Contes grotesques/L’Homme sans souffle

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Traduction par Émile Hennequin.
Contes grotesquesPaul Ollendorff éd. (p. 63-80).

L’HOMME SANS SOUFFLE


La mauvaise fortune la plus tenace doit enfin céder au courage constant que donne la philosophie, comme la ville la plus têtue succombe à la vigilance infatigable de ses assiégeants. Salmanasar, à ce que dit le Livre des Rois, campa trois ans devant Samarie ; et cependant elle tomba. Sardanapale (voyez Diodore), se maintint sept ans dans Ninive, mais cela ne lui servit de rien. Troie fut prise à la fin du second lustre, et Azoth, à ce qu’affirme Aristée sur son honneur, n’ouvrit ses portes à Psammétique qu’après les avoir tenues verrouillées pendant la cinquième partie d’un siècle.

« Misérable, mégère, pie-grièche, disais-je à ma femme au lendemain de mes noces, sorcière, suppôt d’enfer, créature infime, puits d’iniquité, quintessence de tout ce qui est abominable », — et me levant sur mes orteils, et la prenant à la gorge, et plaçant ma bouche près de son oreille, je me préparais à lui jeter une nouvelle et plus accablante épithète d’opprobre, qui ne devait pas manquer, une fois proférée, de la convaincre de son insignifiance, — quand, à mon horreur et étonnement extrêmes, je découvris que j’avais perdu le souffle.

Les phrases, « le souffle me manque », ou « j’ai perdu le souffle » etc., se répètent assez souvent dans la conversation usuelle ; mais je ne m’étais jamais imaginé que cette terrible infortune, dont on parle tant, pût réellement et bona fide se produire. Imaginez donc, si vous avez un tour d’esprit imaginatif, imaginez, dis-je, mon étonnement, ma consternation, mon désespoir.

Il y a cependant un bon génie qui ne m’abandonne jamais. Dans mes colères les plus furieuses je garde toujours un certain sens du convenable, et « le chemin des passions », comme dit Lord Edouard dans la Nouvelle Héloïse, « me conduit à la philosophie véritable ».

Quoique je ne fusse pas arrivé à me rendre compte tout d’abord de l’étendue précise de mon malheur, je résolus à tout hasard de cacher la chose à ma femme, et d’attendre que des expériences plus approfondies m’eussent éclairé sur la calamité qui m’était échue. Changeant donc de physionomie, dépouillant soudain mes traits de leur bouffissure colère, prenant un air de bénignité coquette et insigne, je donnai à ma moitié une caresse sur une joue, un baiser sur l’autre ; puis sans dire un mot de plus (ô rage, je ne le pouvais pas !) je la laissai surprise de ma drôlerie, et pirouettai hors de la chambre en un pas de zéphir.

Me voici donc sain et sauf, soustrait aux regards, caché dans mon cabinet, exemple terrible des suites mauvaises de l’irascibilité, vivant, avec le signe des morts, mort, avec les passions des vivants, une anomalie sur la face de la terre, très-calme et cependant sans souffle !

Oui, sans souffle ! Je suis sérieux quand je dis que mon souffle était parti. Je n’aurais pas été capable de faire bouger une plume, si ma vie avait été en jeu, ou même de souiller l’éclat d’un miroir. Dure destinée !

Cependant, il me vint quelque soulagement dans le premier paroxysme de ma douleur. Je trouvai, après essai, que la faculté d’articuler, dont je me croyais entièrement privé, n’ayant pu continuer ma conversation avec ma femme, n’était que partiellement empêchée. Je découvris que si, dans ma crise conjugale, j’avais abaissé ma voix à un diapason singulièrement guttural, j’aurais pu continuer à ma femme la communication de mes sentiments, ce ton de voix (le guttural) dépendant, comme il m’apparut, non du courant de la respiration, mais de certaines contractions spasmodiques des muscles du gosier.

Me jetant sur une chaise, je restai donc quelque temps absorbé en méditations. Mes pensées, certes, ne prenaient nullement un tour consolant. Mille fantaisies vagues et lacrimatoires s’installèrent dans mon âme. L’idée de me suicider vola même par mon cerveau. Mais, — et c’est là un trait de la perversité humaine, — on rejette communément les choses présentes et sous la main, poules distantes et les incertaines. C’est ainsi que je frémis à l’idée de me tuer, tenant cet acte pour la plus énorme des atrocités. Mon chat tacheté, cependant, ronronnait violemment sur le tapis, et même mon chien soufflait bruyamment sous la table, tous deux se targuant de la force de leurs poumons et s’appliquant, sans doute, à railler mon impuissance respiratoire. Oppressé d’un vague tumulte d’espoirs et de craintes, j’entendis enfin le pas de ma femme descendant l’escalier. Sûr de son absence, je revins avec un cœur palpitant sur la scène de mon désastre.

Fermant soigneusement la porte après moi, j’entrepris de persévérantes recherches. Il était possible que, caché dans quelque coin obscur, tapi dans un tiroir ou une armoire, l’objet que j’avais perdu se retrouvât. Il pouvait avoir une forme vaporeuse ou même une forme tangible. Bien des philosophes, sur bien des points de philosophie, sont très-peu philosophiques. William Godwin dit cependant dans son Mandeville que « les choses invisibles sont les seules réelles. » Cela s’appliquait parfaitement à mon cas. Je voudrais que le lecteur y regardât à deux fois avant de reprocher à mes assertions une dose trop forte d’absurdité. Anaxagoras, qu’on s’en souvienne, maintint que la neige était noire, et depuis, j’ai trouvé qu’il avait raison.

Longuement et sérieusement je continuai mes investigations ; le prix illusoire de ma peine et de ma persévérance fut un dentier, deux paires de fausses hanches, un œil de verre et un paquet de billets doux adressés par M. Soufflassez à ma femme.

Je puis tout aussi bien dire ici que cette trouvaille confirmant la partialité de ma femme pour M. Soufflassez, ne me causa que peu d’humeur. Que Mme Pasdesouffle dût en venir à aimer quelqu’un qui me ressemblait aussi peu, c’était un mal fatal et naturel. Je suis, on le sait, d’une apparence robuste et corpulente, d’une stature quelque peu diminutive. Qu’y avait-il donc d’étonnant à ce que la ténuité en lame de couteau de mon ami, et son altitude qui était devenue proverbiale, trouvassent toute grâce aux yeux de Mme Pasdesouffle ?

Mais revenons à notre sujet. Mes efforts, comme je l’ai dit, furent vains. Armoire après armoire, tiroir après tiroir, recoin après recoin, je scrutai tout, sans résultat. Le cœur gros, je revins dans mon cabinet pour réfléchir. Je cherchai le moyen d’éluder la perspicacité de ma femme, jusqu’à ce que j’eusse achevé mes préparatifs de départ. Car j’étais déterminé à quitter le pays. Sous un ciel étranger, inconnu, je pourrais avec quelque chance de succès, tâcher de dissimuler ma malheureuse infirmité, faite, plus que la mendicité, pour m’ôter l’affection de la foule et attirer sur moi, misérable, l’animadversion bien méritée des gens vertueux et heureux. Je n’hésitai pas longtemps. Étant naturellement actif, je me mis en mémoire toute la tragédie Matamora. J’eus la bonne fortune de me rappeler que, dans la déclamation de ce drame, ou, tout au moins, du rôle réservé au protagoniste, les tons de voix dont je me trouvais manquer n’étaient nullement requis. La profondeur gutturale devait y régner en toute monotonie.

Je m’exerçai quelque temps au bord d’un marais bien peuplé, sans songer pour cela au procédé similaire de Démosthène, mais bien dans un dessein qui m’appartenait particulièrement et consciencieusement en propre Ainsi préparé, je résolus de faire croire à ma femme que j’avais été soudainement pris de passion pour le théâtre. Par là, je réussis à merveille ; et à toute question ou suggestion, je me trouvai libre de répliquer de mon ton le plus sépulcral et le plus coassant quelque passage de ma tragédie.

De celle-ci, tout vers, je fus heureux de l’observer, pouvait s’appliquer également à tout sujet particulier. Il ne faut pas supposer d’ailleurs qu’en déclamant mes citations j’aie manqué à regarder de travers, à grincer des dents, à traîner mes pieds, à trembler des genoux, ni à aucune de ces grâces innombrables qui maintenant sont tenues à bon droit pour le fin de l’art populaire. On parla, il est vrai, de me mettre la camisole de force ; mais, Dieu soit loué, personne ne me soupçonna jamais d’avoir perdu le souffle.

Ayant enfin mis ordre à mes affaires, je pris place un matin, de très bonne heure, dans la diligence qui allait à M… donnant à entendre à mes connaissances que des affaires de la dernière gravité exigeaient ma présence dans cette ville.

La voiture était comble ; mais dans le demi-jour, je ne pouvais distinguer mes compagnons de route. J’eus beau faire, je dus souffrir qu’on me plaçât entre deux messieurs de dimensions colossales, tandis qu’un troisième encore plus gros, demandant pardon de la liberté qu’il allait prendre, se jeta sur mon corps de toute sa longueur. Il s’endormit aussitôt et noya tous mes cris gutturaux dans un ronflement qui eût fait honte à la clameur du taureau de Phalaris. Heureusement que l’état de mes voies respiratoires me mettait à l’abri d’un accident tel que la suffocation.

Cependant, comme le jour devint plus distinct, dans les environs de la ville, mon tourmenteur, relevant et arrangeant son col, me remercia amicalement de ma civilité. Voyant que je restais sans mouvement (tous mes membres s’étaient disloqués et ma tête pendait de côté), il commença à ressentir des appréhensions. Il réveilla le reste des voyageurs et leur communiqua d’une façon très-décidée son opinion que, pendant la nuit, on avait fait monter dans la voiture, au lieu d’un compagnon de voyage vivant et responsable, un cadavre.

Pour démontrer la vérité de son dire, il me donna à cet endroit de son discours, un coup de poing sur l’œil. Là dessus, les passagers l’un après l’autre (il y en avait neuf dans la diligence} estimèrent de leur devoir de me tirer chacun l’oreille. Un jeune praticien appliqua un miroir de poche à ma bouche et me trouva sans souffle ; l’assertion de mon persécuteur fut prononcée vraie. Toute la société exprima l’intention de ne pas endurer patiemment, de la part de l’administration, de pareils abus de pouvoir, et de ne plus faire route avec une simple carcasse. Je fus donc jeté dehors par la portière devant le « Corbeau », taverne près de laquelle la malle se trouvait passer. Je ne subis pas d’autre accident que la fracture de mes deux bras écrasés sous la dernière roue gauche de la diligence. Il faut d’ailleurs que je rende justice au conducteur. Il n’oublia pas de me jeter la plus grosse de mes malles. Celle-ci malheureusement me tomba sur la tête et me brisa mon crâne d’une façon à la fois extraordinaire et intéressante.

Le propriétaire du Corbeau, qui était un homme hospitalier, trouvant que ma malle contenait assez d’effets pour l’indemniser du peu de peine qu’il pourrait prendre, appela immédiatement un chirurgien de sa connaissance et me confia à lui moyennant dix dollars.

Mon acheteur m’emporta dans son cabinet, et commença à me disséquer. Cependant en coupant mes oreilles, il découvrit des signes d’animation. Il sonna et envoya chercher l’apothicaire du lieu, pour le consulter. Dans l’entre-temps, craignant que ses soupçons ne se trouvassent confirmés, il me fit une incision à l’estomac et en retira divers viscères, pour les examiner à part.

L’apothicaire pensa que j’étais réellement mort. J’essayai de confondre cette opinion, en remuant, en bougeant des pieds de toute ma force, en faisant les plus furieuses contorsions ; — car les agissements du chirurgien m’avaient, en quelque mesure, remis en possession de mes sens. Mais toute mon agitation fut attribuée aux effets d’une batterie galvanique neuve, avec laquelle l’apothicaire (qui était réellement un homme de savoir) faisait sur moi plusieurs expériences curieuses. Vu la part personnelle que j’y jouais, je ne pouvais m’empêcher de me sentir profondément intéressé à leur réussite. J’eus cependant la mortification de ne pouvoir, quoique je m’y prisse à plusieurs reprises, engager l’entretien. Ma parole m’obéissait si peu que je ne parvins même pas à ouvrir la bouche, encore moins à relever certaines théories ingénieuses mais fantaisistes, émises en ma présence, et dont, en une autre occasion, ma parfaite science de la pathologie hippocratique m’eût permis de faire une réfutation rapide.

Incapables d’arriver à rien de définitif, mes praticiens me remirent à un examen ultérieur. On me porta dans une mansarde. La femme du docteur me munit de bas et d’un caleçon ; le docteur lui-même attacha mes mains et noua un foulard autour de ma tête, puis verrouilla la porte et courut dîner, me laissant silencieux et méditant.

Je découvris alors, à mon plaisir extrême, que j’aurais pu parler si la bouche ne m’eût été close par un mouchoir. Me consolant en cette réflexion, j’étais en train de répéter mentalement quelques passages d’un poème intitulé l’Omniprésence de la Déité (telle est mon habitude avant de me mettre à dormir), quand deux chats d’un tour d’esprit vorace et effronté, passant par un trou du mur, bondirent dans la chambre en lançant quelques fioritures à la Catalani.

Ils s’abattirent immédiatement l’un vis-à-vis de l’autre sur mon visage et commencèrent à se livrer une lutte inconvenante pour la pauvre possession de mon nez. Mais de même que le mage ou mige gusch de Perse, dans la perte de ses oreilles, trouva le moyen de monter au trône de Cyrus, de même que Zopyre prit Babylone en se taillant le nez, de même l’ablation de quelques grammes de chair à mon visage tourna au salut de mon corps entier. Je rompis d’un seul effort, réveillé par la souffrance et brûlant d’indignation, mes liens et mes bandages. Marchant à travers la chambre, je jetai un regard de mépris sur les belligérants, ouvris à leur horreur et désappointement la fenêtre, et me précipitai très-adroitement en bas.

W… le voleur de grand chemin, avec qui j’avais une singulière ressemblance, passait en ce moment, allant de la geôle de la ville, au gibet dressé dans le faubourg. Ses infirmités, sa longue maladie, lui avaient valu le privilège de demeurer sans menottes. Habillé de son costume de galérien, qui ressemblait beaucoup à celui que je portais, il était couché tout de son long au fond de la charrette du bourreau. Celle-ci se trouva être sous les croisées du médecin, au moment précis où je m’en jetai. W… n’était gardé que par le charretier qui dormait, et par deux recrues du 6e de ligne qui étaient ivres.

Le malheur voulut que je m’abattis sur mes pieds dans le véhicule. W… qui était un garçon avisé, s’aperçut de sa chance. Se levant immédiatement, il sauta du char, et se faufilant par une allée, fut hors de vue en un clin d’œil. Les deux recrues à demi réveillées par tout ce va et vient, ne comprirent pas exactement la transaction qui venait de s’opérer. Voyant toutefois un homme, l’imitation exacte de leur prisonnier, debout dans le char, ils opinèrent que le coquin (ils entendaient W…) était en train de filer. S’étant communiqué cette idée, ils burent tous deux un coup et ensuite m’abattirent au fond du char avec la crosse de leurs mousquets.

Il ne nous fallut pas longtemps pour arriver sur les lieux. Naturellement, je n’avais rien à dire pour ma défense. J’allais être pendu, c’était fatal. Je m’y résignai avec un sentiment moitié stupide, moitié acrimonieux. Bien que je n’eusse rien d’un cynique, je me sentais malheureux comme un chien. Le bourreau cependant me mit le nœud coulant autour du cou et la trappe bascula.

Je m’abstiens de dépeindre mes sentiments de pendu. Pourtant je pourrais sans doute en dire long. Le sujet n’a été jusqu’ici que piètrement traité. En fait, pour écrire sur cette matière, il faut soi-même avoir passé par le gibet. Tout auteur devrait se borner à ce qu’il connaît par expérience. C’est ainsi que Marc Antoine composa un libelle sur l’ivrognerie.

Cependant je ferai aussi bien de dire tout de suite que, quant à mourir, je ne mourus pas. Mon corps était bien suspendu, mais non pas mon souffle, que j’avais perdu. Si ce n’eût été pour une bosse qui me poussait derrière l’oreille gauche et qui m’avait tout l’air de provenir de la crosse d’un garnisaire, je n’aurais éprouvé que peu de désagrément. Quant à la saccade que souffrit mon cou quand je tombai dans le vide, elle servit de correctif au torticolis que m’avait infligé le gros Monsieur de la diligence.

Cependant, pour de bonnes raisons, je fis de mon mieux pour donner à la foule le prix de son dérangement. On m’a dit que mes convulsions avaient été extraordinaires ; quant à mes spasmes, il eût été difficile de me surpasser. Le populaire cria bis. Plusieurs Messieurs s’évanouirent et nombre de dames durent être emportées chez elles, atteintes de crises hystériques. Pinxit profita de l’occasion et prit de mon supplice un dessin qui lui servit à retoucher son admirable tableau « Marsyas écorché vif. »

Quand j’eus assez amusé le monde, on me dépendit, d’autant plus que le vrai criminel avait dans l’entretemps été repris et reconnu, fait que j’ignorais malheureusement. On me témoigna beaucoup de sympathie, et, comme personne ne réclamait mon corps, on ordonna que je fusse enterré dans le caveau public. C’est là qu’on me déposa, après le temps convenable. Le fossoyeur partit, et je restai seul.

À ce moment un vers du Malcontent de Marston, qui m’avait frappé autrefois :

La mort est bonne fille et tient maison ouverte

me parut un mensonge palpable. Je parvins pourtant à briser mon cercueil, et j’en sortis. L’endroit où je me trouvais était horriblement obscur et humide. Je fus saisi d’ennui. Pour m’amuser, je m’avançai en tâtonnant au milieu des nombreux cercueils rangés le long du mur. Je les descendais de leur niche un à un, et rompant leurs couvercles, je m’occupais à spéculer sur la chair mortelle qu’ils contenaient.

« Celui-ci, soliloquai-je, en me buttant contre une carcasse bouffie, distendue, boursoufflée et ronde, celui-ci a été, sans conteste et dans tous les sens du mot, un homme malheureux, un infortuné. Il a eu le lot effroyable de ne point marcher, mais de se dandiner ; de passer à travers la vie, non comme un homme, mais comme un éléphant : non comme un homme, mais comme un rhinocéros.

« Ses tentatives pour avancer ont été de purs avortements ; ses détours giratoires, un fiasco complet. Quand il faisait un pas en avant, c’a été son malheur d’en faire deux vers la droite et trois vers la gauche. Ses études ont dû se confiner aux poésies de Crabbe. Il ne peut avoir conçu la merveille d’une pirouette. Pour lui, un pas de zéphyr était une idée pure. Il n’est jamais monté au sommet d’une colline. Il n’a jamais contemplé du haut de quelque clocher les splendeurs de la métropole. La chaleur a été son ennemie mortelle. Pendant la canicule, ses journées étaient celles d’un chien. En cette saison là, il ne rêvait que flammes et suffocation, montagne sur montagne, Pélion sur Ossa. Pour tout dire en un mot, c’était un homme à souffle court ! Pour lui, jouer d’un instrument à vent, c’était une extravagance. Il a été l’inventeur des éventails automatiques, des jalousies, des ventilateurs. Il a patronne du Pont, le fabricant de soufflets ; il est mort misérablement, en tentant d’aspirer la fumée d’un cigare. Sien fut un sort auquel je m’intéresse profondément, auquel je compatis en toute sincérité.

« Mais voici, dis-je, voici, — et je tirai méchamment hors de son réceptacle une forme décharnée, longue, étrange, dont l’apparence bizarre me frappa d’un ressouvenir malvenu, — voici un misérable qui n’est digne d’aucune commisération sur terre.

« Indigne, répétai-je, de toute commisération sur terre. Qui, en effet, songerait à plaindre une ombre ? »

Et en parlant ainsi, pour obtenir une vue plus distincte de mon sujet, j’appliquai mon pouce et mon index sur son nez, et, lui faisant prendre la position d’un homme assis sur le sol, je le tins ainsi au bout de mon bras pendant que je continuai mon monologue.

« D’ailleurs, n’a-t-il pas eu, dis-je, sa pleine part des bénédictions humaines ? Il a été le fauteur des monuments élevés, des cheminées de fabrique, des paratonnerres, des peupliers de Lombardie. Son traité Des ombres l’a immortalisé. Il a édité avec une habileté peu commune les Leçons sur l’ossature de South. Il alla de bonne heure à l’Université et y étudia la pneumatique. Il revint ensuite chez lui ; il parla éternellement et joua du cor. Il eut un faible pour les cornemuses. Le capitaine Barclay, qui allait plus vite que le temps, n’aurait pu le suivre. Le père Ventadure et M. Soufflet ont été ses écrivains favoris ; son artiste à lui, c’était le grand Ouf. Il mourut glorieusement en inhalant des gaz délétères, levique flatu corrupitur, comme la fama pudicitiæ d’Hiéronyme. C’était indubitablement…

— « Comment pouvez-vous, comment pouvez-vous, m’interrompit ici l’objet de mes animadversions, qui respira bruyamment et déchira les bandes autour de ses mâchoires, comment pouvez-vous, M. Pasdesouffle, avoir la cruauté infernale de me pincer ainsi le nez ? N’avez-vous pas vu comment on m’a lié les mâchoires ? Et vous devriez savoir, s’il est quelque chose que vous sachiez, de quel trop plein de souffle je dispose. Cependant, si vous l’ignorez, asseyez-vous et vous allez voir. Dans ma situation, le soulagement est grand de pouvoir ouvrir la bouche, de pouvoir disserter, de pouvoir converser avec une personne qui, comme vous, ne se croit pas obligée à chaque phrase, d’interrompre le fil du discours. Les interruptions sont une chose ennuyeuse et devraient indubitablement être proscrites. N’est-ce pas votre avis ? — Pas de réponse, je vous prie ; il suffit qu’une seule personne parle à la fois. J’aurai fini dans quelque temps, et alors vous pourrez commencer. Comment diable, Monsieur, êtes-vous arrivé en cet endroit ? — Pas un mot, je vous en supplie. J’ai été ici quelque temps moi-même. Un terrible accident, vous en avez entendu parler, je présume ? — une horrible calamité, — en passant sous vos fenêtres, il y a peu de temps, vers l’époque où vous avez été pris de théatromanie, — un affreux malheur, — avez-vous jamais entendu dire qu’on pût attraper le souffle de quelqu’un, hein ? — Tenez votre langue, vous dis-je. — Eh bien moi, j’ai attrapé le souffle de quelqu’un. J’avais toujours eu trop du mien déjà ; j’ai rencontré De Blaterer au coin de la rue ; il ne me laissa pas le temps de placer un mot ; pas possible d’intercaler une syllabe, même de tranche. Je fus donc pris d’épilepsie ; De Blaterer s’enfuit ; que le diable emporte tous les fous ! On me releva pour mort et me mit dans cet endroit. Une belle affaire qu’ils ont faite là. Ai entendu tout ce que vous avez dit sur mon compte ; autant de mots autant de mensonges. Horrible, étonnant, stupéfiant, affreux…

Il est impossible de concevoir ma surprise quand on me tint ce discours si inattendu, ou la joie avec laquelle je me convainquis peu à peu que le souffle heureusement attrapé par mon interlocuteur (en qui je reconnus bientôt mon voisin, Soufflassez) était juste celui que j’avais moi-même perdu dans ma conversation avec ma femme. Le lieu, le temps, les circonstances mettaient la chose hors de doute. Cependant je ne relâchai pas, immédiatement ma prise sur la proboscis de M. Soufflassez, tout au moins pendant la durée assez longue où mon inventeur des peupliers de Lombardie continua à me favoriser de ses explications.

Dans cette conduite, j’étais inspiré par cette prudence habituelle qui est le trait prédominant de mon caractère. Je réfléchis que beaucoup d’obstacles pouvaient encore entraver la récupération que je méditais. Quantité de gens, considérai-je, sont enclins à évaluer les commodités qu’ils possèdent, — en quelque petite estime qu’ils les tiennent d’ailleurs, quelque inutiles qu’elles leur soient, — de les estimer, pensai-je, d’après les avantages qu’en dériveraient d’autres les acquérant. Est-ce que ce ne pouvait être le cas pour M. Soufflassez ? En montrant mon désir de recouvrer le souffle dont il était présentement si porté à se défaire, ne prêterais-je pas le flanc à son avarice ? Il y a des canailles en ce monde, me souvins-je en soupirant, qui ne se feraient pas scrupule d’user déloyalement des avantages qu’ils peuvent avoir sur un voisin, celui-ci fût-il même porte à porte avec eux. « C’est précisément, dit Epictète, au moment où les hommes désirent le plus se débarrasser du fardeau de leurs propres calamités qu’ils se sentent le moins enclins à en soulager, d’autres. » C’est sur des considérations semblables, et en tenant toujours serré le nez de M. Soufflassez, que je crus devoir tourner ma réplique.

— « Monstre, commençai-je du ton de la plus profonde indignation, monstre et idiot à double souffle, est-ce que toi, qu’il a plu au ciel pour tes iniquités de charger de deux respirations, est-ce que toi, dis-je, tu oses t’adresser à moi dans les termes familiers d’une vieille connaissance ? « Je mens, » en vérité, et « tiens ta langue ! » Assurément voilà de jolis propos à tenir à une personne qui n’a qu’un seul souffle et cela de plus, quand j’ai en mon pouvoir de soulager l’infortune qui t’accable si justement, de t’ôter le superflu de ta honteuse respiration.

Comme Brutus, j’attendis une réponse dont M. Soufflassez m’assourdit immédiatement. Les protestations succédèrent aux protestations, les excuses aux excuses. Il n’y avait pas de conditions auxquelles il refusât de souscrire ; il n’y en eut pas dont je manquai à tirer avantage. Les préliminaires étant enfin conclus, mon ami me fit livraison de mon souffle, dont je lui donnai reçu, l’ayant soigneusement examiné.

Je sais bien que beaucoup de gens me blâmeront de traiter d’une manière si superficielle, une transaction si impalpable. On pensera que j’aurais dû entrer dans des détails plus minutieux, touchant un événement dont la connaissance, — et cela est très-vrai, — pourrait jeter de nouvelles lumières sur une branche intéressante de la physique.

À tout cela, je suis affligé de ne pouvoir répondre. Une indication discrète est tout ce que je peux faire. Notre transaction fut entourée de circonstances…… (mais après réflexion j’estime qu’il est beaucoup plus sûr d’en dire aussi peu que possible sur une affaire aussi scabreuse), — de circonstances excessivement délicates et où sont impliqués les intérêts d’un tiers dont je n’ai pas la moindre envie, pour le moment, d’encourir le ressentiment infernal.

Notre échange accompli, nous ne mîmes pas longtemps à effectuer notre fugue hors des donjons de la mort. La force de nos voix restaurées apparut bientôt. Ciseaux, le journaliste whig, publia de nouveau son Traité de la nature et l’origine des bruits souterrains. Une réplique, une rectification, une duplique, une réfutation, se succédèrent à ce sujet dans les colonnes de la Gazette démocratique. Ce ne fut qu’à l’ouverture du caveau, faite pour trancher la controverse, que l’apparition de M. Soufflassez et de moi-même, prouva que tout le monde était décidément dans le faux.

Je ne puis terminer ces détails sur quelques incidents singuliers de ma vie, qui fut de tout temps suffisamment aventureuse, sans de nouveau rappeler à l’attention du lecteur les mérites de cette philosophie sans finesse, de ce bouclier sûr, seul capable de nous garantir contre certains coups de la fortune, qui ne peuvent être ni vus, ni ressentis, ni parfaitement compris. C’est imbus de cette sagesse que les anciens Hébreux croyaient le ciel promis à tout pécheur ou saint qui, avec de bons poumons et une foi robuste, vociférerait le mot Amen. C’est imbu de cette sagesse qu’à Athènes, une grande peste faisant rage, et tout ayant été tenté en vain pour la chasser, Épiménide, à ce que relate Laërte dans son second livre, conseilla l’érection d’un autel et d’un temple « au vrai Dieu. »