Contes en vers (Voltaire)/Ce qui plaît aux dames

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 9-19).


CE QUI PLAÎT AUX DAMES[1]


Or maintenant que le beau dieu du jour
Des Africains va brûlant la contrée,
Qu’un cercle étroit chez nous borne son tour,
Et que l’hiver allonge la soirée ;
Après souper, pour vous désennuyer,
Mes chers amis, écoutez une histoire
Touchant un pauvre et noble chevalier,
Dont l’aventure est digne de mémoire.
Son nom était messire Jean Robert,
Lequel vivait sous le roi Dagobert.
Il voyagea devers Rome la sainte,
Qui surpassait la Rome des Césars ;
Il rapportait de son auguste enceinte,
Non des lauriers cueillis aux champs de Mars,
Mais des agnus avec des indulgences,
Et des pardons, et de belles dispenses.

Mon chevalier en était tout chargé ;
D’argent, fort peu : car dans ces temps de crise
Tout paladin fut très-mal partagé :
L’argent n’allait qu’aux mains des gens d’église.
Sire Robert possédait pour tout bien
Sa vieille armure, un cheval, et son chien ;
Mais il avait reçu pour apanage
Les dons brillants de la fleur du bel âge,
Force d’Hercule, et grâce d’Adonis[2],
Dons fortunés qu’on prise en tout pays.
Comme il était assez près de Lutèce,
Au coin d’un bois qui borde Charenton,
Il aperçut la fringante Marthon,
Dont un ruban nouait la blonde tresse ;
Sa taille est leste, et son petit jupon
Laisse entrevoir sa jambe blanche et fine.
Robert avance, et lui trouve une mine
Qui tenterait les saints du paradis.
Un beau bouquet de roses et de lis
Est au milieu de deux pommes d’albâtre,
Qu’on ne voit point sans en être idolâtre ;
Et de son teint la fleur et l’incarnat
De son bouquet auraient terni l’éclat.
Pour dire tout, cette jeune merveille
À son giron portait une corbeille,
Et s’en allait, avec tous ses attraits,
Vendre au marché du beurre et des œufs frais.
Sire Robert, ému de convoitise,
Descend d’un saut, l’accole avec franchise :
« J’ai vingt écus, dit-il, dans ma valise ;
C’est tout mon bien, prenez encor mon cœur :
Tout est à vous. — C’est pour moi trop d’honneur,
Lui dit Marthon. » Robert presse la belle,
La fait tomber, et tombe aussitôt qu’elle,
Et la renverse, et casse tous ses œufs.
Comme il cassait, son cheval ombrageux,
Épouvanté de la fière bataille,
Au loin s’écarte, et fuit dans la broussaille.

De Saint-Denis un moine survenant
Monte dessus, et trotte à son couvent.
Enfin Marthon, rajustant sa coiffure,
Dit à Robert : « Où sont mes vingt écus ? »
Le chevalier, tout pantois et confus,
Cherchant en vain sa bourse et sa monture,
Veut s’excuser : nulle excuse ne sert ;
Marthon ne peut digérer son injure,
Et va porter sa plainte à Dagobert.
« Un chevalier, dit-elle, m’a pillée,
Et violée, et surtout point payée. »
Le sage prince à Marthon répondit :
« C’est de viol que je vois qu’il s’agit.
Allez plaider devant ma femme Berthe ;
En tel procès la reine est très-experte :
Bénignement elle vous recevra,
Et sans délai justice se fera. »
Marthon s’incline, et va droit à la reine.
Berthe était douce, affable, accorte, humaine ;
Mais elle avait de la sévérité
Sur le grand point de la pudicité.
Elle assembla son conseil de dévotes.
Le chevalier, sans éperons, sans bottes,
La tête nue, et le regard baissé,
Leur avoua ce qui s’était passé ;
Que vers Charonne il fut tenté du diable,
Qu’il succomba, qu’il se sentait coupable,
Qu’il en avait un très-pieux remord ;
Puis il reçut sa sentence de mort.
Robert était si beau, si plein de charmes,
Si bien tourné, si frais, et si vermeil,
Qu’en le jugeant la reine et son conseil
Lorgnaient Robert, et répandaient des larmes.
Marthon de loin dans un coin soupira ;
Dans tous les cœurs la pitié trouva place.
Berthe au conseil alors remémora
Qu’au chevalier on pouvait faire grâce,
Et qu’il vivrait pour peu qu’il eût d’esprit :
« Car vous savez que notre loi prescrit
De pardonner à qui pourra nous dire
Ce que la femme en tous les temps désire ;
Bien entendu qu’il explique le cas

Très-nettement, et ne nous fâche pas. »
La chose, étant au conseil exposée,
Fut à Robert aussitôt proposée.
La bonne Berthe, afin de le sauver,
Lui concéda huit jours pour y rêver ;
Il fit serment aux genoux de la reine
De comparaître au bout de la huitaine,
Remercia du décret lénitif,
Prit congé d’elle, et partit tout pensif.
« Comment nommer, disait-il en lui-même,
Très-nettement ce que toute femme aime,
Sans la fâcher ? La reine et son sénat
Ont aggravé mon trop piteux état.
J’aimerais mieux, puisqu’il faut que je meure,
Que, sans délai, l’on m’eût pendu sur l’heure. »
Dans son chemin dès que Robert trouvait
Ou femme, ou fille, il priait la passante
De lui conter ce que plus elle aimait.
Toutes faisaient réponse différente,
Toutes mentaient, nulle n’allait au fait.
Sire Robert au diable se donnait.
Déjà sept fois l’astre qui nous éclaire
Avait doré les bords de l’hémisphère,
Quand sur un pré, sous des ombrages frais,
Il vit de loin vingt beautés ravissantes
Dansant en rond ; leurs robes voltigeantes
Étaient à peine un voile à leurs attraits.
Le doux Zéphire, en se jouant auprès,
Laissait flotter leurs tresses ondoyantes ;
Sur l’herbe tendre elles formaient leurs pas,
Rasant la terre, et ne la touchant pas.
Robert approche, et du moins il espère
Les consulter sur la maudite affaire.
En un moment tout disparaît, tout fuit.
Le jour baissait, à peine il était nuit ;
Il ne vit plus qu’une vieille édentée,
Au teint de suie, à la taille écourtée,
Pliée en deux, s’appuyant d’un bâton ;
Son nez pointu touche à son court menton,
D’un rouge brun sa paupière est bordée ;
Quelques crins blancs couvrent son noir chignon ;
Un vieux tapis, qui lui sert de jupon,

Tombe à moitié sur sa cuisse ridée :
Elle fit peur au brave chevalier.
Elle l’accoste ; et, d’un ton familier,
Lui dit : « Mon fils, je vois à votre mine
Que vous avez un chagrin qui vous mine ;
Apprenez-moi vos tribulations :
Nous souffrons tous ; mais parler nous soulage ;
Il est encor des consolations.
J’ai beaucoup vu : le sens vient avec l’âge.
Aux malheureux quelquefois mes avis
Ont fait du bien quand on les a suivis. »
Le chevalier lui dit : « Hélas ! ma bonne,
Je vais cherchant des conseils, mais en vain.
Mon heure arrive, et je dois en personne,
Sans plus attendre, être pendu demain,
Si je ne dis à la reine, à ses femmes,
Sans les fâcher, ce qui plaît tant aux dames, »
La vieille alors lui dit : « Ne craignez rien,
Puisque vers moi le bon Dieu vous envoie ;
Croyez, mon fils, que c’est pour votre bien.
Devers la cour cheminez avec joie :
Allons ensemble, et je vous apprendrai
Ce grand secret de vous tant désiré.
Mais jurez-moi qu’en me devant la vie,
Vous serez juste, et que de vous j’aurai
Ce qui me plaît et qui fait mon envie :
L’ingratitude est un crime odieux.
Faites serment, jurez par mes beaux yeux
Que vous ferez tout ce que je désire. »
Le bon Robert le jura, non sans rire.
« Ne riez point, rien n’est plus sérieux »,
Reprit la vieille ; et les voilà tous deux
Qui, côte à côte, arrivent en présence
De reine Berthe et de la cour de France.
Incontinent le conseil assemblé,
La reine assise, et Robert appelé :
« Je sais, dit-il, votre secret, mesdames.
Ce qui vous plaît en tous lieux, en tous temps,
Ce qui surtout l’emporte dans vos âmes,
N’est pas toujours d’avoir beaucoup d’amants ;
Mais fille, ou femme, ou veuve, ou laide, ou belle,
Ou pauvre, ou riche, ou galante, ou cruelle,

La nuit, le jour, veut être, à mon avis,
Tant qu’elle peut, la maîtresse au logis.
Il faut toujours que la femme commande ;
C’est là son goût : si j’ai tort, qu’on me pende.
Comme il parlait, tout le conseil conclut
Qu’il parlait juste, et qu’il touchait au but.
Robert absous baisait la main de Berthe,
Quand, de haillons et de fange couverte,
Au pied du trône on vit notre sans-dent
Criant justice, et la presse fendant.
On lui fait place, et voici sa harangue :
« Ô reine Berthe ! ô beauté dont la langue
Ne prononça jamais que vérité,
Vous dont l’esprit connaît toute équité,
Vous dont le cœur s’ouvre à la bienfaisance,
Ce paladin ne doit qu’à ma science
Votre secret ; il ne vit que par moi.
Il a juré mes beaux yeux et sa foi
Que j’obtiendrais de lui ce que j’espère :
Vous êtes juste, et j’attends mon salaire.
— Il est très-vrai, dit Robert, et jamais
On ne me vit oublier les bienfaits.
Mes vingt écus, mon cheval, mon bagage,
Et mon armure, étaient tout mon partage ;
Un moine noir a, par dévotion,
Saisi le tout quand j’assaillis Marthon :
Je n’ai plus rien ; et, malgré ma justice,
Je ne saurais payer ma bienfaitrice. »
La reine dit : « Tout vous sera rendu :
On punira votre voleur tondu.
Votre fortune, en trois parts divisée.
Fera trois lots justement compensés :
Les vingt écus à Marthon la lésée
Sont dus de droit, et pour ses œufs cassés ;
La bonne vieille aura votre monture ;
Et vous, Robert, vous aurez votre armure. »
La vieille dit : « Rien n’est plus généreux ;
Mais ce n’est pas son cheval que je veux :
Rien de Robert ne me plaît que lui-même ;
C’est sa valeur et ses grâces que j’aime.
Je veux régner sur son cœur amoureux ;
De ce trésor ma tendresse est jalouse.

Entre mes bras Robert doit vivre heureux :
Dès cette nuit, je prétends qu’il m’épouse. »
À ce discours, que l’on n’attendait pas,
Robert glacé laisse tomber ses bras ;
Puis, fixement contemplant la figure
Et les haillons de notre créature,
Dans son horreur il recula trois pas,
Signa son front, et, d’un ton lamentable,
Il s’écriait : « Ai-je donc mérité
Ce ridicule et cette indignité ?
J’aimerais mieux que Votre Majesté
Me fiançât à la mère du diable.
La vieille est folle ; elle a perdu l’esprit. »
Lors tendrement notre sans-dent reprit :
« Vous le voyez, ô reine ! il me méprise ;
Il est ingrat ; les hommes le sont tous.
Mais je vaincrai ses injustes dégoûts.
De sa beauté j’ai l’âme trop éprise,
Je l’aime trop pour qu’il ne m’aime pas.
Le cœur fait tout : j’avoue avec franchise
Que je commence à perdre mes appas ;
Mais j’en serai plus tendre et plus fidèle.
On en vaut mieux, on orne son esprit ;
On sait penser ; et Salomon a dit
Que femme sage est plus que femme belle.
Je suis bien pauvre : est-ce un si grand malheur ?
La pauvreté n’est point un déshonneur.
N’est-on content que sur un lit d’ivoire ?
Et vous, madame, en ce palais de gloire,
Quand vous couchez côte à côte du roi,
Dormez-vous mieux, aimez-vous mieux que moi ?
De Philémon vous connaissez l’histoire :
Amant aimé, dans le coin d’un taudis,
Jusqu’à cent ans il caressa Baucis.
Les noirs Chagrins, enfants de la Richesse,
N’habitent point sous nos rustiques toits ;
Le Vice fuit où n’est point la Mollesse.
Nous servons Dieu, nous égalons les rois ;
Nous soutenons l’honneur de nos provinces ;
Nous vous faisons de vigoureux soldats ;
Et, croyez-moi, pour peupler vos États,
Les pauvres gens valent mieux que vos princes.

Que si le ciel à mes chastes désirs
N’accorde pas le bonheur d’être mère,
L’hymen encore offre d’autres plaisirs :
Les fleurs du moins sans les fruits peuvent plaire.
On me verra, jusqu’à mon dernier jour,
Cueillir les fleurs de l’arbre de l’amour. »
La décrépite, en parlant de la sorte,
Charma le cœur des dames du palais :
On adjugea Robert à ses attraits.
De son serment la sainteté l’emporte
Sur son dégoût. La dame encor voulut
Être, à cheval, entre ses bras menée
À sa chaumière, où ce noble hyménée
Doit s’achever dans la même journée ;
Et tout fut fait comme à la vieille il plut.
Le cavalier sur son coursier remonte,
Prend tristement sa femme entre ses bras,
Saisi d’horreur, et rougissant de honte,
Tenté cent fois de la jeter à bas,
De la noyer ; mais il ne le fit pas :
Tant des devoirs de la chevalerie
La loi sacrée était alors chérie.
Sa tendre épouse, en trottant avec lui,
S’étudiait à charmer son ennui,
Lui rappelait les exploits de sa race,
Lui racontait comment le grand Clovis
Assassina trois rois de ses amis,
Comment du ciel il mérita la grâce.
Elle avait vu le beau pigeon béni
Du haut des cieux apportant à Remi
L’ampoule sainte et le céleste chrême
Dont ce grand roi fut oint dans son baptême.
Elle mêlait à ses narrations
Des sentiments et des réflexions,
Des traits d’esprit et de morale pure,
Qui, sans couper le fil de l’aventure,
Faisaient penser l’auditeur attentif,
Et l’instruisaient, mais sans l’air instructif.
Le bon Robert, à toutes ces merveilles,
Le cœur ému, prêtait ses deux oreilles,
Tout délecté quand sa femme parlait,
Prêt à mourir quand il la regardait.

L’étrange couple arrive à la chaumière
Que possédait l’affreuse aventurière.
Elle se trousse, et, de sa sale main,
De son époux arrange le festin ;
Frugal repas fait pour ce premier âge
Plus célébré qu’imité par le sage.
Deux ais pourris sur trois pieds inégaux
Formaient la table où les époux soupèrent,
À peine assis sur deux minces tréteaux.
Des deux époux les regards se baissèrent,
La décrépite égaya le repas
Par des propos plaisants et délicats,
Par ces bons mots qui piquent, et qu’on aime ;
Si naturels que l’on croirait soi-même
Les avoir dits. Robert fut si content,
Qu’il en sourit, et qu’il crut un moment
Qu’elle pourrait lui paraître moins laide.
Elle voulut, quand le souper finit,
Que son époux vînt avec elle au lit.
Le désespoir, la fureur le possède ;
À cette crise il souhaite la mort.
Mais il se couche, il se fait cet effort :
Il l’a promis, le mal est sans remède.
Ce n’étaient point deux sales demi-draps
Percés de trous et rongés par les rats,
Mal étendus sur de vieilles javelles,
Mal recousus encor par des ficelles,
Qui révoltaient le guerrier malheureux ;
Du saint hymen les devoirs rigoureux
S’offraient à lui sous un aspect horrible.
« Le ciel, dit-il, voudrait-il l’impossible ?
À Rome on dit que la grâce d’en haut
Donne à la fois le vouloir et le faire :
La grâce et moi nous sommes en défaut.
Par son esprit ma femme a de quoi plaire ;
Son cœur est bon : mais dans le grand conflit
Peut-on jouir du cœur ou de l’esprit ? »
Ainsi parlant, le bon Robert se jette,
Froid comme glace, au bord de sa couchette ;
Et, pour cacher son cruel déplaisir,
Il feint qu’il dort, mais il ne peut dormir.
La vieille alors lui dit d’une voix tendre,

En le pinçant : « Ah ! Robert, dormez-vous ?
Charmant ingrat, cher et cruel époux,
Je suis rendue, hâtez-vous de vous rendre ;
De ma pudeur les timides accents
Sont subjugués par la voix de mes sens.
Régnez sur eux ainsi que sur mon âme ;
Je meurs, je meurs ! ciel ! à quoi réduis-tu
Mon naturel qui combat ma vertu ?
Je me dissous, je brûle, je me pâme,
Ah ! le plaisir m’enivre malgré moi ;
Je n’en peux plus, faut-il mourir sans toi ?
Va, je le mets dessus ta conscience. »
Robert avait un fonds de complaisance,
Et de candeur, et de religion ;
De son épouse il eut compassion.
« Hélas ! dit-il, j’aurais voulu, madame,
Par mon ardeur égaler votre flamme ;
Mais que pourrai-je ! — Allez, vous pourrez tout,
Reprit la vieille ; il n’est rien à votre âge
Dont un grand cœur enfin ne vienne à bout,
Avec des soins, de l’art, et du courage.
Songez combien les dames de la cour
Célébreront ce prodige d’amour.
Je vous parais peut-être dégoûtante,
Un peu ridée, et même un peu puante ;
Cela n’est rien pour des héros bien nés :
Fermez les yeux, et bouchez-vous le nez. »
Le chevalier, amoureux de la gloire,
Voulut enfin tenter cette victoire :
Il obéit, et, se piquant d’honneur,
N’écoutant plus que sa rare valeur,
Aidé du ciel, trouvant dans sa jeunesse
Ce qui tient lieu de beauté, de tendresse,
Fermant les yeux, se mit à son devoir.
« C’en est assez, lui dit sa tendre épouse ;
J’ai vu de vous ce que j’ai voulu voir :
Sur votre cœur j’ai connu mon pouvoir ;
De ce pouvoir ma gloire était jalouse.
J’avais raison : convenez-en, mon fils :
Femme toujours est maîtresse au logis.
Ce qu’à jamais, Robert, je vous demande,
C’est qu’à mes soins vous vous laissiez guider :

Obéissez ; mon amour vous commande
D’ouvrir les yeux et de me regarder. »
Robert regarde ; il voit, à la lumière
De cent flambeaux sur vingt lustres placés,
Dans un palais, qui fut cette chaumière,
Sous des rideaux de perles rehaussés,
Une beauté dont le pinceau d’Apelle
Ou de Vanlo, ni le ciseau fidèle
Du bon Pigal, Le Moyne, ou Phidias,
N’auraient jamais imité les appas.
C’était Vénus, mais Vénus amoureuse,
Telle qu’elle est, quand, les cheveux épars,
Les yeux noyés dans sa langueur heureuse,
Entre ses bras elle attend le dieu Mars.
« Tout est à vous, ce palais, et moi-même ;
Jouissez-en, dit-elle à son vainqueur :
Vous n’avez point dédaigné la laideur.
Vous méritez que la beauté vous aime. »
Or maintenant j’entends mes auditeurs
Me demander quelle était cette belle
De qui Robert eut les tendres faveurs.
Mes chers amis, c’était la fée Urgèle,
Qui dans son temps protégea nos guerriers,
Et fit du bien aux pauvres chevaliers.
Ô l’heureux temps que celui de ces fables,
Des bons démons, des esprits familiers,
Des farfadets, aux mortels secourables !
On écoutait tous ces faits admirables
Dans son château, près d’un large foyer.
Le père et l’oncle, et la mère et la fille,
Et les voisins, et toute la famille,
Ouvraient l’oreille à monsieur l’aumônier.
Qui leur faisait des contes de sorcier.
On a banni les démons et les fées ;
Sous la raison les grâces étouffées
Livrent nos cœurs à l’insipidité ;
Le raisonner tristement s’accrédite ;
On court, hélas ! après la vérité :
Ah ! croyez-moi, l’erreur a son mérite.



  1. Ce conte fut imprimé séparément en vingt-deux pages in-8o, avec la date de 1764 ; mais il circulait dans le dernier mois de l’année précédente (voyez la lettre à Damilaville, du 7 décembre 1763). Les Mémoires secrets en parlent au 12 décembre 1763. Collé, dans son Journal (tome ier, page 212), dit que cet ouvrage n’est qu’un mauvais conte. C’est une preuve de plus que la haine est aveugle. Collé est reste seul de son avis. Dans sa lettre à Damilaville, du 10 décembre 1763, Voltaire dit ce conte imité d’un vieux roman. Il ajoute que le même sujet a été traité par Dryden. Le conte de cet auteur anglais est intitulé the Wife of Bath, et est une imitation en vers du conte de Chaucer ayant le même titre, et pris lui-même dans un ancien ouvrage.

    Favart a composé la Fée Urgèle, ou Ce qui plaît aux dames, comédie en quatre actes, mêlée d’ariettes, représentée par les comédiens italiens, à Fontainebleau, le 26 octobre 1765, et à Paris le 4 décembre suivant. Cette pièce de Favart, restée longtemps au répertoire, a été, en 1821, réduite en un acte pour le théâtre du Gymnase dramatique, qui ne pouvait alors donner de pièces en ayant davantage. (B.)

  2. Dans la Pucelle, chant X, vers 399 et 400, on lit :
    Qui d’un Hercule eut la force en partage,
    Et d’Adonis le gracieux visage.