Contes populaires de Basse-Bretagne/L’Abbé Sans-Souci

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XII


L’ABBÉ SANS-SOUCI
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IL y avait une fois un roi, qui s’ennuyait beaucoup, et il ne savait que faire pour se désennuyer.

Un jour, il dit à ses courtisans, qui l’ennuyaient bien plus encore que tout le reste :

— Allez voyager, pendant un an et un jour. Au retour, vous me raconterez ce que vous aurez vu et entendu de plus curieux, et peut-être trouverai-je quelque plaisir aux récits que vous me ferez.

Et les courtisans partirent. Ils se trouvèrent, après quelques jours de marche, devant une abbaye et remarquèrent au-dessus de la porte une inscription gravée sur une plaque de marbre, et qui disait qu’il y avait là un abbé qui n’avait jamais éprouvé aucun souci de sa vie, et qui n’en éprouverait jamais.

— Nous avons vu bien des choses curieuses et extraordinaires, jusqu’ici, se dirent-ils, mais, rien qui vaille ceci. Que cet abbé n’ait jamais éprouve aucun souci, jusqu’à présent, ce n’est pas chose impossible, après tout ; mais, affirmer qu’il n’en éprouvera jamais, voilà qui est bien téméraire, pour le moins.

Et ils poursuivirent leur route,

Nous les laisserons aller et ne les suivrons pas, pendant tout le temps que dura le voyage.

Quand l’an et le jour furent écoulés, ils revinrent auprès de leur roi, ayant beaucoup vu, beaucoup entendu et éprouvé toutes sortes d’aventures.

— Eh bien ! qu’avez-vous vu et appris d’extraordinaire ? Contez-moi tout cela, leur dit le roi, en les revoyant.

— Nous avons vu et appris bien des choses, sire, toutes plus curieuses et plus extraordinaires les unes que les autres ; pourtant, ce qui nous a semblé plus fort que tout le reste, c’est une inscription que nous avons lue au-dessus de la porte d’une abbaye.

Que disait donc cette inscription ?

— Elle disait qu’il y avait là un abbé qui n’avait jamais éprouvé aucun souci, de sa vie, et qui n’en éprouverait jamais, et, pour cette raison, on l’appelait l’abbé Sans-Souci.

— Ah ! vraiment, un abbé qui n’a jamais éprouvé aucun souci, de sa vie, et qui n’en éprouvera jamais ? Eh bien ! son inscription ment au moins de la moitié, et vous le verrez, sans tarder.

Et, le jour même, le roi écrivit à l’abbé une lettre par laquelle il lui ordonnait de venir le trouver. Il lui recommandait en même temps de ne venir ni un dimanche ni un jour ordinaire de la semaine ; ni par les chemins ni par les champs ; ni le jour ni la nuit ; ni vêtu ni habillé ; ni à pied ni à cheval, ni en voiture ; de plus, il devait ailler à reculons et avancer ; dire ce que penserait roi, au moment où il arriverait à la cour ; ce qu’il valait, quand il était revêtu de ses habits d’apparât, la couronne en tête et assis sur son trône ; et enfin lui apprendre où se trouve le centre de terre. Et il fallait remplir exactement toutes ces conditions, sous les peines les plus sévères et peut-être même la mort.

Quand il eut écrit sa lettre, le roi dit à son courrier :

— Portez cette lettre à l’abbé Sans-Souci, en son abbaye.

Le courrier partit et remit la lettre à l’abbé, en propres mains. Celui-ci s’empressa de la lire, et aussitôt il pâlit et devint triste et soucieux, Il n’était déjà plus l’abbé Sans-Souci.

— Que vous est-il arrivé, maître ? lui demanda son valet de chambre, étonné de le voir dans cet état. Je vous trouve bien triste, contre votre ordinaire.

— Ce n’est pas sans raison, répondit-il.

— Puis-je vous être utile ?

— Tiens, lis cette lettre que le roi m’envoie. Le valet prit la lettre, la lut et dit ensuite :

— Et c’est là ce qui vous inquiète tant ? Il y a bien de quoi, je pense.

— Eh bien ! vous vous tourmentez pour peu de chose.

— Comment, peu de chose ! Est-ce que, par hasard, tu serais capable de me tirer d’affaire, toi, de remplir toutes les conditions de cette sotte lettre ?

— Certainement, et sans peine.

— Comment cela ? Parle, vite.

— Promettez-moi d’abord de me céder la moitié des revenus de votre abbaye.

— C’est entendu, je te cède la moitié des revenus de mon abbaye, si tu me tires d’embarras.

— Ecoutez-moi bien, alors : vous m’emmènerez avec vous et nous partirons à Noël, qui n’est pas un dimanche et qui n’est non plus ni jour ni nuit. Vous ne devez être ni habillé, ni nu, ni à pied, ni à cheval, ni en voiture, et il vous faudra reculer et avancer en même temps. Rien de plus facile ; voyez plutôt : vous quitterez vos habits d’abbé et revêtirez les miens, de manière à pouvoir être pris pour votre propre valet, pui vous me jetterez sur la tête et tout le corps un filet de pêcheur, et, de la sorte, je ne serai en réalité ni tout à fait nu ni tout à fait vêtu. Je ferai placer sur une charrette une grande roue dans les jantes de laquelle seront de grosses chevilles sortantes ; je monterai à reculons sur ces chevilles et ferai tourner la roue, de manière que tout en montant ma roue à reculons, j’avancerai quand même, entraîné par la voiture qui pourr être attelée d’un cheval. Vous me mènerez pa les douves, et non par les chemins ; enfin, nou emporterons une boule.

L’abbé ne trouva rien à redire à tout cela. I1 revêtit la livrée de son valet, et celui-ci, la tête couverte d’un filet de pêcheur, qui lui tombai jusqu’aux pieds, monta à sa roue, placée sur une charrette traînée par un cheval. Ils arrivèrent ainsi à la cour. Le roi, prévenu de l’arrivée de l’abbé Sans-Souci, s’empressa de venir le recevoir.

— C’est vous, l’abbé Sans-Souci ? dit-il, ei s’adressant au valet.

— Oui, sire, c’est bien moi, répondit celui-ci.

— Vous avez reçu ma lettre ?

— J’ai reçu la lettre de Votre Majesté, sire.

— Et vous vous êtes conforme de point en point à mes ordres ?

— Oui, sire.

— Voyons cela ; expliquez-moi comment vous vous y êtes pris, car je suis curieux de le savoir.

— Vous m’avez dit, sire, de ne venir ni un dimanche ni un jour ordinaire de la semaine ; ni de jour ni de nuit. Or, je suis venu la nuit de Noël, qui n’est ni un dimanche ni un jour ordinaire de la semaine, et dont on peut dire que c’est la nuit qui est le jour, à cause de la naissance de Nôtre-Divin Sauveur, la lumière du monde, et parce qu’on y dit la messe, à minuit, comme en plein jour. Je ne suis pas venu par les chemins ni aussi par les champs, car j’ai suivi tout du long les douves. Je ne suis venu ni à pied, ni à cheval, ni en voiture ; voyez, en effet, je suis sur une roue, et, tout en allant à reculons, j’avançais, car pendant que je montais à ma roue, à reculons, la voiture m’entraînait en avant. Je ne suis ni vêtu ni nu, car le filet de pécheur dont je suis enveloppé, de la tête aux pieds, ne me couvre pas entièrement le corps et ne me laisse pas tout nu non plus.

Le roi vérifia l’exactitude de tout ce que lui disait celui qu’il croyait être l’abbé Sans-Souci, et il fut émerveillé des ressources de son esprit.

— Mais ce n’est pas tout, reprit-il, un moment après, vous devez me dire encore où se trouve le centre de la terre.

— Rien de plus facile, sire ; le centre de la terre se trouve ici où nous sommes, et aussi partout ailleurs.

— Comment ici et partout ailleurs ? Ne pouvez-vous m’expliquer cela plus clairement ?

Prenant alors la boule qu’il avait apportée et y indiquant du doigt un point au hasard :

— Voyez cette boule, sire ; en quelque endroit que j’y pose mon doigt, il sera toujours au milieu de la boule, en imprimant à celle-ci un léger mouvement, car la terre est constamment en mouvement.

— C’est vrai, répondit le roi ; mais, je ne vous tiens pas encore pour quitte. Me direz-vous, à présent, combien je vaux, quand ma couronne royale en tête et mon sceptre à la main, je suis sur mon trône, dans mes plus beaux habits d’apparat, chargés de pierres précieuses et de perles fines ?

— Je vous le dirai, sire, en toute franchise et sans crainte. Vous valez alors vingt-neuf deniers, sire.

— Quoi, si peu ? M’expliquerez-vous au moins pourquoi ?

— Notre-Seigneur Jésus-Christ, vous le savez, ne fut vendu que trente deniers.

Le roi ne pouvait se fâcher de la comparaison ; il fut néanmoins un peu décontenancé et garda un moment le silence ; puis, il reprit :

— Ah ! voici où je vous attends, et, si vous vous tirez de là, il faut que vous soyez magicien ou sorcier. Dites-moi, pour finir, ce que je pense en ce moment.

— Je vous dirai encore cela, sire, et sans me mettre l’esprit à la torture. Vous pensez que vous parlez à l’abbé Sans-Souci...

— Comment, vous ne seriez pas l’abbé Sans-Souci ?

— Non, sire, je n’ai pas cet honneur.

— Qui donc êtes-vous ; le diable, peut-être ?

— Non, mais, tout simplement, le valet de monseigneur l’abbé : demandez-lui plutôt, car le voici, déguisé en cocher.

L’abbé confirma la vérité de ce que disait son valet.

Le roi, qui était un brave homme, partit d’un éclat de rire et s’écria :

— Ah ! le tour est bon ! Je ne me serais jamais attendu à trouver tant d’esprit chez un valet. Vous souperez tous les deux à ma table, car je veux vous présenter à la reine et à la cour.

Jamais il n’y eut de repas plus gai, dans ce palais, grâce aux saillies et aux bons mots du valet de l’abbé.

Le lendemain, au moment de partir, le roi fit un riche cadeau au valet, et dit à l’abbé, son maître :

— Quant à vous, l’abbé, vous pouvez conserver l’inscription de votre porte, car, aussi longtemps que vous aurez un pareil serviteur, vous serez vraiment l’abbé Sans-Souci.


Conté par Marguerite Philippe, de Pluzunet
(Côtes-du-Nord).


Il faut rapprocher ce conte d’un conte italien, qu’an maréchal-ferrant de Bologne, nommé Giulo-Cesar Croce, composa, vers la fin du XVIe siècle, sous le titre de : Les finesses de Bertoldo, et qui, amplifié pendant le siècle suivant, et mis en vers par les académiciens della Crusca, est resté populaire en Italie.






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