Contes et nouvelles (Ista)/Tome 1/4

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Imprimerie Bénard (1p. 26-30).

Théodule


Théodule entra en coup de vent dans le bureau de l’ingénieur Jean Leroy. Les bras dressés vers le plafond, la face hilare, il esquissa une danse sauvage et guerrière, hurla à trois ou quatre reprises : « Elle est bonne ! Elle est bien bonne ! » se précipita pour serrer les mains de son ami, et accrocha au passage un frêle guéridon, sommé d’un joli vase en porcelaine dont les fragments jonchèrent aussitôt le parquet.

— Ça, mon vieux, c’est ta faute ! bougonna Théodule… Pourquoi ne le fourres-tu pas dans un coin, ton guéridon ? On n’ose remuer, chez toi !

— Tu as mon carnet de notes ? demanda Jean.

— Le voici, dit Théodule.

Et fièrement, comme s’il accomplissait une action fort glorieuse, il posa sur le bureau un mince paquet enveloppé de papier gris.

L’ingénieur poussa un grand soupir de soulagement.

— Je pensais bien, dit-il, que toi seul pouvais avoir égaré ce cahier, du moment où il t’était passé par les mains… Toujours distrait, alors ?

— Mais non, mon vieux, je ne suis pas distrait !… Ça m’agace, à la fin, de t’entendre crier ça sur tous les toits… On finira par croire que c’est vrai, si tu le répètes tout le temps ! Je ne suis pas plus distrait qu’un autre, entends-tu ! L’histoire de ton cahier, c’est tout naturel, ça pouvait arriver à tout le monde. Tu me fais voir tes notes pour l’affaire Mac Sylvan, je les parcours, puis on cause… Ça m’agaçait d’avoir ce carnet dans les mains ; je le fourre en poche, machinalement, puis tu me mets à la porte, sous prétexte de travail, et je repars pour Trouville, avec tes notes, bien entendu… C’est une fatalité, mon vieux, et tu me fais tort, tu exagères, en concluant que je suis distrait !

Cela dit, Théodule, d’un doigt preste, secoua la cendre de son cigare dans une bonbonnière à moitié pleine de violettes confites.

— C’est pourtant parce que je te crois distrait, répliqua Jean, que je retrouve mon carnet et que je ne perds pas vingt mille francs en cette aventure. Après l’avoir consulté, tu l’avais posé sur mon bureau, ce cahier de notes. Je l’ai vu, j’en suis certain, et je croyais donc n’avoir plus à me défier de ton étourderie. Si tu l’as fourré en poche, c’est que tu l’as repris de nouveau, sans savoir ce que tu faisais, pendant que j’étais sorti pour donner des ordres. Or, tu ne l’ignores pas, et tu aurais pu y songer, ce carnet, fruit de six mois de travail, contient toutes mes notes sur l’affaire Mac Sylvan, et ce milliardaire devait venir ici, hier soir, pour conclure catégoriquement, par oui ou non, selon son habitude. J’ai eu, grâce à toi, la honte de chercher en vain ces notes indispensables, de m’excuser, de prier, de supplier, pour que cet homme, qui refile ce soir vers l’Amérique, consente à revenir aujourd’hui, malgré son parti pris de traiter toute affaire en une seule séance. Il a consenti, heureusement. Resté seul, j’ai pensé aussitôt que ce cahier n’avait pu être emporté que par toi, l’éternel distrait. Et j’ai pensé juste, puisque, t’ayant télégraphié à Trouville, je rentre en possession de mes notes.

* * *

Théodule écoutait mal, impatient de s’expliquer, de contredire, et taquinant d’un doigt agacé un des anneaux de bronze qui ornaient le bureau de son ami.

— Distrait… ronchonna-t-il, c’est vite dit ! Moi, je prétends que ces choses-là arrivent à tout le monde, à chaque instant. Mais tu as déclaré un jour que j’étais distrait, et ne voulant pas en avoir le démenti, tu épluches mes moindres actes, pour y trouver des preuves de distraction que tu découvrirais aussi bien chez le premier venu, si tu voulais en prendre la peine. Et tu ne songes pas que ça me fait un tort énorme, si tu cries à tous les imbéciles, qui s’empresseront de le croire et de le répéter : « Théodule est un distrait !… » Moi, un distrait !… Elle est un peu forte, celle-là !

Son doigt, fiévreusement, tiraillait l’anneau de bronze, par petites secousses qui scandaient ses paroles.

— Distrait ! répéta-t-il encore… Est-ce une preuve de distraction, ce que j’ai fait aujourd’hui ?… Je vérifiais les comptes de ma blanchisseuse… C’est drôle, hein ? un distrait qui épluche tous les quinze jours son carnet de blanchissage, qui ne se laisse pas voler un centime par ses fournisseurs… Au beau milieu d’une addition, on m’apporte ton télégramme. Je fouille mes poches, j’y trouve ton carnet de notes, et aussitôt, sans tergiverser, sans perdre une seconde, comme eût fait un distrait, je déclare à la blanchisseuse que je dois sortir à l’instant, et la payerai un autre jour. Elle insiste, je me fâche. Elle hausse le ton, je lui lance à la figure son carnet de blanchissage, que je tenais encore à la main. J’emballe dans un solide papier gris, noué d’une bonne ficelle, ton cahier, ton précieux cahier… C’est d’un distrait, hein ? cette minutie, ces menues précautions… Je saute dans mon auto, je brûle la route, de Trouville à Paris, sans avoir le moindre accident, la moindre panne, comme il en arrive toujours aux gens distraits, et je tombe chez toi en temps utile, grâce à ma décision, à ma présence d’esprit, pour te remettre ce fameux cahier… Voilà comme je suis distrait !

Et il donna une furieuse secousse à l’anneau de bronze, que ses doigts n’avaient pas lâché.

— As-tu dit ou fait dire à ta femme pourquoi tu devais partir, où tu allais ? demanda Jean.

— Je… C’est-à-dire… non ! avoua Théodule… Elle doit même être bigrement inquiète, cette pauvre Louise… Mais tu comprends : ton cahier… tes affaires… Ce n’est pas de la distraction, ça, c’est du dévouement !… Le certain, c’est qu’elle va me rendre la vie impossible pendant huit jours… Elle n’est pas teigne à moitié, Louise, quand je l’ai laissée dans l’inquiétude… Voilà ce que tu me vaux, avec toutes tes histoires !

— Funestes conséquences de ton incurable distraction ! prêcha Jean. Il suffisait de prévenir un domestique, de laisser un mot…

Mais Théodule ne l’écoutait pas. Les doigts noués autour de l’anneau de bronze, qu’il semblait considérer, depuis quelques minutes, comme un ennemi personnel, il le tiraillait, le tordait à gauche, à droite, d’une main machinale et inlassable. Soudain, les sourcils froncés, les dents serrées, comme un homme résolu à en finir, il donna une furieuse secousse.

L’anneau céda, et le visage de Théodule prit un air de joyeux triomphe, qui se changea aussitôt en une mine fort penaude, quand il vit l’anneau suspendu à ses doigts.

Jean crispa les poings, puis haussa les épaules.

— Tu n’es pas distrait, dit-il, pas du tout !

— Mais non, mon vieux, ce n’est pas de la distraction, ça ! Au contraire, c’est de la contention d’esprit ! … Je pense à ce que tu me dis ; alors, je ne pense pas à ce que je fais… Tous les hommes de génie étaient comme ça : Napoléon… Chose… Machin… Tous les grands hommes, quoi !… Et puis zut ! Tu m’agaces, avec tes reproches… Je refile à Trouville, moi… Je n’ai pas envie de me faire attraper par Louise…

* * *

Et il fila, en oubliant, dans sa hâte, de serrer la main de son ami. Jean alla ouvrir la fenêtre pour renouveler l’atmosphère bleuie par la fumée des cigares. Il s’accouda un instant et vit bientôt Théodule sauter dans son auto, démarrer comme un fou et tourner le coin de la rue à toute vitesse.

Il revint à son bureau, constata que le visiteur avait oublié ses gants, et ouvrit le mince paquet si heureusement revenu de Trouville.

Il y trouva, non son indispensable cahier de notes, mais le carnet de blanchissage de Théodule. À ce moment, la porte s’ouvrit, et un domestique annonça :

— M. Mac Sylvan !