Contes héroïques/09

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Le Rendez-vous



Le repas terminé, le café de son mari servi, Francine Dervieu monta chez elle et s’habilla vivement, en femme pour qui ne comptent plus les soucis ordinaires de la toilette. Le paletot de gabardine, la toque piquée au hasard de l’épingle, une voilette épaisse, une paire de gants quelconque, et elle ouvrait sa porte.

— Où vas-tu ?

Son mari était là, sur le palier, le figure contractée.

Elle parut un peu embarrassée et murmura :

— Je vais… je vais…

M. Dervieu marcha vers elle et la fit entrer dans la chambre. Ayant fermé la porte, il reprit :

— Où allais-tu ?

Elle le regarda avec étonnement :

— Qu’est-ce que tu as donc, Georges ? Tu me parles sur un ton…

— Je te demande où tu allais. Et j’ai des raisons qui me permettent de te demander cela, et qui t’obligent, toi, à répondre sans détour.

— Des raisons ?…

— Pas de phrases, je t’en prie. Une explication nette. Où allais-tu ? Où vas-tu depuis deux mois à mon insu ? Voilà un an que notre fils Bernard se bat, un an de terreur et d’angoisse, où la vie est pour nous deux le plus intolérable supplice. Cette année, tu l’as passée dans ta chambre, ou bien à genoux, dans les églises. Tu n’as pas souri une seule fois. Il me semblait toujours, quand tu parlais que ta voix était prête à se briser. Et puis tout à coup… je pourrais citer la date… je t’ai vue différente, presque gaie. C’était un jeudi. Et chaque semaine, à peu près, il en est ainsi. Ce jour-là tu n’es plus la même. Dès le matin il y a en toi une sorte de résurrection. Tu te hâtes de déjeuner. Tu t’en vas. Et le soir, quand tu rentres, tu gardes cette même expression d’apaisement, de sérénité, de confiance, de bonheur. On dirait, que toi, dont le fils vit en face de la mort, on dirait que tu es heureuse ! Et c’est la raison de cette joie que je veux savoir. Qu’y a-t-il ? Où étais-tu dimanche dernier ? Et où vas-tu aujourd’hui ? On t’attend ? Mais parle ! Mais parle donc !

La voix frémissait de colère contenue. Le visage était crispé, et les yeux avaient un regard mauvais que Francine ne connaissait pas à son mari. Elle laissa tomber un peu de silence entre eux, et elle dit :

— Tu ne veux pas t’en rapporter à moi ?

— Non, non, fit-il vivement. Assez de ténèbres. La vérité, la certitude tout de suite.

Alors elle lui posa la main sur l’épaule et elle prononça :

— En ce cas, viens.

— Que signifie ?…

— Viens, puisque tu veux savoir.

Il l’observa un instant sans comprendre, puis, comme elle sortait, il la suivit.

Dehors ils prirent une voiture, et Francine Dervieu donna comme adresse le nom d’une rue que son mari ignorait. Ils traversèrent le quartier de l’Opéra et celui de la Bourse et pénétrèrent dans la partie la plus tortueuse du Marais. La voiture s’arrêta devant un passage qui communiquait avec une cour entourée de hautes maisons tristes et sales, aux fenêtres desquelles pendaient du linge et des vêtements. Francine se dirigea vers un escalier obscur qu’ils montèrent en tenant la rampe. Au sixième étage il y avait un couloir bordé de petites portes où étaient épinglées des cartons avec des noms. À la dernière de ces portes Francine s’arrêta et frappa deux coups.

Un bruit de chaise. Une voix qui crie : « Entrez » Et l’on ouvrit.

Devant eux se tenait une jeune fille, assez pâle, brune, vêtue d’une robe marron très simple. La figure était aimable et souriante, plutôt jolie, et surtout animée de charme et de séduction.

Francine lui serra la main d’un geste affectueux, comme on la serre à quelqu’un que l’on a beaucoup de plaisir à voir et prononça :

— Geneviève, je vous amène le père de Bernard.

Puis, se retournant vers son mari, elle présenta :

Mlle Geneviève, l’amie de notre fils.

M. Dervieu eut un mouvement de surprise. Mais, sans plus s’occuper de lui, Francine entraînait la jeune fille sous la lucarne qui éclairait la pièce et s’écriait :

— Vite, Geneviève. Alors, vous avez une lettre de Bernard ? Une autre fois, je vous en supplie, téléphonez-moi plus tôt. Il ne faut pas craindre de me déranger. Pensez donc, une lettre de Bernard ! Moi aussi, j’en ai reçu une avant-hier. Toujours bien portant… mais pas de détails…… Et vous, votre lettre est longue ?

Déjà elle tenait entre les mains la précieuse missive, et elle reprit tout en lisant :

— Il n’y a pas d’indiscrétion ? Je puis lire ? Ah ! le malheureux, il s’est encore perdu… Pas blessé ? Non… Comme il est jeune ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourvu qu’il ne lui arrive rien.

— Il ne lui arrivera rien, madame, affirma la jeune fille en souriant.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûre.

— N’est-ce pas ? n’est-ce pas ? vous en êtes sûre… Ah ! quand vous dites cela, il me semble…

Elle avait mis la lettre dans son corsage, et une allégresse singulière la soulevait.

— Entre donc, dit-elle à son mari. Tu restes là avec ton chapeau !… Pourquoi ne t’assieds-tu pas ? Tenez, Geneviève, donnez-lui cet escabeau… Alors, vous êtes sûre, Geneviève ? Tu entends, Georges, elle est sûre que notre fils reviendra. Il faut, Georges, il faut que tu partages notre conviction, à toutes deux. Et puis je vais t’expliquer… car tu ne comprends peut-être pas… Figurez-vous, Geneviève, qu’il ignorait où je le conduisais. Il m’avait demandé pourquoi j’étais heureuse à certains moments. Alors…

Elle s’assit près de son mari et lui confia :

— C’est un jour de désespoir que je suis venue ici. Sur un carnet de Bernard, j’avais lu le nom et l’adresse de Geneviève, et j’avais deviné ce qui était. Et je suis venue… oh ! sans savoir ce que je voulais… mais parce que j’avais besoin de parler de lui… Nous deux, vois-tu, toi et moi, nous ne pouvons plus nous consoler l’un l’autre… nous nous connaissons trop. Tandis qu’elle, tout de suite, elle m’a dit ce qu’il fallait me dire, et j’ai senti qu’elle le pensait. Elle a la foi et la certitude de son âge. Dès que j’arrive c’est un autre monde… Je vois les choses autrement… à travers son amour à elle. Et c’est un amour si profond ! Vois-tu, Georges, en temps habituel, une mère est jalouse de cet amour-là. Comme c’est absurde. Si je te disais que je ne connais vraiment Bernard que depuis que je la connais, elle. À mes yeux, maintenant, ce n’est plus un enfant, mais un homme, avec des qualités nouvelles, et des naïvetés, et des délicatesses que je n’avais jamais discernées. Mais physiquement même… Tiens, regarde ce portrait de lui qu’il a fait faire pour elle, et toutes ces petites photographies prises au hasard de leurs promenades. Le voyais-tu ainsi ton fils, avec cette expression-là ? Alors, Geneviève et moi, nous parlons de cet autre Bernard, qui est le sien et qu’elle aime. Et, je ne sais pas pourquoi, je n’ai plus peur de rien, auprès d’elle. Ce Bernard-là, aimé si joliment, ne peut plus mourir, à mes yeux. L’amour de Geneviève le protège, Est-ce que tu me comprends, Georges ?

Elle entoura le cou de son mari et lui mit la main sur les lèvres.

— Non, tais-toi. Je suis sûre que tu me comprends et que tu m’approuves. Tes yeux sont pleins de larmes, qui me font du bien, Georges. Mais ne dis pas un mot, je t’en prie. Quand tu auras besoin de consolation, tu viendras ici, tout seul, et elle te donnera de la force, comme à moi. Aujourd’hui, ne parle pas. Rien de ce que tu dirais ne vaudrait les larmes qui coulent de tes yeux. Donne-lui la main, Georges. C’est une vaillante créature, et si courageuse, la chère petite ! gagnant sa vie par elle-même et n’acceptant rien de personne. Ah ! si tu savais ! Tiens, j’ai fait le vœu que, si notre fils revenait, il aurait toute liberté de l’épouser. Tais-toi, tais-toi… pas un mot… ne dis ni oui ni non. L’avenir est à eux… il sera ce qu’ils voudront… ce qu’elle voudra, elle, qui l’aura sauvé par ses prières, par son amour, par sa pureté… Tais-toi et allons-nous-en. Donne-lui la main Georges.

La jeune fille ne disait rien. L’émotion la faisait un peu rougir. Elle demeurait cependant toute souriante, sans marquer le moindre embarras. Grande, de taille harmonieuse, le visage loyal, elle était de ces femmes qui donnent de beaux enfants et qui portent le bonheur dans leurs bras.

M. Dervieu s’inclina devant elle et lui baisa la main.