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Contes et nouvelles (Ista)/Tome 1/10

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Imprimerie Bénard (1p. 63-66).

Un Divorce en 1930

— Oui, mon cher, avoua le gros Morlanes, je l’étais ! Mais d’une façon si peu ordinaire que je me demande s’il n’y a pas plus d’originalité que de ridicule à l’avoir été de cette façon-là.

Tu sais que j’avais la faiblesse d’être jaloux de Lucette. Tu t’es même assez moqué de moi parce que je ne la laissais jamais sortir seule. C’était pourtant gentil, notre ménage ; tous les maris nous citaient comme des modèles, quand on nous voyait passer, toujours ensemble, toujours sur nos deux petits monoplans tout pareils, deux petits bijoux de monos, à élytres planantes et ailes ramantes, qui faisaient bravement leurs cent cinquante kilomètres à l’heure. Et on allait où Lucette voulait, mais jamais l’un sans l’autre, sauf deux ou trois fois par semaine, le matin, quand je lui permettais de faire de la hauteur, parce qu’elle prétendait en raffoler, et que le médecin m’a défendu de dépasser les cinq cents mètres d’altitude, à cause de mon asthme.

Donc, de temps à autre, dans la matinée, Lucette me demandait, en m’embrassant dans le cou, à ma place préférée, la permission de faire un peu de hauteur. Je permettais, en lui recommandant de ne pas dépasser les deux mille cinq cents mètres, et de ne pas s’absenter plus d’une heure. Elle n’en restait jamais moins de deux, mais j’étais tranquille, la sachant là-haut, derrière les nuages, bien seule dans son petit monoplan, à deux mille mètres au-dessus des salons où l’on flirte.

Je la voyais donc partir, monter en spirale, et disparaître dans les nuages… Car il y avait toujours des nuages, quand Lucette avait envie de faire de la hauteur.

Je ne l’avais pas remarqué d’abord. Ce fut elle qui me mit la puce à l’oreille, avec cette rage qu’ont toutes les femmes de parler trop et de jouer avec le danger.

Un matin, elle était nerveuse, irritée. Je lui dis :

— Si tu faisais un peu de hauteur. Ça te calmerait.

Elle lance un regard hostile vers le ciel, qui était tout bleu, ce jour-là, sans le plus petit flocon de blanc ou de gris, et elle me répond d’un ton maussade :

— Je ne ferai pas de hauteur aujourd’hui.

— Pourquoi ? demandai-je.

Je t’assure que je n’avais pas le moindre soupçon, et que j’ignore moi-même pourquoi j’ai demandé cela. Elle me répond, avec un singulier petit air de défi :

— Parce qu’il n’y a pas de nuages.

Je m’en vais en haussant les épaules. Mais ça commence à me trotter dans la cervelle. Tu sais que je suis très soupçonneux, et tu vas voir que ce n’est pas toujours inutile. Je l’observe pendant quinze jours, et je remarque qu’elle ne fait de la hauteur, en effet, que les matins où le ciel est chargé, où l’on ne distingue plus rien au-dessus de cinq ou six cents mètres. Pourtant, un jour où je fais allusion à cela, elle commet la gaffe, la grosse gaffe, et me répond en riant trop fort :

— Tu es fou ! Je monte quand j’en ai envie, qu’il y ait des nuages ou non.

C’est alors que je décidai d’ouvrir l’œil.

Deux jours plus tard, je constate, en m’éveillant, un ciel bien gris, bien voilé, et je me dis en moi-même :

— Je parie que Lucette voudra faire de la hauteur aujourd’hui.

Ça ne rate pas. Je la laisse partir, elle file, et disparaît là-haut en quelques minutes. Les nuages ne devaient pas être à plus de quatre cents mètres. Fameux, pour mon asthme, car j’avais décidé de la suivre si haut qu’il le faudrait, pour voir ce qu’elle pouvait bien aller faire là-haut.

Je saute en mono à mon tour, je monte tout doucement, je traverse les nuages, je passe le nez dans le bleu… Et qu’est-ce que je vois ?… Devine, mon vieux, devine !… Le gros triplan rouge du petit Carmelot, son gros triplan de famille avec salon-fumoir et cabinet de toilette, son énorme triplan de vieux papa que nous trouvions si ridicule pour un célibataire.

Et le mono de Lucette l’accostait en douceur, par dessous, en vol ramé.

Je te jure que je ne compris pas, sur le moment, à quoi ils voulaient en venir. Je ne pensais pas à cette invention nouvelle qu’ils ont en Amérique, et dont j’ai lu la description dans les journaux, où tu as dû la voir aussi, à ce damné système d’abordage qui permet d’employer le dessous aussi bien que le dessus des plates-formes de lancement. Ce petit finaud de Carmelot avait installé un de ces appareils sous son triplan, et je vis le mono de ma femme s’y accrocher avec une aisance démontrant qu’ils ne faisaient pas cette manœuvre pour la première fois. Puis la robe blanche de Lucette se rapprocha du gros triplan rouge, et disparut dans la cabine…

Ils y sont restés une heure, mon ami, une heure entière, tandis que leur mécano s’amusait à monter, à descendre, à décrire des huit et des cercles au-dessus de mon toit conjugal déshonoré, sans traverser la couche de nuages, bien entendu, la couche de nuages dont ils avaient fait leur complice, et dans laquelle je me tenais caché, toussant comme un vieux chien, et respirant à pleins poumons l’atmosphère qui m’est défendue.

Quand je vis reparaître la robe blanche de Lucette, je filai vers eux, me demandant si je n’allais pas les aborder, afin que tout fût fini pour tout le monde. Mais c’est par trop démodé, les drames et les suicides en aéroplane, on en a tant abusé que c’est devenu du dernier vulgaire. Aussi, je me contentai de voler autour d’eux, très près, pour bien leur montrer que j’étais là, que je savais tout. Puis, quand ma femme se fut décidée à descendre, j’ai mis le cap vers Paris, au lieu de rentrer à la maison, et n’ai pris pied que sur la terrasse de mon avocat.

La demande en divorce est déposée depuis hier, et tout sera fini dans quinze jours, car l’originalité du motif me fera certainement gagner une semaine sur le temps ordinaire… C’est ridicule, ce qu’on fait encore traîner les divorces, à notre époque !… Somme toute, je l’étais, c’est incontestable, mais je peux du moins me vanter que ce fut comme personne ne l’avait été avant moi !

— C’est un record, ricana le confident, le record de la hauteur.

— Mais oui, riposta Morlanes, et ce ne sont pourtant pas les concurrents qui manquent, dans cette partie-là.