Contes en vers (Voltaire)/L’Anti-Giton

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 9 (p. 561-565).
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PREMIERS CONTES
EN VERS[1]




L’ANTI-GITON


À MADEMOISELLE LECOUVREUR[2]


(1714)


Ô du théâtre aimable souveraine,
Belle Chloé, fille de Melpomène,
Puissent ces vers de vous être goûtés !
Amour le veut, Amour les a dictés.

Ce petit dieu, de son aile légère,
Un arc en main, parcourait l’autre jour
Tous les recoins de votre sanctuaire.
Car le théâtre appartient à l’Amour ;
Tous ses héros sont enfants de Cythère.
Hélas ! Amour, que tu fus consterné
Lorsque tu vis ce temple profané,
Et ton rival, de son culte hérétique
Établissant l’usage anti-physique,
Accompagné de ses mignons fleuris,
Fouler aux pieds les myrtes de Cypris !
Cet ennemi jadis eut dans Gomorrhe
Plus d’un autel, et les aurait encore,
Si par le feu son pays consumé
En lac un jour n’eût été transformé.
Ce conte n’est de la métamorphose,
Car gens de bien m’ont expliqué la chose
Très-doctement ; et partant ne veux pas
Mécroire en rien la vérité du cas.
Ainsi que Loth, chassé de son asile,
Ce pauvre dieu courut de ville en ville :
Il vint en Grèce ; il y donna leçon
Plus d’une fois à Socrate, à Platon ;
Chez des héros il fit sa résidence
Tantôt à Rome, et tantôt à Florence ;
Cherchant toujours, si bien vous l’observez,

Peuples polis et par art cultivés.
Maintenant donc le voici dans Lutèce,
Séjour fameux des effrénés désirs,
Et qui vaut bien l’Italie et la Grèce,
Quoi qu’on en dise, au moins pour les plaisirs.
Là, pour tenter notre faible nature,
Ce dieu paraît sous humaine figure,
Et n’a point pris bourdon de pèlerin,
Comme autrefois l’a pratiqué Jupin,
Qui, voyageant au pays où nous sommes,
Quittait les cieux pour éprouver les hommes.
Il n’a point l’air de ce pesant abbé[3]
Brutalement dans le vice absorbé,
Qui, tourmentant en tout sens son espèce,
Mord son prochain, et corrompt la jeunesse :
Lui, dont l’œil louche et le mufle effronté
Font frissonner la tendre Volupté,
Et qu’on prendrait, dans ses fureurs étranges,
Pour un démon qui viole des anges.
Ce dieu sait trop qu’en un pédant crasseux
Le plaisir même est un objet hideux.
D’un beau marquis il a pris le visage[4],
Le doux maintien, l’air fin, l’adroit langage ;
Trente mignons le suivent en riant ;
Philis le lorgne, et soupire en fuyant.
Ce faux Amour se pavane à toute heure
Sur le théâtre aux muses destiné,
Où, par Racine en triomphe amené,
L’Amour galant choisissait sa demeure.
Que dis-je ? hélas ! l’Amour n’habite plus
Dans ce réduit : désespéré, confus
Des fiers succès du dieu qu’on lui préfère,
L’Amour honnête est allé chez sa mère,
D’où rarement il descend ici-bas.
Belle Chloé, ce n’est que sur vos pas
Qu’il vient encor. Chloé, pour vous entendre,
Du haut des cieux j’ai vu ce dieu descendre

Sur le théâtre ; il vole parmi nous
Quand, sous le nom de Phèdre ou de Monime,
Vous partagez entre Racine et vous
De notre encens le tribut légitime.
Si vous voulez que cet enfant jaloux
De ces beaux lieux désormais ne s’envole,
Convertissez ceux qui devant l’idole
De son rival ont fléchi les genoux.
Il vous créa la prêtresse du temple :
À l’hérétique il faut prêcher d’exemple.
Prêchez donc vite, et venez dès ce jour
Sacrifier au véritable Amour.


VARIANTES
DE L’ANTI-GITON.



Vers 7 :

Tous les recoins de votre sanctuaire,
Loges, foyers, théâtre tour à tour.
Un chacun sait que ce joli séjour
Fut de tout temps du ressort de Cythère.
Hélas ! Amour, etc.

Vers 13 :

.....l’usage frénétique.

Vers 22 :

Très-doctement : partant je ne veux pas.

Vers 38 :

Et s’il n’a pris bourdon de pèlerin,
Comme autrefois l’a pratique Jupin,
Qui, voyageant aux pays où nous sommes,
Quittait ses dieux pour éprouver les hommes,
Trop bien il s’est en marquis déguisé.
Leste équipage, et chère de satrape,
Chez nos blondins l’ont impatronisé.
Momus, Silène, Adonis, et Priape,
Sont à sa table, où messire Apollon,
Vient quelquefois jouer du violon.
Au demeurant, il est haut du corsage,
Bien fait et beau. L’Amour dans son jeune âge
Pour compagnon l’aurait pris autrefois,
Si de l’Amour il n’eût bravé les lois.
Dans ses yeux brille et luxure et malice ;
Il est joyeux, et de doux entretien.
Faites état qu’il ne défaut en rien,
Quoiqu’on ait dit qu’il lui manque une cuisse.
Finalement on voit de toutes parts
Jeunes menins suivre ses étendards,
Dont glorieux il paraît à toute heure
Sur le théâtre, etc.



  1. On trouve dans les Contes de M. de Voltaire une poésie plus brillante, une philosophie aussi vraie, moins naïve, mais plus relevée et plus profonde que dans ceux de La Fontaine. L’auteur de Joconde est un voluptueux rempli d’esprit et de gaieté, auquel il échappe, comme malgré lui, quelques traits de philosophie ; celui de l'Education d’un prince est un philosophe qui, pour faire passer des leçons utiles, a pris un masque qu’il savait devoir plaire au grand nombre des lecteurs. Dans un moindre nombre d’ouvrages, les sujets sont plus variés ; ce n’est pas toujours, comme dans, La Fontaine, une femme séduite, ou un mari trompé ; la véritable morale y est plus respectée ; la fourberie, la violation des serments, n’y sont point traitées si légèrement. La volupté y est plus décente ; et, à l’exception d’un petit nombre de pièces échappées à sa première jeunesse*, le ton du libertinage en est absolument banni. (K.)

    * À la suite de la Henriade, on trouve, dans l’édition donnée par Desfontaines en 1724, un conte intitulé le Banquet, et qui est donné comme étant de Voltaire. Le doute sur son authenticité est si général qu’aucun éditeur des Œuvres de Voltaire ne l’a encore reproduit ; je ne commencerai pas. Je parle ailleurs de deux autres contes attribués à Voltaire ; voyez tome X, note 1 de la page 3. (B.)

  2. La date de 1714 est donnée à cette pièce par les éditeurs de Kehl ; et rien, à ma connaissance, ne la contredit.

    Ce ne fut cependant qu’en 1720 qu’elle fut imprimée pour la première fois. C’est du moins ce qu’on lit dans l’avertissement du tome V des Œuvres diverses de M. de Voltaire, 1746, in-12.

    Prosper Marchand, dans son Dictionnaire historique, tome Ier, page 37, dit que cette satire est dirigée contre Desfontaines. C’est une erreur. Ce n’est rien moins qu’un grand seigneur que Voltaire a eu en vue. Il nous a mis lui-même sur la voie, en disant (vers 52) :

    D’un beau marquis il a pris le visage.

    C’est en effet contre le marquis de Courcillon que fut fait l’Anti-Giton. L’avertissement cité plus haut dit qu’en 1720 l’Anti-Giton fut imprimé sous le titre de la Courcillonade. Enfin des manuscrits que j’ai vus l’intitulent simplement Vers contre M. de Courcillon. Dans l’origine, cette pièce était adressée à Mlle Duclos, célèbre actrice, et sur laquelle on trouve quatre vers dans l’épître à Mme de Mont-brun-Villefranche.

    Le Courcillon, héros de l’Anti-Giton, est Philippe Égon, né vers 1687 de Louis de Courcillon, marquis de Dangeau, et de Sophie, comtesse de Lowestein. Philippe Égon, mort le 20 septembre 1719, avait eu une jambe emportée à la bataille de Malplaquet en 1709. (B.)

  3. L’abbé Desfontaines. Les dix vers sur Desfontaines ont été ajoutés plus de vingt ans après l’édition originale. (G. A.)
  4. L’homme dont il est question avait eu une cuisse emportée à Ramilly (Ramillies) (Note de Voltaire, 1732). — C’était à Malplaquet que le marquis avait perdu une jambe ; voyez la note 2 de la page 561. (B.)