacha deux paniers aux flancs de son cheval, comme il avait l’habitude de le faire quand il allait chercher du bois mort en forêt, et se dirigea vers la demeure des brigands.

Un frisson d’horreur le secoua, de la tête aux pieds, en apercevant les deux morceaux du cadavre de son frère qui se balançaient aux branches des arbres. Il les décrocha, les mit dans ses paniers, qu’il recouvrit de bois mort, et rentra chez lui.

Le lendemain, il se déguisa en bûcheron et alla chez un savetier du bourg, auquel il tint ce langage :

— Veux-tu gagner trois pistoles ?

— Je ne demande pas mieux.

— Voici mes conditions : je vais te bander la vue et t’emmener quelque part, où tu auras le corps d’un homme à recoudre, avant qu’on l’enterre. Acceptes-tu ?

— Je suis prêt à vous suivre.

Le faux bûcheron banda les yeux du savetier, et le conduisit chez lui où il lui montra le cadavre qu’il devait coudre.

L’ouvrier fit consciencieusement son travail, et reçut le salaire promis. Il eut de nouveau la vue bandée, et fut reconduit à son domicile.


III

À quelque temps de là, l’un des voleurs se rendit chez le cordonnier pour faire recoudre des guêtres, et lui demanda s’il était capable de faire ce travail convenablement.

— J’en ai fait un, l’autre jour, plus difficile que cela.

— Quel travail délicat as-tu donc fait ?

— J’ai recousu un mort qui avait été coupé en deux.

— Pourrais-tu me conduire chez la personne qui t’a fait faire cet ouvrage ?

— Non, attendu qu’on m’y a conduit avec un bandeau sur les yeux.

— Est-ce ici même, dans le bourg de Saint-Sulpice ?

— Oui.

— Combien as-tu mis de minutes pour y aller ?

— Dix, tout au plus.

— Voici une pistole que je te donne, et viens avec moi tâcher de trouver cette maison.

Ils parcoururent ensemble le bourg et tout à coup, le savetier s’arrêta en disant :

— Ce doit être ici, car je me souviens qu’il y avait trois marches à monter pour entrer dans la maison.

— C’est bien, répondit le voleur, et il marqua d’une croix rouge la porte aux trois marches qui était, en effet, celle de l’ancien chercheur de bois.

Ce dernier, devenu riche, avait pris à son service une servante extrêmement rusée.

Aussi, dès qu’elle vit la croix rouge sur la porte elle supposa bien que ce signe n’avait pas été fait sans intention, et elle s’empressa de marquer de la même manière les trois autres maisons de la rue.

La nuit suivante, les brigands vinrent pour assaillir la maison à la croix, et furent fort étonnés d’en trouver quatre ayant une croix.

La servante, qui faisait le guet, entendit le chef dire à ses compagnons : « Nous sommes joués, et peut-être attendus. Décampons, je me vengerai d’une autre façon. »


IV

La semaine suivante, un marchand se présenta, le soir, chez Jean Cheminet, pour lui offrir de l’huile. Il en avait un certain nombre de barriques dans une charrette.

La domestique fit entrer ce marchand qui lui dit qu’il était pressé, parce que la nuit venait et qu’il n’avait pas trouvé de gîte pour lui et son attelage.

— Restez ici, répondit la fille, mon maître ne demandera pas mieux que de vous loger. Mettez vos barriques dans la cour, et votre cheval avec le nôtre.

La fenêtre de la chambre qu’occupait la servante donnait justement sur la cour, ce qui lui permit d’observer une chose assez singulière : à part le fût, dans lequel se trouvait l’huile que le voyageur avait vendue, les autres tonneaux avaient tous, à l’orifice, une pierre qui, de temps en temps, bougeait, comme pour permettre à l’air de s’introduire dans les barriques.

La fille descendit dans la cour, frappa contre les tonneaux, pour voir s’ils étaient pleins et, de chacun d’eux, une voix lui dit : « Est-il temps ? »

Elle rentra, fit bouillir de l’huile, et la versa dans les fûts qu’elle eut soin de fermer promptement pour étouffer les cris des malheureux qui, tous, succombèrent à leurs brûlures.

Au milieu de la nuit, le chef se leva, ouvrit sa fenêtre et appela ses amis ; n’entendant aucune réponse, il comprit que son stratagème avait été découvert, et qu’il n’avait qu’à se sauver, ce qu’il fit en jurant encore une fois de se venger.

La servante raconta à son maître ce qu’elle avait surpris et ce qu’elle avait fait. Il la félicita et tous les deux enterrèrent les cadavres des brigands aux pieds des arbres de leur courtil.


V

Plusieurs mois s’écoulèrent, et, lorsque tout semblait oublié, un homme vint demeurer dans une maison qu’il avait louée, près de celle de Jean Cheminet. Il semblait aimable, bon vivant, et fit des avances à son voisin qui, un jour, l’invita à dîner.

Lorsqu’ils furent à table, la servante remarqua les canons d’un pistolet qui sortaient de dessous l’habit de l’invité. Elle l’examina avec attention et reconnut le chef des brigands.

Elle se montra de plus en plus aimable avec l’étranger. À la fin du dîner, elle fit des tours de cartes, et dit qu’elle savait manier un fleuret parce que son père, ancien soldat et vieux garde de la forêt, s’était amusé à lui donner des leçons d’armes. Elle décrocha une épée pendue à la muraille, s’escrima contre le mur. Tout à coup elle se détourna et enfonça son épée dans la poitrine du brigand.

— Malheureuse, qu’as-tu fait ? s’écria son maître.

— Je vous ai délivré de votre plus cruel ennemi. Enlevez-lui son habit, et voyez dans quelle intention il s’était introduit chez vous et avait capté votre confiance.

Jean Cheminet reconnut, en effet, le chef des brigands de la forêt et remercia sa servante de lui avoir encore une fois sauvé la vie.


(Conté par Jean Ruelland, cultivateur à la Ménardière en Guipel, âgé de 70 ans.)