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Contes et nouvelles (Ista)/Tome 1/11

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Imprimerie Bénard (1p. 67-72).

Tout s’arrange

Mademoiselle Louise Momard,
Hôtel du Chili et de la Savoie,
Rue des Batignolles, Paris.
Bridons-les-Oies, 11 septembre 1905.
Fille infâme !

J’ai jeté au fumier les fleurs que polluèrent vos mains déshonorées, et que vous avez osé m’envoyer pour ma fête. Si je réponds à votre lettre, c’est pour vous expédier par retour du courrier ma malédiction paternelle ! Je n’ai plus de fille ! Celle qui s’est enfuie avec un chanteur, un pitre, un baladin, n’est pas mon enfant. Celle qui a déshonoré les cheveux blancs d’un citoyen immaculé, d’un fonctionnaire irréprochable, n’a plus rien de commun avec moi ! Je vous renie ! Adieu !!!

Hyacinthe MOMARD.

Mademoiselle Louise Momard,
Faubourg Saint-Martin, Paris.
Bridons-les-Oies, 11 septembre 1906.
Mademoiselle,

Votre bouquet est sur le fumier, comme celui de l’année dernière, et j’ai jeté au même endroit, d’intention sinon de fait, les vœux que vous osez formuler pour mon bonheur. Je n’aurais certes pas répondu à vos hypocrites protestations de tendresse, si vous n’aviez eu l’audace de m’annoncer votre intention de faire du théâtre, vous aussi. Tombée dans la fange impure de l’inconduite, vous êtes libre de vous y vautrer à votre guise, et de suivre jusqu’en ces lieux infâmes qu’on nomme les coulisses, le baladin qui vous a entraînée dans sa vie abjecte. La présente a donc pour seul but de vous rappeler que vous portez un nom honorable, qui n’a jamais été traîné sur les tréteaux qui sont le ruisseau infâme où coulent à pleins bords l’indécence et le mépris de toute morale. Je vous signifie ma défense formelle de déshonorer publiquement les deux syllabes que mes concitoyens et mes supérieurs hiérarchiques ont toujours prononcées avec respect et considération, de porter à la scène le nom sans tache et immaculé que vous tenez de

Hyacinthe MOMARD.

Mademoiselle Louise d’Amora,
Rue de Courcelles, Paris.
Bridons-les-Oies, 11 septembre 1909.
Louise,

J’ai reçu vos fleurs, et je les ai gardées. Elles sont dans le vase bleu, sur le secrétaire, devant l’effigie photographique de votre mère vénérée. Bien que je n’y aie pas répondu, vos dernières lettres m’avaient déjà touché, par les protestations de tendresse si évidemment sincères qu’elles contenaient, et votre missive de ce jour me cause une grande joie en m’apprenant que vous avez quitté depuis un trimestre environ, et à tout jamais, celui qui fit saigner mon cœur de père en vous ravissant à mon affection. En outre, le bruit des succès que vous remportez sur une des plus brillantes scènes de la capitale est parvenu jusqu’à notre humble cité, et a doucement caressé mon orgueil paternel. Nos concitoyens parlent souvent de vous, avec envie, sans doute, mais aussi avec fierté, et il m’est revenu naguère que M. le préfet, devant un nombreux auditoire, a cité votre nom parmi ceux des notoriétés à qui le département a donné le jour. Je fais des vœux, ma chère Louise, pour que vos succès s’affirment encore, pour que la gloire de notre nom grandisse par vous, en une carrière dont je vous ai peut-être détournée jadis, mais dans votre intérêt, croyez-le bien, parce que je ne soupçonnais pas que vous portassiez, en la jeune fille romanesque que je chérissais tant, l’étoffe d’une future étoile.

Vous me demandez instamment de mes nouvelles. Je ne puis, hélas ! vous en envoyer d’aussi bonnes que vous semblez l’espérer. La petite maison que votre mère m’a laissée est dans un lamentable état de dégradation, et les locataires l’ont quittée depuis trois mois, alors que j’avais compté sur les loyers pour effectuer certains payements. Il me faudrait un billet de mille francs pour les réparations, et bien entendu, je n’en ai pas le premier sou. En outre, sans que je ressente de troubles bien définis, ma santé est chancelante, et le docteur s’obstine à prétendre qu’il me faudrait un régime copieux et choisi, comme si je pouvais penser, avec mes modestes ressources, à parer ma table de festins pareils à ceux qui font aujourd’hui l’ordinaire de l’enfant que j’ai élevée au prix de mille privations. Enfin, une gratification de trois cents francs que je comptais formellement recevoir au 1er janvier ne m’a pas été accordée. Un collègue, à qui j’en exprimais mon dépit, m’affirme que notre chef de bureau a déclaré, devant lui, qu’on n’a pas besoin de gratification quand on possède une fille dans une situation aussi brillante que la vôtre. Il m’est pénible de croire que mes supérieurs se livrent à de tels calculs, et exploitent un état de choses dont je n’ai profité en rien, jusqu’à présent, pour me priver du juste profit de mon labeur. Vous voyez que votre pauvre père paye ici, par une misère et des injustices imméritées, la rançon de vos succès et de l’argent que vous gagnez si aisément.

Quand je pense qu’il suffirait pour réparer notre petite maison et sauver ma santé compromise, de ce que vous dépensez en un soir dans ces fêtes brillantes que les artistes offrent, assure-t-on, aux parasites dont leurs demeures sont infestées ! Enfin, n’y pensons plus. Je continuerai à supporter avec courage mon humble vie de misère décente, toute de labeur et de privations.

Croyez-moi, ma chère fille, votre père bien affectionné, heureux et fier de penser que son sang coule dans les veines d’une étoile.

Hyacinthe MOMARD.

Mademoiselle Louise d’Amora,
en son hôtel, avenue des Champs-Elysées, Paris.
Bridons-les-Oies, 11 septembre 1910.
Ma petite Loulou chérie,

Merci mille fois pour le merveilleux chronomètre que j’ai reçu ce matin à l’occasion de ma fête patronymique. Tous les habitués du Café du Commerce vont en crever de rage, car personne dans toute la ville, pas même M. le maire, ne possède un semblable chef-d’œuvre d’horlogerie et d’orfèvrerie. Tu ne peux te figurer ce que ces gens-là me jalousent, mon petit Loulou, parce que je suis le père d’une artiste célèbre. Mais je méprise comme il convient, du haut de ton immense réputation, tous ces bourgeois mesquins et pourris de préjugés idiots.

Je te prie de présenter tous mes respects à M. le baron Goudmann, et de lui annoncer que j’ai rempli fidèlement, et adroitement, j’ose le dire, la mission dont il a bien voulu me charger. Les deux chiens dont il avait envie sont à lui ; on les conduira à Paris la semaine prochaine, et je ne les ai payés que douze cents francs. Quand il a connu le nom de l’acquéreur, le marchand a fait un fameux nez, je t’en réponds. S’il avait su pour qui j’achetais, il eût certainement exigé le double. N’oublie pas de rappeler au baron, de temps à autre, que j’ai acheté, sur son conseil, quelques actions de son dernier lancement, et qu’il a promis de me faire signe quand il faudrait vendre. Je te félicite de nouveau, ma chère fille, pour ta dernière création. J’ai passé deux heures délicieuses à lire les comptes rendus des journaux, où je retrouve à chaque pas ce nom de Momard que tu as rendu célèbre en le transformant en d’Amora. Continue, ma chère Loulou, à illustrer ainsi notre nom, pour le bonheur de celui qui est si fier d’avoir, en te donnant le jour, contribué dans la mesure de ses moyens à rehausser la gloire incontestée de notre art lyrique.

Ton père qui t’embrasse de tout son cœur,

Hyacinthe MOMARD.

P. S. — Le petit Latuile, qui vient de passer quinze jours à Paris, raconte partout, m’affirme-t-on, que tu t’affiches beaucoup en ce moment, qu’on te rencontre dans tous les endroits où l’on s’amuse, et toujours en certaine compagnie. Je n’en veux rien croire, mais je remplis mon devoir de père en te répétant les bruits qui courent, et en t’engageant à la circonspection. Je n’ignore pas que M. le baron Goudmann est parvenu à un âge très avancé, et que tu ne dois pas trouver auprès de lui, aussi souvent que tu le voudrais, les satisfactions dont ton petit cœur a besoin. Mais tu dois aussi songer à ton avenir, à ta situation, au luxe dont il sied qu’une artiste telle que toi soit entourée ; tu dois songer, j’ose le dire, au repos de mes vieux jours, à la considération que mes concitoyens me témoignent aujourd’hui, et que je perdrais sans doute si je diminuais mon train de vie. Il ne doit pas être difficile, pour une fine mouche comme toi, de sauver les apparences, d’éviter tout ce qui pourrait avoir des suites désagréables, les commentaires indiscrets et les commérages fâcheux, sans te priver de rien pour cela. Sois prudente, ma chère Loulou, et n’oublie pas de me rappeler au souvenir de M. le baron, pour le jour où il jugera opportun de vendre mes valeurs.

Je t’embrasse encore, de tout mon cœur bien affectionné. H. M.