Contes héroïques/10

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Ici reposent…



À ce moment, nous raconta le lieutenant R…, on ne pouvait plus défendre le village qu’en s’accrochant aux dernières maisons jusqu’à l’arrivée des renforts promis. Je fis venir le soldat Martineau, un bon type de campagnard, un peu taciturne, pas très hardi, qui restait plutôt en arrière lors des attaques, mais tireur excellent, et je lui dis :

— Il parait que tu es du pays, toi ?

— Oui, mon lieutenant, je suis d’ici même.

— Tu as ton père et ta mère ?

— Non, mon lieutenant, ils sont morts il y a longtemps. Je fais marcher la ferme avec ma sœur. Et puis j’ai une autre sœur qui tient un café. Tenez, mon lieutenant, vous le voyez… près de l’église… Tout ce monde-là a évacué. Le village est vide.

— Eh bien, reste auprès de moi, Martineau. Tu vas nous conduire en arrière, et nous chercherons les maisons qui conviennent le mieux à la défense.

Ce fut vite fait. Quoique le village fût assez étendu, je ne tardai pas à porter mon choix sur un groupe de fermes, dont la plus importante, située à trois ou quatre cents mètres, s’étalait sur un monticule que flanquait une hêtrée.

— Conduis-moi là-bas, ordonnai-je à Martineau.

Il hésita une seconde ou deux, puis il se mit en route sans rien dire.

— La ferme se prêtait fort bien à la défense. Les bâtiments étaient solides, disposés comme il convenait, percés de petites fenêtres. J’avais à peine fini de m’y installer avec une section que les premiers obus tombaient autour de l’église. Après quelques tâtonnements, le tir ennemi, dont nous pouvions voir l’effet terrible, fut rectifié. L’église s’écroula et toutes les maisons qui l’avoisinaient furent touchées. Quelques-unes flambaient.

— Martineau, lui dis-je, il est probable que le petit café de ta sœur…

— Oh ! bien sûr qu’il n’en reste plus grand’chose, me dit-il.

Il était un peu pâle. Cependant il prononça ces paroles avec une résignation où il y avait de l’indifférence, et il ajouta :

— C’est la guerre, mon lieutenant.

— Le bombardement continuait, plus violent, et plus proche. Un taube, qui plana au-dessus de nous, dut nous aviser et faire des signaux, car, au bout de quelques minutes, un obus s’enfonça dans la terre molle du potager.

— Crebleu ! jura Martineau, ils nous ont repérés. C’est-y pas malheureux !

— Tu as peur, Martineau ?

— Ma foi, non, mon lieutenant. Seulement, c’est par rapport à ce que…

— Eh bien, quoi ?

— Eh bien, voilà, mon lieutenant, c’est ma ferme, ici… Alors, n’est-ce pas ?…

Coup sur coup une demi-douzaine d’obus éclatèrent, et puis l’ouragan se déchaîna à sur nous, épouvantable, infernal, crevant les toits, trouant les murailles, abattant les arbres, ravageant et massacrant. Une vingtaine de mes hommes furent atteints. Des flammes s’élevaient de partout, de toutes les granges, de tous les bâtiments, et aussi des fermes voisines que tenait l’autre section. Et c’était autour de nous un tel chaos que j’estimai imprudent d’attendre l’inévitable assaut qui allait succéder au bombardement. Déjà les balles ennemies sifflaient. Notre artillerie, prévenue trop tard n’arrivait pas. Il fallait se replier et s’organiser sur les pentes boisées qui dominaient le village en arrière. Je donnai l’ordre de la retraite.

Quand nous partîmes, il ne restait ainsi dire rien de la ferme Martineau. Lui, pendant ce temps, il n’avait guère bougé. Appuyé contre un pan de mur, les mains crispées autour de son fusil, le visage contracté, il regardait l’amoncellement des ruines.

Je lui dis :

— Il faut s’en aller, Martineau.

— S’en aller comme ça, mon lieutenant ? Avant même d’avoir tiré un coup de fusil ?

Sa voix tremblait de rage, Je vis dans ses yeux une haine féroce. J’insistai.

— Voyons, Martineau, tu ne vas pas te faire tuer ici ?

— Non, non, dit-il au bout d’un instant, comme s’il prenait son parti de tout ce qui était arrivé. Après tout, quoi ! les maisons, ça se relève. Un an de travail, un peu de courage, et il n’y paraîtra plus. Et puis, la terre est toujours là. Filons, mon lieutenant.

Il partit devant moi, la tête basse, en marmottant des mots que je n’entendais pas. Un peu plus loin, il s’arrêta.

— On leur fait face, mon lieutenant ?

— Pas encore. Tiens ! là-bas, n’est-ce pas le cimetière ?…

— C’est celui du village, mon lieutenant.

— On va essayer d’y tenir un moment. La position est bonne.

La position était bonne, en effet, et, à l’abri du petit mur, ou bien couchés derrière les tombes, nous pûmes retarder les progrès des Allemands, tandis que le gros de la compagnie abattait des arbres sur la lisière du bois et creusait des tranchées.

J’avais conservé près de moi les meilleurs tireurs, Martineau faisait merveille. Au centre du cimetière, à peine dissimulé par une pierre tombale qui se dressait entre deux ifs, il ne cessait d’épauler et de tirer. À ses côtés deux soldats, légèrement blessés, rechargeaient continuellement son fusil et lui passaient les leurs.

On gagna ainsi trente ou quarante minutes. À la fin cependant, comme nous risquions d’être cernés par des forces trop nombreuses, je résolus de rejoindre les nouvelles tranchées, pendant que le sentier qui pouvait nous y conduire n’était pas encore sous le feu de l’adversaire.

— En route ! m’écriai-je. Tu viens, Martineau ?

Il ne me répondit pas. Mes hommes et moi nous remontions déjà, en nous courbant, l’allée centrale, lorsque, surpris par le silence de Martineau, je me retournai. À ce moment il tira encore, et il se mit aussitôt à recharger un des deux autres fusils.

— Eh bien, voyons, qu’est-ce que tu fais ? Il n’y a pas de temps à perdre.

Il épaula, visa posément et, de nouveau, il y eut une détonation.

Je m’approchai de lui et répétai :

— Tu viens, Martineau ?

Il répliqua entre ses dents :

— Non.

— Hein ? Qu’est-ce que tu dis ?

Sans un mot, de sa main gauche tendue, il me désigna la pierre tombale derrière laquelle il se tenait. Je me penchai et je lus :

Ici reposent Alphonse Martineau, cultivateur, et son épouse bien-aimée, tous deux réunis par la mort en 1910.

Et plus bas, sur la même pierre, on pouvait lire :

Ci-gît, dans la tombe de son père et de sa mère, Louis-Octave Martineau, décédé en 1875. Son épouse bien-aimée l’avait devancé, ainsi que deux de ses frères, morts pour la patrie en 1870 et qui dorment ici.

J’étais singulièrement ému. Je m’expliquais maintenant la conduite de Martineau. Que son village natal fût incendié, que sa ferme fût anéantie, il l’avait accepté. Cela se répare. La vie refleurit sur les ruines. Mais quelque chose de plus puissant et de plus profond l’attachait au lieu vénéré où ses parents et ses grands-parents, se trouvaient ensevelis. Il ne voulait plus s’en aller au delà des morts sur la tombe desquels il avait prié tant de fois depuis son enfance. C’était là le point extrême, la limite sacrée que l’envahisseur n’avait pas le droit de franchir. Les morts devaient dormir tranquilles. Martineau ne reculait plus.

Cependant plusieurs balles crépitèrent autour de nous, et l’une d’elles s’aplatit sur la pierre. Alors je dis à Martineau :

— Tu vois, il faut partir.

D’un bond, pour ainsi dire, il se retourna et me jeta :

— Fichez-moi la paix. Je reste, vous entendez, je reste !

C’est à peine si j’entrevis sa figure convulsée et la lueur de son regard. Déjà il reprenait sa besogne avec une sorte de rage frénétique et une telle obstination que je sentis l’inutilité de tout effort pour le réduire à l’obéissance.

À huit cents mètres en avant, des silhouettes d’Allemands débouchaient du village.

— Adieu, Martineau, lui dis-je.

Il ne répondit pas. Il tirait.

Je rejoignis mes hommes. Deux fois encore il me fut donné de l’apercevoir, du haut des pentes que je gravissais en courant. Il était à genoux, couché presque sur la terre même de la tombe, à plat ventre, parmi les fleurs, et, des cartouches accumulées à portée de sa main, il tirait, il ne cessait de tirer.

Et j’entendis encore la détonation de son fusil pendant que nous tirions, nous, de derrière des tranchées. Sentinelle perdue, il inquiétait l’ennemi, qui devait croire à la présence de tout un détachement dans le cimetière et qui n’osait avancer qu’avec précaution.

Vraiment c’était impressionnant, et ce paysan communiquait à tous mes hommes son ardeur et son âme héroïque. Aucun d’eux n’eût voulu lâcher pied. Et lorsque, une demi-heure plus tard, à l’instant même où les Allemands franchissaient le mur du cimetière et galopaient au milieu des tombes, les renforts nous arrivèrent, l’offensive que nous reprîmes aussitôt fut irrésistible. Sans une minute de répit mes hommes dégringolèrent les pentes. Le cimetière se vida. J’accourus. J’avais hâte de retrouver Martineau.

Il était là. Il gisait sur la tombe de ses pères, ou plutôt dans la tombe. Tout en combattant il s’y était creusé un abri, d’où il avait continué de tirer, s’enfonçant peu à peu, rejoignant Alphonse Martineau, et Louis-Octave Martineau, et sa mère, et sa grand’mère, et ses grands-oncles morts pour la patrie. Il était là, le front troué d’une balle, du sang plein les joues, avec une expression de haine et de colère sainte. Gardien farouche de ses morts, il les avait défendus jusqu’au dernier souffle, et grâce à lui les morts avaient été sauvés.

Une heure après, le village était repris. Nous ne l’avons plus perdu. Martineau repose à l’endroit même où il a voulu mourir.