Contes grotesques/Un entrefilet aux X

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Émile Hennequin.
Contes grotesquesPaul Ollendorff éd. (p. 123-133).


UN ENTREFILET AUX X


Il est généralement admis que la sagesse nous est venue d’Orient. Or M. Vaetvient Têtecarrée arrivait en droite ligne de l’Est ; il s’ensuit donc que M. Têtecarrée était un sage. S’il faut une preuve à cette démonstration, j’ajouterai que M. Têtecarrée était directeur d’un journal et qu’il n’avait qu’un seul faible, son irascibilité. Car, à tout prendre, l’obstination dont on l’accusait n’était rien moins qu’un faible. Au contraire, M. Têtecarrée considérait assez justement que c’était là son fort, son grand côté, sa vertu. Et il aurait fallu toute la logique de Brownson pour lui persuader qu’il avait tort.

Je viens de dire que M. V. Têtecarrée était un sage. Il démentit en une seule occasion son incontestable flair. Ce fut quand il quitta le domicile légal des sages, l’Est, et qu’il vint se fixer dans la ville d’Alexandre-le-Grandonopolis, ou quelque lieu de nom analogue au fond du Farwest.

Je dois reconnaître cependant que si M. V. Têtecarrée s’était décidé à choisir pour demeure la ville par moi nommée, c’était dans la persuasion que le pays ne possédait ni journal, ni directeur de journal. En y fondant la Théière des familles, il s’attendait à avoir champ libre. Je présume même qu’il n’aurait jamais songé à venir habiter Alexandre-le-Grandonopolis, s’il avait pu imaginer que dans cette ville vivait déjà un nommé John Smith, si ma mémoire est fidèle, qui, pendant de longues années, s’y était tranquillement arrondi, en publiant la Gazette Alexandre-le-Grandonopolitaine.

C’est donc trompé par des informations inexactes que M. V. Têtecarrée se trouva un jour à Alexandra-le-Grandonopolis ou, pour être plus bref, à Onopolis tout court. Mais une fois là, M. Têtecarrée, désireux de ne point démériter de sa réputation d’obstin…, de fermeté, résolut de rester. Il resta donc. Il fit davantage. Il déballa ses presses, ses caractères etc. etc, loua un bureau situé exactement en face de la Gazette, et, le troisième matin, à partir de son arrivée, publia le premier numéro de la Théière des familles.

L’article de tête, le premier Onopolis, était, je dois l’avouer, fort belliqueux, pour ne rien dire de plus. On s’en prenait, là-dedans, à toutes choses en général et, quant au rédacteur de la Gazette en particulier, il était mis en pièces. Quelques passages de ce factum étaient si incendiaires, que, depuis cette époque, j’ai considéré John Smith, qui vit encore, comme une sorte de salamandre. Je ne peux donner tout l’article, mais je me souviens de sa fin qui était ainsi conçue :

« Oh oui ! oh, nous comprenons ! oh, sans doute. Le journaliste d’en face est un génie. Ô Dieu, ô bonté divine ! Où va le monde ? « O tempora, o mores ! »

Une satire à la fois si caustique et si classique, tomba comme un obus dans la ville jusque là dormante d’Onopolis. Des groupes agités se formèrent aux coins des rues. Tout le monde attendait avec anxiété la réplique du digne Smith. Le lendemain matin elle parut en ces termes :

« Nous extrayons de la Théière des familles les lignes suivantes :

« Oh oui ! oh nous comprenons ! oh sans doute. va le monde ? Ô Dieu, ô bonté divine, ô tempora, ô mores !

« À çà, mais ce n’est qu’un O ce monsieur ! Ceci explique comment il lui arrive de raisonner en cercle et de n’avoir ni commencement ni fin, ni queue, ni tête dans ce qu’il écrit. Réellement, nous ne pouvons croire que ce sans feu ni lieu puisse rien faire qui ne soit farci d’O. Qui sait ? Il s’est accoutumé peut-être à ne vivre que d’O et à ne fréquenter que des ZérOs. — À propos, ce monsieur nous est venu du fond de l’Est, d’une façon bien soudaine. Est-ce par hasard qu’il devrait là-bas des 1 suivis d’autant d’O qu’il en met dans ses phrases ? Oh, nous en serions bien peinés ! »

L’indignation de M. V. Têtecarrée, quand il lut cette scandaleuse élucubration, je ne veux pas tenter d’en faire le tableau. Mais habile à user de distinctions, il ne parut pas s’irriter, autant qu’on aurait pu le croire, des attaques entreprises contre son honorabilité. Ce furent les railleries sur son style qui le mirent hors de lui. Comment, lui, Vaetvient Têtecarrée ne pas être capable de rien écrire qui ne fût farci d’O ? Il saurait montrer bientôt à ce babouin de Smith, combien il se trompait, ce morveux ! Il se faisait fort, lui, Vaetvient Têtecarrée de Lagrenouillère, de montrer à John Smith que lui, Vaetvient Têtecarrée, était homme à composer s’il lui plaisait, tout un entrefilet, quoi ! tout un article, sans que cette méprisable voyelle, l’O, y figurât une seule fois, non, pas une. — Mais point. Ce serait faire là une concession à M. Smith. Lui, Vaetvient Têtecarrée, ne ferait certainement subir aucun changement à son style pour flatter les caprices de tous les Smith de la chrétienté. Périsse cette basse pensée ! O for ever ! Il maintiendrait ses O ; il serait aussi Oïsant qu’on peut l’être.

Tout enflammé par cette noble détermination, le grand Têtecarrée fit paraître dans le numéro suivant de la Théière des familles cette communication simple mais résolue :

« Le rédacteur de la Théière des familles a l’honneur d’annoncer au rédacteur de la Gazette d’Onopolis qu’il (la Théière) s’empressera de la (la Gazette) convaincre dans son (de la Théière) numéro de demain, qu’il (la Théière) veut et peut être son (de la Théière et de la Gazette) propre maître en fait de style. Il (la Théière) entend lui (à la Gazette) montrer le suprême et flétrissant dédain dont ses (de la Gazette) critiques remplissent son (de la Théière) libre cœur, en composant pour son (de la Gazette) plaisir (!) exprès, un article de quelque étendue, d’où la voyelle magnifique, l’emblême de l’éternité, odieuse cependant à sa (de la Gazette) sensibilité exquise, ne sera certainement pas mise au ban par son (de la Gazette) très-humble et très-obéissant serviteur. Attrape ça !! »

Pour accomplir la terrible menace qu’il avait ainsi obscurément indiquée plutôt que clairement proférée, le grand Vaetvient, sourd à toutes les demandes de « copie, » répondant simplement quand le metteur en page lui disait qu’il était grand temps de donner quelque chose à composer, lui répondant, dis-je, d’aller au diable, le grand Têtecarrée demeura jusqu’au point du jour, consumant force huile de lampe et absorbé dans la composition de l’inimitable entrefilet qui suit :

« QuOi dOnc JOhn, quOi dOnc ? Oubliez-vOus qu’On vOus l’annOnça ? NOn, ne cOassOns pOint victOire quand nOus nOus trOuvOns encOre embOurbé. — VOtre nOurrice vOus sOrtit-elle ? Oh, nOn, nOn. Oh alOrs, retOurnez du cOup chez vOus, JOhn, dans vOs hOrribles bOis de COncOrd. RetOurnez à vOs hOrribles bOis, grOs hibOu. NOus ne vOulOns pOint ? AllOns, allOns, JOhn ; On ne se cOmpOrte pOint cOmme cela. RetOurnOns-nOus-en vOus dit-On. DOnc partOns du cOup, et pOint de grOs mOts. PersOnne ne vOus cOurtise à OnOpOlis. Oh JOhn, JOhn, si nOus ne nOus en retOurnOns pOint, nOus ne serOns pOint cOnsidéré cOmme un hOmme, nOn. NOus vOus dirOns fOu, hibOu, clOpOrte, pOrc, pOupOn, pOt, sOt, bOn à pOint de chOse pOur persOnne, bâtOn, rOgatOn, rOquet, lardOn, grenOuille sOrtie de vOtre bOue de COncOrd. — SOyOns frOid, fOu. POint de cOcOricOs, cOq. Ne frOnçOns pOint nOs sOurcils, ne frOnçOns pOint ; pOint de hallOs, ne grOgnOns, ne cOassOns, n’abOyOns. — BOnne prOvidence, JOhn, cOmme nOus trOuvOns vOtre tOn drÔle. — N’Oubliez pOint, qu’On vOus l’annOnça. — Or cessOns de nOus tOrdre cOmme une Oie au fOnd d’un trOu. AllOns, sOrtOns et nOyOns nOtre cOlère dans un brOc. »

Épuisé, comme de juste, après cet effort prodigieux d’imagination, le grand Têtecarrée en fut réduit à ne rien écrire de plus pour cette nuit-là. Fermement, posément, avec un air de grandeur consciente, il tendit son manuscrit au compositeur qui attendait, et, étant rentré lentement chez lui, il se mit au lit avec une dignité ineffable.

Cependant le compositeur qui tenait enfin sa copie, grimpa au premier étage, à sa casse, et se mit aussitôt à l’œuvre, piquant sa feuille devant lui. Tout d’abord, le premier mot étant : « QuOi, » il plongea dans le cassetin aux Q majuscules et en retira heureusement la lettre cherchée. Pour le petit u, il en fut de même. Réjoui par ce succès, l’ouvrier se jeta immédiatement sur le cassetin aux O majuscules. Mais qui pourra décrire sa terreur quand sa main en ressortit sans la lettre requise ? Qui peindra sa rage et son étonnement quand il s’aperçut en se frottant le bout des doigts qu’il les avait frappés en vain contre le fond d’un cassetin vide ? Il n’y avait pas le moindre O majuscule, et quand il regarda dans le compartiment aux petits o, il découvrit à son extrême effarement que celui-ci également ne contenait rien.

Frappé d’effroi, le compositeur, de son premier mouvement, courut au metteur en pages.

— Dites-donc, cria-t-il essoufflé, jamais je n’arriverai à rien composer sans o !

— Qu’est-ce que c’est de nouveau ? grogna le metteur en pages, déjà de mauvaise humeur pour avoir été tenu si tard.

— Eh bien, mais, il n’y a plus d’o dans toute l’imprimerie, ni petits, ni grands.

— Quoi ? Que diable sont devenus tous ceux de la casse ?

— Ma foi, je ne sais pas, dit l’autre ; mais un de ces sacrés compositeurs de la Gazette est venu traîner par ici ce soir, et je me figure qu’il les aura râflés du premier au dernier.

— Que le diable l’emporte ! Parbleu, je n’en doute pas, dit le metteur en pages, pourpre de colère. Mais tenez, Bob, je vais vous dire quelque chose. Vous êtes un fameux luron, vous. À la première occasion vous passerez chez eux et vous mettrez la main sur tous leurs a et tous leurs z, à ces coquins.

— Compris, dit Bob en clignant de l’œil et haussant le sourcil. J’irai les voir. Je leur montrerai ce que nous savons faire. — Mais, en attendant, — ce diable d’entrefilet, — il faut qu’il passe cette nuit, vous savez ; autrement il y aura un bruit de tonnerre…

— Et il fera chaud, un peu, interrompit le metteur en page avec un soupir et en accentuant « un peu. » Écoutez, est-ce qu’il est long, cet entrefilet, Bob ?

— Je ne dirais pas qu’il est long, dit Bob.

— Eh bien, faites pour le mieux. Il faut que nous imprimions, dit le metteur en pages, qui en avait par dessus la tête. Fichez-moi tout bonnement une autre lettre à la place de l’o. D’abord personne ne va s’amuser à lire les bêtises du patron.

— Très-bien, dit Bob, on y va.

Et il partit vers sa casse en marmottant : — Ça va bien. — Quel diable d’entrefilet, — bien drôle pour un homme qui n’a pas bu. — Je m’en vais leur tirer l’œil à tous nos lecteurs, et que le diable les prenne. — Voilà l’homme pour faire ça.

Le fait est que Bob, quoiqu’il n’eût que quinze ans, n’était propre à rien que sous certains rapports.

L’embarras auquel nous venons d’assister n’est nullement rare dans les imprimeries. Et quand il se produit un contre-temps pareil, on a coutume, je ne sais pourquoi, de remplacer la lettre qui manque par un x. La vraie raison peut-être, c’est que l’x surabonde dans la casse, ou plutôt qu’il y surabondait autrefois, assez longtemps pour accoutumer les compositeurs à cette substitution. Quant à Bob, il eût cru faire acte d’hérésie s’il n’avait pas employé l’x dans tout cas de ce genre.

— Il faudra que je passe, ce diable d’entrefilet aux x, dit-il en lui-même, comme il le lisait émerveillé ; mais c’est certainement l’entrefilet le plus plein d’o que j’ai jamais vu.

Il le passa donc aux x sans miséricorde, et tel il alla à la presse.

Le lendemain matin, la population d’Onopolis tomba de son haut, en lisant en tête de la Théière des familles les lignes suivantes :

« Quxi dxnc, Jxhn, quxi dxnc ? Xubliez-vxus qu’xn vxus l’annxnça ? Nxn, ne cxassxns pxint victxire lxrsque nxus nxus trxuvxns encxre embxurbé. — Vxtre nxurrice vxus sxrtit-elle ? Xh, nxn, nxn. Xh alxrs, retxurnez du cxup chez vxus, Jxhn, dans vxs hxrribles bxis de Cxncxrd. Retxurnez à vxs hxrribles bxis, grxs hibxu. Nxus ne vxulxns pxint ? Allxns, allxns, Jxhn ; xn ne se cxmpxrte pxint cxmme cela. Retxurnxns-nxus-en vxus dit-xn. Dxnc partxns du cxup et pxint de grxs mxts. Persxnne ne vxus cxurtise à xnxpxlis. Xh Jxhn, Jxhn, si nxus ne nxus en retxurnxns pxint nxus ne serxns pxint cxnsidéré cxmme un hxmme, nxn. Nxus vxus dirxns fxu, hibxu, clxpxrte, pxrc, pxupxn, pxt, sxt, bxn à pxint de chxse pxur persxnne, bâtxn, rxgatxn, rxquet, lardxn, grenxuille sxrtie de vxtre bxue de Cxncxrd. — Sxyxns frxid, fxu. Pxint de cxcxricxs, cxq. Ne frxnçxns pxint nxs sxurcils, ne frxnçxns pxint. Pxint de hallxs, ne grxgnxns, ne cxassxns, n’abxyxns. — Bxnne prxvidence, Jxhn, cxmme nxus trxuvxns vxtre txn drxle ! — N’xubliez pxint, qu’xn vxus l’annxnça. — Xr cessxns de nxus txrdre cxmme une xie au fxnd d’un trxu. Allxns, sxrtxns et nxyxns nxtre cxlère dans un brxc. »

Le tumulte causé par cet entrefilet mystérieux et cabalistique ne peut être imaginé. La première idée que conçut la population fut qu’une trahison diabolique se cachait sous ces hiéroglyphes, et, tous ensemble, on se précipita vers la maison de M. Têtecarrée, dans le but de lui faire un mauvais parti. Mais on ne put découvrir ce gentleman. Il avait disparu sans que personne pût dire comment, et, depuis, on n’a pu même revoir son ombre.

La furie populaire était privée de son objet ; elle se calma peu-à-peu, laissant après elle comme un résidu d’opinions contradictoires.

Un Monsieur pensa que toute l’affaire était une eXcellente plaisanterie.

Un autre suggéra que M. Têtecarrée avait déployé une fantaisie eXubérante.

Un troisième admit que c’était une eXcentricité, mais rien de plus.

Un quatrième émit l’idée que le dessein du journaliste était simplement d’eXprimer son eXaspération

— Dites plutôt de laisser un eXemple à la postérité, dit un cinquième.

Il était clair pour tout le monde que M. Têtecarrée avait été poussé à quelque eXtrémité, et, comme on n’avait pu le trouver, on ne parla de rien moins que de lyncher son adversaire.

Toujours est-il que la conclusion la plus commune fut que l’affaire était simplement eXtraordinaire et ineXplicable. Le mathématicien de la ville confessa qu’il ne pouvait rien tirer d’un problème aussi obscur. L’X, tout le monde le sait, est une quantité inconnue ; — mais dans le cas en question, dit-il avec beaucoup d’à propos, il y avait une quantité inconnue d’x.

L’opinion de Bob, le compositeur ne fut pas accueillie avec toute l’attention qu’elle méritait, je pense. Cependant, il l’exprimait ouvertement et sans réticences.

Pour lui, disait-il, il n’avait aucun doute sur toute l’affaire ; la chose était bien simple. Monsieur Têtecarrée n’avait jamais pu boire comme tout le monde. On avait beau lui faire la leçon, il continuait à ne s’ingurgiter que de l’EXtrastout. Comme de juste, ça lui avait détraqué le cerveau, et il était devenu EXtrêmement EXTRAvagant.