Contes et romans populaires/Les Bohémiens

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Contes et romans populairesJ. Hetzel, éditeur (p. 163-172).


LES
BOHÉMIENS
________


I

Pendant les grandes chaleurs de l’été de 1849 ; Christian Wagner, garde-champêtre à Hirschland, dans la Bavière rhénane, revenait un soir du Tannewald en longeant les bois. Il pouvait bien être huit heures, la nuit commençait. Au loin dans la plaine, derrière les vergers, on voyait s’allumer les feux du village ; les hautes grives se taisaient, les chouettes se mettaient en route.

C’est le bon moment pour les gardes-champêtres, car on ne va pas secouer le poirier de son voisin en plein jour, et ceux qui veulent déterrer les navets ou les pommes de terre des autres ont l’habitude d’attendre que le soleil se couche, et de partir avant que la lune se lève.

Il faisait donc à peu près nuit, et Christian, les genoux pliés, les reins allongés comme un vieux renard en quête, une main sur son chapeau à claque et l’autre sur la garde de son briquet, s’avançait tout doucement, tout doucement, flairant la brise, regardant à droite et à gauche et prêtant l’oreille.

Rien ne bougeait ; une bonne odeur de myrtilles et de mûres sauvages remplissait l’air tiède. De temps en temps un petit bruit sec dans la haute futaie annonçait qu’une brindille desséchée par la grande chaleur venait de tomber, puis tout redevenait calme. Seulement, du côté de Hirschland, des clameurs lointaines et le son d’une corne marquaient l’heure où rentre le bétail.

Tout cela finit par s’éteindre, et comme l’église tintait la demie, Christian allait reprendre le sentier du village entre les blés, quand regardant par hasard dans la gorge des Bouleaux, il vit au fond une grande flamme qui grimpait aux roches. C’était quelque chose de magnifique ; les sapins autour semblaient beaucoup plus verts, les rochers plus rouges, et l’eau du ruisseau des Trois-Fontaines, coulant sous les ronces, brillait comme de l’or. Les étoiles regardaient par-dessus la montagne ; quelques figures noires s’agitaient autour de la flamme.

Wagner resta quelques instants comme émerveillé. Mais un garde-champêtre ne doit pas se laisser attendrir par de tels spectacles, il doit savoir pourquoi les gens font du feu sur la lisière des bois, et, s’il les trouve en contravention, il doit verbaliser.

C’est pourquoi Christian, au lieu de suivre sa première idée, entra dans l’anse des Bouleaux, en se tenant à l’intérieur de la forêt. À mesure qu’il s’approchait du feu, des voix joyeuses s’élevaient et s’abaissaient, riaient et chuchotaient ; on aurait dit une bande de geais dans les cerisiers. Cela ne ressemblait pas à la langue du pays, et finalement, lorsque le garde se glissa derrière un grand chêne, à trente ou quarante pas de la Roche-Creuse, jugez de sa surprise en voyant assis près du feu des gens étrangers à la commune, des bohémiens en grand nombre, venus de je ne sais où : des hommes, des femmes, des filles et des garçons, tous crépus, tous couverts de guenilles abominables.

Ils étaient là, sur leur derrière, riant et jacassant entre eux, les uns un morceau de casquette sur l’oreille, les autres la tête nue. Les femmes avaient des sacs en grosse toile sur le dos, et dans leurs sacs, un, deux, et même trois enfants, qui regardaient avec leurs yeux noirs et brillants, comme des nichées de pies.

Les filles étaient aussi belles qu’il soit possible de se les figurer, bien faites de corps, les seins ronds, les bras minces, les pieds nus et pas trop petits ; elles n’avaient qu’une jupe trouée et quelques loques qui leur pendaient sous les bras. Ces créatures ne se gênaient pas pour s’asseoir dans l’herbe, les jambes sortant de leurs guenilles jusqu’aux genoux ; mais on leur pardonnait cela tout de même, à cause de leur innocence, de leurs grands yeux fendus en amande, de leurs dents blanches, et de leurs magnifiques cheveux noirs tordus sur la nuque en gros paquets, comme des queues de cheval.

Les garçons, malgré leurs grosses lèvres, avaient aussi bonne mine, et riaient de bon cœur. Les filles mangeaient des poires, les vieilles fumaient des pipes, et les hommes, étendus sur le dos, sifflaient comme des bouvreuils, ou bien s’égayaient en eux-mêmes. Le feu tourbillonnait là-dessus, éclairant le cresson des fontaines, les joncs, l’intérieur des taillis, et tout le tour de la gorge sombre.

Mais ce qui attira surtout l’attention de Christian, ce fut un vieux bohémien assis contre la roche, en pleine lumière. Il avait des cheveux crépus, blancs comme la neige, et la figure couleur de brique tellement ridée, qu’on distinguait à peine son nez, ses yeux, ses lèvres bleues et ses sourcils. On ne voyait que ride sur ride, comme une toile d’araignée très-fine, très-délicate, mais remplie de crasse. Il ne bougeait pas et rêvassait ; le long de ses reins tombaient une sorte de couverture en poil de chèvre et d’autres vieux habits pour lui tenir chaud ; une vieille, presque aussi renfrognée que lui, soulevait les braises avec une branche de bois vert, de sorte qu’il se dorlotait à la flamme comme un lézard au soleil.

Ces gens possédaient un trombone, creux cymbales fêlées, une clarinette et une grosse caisse, avec une espèce de brouette où l’on traînait sans doute le vieux ; c’était tout leur bien ! mais cela ne les rendait pas plus tristes : on voyait qu’ils se moquaient du tiers et du quart.

« Ah ! les gueux, se disait Christian en lui-même ; voyez, voyez ces filles qui mangent des poires… je voudrais bien savoir où elles les ont prises ; et ces grands flandrins qui mettent du bois au feu tant et plus, ils ne s’inquiètent pas d’où ça vient ; tout leur est bon, pourvu que ça chauffe… Attendez… attendez… je vais venir. »

Aussitôt il sortit de derrière son arbre et s’avança. Le silence s’établit autour du feu ; chacun le regardait, jusqu’aux petits. Le vieux seul continuait à rêvasser.

« Ah ça ! vous autres, s’écria le garde, qui est-ce qui vous a permis d’allumer la forêt… Et d’où viennent ces poires ? »

Personne ne répondit.

« Vous avez l’air de ne pas comprendre, vous faites les sourds ; mais il faudra bien marcher, bandits, s’écria Christian. De quel pays êtes-vous ? Qu’est-ce que vous venez faire ici ? Vous venez ravager nos jardins, n’est-ce pas ? enlever les prunes, les poires, en attendant la saison du raisin ? Nous connaissons cela depuis longtemps ; nous connaissons votre espèce : vous êtes des loirs qui ne sont bons à rien qu’à détruire, à voler, à piller ! Me répondrez-vous à la fin, tas de gueux, ou faudra-t-il que j’aille chercher la moitié du village ? »

Ainsi s’exprima Christian Wagner ; mais personne ne disait mot, et comme il pâlissait de colère, le vieux ouvrit ses yeux jaunes lentement ; c’est à peine s’il pouvait soulever ses paupières ridées, et d’une voix forte il s’écria comme en rêve :

« Qui vient de parler ? Est-ce encore un de ceux qui disent : « Les fruits de la terre sont à nous ? » Oh ! Mahadi, jusqu’à quand supporteras-tu ces fourmis orgueilleuses ? Est-ce toi, gratteur de terre, qui fais pousser ces arbres et qui les couvres de feuilles ?

— Oui, c’est moi, dit Christian stupéfait de l’audace d’un pareil gueux, qui ne craignait pas d’apostropher l’autorité publique ; oui, c’est nous qui les avons plantés, c’est nous qui les avons couverts de fruits.

— Vous dit le vieux avec un sourire étrange, ils étaient avant et seront encore après vous ; votre ombre ne sera plus sur la terre depuis des milliers de lunes, qu’ils monteront encore au ciel : les ombres passent, les ombres passent, la fin est proche ! »

Il finit par dire ces mots à voix basse, comme en songe.

Christian Wagner restait toujours là, regardant ce monde qui ne semblait pas effrayé, et qui l’observait même avec une sorte de calme. Alors il vit bien qu’un seul homme ne pourrait pas les emmener tous, et, sans ajouter un mot, il remonta la gorge pour aller au village chercher main-forte. De temps en temps il se retournait, pensant que ces bohémiens seraient bien capables de s’enfuir ; mais ils ne bougeaient pas, et deux ou trois d’entre eux se levèrent pour aller prendre de nouvelles brassées de branches sèches et les jeter au feu. Tout en courant, Christian réfléchissait aux paroles du vieux :

« Ah ! les arbres poussent tout seuls… ah ! les fruits sont à tout le monde, vieux gueux ! se disait-il. Ah ! c’est ainsi que tu attaques l’ordre public en paroles ; attends, je vais te dresser un procès-verbal soigné, chaque mot sera dedans, et M. le procureur va t’arranger, toi et toute ta bande. »

Puis il se demandait à lui-même :

« Les ombres passent… les ombres passent ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que ça n’attaque pas le préfet, ça, et le maire et tout le pays ? Les ombres passent… On t’en fera voir des ombres, à la prison communale… Et la fin est proche… La fin de quoi ? »

L’idée lui vint alors que le vieux voulait parler de la fin du monde, car depuis quelque temps on lisait dans la gazette qu’une étoile devait toucher la terre avec sa queue ; on appelait cela la comète, et c’était le savant docteur Zacharias Piper, de Colmar, qui prédisait ces choses.

« Est-ce que le vieux voudrait parler de la comète ? se disait-il. C’est bien possible. Dans tous les cas, un garde-champêtre ne connaît que son devoir. »

Il entrait alors dans la grande rue de Hirschland, pleine de fumiers, de charrettes et de fagots s’avançant des hangars, de sorte qu’on risque de se casser une jambe, après huit heures, au milieu de la place, car les seules lumières du village sont les étoiles, et quelques lampes à l’intérieur des maisons.

Christian connaissait tous les détours de la rue. En passant, il entra chez le maître d’école Zacharias Mutz, qui soupait justement avec un pot de lait caillé et des pommes de terre en robe de chambre.

« Zacharias, venez vite, lui dit-il.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Arrivez ! je n’ai pas le temps de vous raconter ça ; prenez un bâton, une pioche, n’importe quoi. »

Son air affairé surprit le père Mutz, qui se dépêcha de mettre un tricorne et de le suivre. Un peu plus loin, il entra chez Jacob Frœlich, le Vigneron, membre du conseil municipal, et lui dit la même chose ; puis chez Claude Bastian, le forestier ; puis chez cinq ou six autres, tous gens sérieux, dévoués à la propriété communale et pères de famille. Ils le suivirent, les uns avec des gourdins, les autres avec des fourches, se doutant bien qu’il s’agissait d’une affaire grave.

Les femmes sortaient aussi, regardant dans l’ombre ; plusieurs envoyaient leurs garçons pour voir ce que c’était ; mais ils se joignaient à la troupe et ne revenaient plus. Et c’est ainsi que le garde-champêtre, accompagné d’une foule de monde, et de la moitié des chiens de Hirschland, aboyant, vous passant entre les jambes, atteignit la maison de M. le maire Hans Lœrich, sur la petite place, au coin de la fontaine, juste en face de la vieille halle.

« Restez ici, dit-il en ouvrant la porte de l’allée, je vais revenir. »

Il entra seul dans la salle ; mais plusieurs se tenaient au fond du vestibule, allongeant le cou pour entendre. Le père Lœrich, homme de cinquante ans environ, possédait du bien : des terres de labour, des prairies et des vignes ; ses greniers abondaient en grains, en paille, en fourrage, ses caves en vins vieux et nouveaux, ses écuries en bétail de toute sorte. C’est pour vous dire qu’il tenait à la conservation de la propriété, et qu’il pardonnait plutôt à quelqu’un de dire qu’il n’y a pas de bon Dieu, que de passer à travers une haie.

C’était, du reste, un homme solide, le front large, les cheveux bruns, le nez court, la bouche bien endentée. Il avait la main rude, la hanche musculeuse, le mollet rond et portait la culotte à l’ancienne mode.

Sa femme Bével, grande, sèche, osseuse, un peu rousse, faisait le ménage ; elle cuisait pour toute la maison, et n’était pas embarrassée de décharger seule une voiture de foin. — Lœrich et elle ne pensaient qu’à gagner, à gagner, à gagner…

Bével levait la nappe lorsque Christian Wagner entra.

Le père Lœrich, après souper, sommeillait contre la boîte de la vieille horloge.

« Qu’est-ce qu’il y a, Christian ? dit-il en s’éveillant.

— Il y a, monsieur le maire, qu’un tas de gueux sont en train de faire un grand feu au Réethâl, et qu’ils risquent d’allumer la forêt.

— La forêt communale ?

— Oui, la forêt communale. »

Lœrich frémit.

« Et qui ça ?

— Des bohémiens.

— Des bohémiens ! Il faut les assommer.

— Justement, je pensais aussi qu’il fallait les assommer, mais j’étais seul. Je leur ai fait les sommations, ils n’ont pas voulu venir.

— Ah ! ils n’ont pas voulu venir ! Bon… bon… nous allons les chercher. Kasper, Yéri, s’écria-t-il en ouvrant la porte de la cuisine, prenez vos bâtons.

— Il y a déjà du monde dehors, monsieur le maire.

— C’est bon, nous allons voir ça. Ah ! ils ne veulent pas venir ! »

Hans Lœrich mit un tricot de laine, pour être plus à son aise, il tira sur ses oreilles son bonnet de loutre, et saisit dans un coin une grosse trique d’épine noire ; ses deux garçons de labour remirent leurs blouses, et puis, tous ensemble, le maire, ses garçons, le garde-champêtre, le maître d’école, Claude Bastian le forestier, Froëlich le vigneron, sortant de l’allée, traversèrent le village d’un bon pas.

La grande nouvelle s’était déjà répandue dans tout Hirschland ; les femmes se tenaient sur les portes, criant :

« Assommez-les ! »

Plusieurs, en apprenant que les zigeiners mangeaient des poires, auraient déjà voulu les voir pendus aux arbres. Pas un ne se rappelait ces paroles du Sauveur : « J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; ce que vous avez fait pour moi, faites-le pour le moindre de vos frères, et mon Père vous le rendra au centuple ! » Non, pas un des habitants de Hirschland ne se rappelait ces belles paroles ; c’étaient de mauvais chrétiens, des cœurs durs : l’amour de la propriété les rendait plus féroces que des sauvages.


II


En grimpant le chemin creux qui mène au Réethâl, derrière le village, Christian Wagner se mit à raconter les choses en détail. — Le père Lœrich ralentit le pas pour souffler, et dit :

« Écoutez bien, vous autres ; si ces gueux veulent faire de la résistance, nous les assommerons ; mais s’ils marchent de bonne volonté, nous les pousserons devant nous, comme un troupeau de chèvres. Kasper sera sur la droite du talus, Yéri sur la gauche, et les autres derrière. Puisque le vieux est si vieux qu’il pourrait rendre le dernier soupir entre nos mains, il faut se défier, ce serait une vilaine affaire ; on nous le ferait payer pour bon. Ainsi prenez garde. — Nous les amènerons tous au village, et nous les enfermerons dans la halle ; les fenêtres sont garnies de barreaux, ils ne s’échapperont pas de là, j’en réponds. Et demain je réunirai le conseil municipal, pour délibérer sur ce qu’il faut faire de cette vermine. Nous ne pouvons pas les garder toujours ; la place en prison manque souvent pour les autres gueux du pays, surtout pendant les récoltes. »

Tous les assistants trouvèrent que M. le maire avait raison. Et quelques instants après la troupe, débouchant au haut de la côte, à l’embranchement des deux chênes, découvrait les bohémiens à deux cents pas au-dessous, contre les rochers. Ils avaient toujours du feu. Quelques-uns dormaient étendus sur la mousse ; mais aux aboiements des chiens, tous se levèrent. Une vieille prit un tison de sapin qui flamboyait, et ses grands cheveux gris déroulés sur le dos, son bras maigre en l’air, ses guenilles pendant le long de ses jambes sèches et brunes, elle s’avança hardiment avec une mine terrible.

Il ne s’était pas passé deux secondes, que les trois chiens, le grand gris de fer à queue traînante, et les deux autres bruns à tête de loup, dansaient autour d’elle aussi haut que la flamme ; ils aboyaient d’une voix épouvantable, qui se prolongeait au loin dans les échos du Réethâl : toute la forêt semblait se réveiller.

Mais la vieille, son tison en l’air, n’avait pas peur ; et quand le père Lœrich parut le premier, étendant sa longue main jaune, elle s’écria :

« Viens-tu nourrir tes chiens avec la chair des vieillards et des enfants ? »

Elle dit cela, la figure tellement bouleversée par l’indignation, que Lœrich s’arrêta stupéfait.

« Non, dit-il, ne crains rien, vieille, seulement il faut que vous veniez avec nous. »

Et se tournant vers Frœlich et Bastian :

« Rappelez donc vos chiens, s’écria-t-il ; est-ce que c’est une manière de parler aux gens, de leur envoyer des chiens ? »

Deux coups de sifflet rappelèrent ces animaux, qui grondaient sourdement ; et toute la troupe, armée de fourches et de bâtons, apparut alors autour des bohémiens. Les paysans contemplaient ces gens d’un air étonné, principalement le vieux, qu’une jeune femme soutenait debout contre la roche, en face de la flamme. Deux jeunes zigeiners étaient allés prendre la brouette pour l’étendre dessus.

Ceux qui venaient pour assommer ces malheureux semblaient graves ; les deux garçons de labour du père Lœrich ne pouvaient détacher leurs regards des filles, qui les regardaient aussi avec leurs yeux noirs.

À la fin, le maître d’école Zacharias Mutz, qui s’était essuyé le front avec son mouchoir à carreaux, et replaçait son grand tricorne sur son chef à demi chauve, dit d’un ton grave :

« Ceci vous représente les histoires de la Bible, sans vouloir faire tort aux Saintes Écritures, bien entendu. Tenez, voilà le père Isaac, aux trois quarts aveugle, et bien capable de bénir Jacob au lieu d’Ésaü. Voici Rachel et Lia ; elles n’ont pas de bracelets d’or, et leur père n’a pas de troupeaux ; mais c’est la même chose, puisqu’ils agrippent tout ce qu’ils trouvent, et que les troupeaux du premier venu sont leurs troupeaux. »

Comme il disait cela, la mine de Lœrich changea brusquement, et s’adressant à la vieille :

« Ah ! ça, lui dit-il, d’où venez-vous, et où allez-vous ? Article premier.

— Nous venons de Fréeland, près de Neustadt, répondit-elle, et nous allons en Alsace pour la saison des foires.

— Bon… Vous êtes donc partis tout votre village ensemble ?

— Oui, fit-elle, nous avons pris toutes nos provisions pour la route.

— Ah ! ah ! vos provisions, c’est votre trombone et vos clarinettes, dit le maire, oui… oui… et les pommes de terre des autres, et tout ce qui vous tombe sous la patte ! nous ne vivons plus au temps d’Adam, vieille ; c’est bon pour écrire dans le Messager boiteux, ça. Allons, allons, il faut marcher. »

Alors le vieux d’une voix triste dit :

« Maire, tu ferais mieux de nous laisser suivre notre chemin. L’oiseau du ciel est bien libre d’aller où il veut, pourquoi ne le serions-nous pas ?

— Vous allez marcher devant nous, s’écria Lœrich ; on ne brûle pas le bois de la commune comme de la paille, et l’on ne ravage pas les fruits de nos arbres sans qu’il en coûte quelque chose. Les hommes ne sont pas des oiseaux. Allons ! en route ! »

Le vieux hobémien ne dit plus rien, il s’étendit sur la brouette ; les femmes mirent sur lui quelques vieilles guenilles pour l’empêcher d’avoir froid. Puis un des leurs, un vigoureux garçon aux grands yeux noirs, à l’épaisse chevelure bleuâtre retombant sur son cou brun, le nez aquilin et les lèvres charnues, l’enleva comme une plume, marchant au milieu de la bande.

Kasper et Yéri se tenaient sur les côtés du talus avec des branches de pin allumées ; derrière arrivaient le garde-champêtre, le maire et les autres.

Les bohémiens, femmes, garçons et filles, marchaient entre eux, portant les uns leurs enfants, les autres leur clarinette, leur trombone, leur cor de chasse. — Rien de beau comme cette troupe de gens s’avançant droits et fiers, les épaules nues, les reins cambrés, les seins couleur de bronze, sous la lumière blanche de là résine.

Les deux garçons de Lœrich se retournaient à chaque instant, pour lancer un coup d’œil sur les deux plus belles filles de la bande : c’étaient deux filles de même taille, minces, légères et bien formées. De temps en temps ils se regardaient aussi l’un l’autre avec une expression étrange.

Les vieilles bohémiennes, tout en marchant, les pieds nus et gris dans la poussière, leurs vieilles guenilles relevées d’une main sur la hanche, continuaient à fumer leur pipe. Que leur faisait à elles de dormir ici ou là, sur la lisière d’un bois ou dans une halle ? Elles en avaient vu bien d’autres ! Les petits aussi semblaient bien paisibles, pas un n’avait envie de pleurer ; et tout en marchant, la tête hors du sac, ils regardaient les belles flammes de pin qui flottaient près d’eux, au revers du sentier, répandant leur poussière d’or dans les ténèbres.

C’est ainsi qu’on arriva sur les dix heures à Hirschland.

Tout le village était en l’air pour voir entrer ces gens. Toutes les fenêtres étaient garnies de figures ; personne n’avait voulu se coucher avant l’arrivée des zigeiners, et l’on peut dire que le père Lœrich, Bastian, Zacharias Mutz, et les autres firent une entrée vraiment triomphante.

Tout le long de la rue, — tandis que le reflet des torches passait sur la façade des hangars, des vieilles masures décrépites, le long des toits en auvent et des petites palissades qui longent les jardins, — l’air bourdonnait de mille voix confuses :

« Les voilà !… les voilà ! ce sont eux… Ah ! qu’ils ont l’air sauvage. Dieu du ciel, quels bandits ! »

Les filles se penchaient à leurs petites fenêtres

entourées de vigne ; les chiens

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Honech en devint fou. (Page 56.)

taient des niches en secouant leur chaîne, et

tous les enfants, en sabots, roulaient derrière la bande.

Les zigeiners s’avançaient sans regarder ni à droite ni à gauche, la tête haute et le pas ferme. Devant la maison du maire on fit halte, car Hans Lœrich voulait montrer ces gens à sa femme ; on n’en voyait pas tous les jours de pareils.

La mère Bével s’avança sur le seuil, et joignant les mains au-dessus de sa tête, elle s’écria :

« Jésus, Maria, Joseph ! »

En regardant le vieux dans sa brouette, elle ne put s’empêcher de dire à son homme qui riait :

« Ça, Hans, c’est un vieux singe. »

On reprit ensuite le chemin de la halle. M. le maire, tirant la clef de sa poche, ouvrit la grande porte à deux battants et s’écria :

« Allons, allons, vous aurez de la place ici. Il fait chaud, vous pouvez laisser les fenêtres ouvertes ; les barreaux sont solides. »

Alors les bohémiens, deux à deux, trois à trois, gravirent les marches extérieures et entrèrent dans la halle. Le grand beau garçon poussa doucement la brouette de marche en marche, jusque sur la plate-forme, puis il entra gravement à son tour. Après quoi, Hans Lœrich referma, mit la barre et dit d’un ton joyeux, en se retournant vers la foule :

« Qu’on aille se coucher maintenant ; nous les tenons ! »

Tout le monde aussitôt se dispersa, causant de ces événements extraordinaires.


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Les Bohémiens.

III

Or durant tout ce jour il avait fait très-chaud, et vers le soir, au moment où l’on ramenait les bohémiens, de petits coups de vent tiède répandaient les mille odeurs de la forêt sur la plaine. C’est toujours un signe d’orage, surtout quand les arbres frissonnent, que les feuilles s’agitent, et que les hautes grives se taisent avant les dernières lueurs du crépuscule.

Malgré cela, comme les nuages s’élevaient en Lorraine, et qu’ils avaient du chemin à faire pour dépasser les cimes du Réeberg, l’orage ne s’étendit sur Hirschland qu’entre minuit et une heure, lorsque tout le monde dormait.

Depuis quelques instants Hans Lœrich, couché près de sa femme au fond de l’alcôve, entendait à travers son sommeil un grincement bizarre. C’était la porte de l’allée donnant sur la cour, que l’on avait oublié de fermer : le vent la balançait doucement. Ce bruit continuel, au milieu du silence, éveilla le maire.

« Bével, dit-il, tu n’entends rien ?

— Si, c’est la porte de l’allée ; il fait du vent.

— On devrait pourtant fermer les portes quand on va se coucher, dit Lœrich de mauvaise humeur. »

Il se leva, mit ses sabots et sortit.

Dehors, la chaleur était accablante ; il regarda du haut des marches, le ciel était noir comme de l’encre, à peine voyait-on les quelques palissades blanches du jardin en face.

« C’est un orage terrible, pensa le maire, pourvu qu’il n’y ait pas de grêle ! »

Alors, tout soucieux, il referma la porte de l’allée, tira le verrou, puis, rentrant dans la chambre, il ouvrit une fenêtre pour voir jusqu’où s’étendait l’orage de l’autre côté de Hirschland. Mais à peine avait-il poussé le volet, qu’un éclair bleuâtre remplit les ténèbres, éclairant le hangar à gauche avec ses mille brindilles de paille entre les poutres, la niche du chien Waldmann, la porte de la grange et le petit trou en bas pour laisser passer les chats.

Dans cette seconde, Lœrich vit le coq et trois poules réfugiés dans la niche du chien ; Waldmann, le cou dans ses épaules velues, ses grosses moustaches ébouriffées, ne disait rien ; il aurait pu les étrangler d’un coup de mâchoire, mais il frissonnait pour lui-même.

Voilà ce que vit M. le maire ; puis le tonnerre gronda, les petites vitres grelotèrent, et Bével, assise sur son lit, s’écria :

« Hans, qu’est-ce que c’est ?

— Un orage, dit Lœrich, un grand orage. »

Il allongeait le bras pour ramener le volet, quand un second éclair partit. Cette fois, le maire, qui regardait vers la rue, fut témoin d’un spectacle étrange : tout au haut de la côte, derrière le village, les bohémiens remontaient le sentier de la Roche-Creuse, chassant devant eux une longue file de chèvres et de pourceaux. Les femmes, qui se tenaient derrière, avaient autour des épaules des chapelets d’oies, de poules, de canards, liés par les pattes. On ne pouvait rien voir de plus terrible que cette bande de gueux, sous les éclairs qui se découpaient en zigzag ; ils avaient l’air de se moquer du ciel et de la terre.

Hans Lœrich comprit tout de suite que ces bandits avaient ouvert la halle, qu’ils s’étaient glissés dans les étables et dans les cours pour tout ravager, et que maintenant ils se sauvaient au diable.

Cela le rendit d’abord muet d’indignation ; mais ensuite, recouvrant la voix, il se mit à crier de toutes ses forces dans la nuit :

« Au voleur ! au voleur ! »

Tout le village fut réveillé. Cinq ou six vieux et vieilles se penchaient déjà hors de leurs petites fenêtres, en cornette et en bonnet de coton, se demandant : « Seigneur Dieu ! qu’est-ce que c’est ? » quand un éclair blanc comme la neige déchira le ciel dans ses profondeurs infinies, une détonation épouvantable ébranla la maison ; puis tout devint noir et silencieux.

Lœrich ne voyait plus, il n’entendait plus et se disait :

« Le tonnerre est tombé sur moi ; je suis sourd et aveugle ! »

Il ouvrait les yeux, étendait ses mains tremblantes et criait d’une voix terrible :

« Bével ! Bével ! »

Et comme il allait ainsi, tâtonnant, un cri aigu, semblable au nasillement d’une clarinette où l’on souffle de toutes ses forces, frappa son oreille. Il reconnut la voix de Bével, et ce cri lui produisit l’effet de la plus douce musique.

« Ah ! Dieu soit loué, pensa-t-il, je ne suis pas encore sourd ! »

Presque aussitôt un point rouge s’offrit à sa vue dans les ténèbres ; sa grande femme s’avançait de la cuisine, tenant une chandelle allumée.

« Ni aveugle non plus ! » fit-il en se laissant tomber sur une chaise contre le mur.

La vieille horloge allait toujours son train : — tic-tac… tic-tac ! — On ne pouvait rien entendre de plus calme, de plus paisible.

Dehors, c’était le bruit du déluge, l’eau tombait à torrents, des pas couraient dans les mares, des, volets battaient les murs et des gens criaient :

« Le tonnerre est tombé !… le tonnerre est tombé !…

— Hans, dit la femme, tu n’entends pas ?… On frappe à la porte, on crie : « Monsieur le maire ! » Le feu est peut-être quelque part. »

Cette idée réveilla Lœrich ; il se redressa, mit sa culotte et dit à Bével :

« Ouvre, c’est Christian Wagner, je reconnais sa voix. »

Bével sortit dans l’allée. Les deux garçons de labour descendaient l’escalier. Un grand nombre de personnes, Christian Wagner en tête, entrèrent trempées comme des canards, et Lœrich demanda :

« Le feu est quelque part ?

— Non, dit le garde-champêtre en secouant son feutre, on ne voit rien, mais le tonnerre est tombé.

— Où ?

— Sur le vieux saule, à droite du moulin.

— Ah ! fit Lœrich, tant mieux. Maintenant il ne faut pas perdre de temps. Vous, savez que les bohémiens ont emmené nos bêtes ; il faut se dépêcher de courir après.

— Oui, nous le savons déjà, dit Christian ; plus de cinquante garçons sont dehors avec des fourches et des pioches. Mais où courir dans la nuit ?

— Du côté de la Roche-Creuse, s’écria Lœrich, je les ai vus là-bas, comme j’ouvrais la fenêtre… je les ai vus dans l’orage. »

Tout le monde allait sortir, lorsque Zacharias Mutz, le maître d’école, — sa longue figure jaune toute défaite, et son grand tricorne penché sur la nuque, laissant couler l’eau le long de son échine comme d’une gouttière, — entra tenant une lanterne éteinte. Il grelotait et son menton tremblotait d’épouvante. Après avoir posé sa lanterne sur la table, il leva sa grande main sèche, les doigts écarquillés, ouvrant la bouche jusqu’aux oreilles, comme pour parler ; mais sa langue s’agitait sans produire aucun son.

Il barrait le passage, et derrière lui le forgeron Klipfel, le vieux berger Péters, et Mathias Zâan, le secrétaire de la mairie, se tenaient dans l’ombre, où l’on ne distinguait que leur pâleur.

« Eh bien ! s’écria Lœrich, ôtez-vous donc de là ; vous voyez bien que nous sortons. »

Alors le vieux maître d’école, faisant un effort, dit :

« L’orage n’est rien, monsieur le maire, ni les éclairs, ni le tonnerre ; c’est la pensée du Seigneur qu’il faut considérer en ceci, c’est l’esprit des ténèbres qu’il faut craindre. »

Lœrich, se rappelant aussitôt la peur qu’il avait eue d’être sourd et aveugle, répondit d’un ton plus calme :

« De quoi parlez-vous donc, Zacharias ? Nous ne sommes pas des impies, nous savons bien que Dieu fait ces orages.

— Monsieur le maire, reprit le maître d’école, vous n’ignorez pas, — non plus que vous autres, membres du conseil municipal et dignitaires de cette commune, — qu’autrefois le Seigneur, indigné contre le roi d’Égypte, qui voulait retenir les fils d’Israël, envoya sur son peuple dix plaies consistant principalement en sauterelles, en grenouilles, en puces et autres insectes de toute sorte ; et que finalement l’ange exterminateur tua tous les aînés du pays, sans épargner ceux des animaux, ni le propre fils de Pharaon. Vous savez ces choses ! Eh bien ! ce qui s’accomplit alors arrive encore aujourd’hui : cet orage est un signe de la colère du ciel, parce que nous avons enfermé les bohémiens dans la halle. »

Lœrich, en entendant cela, bien loin de se soumettre, entra dans une violente colère :

« Est-ce donc là, s’écria-t-il, ce que vous enseignez à nos enfants ? Est-ce que ces zigeiners sont les fils de Dieu ? Ôtez-vous… ôtez-vous de mon chemin… Vous me faites honte ! »

Il sortit, et tous les assistants le suivirent, Zacharias Mutz resta seul derrière avec sa lanterne éteinte.

Tout le village partit à la poursuite des bohémiens, Hans Lœrich en tête. Mais c’est en cette nuit que la droite du Seigneur, étendue sur les zigeiners, fut visible pour tout le monde.

L’orage, après avoir dépassé Hirschland, montait dans les bois du Reethâl, et là fauchait les arbres à coups d’éclairs, avec un bruit terrible. Le vallon au-dessous en devenait tout bleu de seconde en seconde, et l’on voyait les herbes, les haies, les sillons, les chemins, et tout au loin la rivière, comme peints dans le feu du ciel.

Si l’avarice n’avait pas possédé les membres du conseil municipal, ils auraient reconnu les signes de la volonté du Seigneur dans ces choses ; mais on peut dire qu’ils étaient sourds et aveugles, car tous couraient ensemble, criant d’une voix furieuse :

« Assommons-les !… Exterminons-les !… »

Ils levaient leurs triques et montraient de loin leurs fourches aux zigeiners, qui se sauvaient d’autant plus vite : les femmes avaient retroussé leurs robes, les enfants galopaient comme des écureuils ; les plus petits, dans leurs sacs, regardaient en allongeant le cou, les garçons chassaient les bêtes, et le vieux lui-même, malgré ses rides innombrables et son air de patriarche, avait rattrapé ses jambes et les allongeait comme des échasses. Hans Lœrich, voyant ses plus belles chèvres et plusieurs de ses brebis dans leur troupeau, bégayait :

« Il faut tous les noyer dans la Lauter… Dépêchons-nous ! »

Au lieu de prendre le sentier qui tourne dans les bruyères, il traversait les blés, les avoines, la navette, pour couper au court, et la moitié de Hirschland le suivait, sans considérer la perte des récoltes.

On sifflait les chiens ; mais ces animaux, effrayés par le tonnerre et les éclairs, restaient tranquillement au fond de leurs niches, et cela fut cause que les zigeiners arrivèrent sains et saufs au bord de la Lauter, et qu’ils la traversèrent un à un sur le grand sapin qui sert de passerelle, à l’embranchement des Trois-Fontaines.

La rivière, grossie par l’orage, touchait déjà l’arbre en bouillonnant, malgré cela les femmes, avec leur nichée d’enfants sur le dos, n’avaient pas peur ; elles faisaient même défiler les chèvres, pendant que les garçons portaient les brebis en travers des épaules, et poussaient les béliers à grands coups de pieds dans les reins.

« Attendez… attendez, brigands, criait le maire, nous arrivons… nous arrivons !… malheur à vous ! »

Il était le premier du village, à cent cinquante pas de la rivière, lorsque le dernier bohémien, ce grand beau garçon qui traînait encore la veille le vieux dans une brouette, passait sur le sapin. — Lœrich criait d une voix terrible :

« Arrivez… arrivez… nous les tenons !… »

Malheureusement l’eau, qui descendait du Réeberg comme dans un entonnoir, grossissait toujours la Lauter. Le bohémien, en arrivant de l’autre côté, se retourna ; M. le maire crut qu’il voulait se défendre, mais il se baissa tranquillement, souleva l’arbre que portait déjà la rivière, et se mit à rire en le poussant dans le courant.

Tous ses camarades, hommes et femmes, se retournaient sur la côte en face d’un air moqueur, et le vieux levait la main, faisant signe à Lœrich d’arriver.

Dans ce moment, la colère de l’adjoint, du garde-champêtre et de tous les gens du village, ne connut plus de bornes ; mais Hans Lœrich, plus furieux que tous les autres, se rappelant que dans cet endroit la Lauter n’a pas plus de quatre pieds de profondeur, — sans réfléchir que la pluie qui venait de tomber l’avait fait monter beaucoup, — Lœrich entra hardiment, criant comme un possédé :

« Arrivez ! ne craignez rien… nous allons les échiner !… »

En parlant de la sorte, il s’avançait toujours, et tout à coup il descendit jusque par-dessus la tête ; puis il remonta les jambes en l’air, et redescendit encore en tournant deux ou trois fois. — L’orage tonnait, les bohémiens se sauvaient, les gens de Hirschland élevaient des cris jusqu’au ciel :

« Monsieur le maire se noie !… monsieur le maire se noie !… »

Quel spectacle pour tous ces gens, de voir leur maire s’en aller dans l’eau comme le roi Pharaon, tantôt les jambes en haut et tantôt en bas, sous les éclairs du ciel ! C’est alors que chacun comprit la sagesse de M. l’instituteur Zacharias Mutz.

Tout le monde croyait M. le maire perdu, quand, par le plus grand des bonheurs, il rencontra le sapin qui s’était arrêté à cinquante pas plus bas, et l’embrassa comme son meilleur ami. Le Seigneur, ayant sans doute reconnu que Hans Lœrich n’était pas aussi coupable que le roi d’Égypte, — et voulant d’ailleurs proportionner la peine à la dignité d’un simple maire de village bavarois, qui ne se peut comparer à celle d’un monarque, — au lieu de le noyer tout à fait, l’avait seulement averti.

La bonté de l’Éternel nous fait croire que les choses ont dû se passer ainsi. Quoi qu’il en soit, tous les habitants de Hirschland coururent tendre des bâtons à M. le maire, qui fut repêché de la sorte, tellement malade, qu’on dut le ramener au village dans la propre brouette du vieux zigeiner, abandonnée sur la rive.

Plusieurs essayèrent de remettre le sapin à sa place et de continuer la poursuite, mais ils ne purent y réussir.

M. le maire Hans Lœrich fut malade une quinzaine de jours. On apprit le lendemain que les bohémiens avaient passé la frontière avec leur butin, et qu’ils se trouvaient en Alsace, du côté de Soultz.

Depuis ce temps, les zigeiners sont vus d’un mauvais œil à Hirschland ; le pays admire la sagesse de M. l’instituteur Zacharias Mutz, qui prévoyait ces choses, et les gens ne manquent pas d’aller le consulter dans les affaires graves de la vie.

Heureux celui qui possède la connaissance des Saintes Écritures, et qui sait en faire une application judicieuse !


FIN DES BOHÉMIENS.