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Contes et paysages/Pays oublié

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La Connaissance (p. 75-88).

PAYS OUBLIÉ



De tous les pays de l’Europe, le plus ignoré est certes la grande île Sarde, oubliée entre ses voisines la Corse et la Sicile qui ont inspiré des pages subtiles et enthousiastes aux artistes de la plume et de la palette.

Et c’est bien grâce à cet oubli, parce que personne n’a songé à la « mettre à la mode », que la Sardaigne a gardé son aspect âpre et suranné, ses vieilles coutumes médiévales et le charme tout africain de certaines d’entre ses cités croulantes…

Il est à souhaiter que, longtemps encore, elle reste dans l’ombre et l’oubli, car les coins de recueillement et de silence sont d’autant plus précieux qu’ils se font plus rares.

Cagliari, la capitale, toute dorée sur son rocher blanc, où des coulées de terre rouge jettent comme des taches de sang, ravinée, chaotique, domine sa grande baie bleue.

Tout en haut, au sommet de la colline ardue, la vieille ville, le Castello féodal reste séparé des quartiers inférieurs par ses remparts à tours carrées, brûlés par le soleil à travers les siècles morts.

Pour entrer dans le Castello depuis le Corso Vittorio Emanuele, on passe sous une haute voûte noire de vétusté, où gîtent les chauves-souris, dans le fouillis grisâtre des toiles d’araignées. À l’entrée de la voûte, très haut, la vieille herse de fer est encore suspendue, rouillée et immobilisée pour toujours.

Les rues montent, le pavé de cailloux pointus, avec, pour les piétons, des sentiers étroits, en dalles polies par l’usure, glissantes… Mais jamais aucune voiture ne passe dans ces voies silencieuses, et de l’herbe menue, étiolée, pousse entre les cailloux gris. Plus haut, ce sont des escaliers raides, passant sous des voûtes sombres jusqu’à la Piacetta Martyri d’Italia et la Porta Principe Amedeo.

Le Castello se compose de plusieurs petites terrasses superposées, dont l’une est transformée en une large et belle esplanade entourée d’un parapet et plantée de pins pignons, d’où la vue s’étend, incomparable, sur la campagne cagliaritaine et sur la mer.

Vers l’est, un jardin luxuriant est disposé sur une bande étroite de terre, entre la falaise rougeâtre qui supporte les casernes et la prison actuelle, — et les quartiers maritimes, tout en bas. De là, on domine une vallée boisée où sont les faubourgs et le Campo santo, sorte de carrière encastrée dans le flanc d’une colline rougeâtre au sommet de laquelle est une ruine géante… à l’horizon oriental, des montagnes couvertes de pinèdes bordent la vallée.

Au nord, faisant face à la ville, sur une autre colline le vieux Castello San Mighele, abandonné et croulant au milieu d’une forêt de pins.

De ce côté, la campagne vallonnée est toute semée de ruines, de petits murs en argile et de haies de figuiers de Barbarie parmi les oliviers comme un coin de la campagne âpre d’Afrique…

En passant dans les vicoli sombres du Castello, on aperçoit parfois par un entre-bâillement de porte, lourde et bardée de fer, des escaliers en faïence, des cours intérieures dallées de blanc où murmurent des fontaines enguirlandées de lierres et de vignes.

Les portes des églises sont perpétuellement béantes, dans ce pays resté catholique jusqu’au fanatisme, où tout le monde est croyant. Dans leur ombre humide, les cierges allument des lueurs fantastiques sur le luxe lourd et barbare des châsses, des ex-voto, de toutes ces dorures éteintes.

Sous les voûtes du Castello, il est des antres innommables, noirs et puants, des caves profondes où se terrent une pouillerie, une truanderie affreuses, des familles entières, entassées, malingres, tremblantes d’anémie et de fièvre, comme des plantes poussées dans les souterrains. Jamais un rayon de soleil n’y glisse, dans cette obscurité délétère où tant d’êtres végètent dans la pourriture et l’infection. De là sortent des femmes en haillons, hâves, maigres, sans âge, des hommes à l’air de bandits et une tourbe d’enfants à peine vêtus, chétifs et mal venus qui s’attachent obstinément, désespérément au pas des passants pour mendier.

Coiffes de nonnes, robes de bure et cagoules de moines errent dans ce labyrinthe comme des apparitions. Une odeur âcre d’humidité, de salpêtre et d’antiquité règne là… et aussi un silence de mort, aussitôt que les bambini sont loin.

Décidément la pouillerie italienne n’a pas la grandeur résignée de celle des pays d’Islam, assainie et éclairée par le grand soleil purificateur !

Là-bas, le mendiant se drape dans les loques terreuses de son burnous avec la majesté d’un prince déchu, et mendie au nom de Dieu, mais ne supplie jamais.

Ici, il est humble, avili, craintif, s’abaissant devant le riche et l’étranger, obséquieux jusqu’à perdre toute dignité humaine.

À la nuit tombante, il est certains quartiers où les gouges affreuses, sous leurs loques immondes, sortent de leurs caveaux pour attendre les matelots et les soldats en des attitudes veules et bestiales.

Cependant, le vrai type Sarde est beau, surtout à la campagne, chez les paysans et les pêcheurs. Les hommes, vigoureux et bronzés, sont grands et d’air farouche. Leur type a quelque chose à la fois du Grec et de l’Arabe. Les femmes, indolentes et presque aussi cloîtrées qu’en Orient, ont conservé le type des conquérants Maures : l’ovale régulier du visage et les grands yeux lourds.

Le costume du paysan sarde est resté presque maure : un bonnet rouge, retombant en serre-tête pointu sur l’épaule, une veste courte à manches fendues par-dessus le gilet, ornée de passementerie et de deux rangées de petits boutons ronds en soie. La culotte est cependant étroite relativement, jusqu’aux guêtres, mais les Sardes mettent la chemise blanche, ronde, par-dessus les chausses blanches aussi.

Chose étrange : les femmes de Cagliari n’ont pas conservé de costume national et portent la jupe et le caraco disgracieux des Italiennes, avec, sur leurs cheveux noirs, un mouchoir clair pour les jeunes et noir pour les vieilles.

Ici, aucune classe de femmes ne correspond au demi-monde : la courtisane appartient à la plus sordide misère, n’y arrive d’ailleurs qu’après bien des vicissitudes. Les quelques jeunes femmes un peu jolies, un peu fraîches que l’on peut voir sur la Via Roma ou sur le Corso, le soir, sont Italiennes.

La majorité des Cagliaritaines du peuple vont pieds nus. Pourtant, nulle part ailleurs, je n’ai vu autant d’échoppes de cordonniers. Pour qui travaillent donc tous ces Calzolaï qui eux-mêmes, souvent, n’ont point de chaussures aux pieds ?

Ici, les lamentations éternelles des Italiens du peuple sur leur misère, la cherté de la vie, les impôts onéreux forment le fond de toutes les conversations, dans les trattorie et les botigliere.

Des hommes vigoureux et jeunes, couchés toute la journée sur les bancs des jardins ou sur les remparts, vous disent : « Il n’y a pas de travail… D’ailleurs, ce serait una vergogna per me, si je me mettais à travailler. Je suis noble, c’est impossible. »

De quoi vivent tous ces nobles, tous ces signori et ces cavalieri loqueteux, Dieu seul le sait ! Mais la paresse du Sarde méridional est aussi invincible que celle du Napolitain et, malgré leurs doléances perpétuelles, je suis convaincu qu’ils sont heureux, un peu à la façon des lézards d’émeraude qui s’étalent sur les vieux murs du Castello, au soleil de midi.

Ici, la vie familiale chez les nobles et les bourgeois est aussi austère et presque aussi fermée que dans les classes élevées de la société musulmane. Les femmes sortent peu, rarement seules, et sont surveillées farouchement.

Mais, à la brune, l’on peut voir presque sous tous les balcons peu nombreux, sous toutes les fenêtres, des jeunes hommes d’allures mystérieuses, rasant les murs et passant des heures, les yeux levés vers les donne dissimulées derrière les rideaux à peine écartés et derrière les grillages épais, et échangeant avec elles des déclarations brûlantes — par gestes.

C’est ce qu’on appelle là-bas far’ l’amore… Les sérénades sont aussi dans les mœurs et, souvent, l’on voit un jeune homme, accompagné de ses amis, jouer de la mandoline ou de la guitare, et chanter sous les fenêtres de sa belle invisible.

Les chants de la Sardaigne sont tristes, et les airs en ont une monotonie douce, susurrante, tout arabe… De loin, les premiers temps, il m’est arrivé de me demander si ce n’étaient pas réellement des airs de la patrie africaine qui montaient vers moi, dans la nuit…

Les paysans de la montagne et les pêcheurs, comme les chameliers bédouins, improvisent en errant dans leurs sombres forêts de pins, ou sur la grève.

    

… La douleur et la tristesse qui s’exhalent par des chants cessent d’être lugubres. En haut, sur l’esplanade du Castello, un coucher de soleil.

Penchée sur le parapet de pierre d’une terrasse haute, une jeune fille semble rêver, dans l’incendie rouge du soir. Elle porte une robe légère de mousseline bleu pâle. Une mantille de dentelle blanche adoucit l’éclat de ses cheveux noirs, de ses yeux d’ombre. Elle a l’air candide et mélancolique…

En bas, appuyé contre le tronc d’un pin, un jeune carabinier semble, lui aussi, être venu là uniquement pour contempler la féerie du jour finissant. Très bien sous son uniforme sombre, sous le tricorne noir à pompon rouge, drapé dans son vaste manteau noir, il semble ne sourire qu’aux horizons lointains où flottent les lueurs roses du couchant.

Mais, à chaque instant, un geste à peine perceptible de sa main gantée envoie sa pensée vers la jeune fille, et l’éventail en plumes d’autruche blanches de celle-ci répond, frémissant.

Avec leurs airs distraits, pensifs, muets, ils font l’amour

… Dans une découpure basse de la côte de San Bartholomeo, on a creusé des canaux et on a inondé des lagunes salées. Sur les chemins de ronde élevés, des sentinelles impassibles vont et viennent, baïonnette au canon. En bas, sur les chalands lourds, sur les sentiers de halage, des théories d’hommes vêtus de gris et coiffés de petites calottes rouges, au crâne et au visage rasés, peinent sous le soleil ardent, silencieux et mornes comme de tristes bêtes de somme.

Ce sont les galeotti, les forçats.

Pour être admis à travailler ainsi au grand air, il faut avoir tenu une conduite exemplaire pendant sept années, dans l’abrutissement et le silence de tombeau du carcere duro.

Et tous, ils ont la même expression d’indifférence bestiale sur des faces d’une sénilité prématurée, simiesques sinistrement.

L’appareil lugubre de la guillotine sanglante dans la clarté fuligineuse d’une aube mortuaire est moins inhumainement affreux, moins injuste, surtout, que le spectacle d’un bagne, le plus hideux qui soit.

La mort grandit, ennoblit tout ce qu’elle touche, car elle est l’absolution suprême… Mais cette géhenne où le corps seul survit, où l’âme est détruite, sciemment, férocement, cet enfer-là n’a pas de nom et pas d’excuse.

Quand les galeotti arrivent d’Italie, dans la cale des vaisseaux, une embarcation se détache du quai de Cagliari et va les prendre presque au large, montée par des carabinieri qui, sous leur uniforme noir, semblent venir là pour un enterrement… Et on les emmène, attachés le long d’une chaîne, les poignets serrés affreusement entre deux barres de fer à vis. Sous leur bras, ils portent leur maigre baluchon : quelques hardes sordides, quelques pauvres souvenirs du monde des vivants, peut-être pour se le rappeler, après, dans la cita dolente, pendant les années longues…

Vers l’ouest, la colline de Cagliari se termine brusquement par des fondrières profondes, par des falaises escarpées. Dans les rochers éboulés, retenus par de petites murailles frêles, des jardins s’enchevêtrent de pieds de vigne ; bien africains encore avec leurs haies de figuiers de Barbarie, leurs agaves aux hampes géantes poussées dans les rochers, leurs figuiers et le velours sombre, moucheté d’argent, des oliviers.

Plus loin, dans une plaine immense et désolée, tout un dédale de canaux et de fossés relie les lagunes salées, immobiles comme les chotts du désert, d’une teinte plombée, où se reflète le ciel pur, donnant à l’eau morte l’apparence illusoire de profondeurs d’abîme.

Sous le soleil d’été, tout cela reluit, scintille, comme des fragments de miroir disséminés dans la plaine rougeâtre.

    

… Le chemin de fer sarde est encore plus désespérément lent que ceux d’Afrique : le train rapide, le reale, met une journée et demie pour traverser l’île dans sa longueur, de Cagliari à Porto-Torrès.

Depuis la capitale, après avoir longé les lagunes, la voie s’élève sensiblement jusqu’à Macomer, petit bourg d’aspect mélancolique, dans un décor sévère de montagnes et de pinèdes.

On traverse d’étranges contrées : des halliers enchevêtrés, des bois de pins perchés sur le flanc abrupt des montagnes déchiquetées, des ravins sauvages où coulent des ruisseaux paisibles qui se transforment tout à coup en cascades mugissantes… Çà et là, de petits villages terreux, surmontés d’un campanile frêle, portant des noms de saints : San Giovanni, Sant’Anna, Santa Magdalena…

Le pays de Macomer est semé de grosses pierres de forme cubique, qui semblent taillées de main d’homme : on dirait les décombres de quelque gigantesque cité morte.

Sassari, la rivale immémoriale de Cagliari, vieille république aux mœurs rudes et commerçantes, disputa toujours à Cagliari féodale l’hégémonie dans l’île.

Sassari est une ville plate, plus neuve et plus riante, mais sans le grand charme suranné de Cagliari.

Elle est située sur un plateau fertile et vaste, légèrement incliné. Les habitants sont des artisans et des cultivateurs, âpres au gain, et non plus des rêveurs et des fainéants.

Les femmes sassaraises portent un superbe costume ancien : courte jupe rayée de rouge dans le bas, tablier brodé, larges manches bouffantes blanches, recouvertes d’autres, en soie rouge, fendues sur le côté et nouées aux coudes par des flots de rubans d’où pendent des boules d’or ou de cuivre poli… Sur leurs beaux cheveux coiffés en bandeaux, elles portent un mouchoir clair, noué ou empesé, en petit toit conique.

Elles n’ont pas la grâce timide et l’indolence des Cagliaritaines. Elles sont alertes et gaies, portant fièrement leur tête fine et expressive.

Entre Cagliaritains et Sassarais (on dit Cagliaritano et Sassarese) la haine est irréconciliable, éternelle.

Che volete ? Quest’huomu e un’facchinu frustu, una bruta, bestia di Sassarese, dit le Cagliaritain.

— Et le Sassarais de répondre : — E un’lazzarone che viva della carita’christiana* !

Le méridional reproche à l’homme du nord son manque d’usage, sa rudesse républicaine… Le marchand et le laboureur reprochent à l’homme d’indolence et de rêve sa fainéantise… Il n’est qu’une seule chose sur laquelle tous les Sardes s’entendent : c’est leur haine et leur mépris de l’Italien, du continentale envahisseur. Ils regrettent leur indépendance. Continentale est presque une injure dans la bouche du Sarde. Interrogé sur sa nationalité, il répond fièrement : Som’Sardo !

Le brigandage n’existe plus à l’état permanent en Sardaigne, mais les montagnes jouissent d’une réputation d’insécurité.

La mémoire des Cagliaritains est encore pleine des exploits des écumeurs de montagnes et même de ceux des corsaires de jadis. Au fond de leur âme violente et sombre les marchesi et les conti ruinés, qui perpétuent les vieux usages de la féodalité disparue, dans leurs palazzi lézardés et noirs, regrettent le temps des aïeux, quand le plus audacieux, le plus hardi devenait le maître incontesté de la cité.

La conservation farouche des usages de jadis est la préoccupation constante des Sardes, surtout dans le midi, et sur la plupart des tombeaux du Campo santo de Cagliari, on peut lire : Le défunt se distingua toujours par ses vertus civiques et familiales, et par son attachement aux vieilles coutumes de la patrie.

    

Dans la plaine, sur la route du Campo Santo, à Cagliari encore, il est une ruine, dans une vallée rougeâtre. Contre une muraille croulante et basse, trois dattiers ont poussé, dont l’un est incliné mélancoliquement.

Cet endroit, avec pour arrière-plan, la cité dorée sous la patine du temps, sur ses rochers blancs et rouges, semble un coin de quelque paysage barbaresque, transporté là, sous le ciel plus doux d’Italie.

    

Mon séjour à Cagliari fut de courte durée, en des ambiances vulgaires et inintelligentes. Il ne me fut point donné de vivre, comme je l’ai fait ailleurs, de la vie du peuple sarde, et les impressions que j’ai rapportées de là-bas sont fugitives et même un peu vagues…

J’ai quitté Cagliari au commencement du printemps, après un mois d’un hiver qui ressemblait aux étés du nord de la France… Elle m’a laissé une dernière vision d’elle auréolée d’une lumière déjà plus blonde et plus éclatante, qui avait fait éclore les bourgeons de tous les arbres, les enveloppant comme d’une brume légère, d’un vert tendre. Les amandiers jonchaient le sol de leurs pétales neigeux. Les pommiers s’étaient couverts de fleurs candides, avec, au fond de chaque calice, une goutte de sang carminé… Dans la montagne et dans la vallée, entre les tombeaux et dans les ruines, des iris violets et de blanches asphodèles se hâtaient de pousser avant les ardeurs proches de l’été.

La tiédeur enivrante des nuits parfumées multipliait les amoureux muets dans les rues obscures, sous les voûtes noires, et l’Éternel Amour, qui est de tous les pays et de tous les siècles, emplissait la vieille cité morte d’une ivresse intense et féconde, créatrice de l’indestructible Vie.