Contes du soleil et de la pluie/75

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Une Aventure Parisienne

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La duchesse de B… passe pour l’une des plus jolies femmes de notre époque. On cite la splendeur de ses trente ans. Sa beauté est un dogme qui n’a pas d’incrédules, et que ses rivales elles-mêmes n’oseraient contester. Nous en parlons tous avec une sorte de fierté, comme s’il en rejaillissait quelque chose sur nous, sur Paris, sur la France entière. C’est un patrimoine, une beauté nationale qui nous appartient à tous.

Et, de fait, la duchesse est merveilleusement belle. Je l’ai vue un soir de bal. Sa fraîcheur de toute jeune fille m’étonna. Elle a le teint des enfants bien portants. Le grain de sa peau est d’une finesse incomparable. Le visage est à la fois souriant et noble, expressif et régulier, parfait et vivant.

On l’en dit orgueilleuse. Elle serait sage par indifférence à tout ce qui n’est pas sa beauté. Cette beauté, elle l’aime. C’est sa seule passion, son unique amour, sa raison d’être. Elle s’y consacre. Elle s’y dévoue…

Une automobile descendait rapidement l’avenue Malakoff. Une autre filait à toute allure sur l’avenue du Bois. Elles se croisèrent. Chacun des deux mécaniciens fit une fausse manœuvre. Le choc eut lieu…

Mais tout d’abord je veux affirmer que ceci n’est pas un conte. Je relate simplement ce que j’ai vu moi-même, la semaine passée, vers onze heures et demie, À l’angle des deux avenues. Comment les journaux n’ont-ils pas parlé de cet accident ? Il y avait là cependant une matière à potins d’une saveur toute particulière. Je ne serais point surpris que leur silence eût été sollicité.

Donc, la rencontre se produisit. Elle fut violente. La voiture qui débouchait de l’avenue Malakoff, énorme et puissante, prit l’autre en écharpe, par le devant, la fit pirouetter, et alla s’échouer sur la pelouse opposée.

Tout cela parut l’affaire d’une seconde. Après le premier moment d’effroi, des promeneurs, des agents, se précipitèrent. On releva les deux mécaniciens, assez grièvement blessés, et on les emporta.

Tout de suite il fut constaté qu’il n’y avait personne dans la grosse voiture. Mais dans le landau électrique renversé au milieu de la chaussée ?

On s’approcha, sans trop d’appréhension, car l’avant seul avait été touché, et, d’autre part, on n’entendait aucun cri, aucune plainte. À moins de supposer que le choc eût étourdi la personne, ou les personnes enfermées…

La machine gisait sur le flanc, inanimée, morte. On regarda par la glace brisée.

Il y avait quelqu’un, une dame, une dame qui ne bougeait pas.

On organisa le sauvetage.

J’étais là, au premier rang des curieux. Près de moi, un monsieur dit :

— Je reconnais l’automobile : c’est celle de la duchesse de B…

Je la reconnus aussi. Chaque matin, la duchesse de B… passe et repasse sur l’avenue dans son landau.

Quand le temps le permet, ce landau est découvert, mais elle s’enveloppe en ce cas de voiles si épais qu’on ne peut discerner son visage.

Cependant, on jugea plus simple de redresser la voiture. Ce fut aisé. Il n’y avait plus qu’à retirer là duchesse, Mais pourquoi ne l’entendait-on pas ? Était-elle morte ? évanouie ?

On parvint jusqu’à elle. Je la vis alors, immobile, pliée en deux, les poings collés sur sa figure. Et soudain, dès qu’on l’approcha, voilà qu’elle se mit à protester.

— Allez-vous-en… laissez-moi… je n’ai besoin de personne.

Quelqu’un s’avança :

— Je suis docteur, Madame, et si vous me permettez…

— Non, non, qu’on me laisse… C’est abominable ! on n’a pas le droit de m’importuner… je n’ai rien…

Elle devait pourtant avoir « quelque chose », car sa voix faiblit, sa résistance devint moins énergique. Le médecin dit :

— Elle se trouve mal… il lui faut de l’air.

Les ressorts étant faussés, on ne put rabattre la capote. Alors les coussins furent enlevés et disposés sur le trottoir, et l’on y transporta la duchesse.

Bien qu’elle eût perdu connaissance, elle semblait se défendre encore, raidie, figée dans la même posture. On eut toutes les peines du monde à écarter ses poings. Ils se crispaient contre son visage, s’y incrustaient, rigides, comme si elle avait été prise de sommeil hypnotique.

On y parvint cependant.

Et je compris : la duchesse était laide ! Laide, non, le mot est injuste, mais elle n’est pas belle. Surtout elle n’a point cette divine fraîcheur dont on la croit parée. Je peux l’affirmer, puisque je l’ai vue à l’état naturel, « non faite », alors que les fards de la veille, mal essuyés, que le rouge, le noir, le bleu, le rose, coulaient, salissaient la peau. Et quelle peau, mon Dieu ! rude, terreuse, flétrie, vieille déjà !

Oui, en vérité, la duchesse de B… est laide… Vingt personnes ont pu s’en rendre compte comme moi, l’autre matin.

Quelle leçon pour les jolies femmes de Paris, qui s’imaginent être à l’abri de toute indiscrétion lorsqu’elles ont entouré des voiles impénétrables le l’automobiliste leur visage du matin, leur beauté naturelle, pas encore « faite ».

Maurice LEBLANC.