Contes et romans populaires/Le Violon du pendu

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Contes et romans populairesJ. Hetzel, éditeur (p. 173-176).


LE VIOLON DU PENDU



Karl Hâfitz avait passé six ans sur la méthode du contre-point ; il avait étudié Haydn, Gluck, Mozart, Beethowen, Rossini ; il jouissait d’une santé florissante, et d’une fortune honnête qui lui permettait de suivre sa vocation artistique ; en un mot, il possédait tout ce qu’il faut pour composer de grande et belle musique, excepté la petite chose indispensable : — l’inspiration.

Chaque jour, plein d’une noble ardeur, il portait à son digne maître Albertus Kilian de longues partitions très-fortes d’harmonie, mais dont chaque phrase revenait à Pierre, à Jacques, à Christophe.

Maître Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se mettait à biffer l’une après l’autre les singulières découvertes de son élève. Karl en pleurait de rage, il se fâchait, il contestait ; mais le vieux maître ouvrait tranquillement un de ses innombrables cahiers et, le doigt sur le passage, disait : « Regarde, garçon ! » Alors Karl baissait la tête et désespérait de l’avenir. Mais un beau matin qu’il avait présenté sous son nom, à maître Albertus, une fantaisie de Baccherini variée de Viotti, le bonhomme jusqu’alors impassible se fâcha.

« Karl, s’écria-t-il, est-ce que tu me prends pour un âne ? Crois-tu que je ne m’aperçoive pas de tes indignes larcins ? Ceci est vraiment trop fort ! »

Et le voyant consterné de son apostrophe : « Écoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta mémoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions, mais décidément tu deviens trop gras, tu bois du vin trop généreux, et surtout une quantité de chopes trop indéterminée. Voilà ce qui ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir !

— Maigrir !

— Oui !… ou renoncer à la musique. La science ne te manque pas, mais les idées, et c’est tout simple : si tu passais ta vie à enduire les cordes de ton violon d’une couche de graisse, comment pourraient-elles vibrer ? »

Ces paroles de maître Albertus furent un trait de lumière pour Hâfitz :

« Quand je devrais me rendre étique, s’écriat-il, je ne reculerai devant aucun sacrifice. Puisque la matière opprime mon âme, je maigrirai !

Sa physionomie exprimait en ce moment tant d’héroïsme, que maître Albertus en fut vraiment touché ; il embrassa son cher élève et lui souhaita bonne chance.

Dès le jour suivant Karl Hâfitz, le sac au dos et le bâton à la main, quittait l’hôtel des Trois Pigeons et la brasserie du Roi Gambrinus, pour entreprendre un long voyage.

Il se dirigea vers la Suisse.

Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint était considérablement réduit, et l’inspiration ne venait pas davantage.

« Est-il possible d’être plus malheureux que moi ? se disait-il. Ni le jeûne, ni la bonne chère, ni l’eau, ni le vin, ni la bière, ne peuvent monter mon esprit au diapason du sublime. Qu’ai-je donc fait pour mériter un si triste sort ? Tandis qu’une foule d’ignorants produisent des œuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon travail, tout mon courage, je n’arrive à rien. Ah ! le ciel n’est pas juste, non, il n’est pas juste ! »

Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck à Fribourg ; la nuit approchait, il traînait la semelle et se sentait tomber de fatigue.

En ce moment il aperçut, au clair de lune, une vieille masure embusquée au revers du chemin, la toiture rampante, la porte disjointe, les petites vitres effondrées, la cheminée en ruines. De hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du pignon dominait à peine les bruyères du plateau, où soufflait un vent à décorner des bœufs.

Karl aperçut en même temps, à travers la brume, la branche de sapin flottant au-dessus de la porte.

« Allons, se dit-il, l’auberge n’est pas belle, elle est même un peu sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l’apparence. »

Et, sans hésiter, il frappa la porte de son bâton.

« Qui est là ?… que voulez-vous ? fit une voix rude de l’intérieur.

— Un abri et du pain.

— Ah ! ha ! bon… bon !… »

La porte s’ouvrit brusquement, et Karl se vit en présence d’un homme robuste, la face carrée, les yeux gris, les épaules couvertes d’une houppelande percée aux coudes, une hachette à la main.

Derrière ce personnage brillait le feu de l’âtre, éclairant l’entrée d’une soupente, les marches d’un escalier de bois, les murailles décrépites ; et, sous l’aile de la flamme, se tenait accroupie une jeune fille pâle, vêtue d’une pauvre robe de cotonnade brune à petits points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d’effroi ; ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d’égarement indéfinissable.

Karl vit tout cela d’un coup d’œil, et serra instinctivement son bâton.

« Eh bien !… entrez donc, dit l’homme, il ne fait pas un temps à tenir les gens dehors. »

Alors lui, songeant qu’il serait maladroit d’avoir l’air effrayé, s’avança jusqu’au milieu de la baraque et s’assit sur un escabeau devant l’âtre.

« Donnez-moi votre bâton et votre sac, » dit. l’homme.

Pour le coup, l’élève de maître Albertus tressaillit jusqu’à la moelle des os ; mais le sac était débouclé, le bâton posé dans un coin, et l’hôte assis tranquillement près du foyer, avant qu’il fût revenu de sa surprise. Cette circonstance lui rendit un peu de calme.

« Herr wirth[1], dit-il en souriant, je ne serais pas fâché de souper.

— Que désire monsieur à souper ? fit l’autre gravement.

— Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage.

—Hé ! hé ! hé ! Monsieur est pourvu d’un excellent appétit… mais nos provisions sont épuisées.

— Vous n’avez pas de fromage ?

— Non.

— Pas de beurre, pas de pain, pas de lait ?

— Non.

— Mais, grand Dieu ! qu’avez-vous donc ?

— Des pommes de terre cuites sous la cendre. »

Au même instant Karl aperçut dans l’ombre, sur les marches de l’escalier, tout un régiment de poules : blanches, noires, rousses, endormies, les unes la tête sous l’aile, les autres le cou dans les épaules ; il y en avait même une grande, sèche, maigre, hagarde, qui se peignait et se plumait avec nonchalance.

« Mais, dit Hâfitz, la main étendue, vous devez avoir des œufs ?

— Nous les avons portés ce matin au marché de Bruck.

— Oh ! mais alors, coûte que coûte, mettez une poule à la broche !

A peine eut-il prononcé ces mots, que la fille pâle, les cheveux épars, s’élança devant l’escalier, s’écriant :

« Qu’on ne touche pas à mes poules… qu’on ne touche pas à mes poules… Ho ! ho ! ho ! qu’on laisse vivre les êtres du bon Dieu ! »

L’aspect de cette malheureuse créature avait quelque chose de si terrible, que Hâfitz s’empressa de répondre :

« Non, non, qu’on ne tue pas les poules. Voyons les pommes de terre. Je me voue aux pommes de terre. Je ne vous quitte plus ! A cette heure, ma vocation se dessine clairement. C’est ici que je reste, trois mois, six mois, enfin le temps nécessaire pour devenir maigre comme un fakir ! »

Il s’exprimait avec une animation singulière, et l’hôte criait à la jeune fille pâle :

« Génovéva !… Génovéva !… regarde… l'Esprit le possède… c’est comme l’autre !… »

La bise redoublait dehors ; le feu tourbillonnait sur l’âtre et tordait au plafond des masses de fumée grisâtre. Les poules, au reflet de la flamme, semblaient danser sur les planchettes de l’escalier, tandis que la folle chantait d’une voix perçante un vieil air bizarre, et que la bûche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l’accompagnait de ses soupirs plaintifs.

Hâfitz comprit qu’il était tombé dans le repaire du sorcier Hecker ; il dévora une douzaine de pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine d’eau, et but à longs traits. Alors le calme rentra dans son âme ; il s’aperçut que la fille était partie, et que l’homme seul restait en face de l’âtre.

« Herr wirth, reprit-il, menez-moi dormir. »

L’aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l’escalier vermoulu ; il souleva une lourde trappe de sa tête grise et conduisit Karl au grenier, sous le chaume.

« Voilà votre lit, dit-il en déposant la lampe à terre, dormez bien et surtout prenez garde au feu !… »

Puis il descendit, et Hâfitz resta seul, les reins courbés, devant une grande paillasse recouverte d’un large sac de plumes.

Il rêvait depuis quelques secondes, et se demandait s’il serait prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien sinistre, lorsque, songeant à ses yeux gris clair, a sa bouche bleuâtre entourée de grosses rides, à son front large, osseux, à son teint jaune, tout à coup il se rappela que sur la Golgenberg se trouvaient trois pendus, et que l’un d’eux ressemblait singulièrement à son hôte… qu’il avait aussi les yeux caves, les coudes percés, et que le gros orteil de son pied gauche sortait du soulier crevassé par la pluie. Il se rappela de plus que ce misérable, appelé Melchior, avait fait jadis de la musique, et qu’on l’avait pendu pour avoir assommé avec sa cruche l’aubergiste du Mouton d’or, qui lui réclamait un petit écu de convention.

La musique de ce pauvre diable l’avait autrefois profondément ému. Elle était fantasque, et l’élève de maître Albertus enviait le bohème ; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons agités par le vent des nuits, et les corbeaux volant tout autour avec de grandes clameurs, il se sentit frissonner ; et sa peur augmenta beaucoup, lorsqu’il découvrit, au fond de la soupente, contre la muraille, un violon surmonté de deux palmes flétries.

Alors il aurait voulu fuir, mais dans le même instant la voix rude de l’hôte frappa son oreille :

« Éteignez donc la lumière ! criait-il. Couchez-vous, je vous ai dit de prendre garde au feu !

Ces paroles glacèrent Karl d’épouvante, il s’étendit sur la grande paillasse et souffla la lumière. Tout devint silencieux.

Or, malgré sa résolution de ne pas fermer l’œil, à force d’entendre le vent gémir, les oiseaux de nuit s’appeler dans les ténèbres, les souris trotter sur le plancher vermoulu, vers une heure du matin, Hâfitz dormait profondément, quand un sanglot amer, poignant, douloureux, l’éveilla en sursaut. Une sueur froide couvrit sa face.

Il regarda et vit dans l’angle du toit un homme accroupi : c’était Melchior le pèndu ! Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins décharnés, sa poitrine et son cou étaient nus. On aurait dit, tant il était maigre, le squelette d’une immense sauterelle : un beau rayon de lune, entrant par la petite lucarne, l’éclairait doucement d’une lueur bleuâtre, et tout autour pendaient de longues toiles d’araignée.

Hâfitz, silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche béante, regardait cet être bizarre, comme on regarde la mort debout derrière les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche.

Tout à coup le squelette étendit sa longue main sèche et saisit le violon à la muraille ; il l’appuya contre son épaule, puis, après un instant de silence, il se prit à jouer.

Il y avait dans sa musique, il y avait des notes funèbres comme le bruit de la terre croulant sur le cercueil d’un être bien aimé, solennelles comme la foudre des cascades traînée par les échos de la montagne, majestueuses comme les grands coups de vent d’automne au milieu des forêts sonores, et parfois tristes… tristes comme l’incurable désespoir. — Puis, au milieu de ces sanglots, se jouait un chant léger, suave argentin, comme celui d’une bande de gais chardonnerets voltigeant sur les buissons fleuris. Ces trilles gracieux tourbillonnaient avec un ineffable frémissement d’insouciance et de bonheur, pour s’envoler tout à coup, effarouchés par la valse, folle, palpitante, éperdue : — amour, joie, désespoir, tout chantait, tout pleurait, ruisselait pêle-mêle sous l’archet vibrant !

Et Karl, malgré sa terreur inexprimable, étendait lès bras et criait :

« O grand… grand… grand artiste !… O génie sublime !… Oh ! que je plains votre triste sort… Être pendu !… pour avoir tué cette brute d’aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique… Errer dans les bois au clair de lune… N’avoir plus de corps et un si beau talent… Oh ! Dieu !…

Mais comme il s’exclamait de la sorte, la voix rude de l’hôte l’interrompit :

« Hé ! là-haut, vous tairez-vous, à la fin ? Êtes-vous malade, ou le feu est-il à la maison ? »

Et des pas lourds firent crier l’escalier de bois, une vive lumière éclaira les fentes de la porte, qui s’ouvrit d’un coup d’épaule, laissant apparaître l’aubergiste.

« Ah ! herr wirth, cria Hâfitz, herr wirth, que se passe-t-il donc ici ? D’abord une musique céleste m’éveille et me ravit dans les sphères invisibles, puis voilà que tout s’évanouit comme un rêve. »

La face de l’hôte prit aussitôt une expression méditative.

« Oui, oui, murmura-t-il tout rêveur, j’aurais dû m’en douter… Melchior est encore venu troubler notre sommeil… Il reviendra donc toujours !… Maintenant notre repos est perdu ; il ne faut plus songer à dormir.—Allons, camarade, levez-vous. Venez fumer une pipe avec moi. »

Karl ne se fit pas prier, il avait hâte d’aller ailleurs. Mais quand il fut en bas, — voyant que la nuit était encore profonde, — la tête entre les mains, les coudes sur les genoux, longtemps il resta plongé dans un abîme de méditations douloureuses. L’hôte venait de rallumer le feu ; il avait repris sa place sur la chaise effondrée au coin de l’âtre, et fumait en silence.

Enfin le jour grisâtre parut, il regarda par les petites fenêtres ternes ; puis le coq chanta, les poules sautèrent de marche en marche.

« Combien vous dois-je ? demanda Karl en

Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p614.jpg
Le Violon du pendu.


bouclant son sac sur ses épaules et prenant son bâton.

— Vous nous devez une prière à la chapelle de l’abbaye Saint-Biaise, dit l’homme d’un accent étrange, une prière pour l’âme de mon fils Melchior, le pendu… et une autre pour sa fiancée : Génovéva la folle !

— C’est tout ?

— C’est tout.

— Alors, adieu ; je ne l’oublierai pas. »

En effet, la première chose que fît Karl en arrivant à Fribourg, ce fut d’aller prier Dieu pour le pauvre bohème et pour celle qu’il avait aimée. — Puis il entra chez maître Kilian, l’aubergiste de la Grappe, déploya son papier de musique sur la table, et s’étant fait apporter une bouteille de rikevir, il écrivit en tête de la première page : « Le Violon du Pendu ! » et composa, séance tenante, sa première partition vraiment originale.


FIN DU VIOLON DU PENDU.
  1. Monsieur l’aubergiste.