Contes populaires/Les trois Frères

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G. E. Desbarats (p. 239-252).


XVI

LES TROIS FRÈRES


L’apparence est souvent trompeuse.
• • •
Le meilleur écusson possible est celui porté hautement, sans en rougir, par un peuple comme le nôtre : sur champ de sable deux épis de blé en sautoir, une charrue et une faulx pour support.
Faucher de St. Maurice.


Il y avait à Paris, en l’an de grâce 1840, trois frères que nous nommerons respectivement et par rang d’âge : Jules, Alfred et Théodore Martin.

Au début de cette histoire, le cadet venait d’atteindre sa vingt-et-unième année, et l’aîné pouvait avoir vingt-cinq ans au plus. Ces deux chiffres nous dispenseront de préciser l’âge d’Alfred.

La mort de leur père survenue six mois auparavant les avait laissés à la tête d’un modeste héritage. Après la vente de la maison paternelle qui constituait la majeure partie du patrimoine, les trois frères habitués, depuis leur naissance, à vivre sous le même toit s’étaient dispersés, comme c’est assez l’ordinaire, et chacun se mit à suivre sa propre carrière, c’est-à-dire une carrière différente.

L’aîné qui avait toujours eu un goût prononcé pour les hautes spéculations, risqua, dans une seule affaire, sa petite fortune et se ruina de fond en comble. Mais, en homme de cœur qu’il était, loin de se décourager et de maudire la Fortune qui se moque de nous en définitive, quelle que soit la mine que nous lui fassions — il voulut tout reconquérir, après avoir tout perdu. Seulement pour ne devoir rien à autrui et n’être à charge à personne, un beau matin Jules partit bravement pour les Indes, où nous le laisserons, quitte à l’en faire revenir plus tard, pour les besoins de notre récit.

Alfred, d’un tempérament moins aventurier mais plein d’ambition, entra, par une faveur toute spéciale, dans une maison de banque. Théodore lui, — de goûts plus modestes et plus humbles, — parvint à la place de commis dans un magasin de « Marchandises Sèches ».

Nous voilà donc, chers lecteurs, à peu près renseignés sur le compte de nos trois personnages principaux ; quoi qu’il arrive maintenant, nous sommes certains de demeurer toujours en bonne et aimable compagnie. Et sur ce, continuons notre histoire et tâchons de la mener à bonne fin.

Les deux frères demeurés au pays s’étaient mariés. Alfred arrivé assez vite à une belle position, — malgré de sérieuses difficultés qu’il avait heureusement surmontées, grâce à l’aide généreuse de son frère Théodore — avait fait, aux yeux du monde, un brillant mariage en épousant la fille unique de son riche patron. La seule ombre qu’il y eût à ce tableau, c’est que Madame, élevée par des parents faibles qui l’avaient habituée de bonne heure à faire toutes ses volontés, et instruite dans un pensionnat à la mode, avait reçu, des deux côtés, une éducation tout-à-fait frivole et mondaine, fort peu en rapport avec les connaissances requises chez une maîtresse de maison, et surtout chez une mère de famille.

Aussi n’avait-elle considéré le mariage que comme l’affranchissement d’une tutelle toujours gênante, si légère qu’elle soit, et une fois maîtresse d’elle-même, s’était-elle abandonnée, — de cœur joie — au courant de cette vie oisive et agitée, toujours affairée et cependant si vide et si nulle de bien des femmes du grand monde.

Madame pouvait passer des heures entières à s’habiller, se déshabiller et se rhabiller — à roucouler quelque fade romance sur son piano, ou à parcourir, — rêveuse et distraite — un roman quelconque. À certaines époques de l’année, toujours très-rapprochées, Madame pouvait mettre vingt fois par jour sur les dents son très-humble serviteur de mari rien qu’à se faire accompagner en mille endroits : — tantôt à la promenade, soit à cheval, soit dans une voiture élégante qu’elle menait elle-même, tantôt pour rendre des visites ou courir les magasins, tantôt pour aller au concert, au théâtre ou au bal. Bref, en moins de douze heures, Madame pouvait se montrer un peu partout, hormis à l’église où cependant elle daignait bien aller le dimanche, à l’heure de la grand’messe, moins par dévotion que pour étaler une toilette nouvelle.

Quoiqu’il aimât beaucoup sa femme, et qu’on dise l’amour aveugle, Alfred n’avait pas été sans s’apercevoir d’une terrible lacune dans l’esprit et le cœur de sa compagne. Mais comment essayer de refaire son éducation ? D’ailleurs hautaine et impérieuse comme elle était, de quel air recevrait-elle les remontrances même les plus humbles ? Et puis, somme toute, ne lui devait-il pas, en grande partie, sa position, la considération qui y était attachée et sa haute fortune ?…

Or donc, Alfred qui voulait la paix à tout prix, s’était habitué, petit à petit, à en passer par tout ce que disait ou faisait sa femme. Les enfants avaient été mis successivement en nourrice, puis dans quelqu’une des maisons d’éducation les plus en renom, tandis que pour satisfaire les fantaisies, les caprices et le luxe de Madame, le pauvre cher mari dépensait chaque année rondement et sans compter, le fonds avec le revenu.

Il est vrai de dire que tout en prodiguant les toilettes, les dîners, les bals et les soirées, Madame ne cessait de vanter les grands marchés qu’elle avait faits… le bon ordre de son administration, et l’admirable talent qu’il fallait déployer pour paraître dépenser le double et le triple de son revenu.

Sans doute, se disait Alfred à part lui, tout en courbant la tête, sans doute la maison a bonne mine, une apparence superbe… Nos soirées sont bien suivies, et ma femme fait largement les choses ; mais tout cela coûte cher, très cher, et malgré le bon ordre de son administration et les grands marchés qu’elle prétend faire, nos économies demeurent à l’état de zéro, et la situation est tendue… Mais enfin quand on s’appelle Mr. Alfred Martin de la Martinière, par autorisation ministérielle, il faut savoir soutenir l’éclat de son titre et de son rang dans la société.

De ce train de vie superbe et fastueux que nous venons d’esquisser à grands traits, il y avait loin, bien loin à l’humble et heureuse existence du frère cadet.

Parvenu, à force de travail, de zèle et de patience à la position modeste mais honorable de teneur de livre dans le magasin où il était entré, quelques années auparavant, comme commis surnuméraire, — Théodore, qui s’était contenté du nom de son père, rassuré sur l’avenir et cédant lui aussi au besoin inné dans l’homme de se créer un foyer domestique, s’était marié à son tour et était devenu papa et un heureux papa.

Par un bonheur qui n’échoit pas à tout le monde, il avait épousé une jeune fille, sans fortune il est vrai — mais qui était la piété et l’industrie même — qualités infiniment plus rares qu’on ne pense, de nos jours, — qui ne vont pas toujours de pair, et qui valent, — à mon avis ou je me trompe fort — beaucoup mieux dans le ménage qu’une très-grosse dot unie à de malheureuses dispositions pour la gaspiller, car il n’y a point de fortune, si colossale qu’elle soit, qui ne puisse à la longue, s’amoindrir, s’écorner et finalement fondre tout à coup au moyen du luxe et du gaspillage ; tandis que le moindre petit magot soigné avec une économie bien entendue, — sous la direction d’une femme sage et industrieuse, — finit toujours par grossir quelque peu à la façon des avalanches, et quelquefois par donner des rentes à ceux-là même qui au début de leur carrière étaient loin d’en avoir ou d’en attendre, et n’y songeaient certes pas plus qu’à voir tomber sur leur tête quelqu’une de ces aërolythes dont Mr. l’abbé Moyen nous parle si bien et si savamment. Ainsi donc, chers lecteurs, quoique Théodore soit loin de rouler gros train, il est heureux, parfaitement heureux dans son ménage, où règnent l’ordre, l’économie et l’amour du travail. Il a des enfants qui lui font honneur, car ces chers petits n’ont pas été confiés à des soins mercenaires, et leur bonne mère n’a pas cru qu’il lui suffisait d’être mère par le sang, elle a voulu aussi l’être par l’esprit et le cœur en façonnant de bonne heure leurs jeunes intelligences à l’amour du bien et de la vertu. C’est elle qui — tout en vaquant aux soins du ménage, — leur sert de maîtresse et de répétiteur complaisant au retour de l’école, et dans l’accomplissement de cette douce corvée, elle éprouve des jouissances autrement pures, autrement profondes, que ces pauvres mères oublieuses de leurs devoirs et de leurs familles — dont le pied furtif n’aime point leur propre foyer, et qui se préparent de longue main — dans le tourbillon et l’enivrement des bals et des soirées — une abondante moisson de remords et de stériles regrets.

Théodore, de son côté, malgré son petit revenu, fait partie de toutes les bonnes œuvres dont il est l’un des membres les plus actifs et les plus utiles. Il a trouvé le secret de venir en aide à tous ceux qui sont dans la peine, et dans plus d’une mansarde son nom et celui de sa femme ne sont prononcés qu’avec respect et bénédiction. C’est un cœur d’or, en un mot, que ce bon Théodore qui sait compatir au malheur et à la souffrance d’autrui, parce que lui-même a eu à souffrir et à lutter contre la mauvaise fortune, tandis que son frère Alfred à qui tout a réussi comme à souhait, qui occupe un hôtel magnifique, qui a des équipages et des laquais — n’est devenu qu’un égoïste fieffé. Mais ainsi va le monde. La plupart des gens qui arrivent à une position inespérée, finissent par ne plus se reconnaître et perdent la tête. La Fortune vient à peine de les avoir comblés de ses faveurs, qu’on les voit tout-à-coup changer d’airs, d’humeur et de ton. On dirait même qu’elle leur a fait perdre la mémoire du passé ; car on observe très-souvent que l’homme heureux oublie aujourd’hui celui qui l’assista hier, et pousse parfois l’ingratitude jusqu’à feindre d’ignorer le nom même de celui qui l’aida au commencement de sa carrière.

Il devait en être ainsi pour les deux frères. Très unis au commencement, parce que le plus pauvre avait rendu service au plus riche, ils en étaient venus à ne plus se voir qu’à de rares intervalles. La grande dame d’ailleurs, ou plutôt la dame riche n’avait jamais voulu se montrer aimable avec sa belle-sœur, et les cousins riches se modelant sur leurs parents, ne saluaient que très froidement leurs cousins pauvres, et prenaient même à leur égard de petits airs d’une supériorité insultante parfaitement ridicules.

Vingt ans se sont écoulés et les choses en étaient à ce point, lorsque les deux familles reçurent, le même jour, une lettre de l’oncle Jules dont on n’avait plus entendu parler et que depuis très longtemps on croyait mort et enterré.

Par cette lettre, assez laconique, l’oncle Jules annonçait, sans autres détails, que dans sept ou huit semaines, il serait de retour à Paris, et se félicitait du bonheur de revoir ses frères bien aimés. Il les priait, en outre, de lui envoyer une réponse à Marseilles, bureau restant, afin qu’il pût, lors de son arrivée, savoir où les retrouver, après une aussi longue absence.

À cette lettre qui semblait plutôt venir d’outre-tombe que d’outre-mer, Alfred répondit avec des compliments dictés par le sentiment des convenances ; Théodore au contraire, tout entier à la joie de presser dans ses bras ce cher absent dont il portait le deuil depuis longues années, mit dans sa réponse tout ce que peut inspirer l’affection fraternelle la plus vive, et toute l’effusion possible d’un bon cœur.

Il avait bien raison, chers lecteurs, le poëte qui a dit :

L’argent, chez les mortels est le souverain bien,
C’est par lui qu’on arrive au but qu’on se propose,
Avec un peu d’argent un homme est quelque chose,
Un homme sans argent est un peu moins que rien.

L’or en effet, a une singulière puissance ici-bas. Il éblouit, il fascine. Un richard fut-il trois fois sot, et mal bâti par dessus le marché, on lui trouvera beaucoup d’esprit, et la plus agréable tournure du monde.

Un homme sans argent, au contraire, aurait beau avoir de l’esprit, du génie même, on ne daignera pas s’en apercevoir, et on le considérera volontiers comme le bipède le plus affreux, le plus monstrueux que la nature ait pu produire dans un moment de mauvaise humeur. Tout le monde le fuit, même ses proches, comme un pestiféré, car chacun craint qu’il veut emprunter de l’argent, et je crois même que sans la sensibilité si connue des tailleurs, il serait réduit le plus souvent à s’habiller de feuilles de figuier, à l’instar de nos premiers parents.

Mais nous voilà loin de l’oncle Jules. Revenons-y lecteurs, c’est bien le moins que nous lui devions après une absence de vingt ans. Or donc, nous allons, en un trait de plume, le faire embarquer à Calcutta, traverser deux océans, débarquer sans encombre à Marseilles, y prendre le convoi du soir, et descendre le lendemain à Paris, sain et sauf, sur les dix heures du matin, à l’Hôtel de son frère Alfred, où depuis tantôt deux mois Madame se livrait à une foule de conjectures sur son compte : est-il riche ? est-il pauvre ? va-t-il se loger ici ? quelle mine a-t-il ? etc., etc., et finalement ne se souciait guères de son arrivée.

Figurez-vous, lecteurs, un homme à figure énergique, au teint basané, accusant quarante-cinq environ, une longue-vue sous le bras qui lui donne l’air d’un capitaine au long cours, costume créole, un foulard des Indes roulé autour des tempes, sous son chapeau à larges bords, un foulard au cou, un foulard à la main gauche où brille un diamant qui peut valoir trente sous ou une fortune ; joignez à cela un accent méridional très prononcé, mêlé d’espagnol, de portugais, d’allemand et d’anglais ; entourez-le maintenant d’une cage contenant un perroquet, d’une autre contenant un singe et de plusieurs boîtes de cigares de la Havane, enfin, supposez cet homme qui de prime abord, vous semble très ordinaire et presque ridicule, aussi bien doué du côté du cœur que de l’esprit, et vous pourrez vous représenter parfaitement l’oncle Jules apparaissant pour la première fois dans le salon de sa fière et hautaine belle-sœur Madame Martin de la Martinière.

L’impression première que fit l’oncle Jules ne lui fut guère favorable. Son extérieur, à vrai dire, n’avait rien qui annonçât le luxe et le superflu, aussi sa belle-sœur se promit-elle d’avance, dès la première entrevue, que jamais, au grand jamais, ce beau frère tombé des Indes ne ferait l’ornement de son salon. Toutefois comme la parole a été donnée à l’homme, sans excepter la femme, pour déguiser sa pensée, la première journée fut consacrée presque toute entière au plaisir de se revoir et à cet échange de politesses banales auxquelles le savoir-vivre a bien plus de part que le cœur.

Le second jour, l’oncle Jules avait encore baissé d’un cran dans l’estime de sa belle-sœur. Cette fois l’on avait découvert que non-seulement le cher parent était pauvre, mais qu’il joignait à ce crime beaucoup de bon sens et trop de franchise. Aussi le troisième jour le prit-on sur un ton cérémonieux, et le quatrième sur un ton encore plus cérémonieux. Le jour suivant, les enfants lui tournaient les talons dès qu’ils avaient fini de dîner, et Madame envoyait à tout hasard, en guise d’essai, à l’adresse de son beau-frère, des épigrammes plus ou moins réussies sur les inconvénients de la pauvreté, qu’il ne daigna pas même relever.

Le sixième jour, guerre ouverte. Bref, au bout de la semaine, Mr. Martin de la Martinière déclarait à son frère qu’il devait au repos de la maison et à l’affection de sa femme, de le prier d’aller ailleurs.

— C’est-à-dire qu’on me chasse. Fort bien, Monsieur mon frère, fit l’oncle Jules, vous présenterez mes saluts à Madame, et vous pouvez l’assurer qu’à l’avenir je me dispenserai de la revoir.

Une heure après, l’oncle Jules était rendu chez le frère Théodore, avec armes et bagages.

Vous le connaissez déjà, chers lecteurs, ce bon, cet excellent frère Théodore, vous connaissez aussi sa digne compagne et leur chère et excellente petite famille, aussi n’ai-je pas besoin de vous dire si l’oncle Jules fut reçu à bras ouverts et avec une effusion toute fraternelle, sous leur modeste toit. Habituée d’ailleurs à un travail régulier et au strict accomplissement de tous ses devoirs, la présence d’un bon frère ne pouvait que réjouir et consoler cette bonne famille d’honnêtes gens, et aucun d’eux ne se fut avisé de lui demander s’il avait des rentes ou des châteaux en Amérique.

Il y avait un mois environ que l’oncle Jules avait quitté l’hôtel de La Martinière de la manière que vous savez, lorsqu’un matin le frère Alfred parcourant ses journaux fut étonné, presque foudroyé d’y rencontrer le fait divers qui suit :

« Nous apprenons qu’un riche créole a quitté les Indes pour se rendre à son pays natal en France, à Paris. En vingt années de travail, il a acquis un million de piastres qu’il se propose de partager avec sa famille. Rien n’égale son entente des affaires, ses riches qualités et la générosité de son cœur. Les plus pauvres, à Calcutta, regrettent le départ de leur bienfaiteur qui n’a pas voulu partir sans leur laisser des souvenirs de son affection et de son intérêt. Il se nomme Jules Martin et doit, suivant toute probabilité, être déjà arrivé à Marseilles ou au Hâvre. »

Mr. de la Martinière eut besoin de relire trois fois l’article en question pour en croire ses yeux. Jules Martin !… Jules Martin !… répétait-il, Jules Martin cinq fois millionnaire… se proposant de partager ses millions avec sa famille… C’était bien l’oncle Jules, — son frère à lui, — qu’il avait sottement éconduit, pour condescendre au caprice de sa femme. Que faire ?… Comment réparer une bourde aussi énorme ?…

Sous le coup de cette stupéfiante information, Mr. de la Martinière alla trouver Madame de la Martinière. Chose étonnante, Madame se trouvait au logis.

Elle n’était ni chez la marchande de modes,

Ni chez les marchands de nouveautés,

Ni chez le bijoutier.

Ni chez le joaillier,

Ni chez le coiffeur de Madame, entrepreneur de chignons cosmopolites et fabricant de teints frais au blanc de céruse, première qualité,

Ni à la promenade,

Ni chez le pâtissier à la mode,

Ni chez Madame la comtesse de Carabas,

Ni chez la marquise de Pimbêche,

Ni chez la duchesse de Prétintaille,

Par un hasard tout-à-fait merveilleux, Madame comme nous venons de le dire, se trouvait chez elle.

On lui montre le journal. — On tient consultation, et il en résulte que Monsieur de la Martinière ira, sur le champ, chez le frère Théodore pour épuiser tous les moyens possibles d’un raccommodement.

Mr. de la Martinière alla donc tout droit cher Théodore, où il n’avait pas mis les pieds depuis dix ans.

Mais si sa venue causa de l’étonnement, la scène qui suivit en causa bien davantage.

— Comment, fit Alfred en s’adressant à l’oncle Jules, comment, tu reviens des Indes, riche à millions et tu te présentes à Paris déguisé en marchand de bric à brac ?

Eh qu’importe, repartit l’oncle Jules, crois-tu que l’habit fait le moine, et mon costume me donne-t-il une piastre de plus ou de moins ? Va, je remercie le Ciel de n’en avoir jamais porté d’autre, car il m’a permis d’apprécier, à leur juste valeur, les sentiments qu’on nourrissait à mon égard. Monsieur de la Martinière, dès aujourd’hui, je vous prie de ne plus me considérer comme votre frère, car moi je m’appelle Martin tout court, je ne rougis pas du nom de mon père, et je saurai toujours le porter honorablement et le faire respecter. Dès demain, je m’associe Théodore, et si comme on le dit, j’ai des millions à partager, le partage sera vite fait, car ils ne sortiront point de cette famille modèle j’ai rencontré, dans une noble et sainte effusion, les qualités qui honorent le plus : l’amour filial et fraternel et un dévoûment désintéressé et à toute épreuve. Je n’en dirai pas autant de chez vous, Monsieur mon frère, et pour cause, quoique vous ayez jugé à propos de vous anoblir, pour plaire sans doute à la sotte vanité de Madame. Mais vous saurez que la noblesse aujourd’hui ne consiste plus dans de vains titres achetés d’ordinaire par l’intrigue ou à poids d’argent, quelquefois même aux dépens de l’honneur ; non, Monsieur de la Martinière, mille fois non, la vraie noblesse, — la seule possible aujourd’hui — est la noblesse du cœur et du talent…

Je me vois bien à regret, chers lecteurs, obligé d’interrompre ici cette très véridique narration, parce que mes acteurs vivent encore, qu’ils n’ont probablement pas envie de mourir, et que je n’éprouve nullement la tentation de les faire périr violemment. Nous reprendrons donc cette histoire plus tard, si le bon Dieu nous prête vie, bien entendu. Mais en attendant, ne pourrions-nous pas toujours déduire de ce récit les deux axiomes qui suivent, et en faire notre profit :

Il ne faut pas juger sur l’apparence,

et cet autre :

La vertu est récompensée tôt ou tard.


FIN