Contes populaires de Basse-Bretagne/Le Voleur Avisé

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XI


LE VOLEUR AVISÉ
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Il y avait autrefois un pauvre homme, qui avait deux enfants, garçon et fille, Efflam et Hénori.

Un jour, le père dit à Efflam : — A présent, mon fils, que te voilà élevé, tu devrais être capable de gagner ton pain et de te suffire à toi-même. Si tu allais à Paris, chercher fortune ?

— C’est bien, mon père, j’irai à Paris chercher fortune, répondit Efflam.

Et, en effet, le lendemain matin, Efflam se mit en route vers Paris. Il marcha et marcha, mettant toujours un pied devant l’autre. Un jour qu’il traversait une forêt, la nuit l’y surprit. Il monta sur un arbre, pour attendre le jour et se mettre en sûreté contre les bêtes féroces. Bientôt, trois brigands, chargés de butin, arrivèrent sous l’arbre.

Ils soulevèrent une grande pierre et déposèrent leur butin dans une caverne, dont elle cachait l’entrée. Puis ils s’assirent sous l’arbre, pour manger et boire, tout en causant de leurs exploits. Efflam prêta bien l’oreille et entendit ce qui suit :

— Moi, dit un des brigands, j’ai un manteau merveilleux qui me transporte, à travers les airs, partout où je veux.

— Moi, dit un autre, je possède un chapeau qui me rend invisible, et, quand je l’ai sur la tête, je puis aller partout, sans être vu de personne.

— Et moi, dit le troisième, j’ai des guêtres avec lesquelles je puis marcher aussi vite que le vent, quand je les ai sur mes jambes.

— Si je pouvais avoir le manteau, le chapeau et les guêtres, ou seulement un de ces trois objets — se disait Efflam, — cela ferait joliment mon affaire ! Mais, comment m’y prendre pour cela ?

Et il chercha dans sa tête et trouva ceci : tomber au milieu des brigands, en se laissant dévaler le long des branches feuillues, et en criant : — « Au voleur ! » de manière à faire croire que le diable ou les gendarmes étaient à leurs trousses. — C’est ce qu’il fit, et les trois brigands, saisis de frayeur, s’enfuirent, au plus vite, abandonnant sur la place le manteau, le chapeau et les guêtres.

Efflam se saisit des trois talismans, et, ayant mis les guêtres sur ses jambes, il fut bientôt rendu à Paris. Comme il se promenait par les rues, tout émerveillé des belles choses qu’il voyait, de tous côtés, il remarqua une boutique de bijoutier, qui lui sembla plus belle et plus riche que les autres, et fut tenté d’y dérober quelques objets de valeur. Il mit son chapeau sur sa tête, pénétra dans la boutique, sans être aperçu de personne, et y prit tout ce qu’il lui plut. Il vendit ensuite, dans une autre boutique, les objets qu’il s’était procurés de cette manière, pour avoir de l’argent. Il rencontra alors un soldat de son pays, et ils menèrent ensemble joyeuse vie, pendant quelques jours. Quand l’argent fut tout dépensé, Efflam ne fut pas en peine de savoir comment s’en procurer d’autre. Un jour, il aperçut sur une place un marchand de vases de terre qui vendait beaucoup, et qui mettait son argent, à mesure qu’il le recevait, dans un coffre de bois placé à côté de lui.

— Il faut que je lui enlève son coffre, se dit Efflam.

Et, mettant son chapeau sur sa tête, il enleva facilement le coffre, l’emporta à l’écart, le brisa, prit l’argent qui s’y trouvait et mena encore joyeuse vie, pendant qu’il dura.

Un autre jour, comme il se promenait sur une place de la ville, il entendit trois hommes qui causaient ensemble du trésor du roi. Ils disaient qu’ils trouvaient le roi bien mal avisé de mettre des soldats de garde près de la tour qui renfermait son trésor, puisqu’on ne voyait ni portes ni fenêtres à cette tour, et que les murs en étaient tellement épais et solides qu’il était impossible d’y pratiquer la moindre ouverture.

— C’est fort bien, se dit Efflam ; je sais, à présent, où est le trésor du roi.

Fuis, s’adressant aux trois hommes :

— Ainsi, vous pensez qu’il est impossible de voler le trésor du roi.

— Pour cela, oui, — répondirent-ils.

— Eh bien ! moi, je ne le crois pas. Et il s’éloigna là-dessus.

La nuit venue, il se rendit au pied de la tour, et, ayant étendu son manteau magique par terre, il s’assit dessus, se coiffa de son chapeau et dit alors : — « Manteau, fais ton devoir et transporte-moi, sur-le-champ, dans la salle du trésor du roi. » — Ce qui fut fait aussitôt, sans que les gardes ni nul autre vissent rien. Il sortit de la même manière, en emportant plein ses poches d’or et d’argent. Le lendemain et le surlendemain et toutes les nuits ensuite, il revint à la charge, et toujours avec le même succès.

Devenu riche subitement, il acheta un palais, et appela auprès de lui son père et sa sœur. Le jour où ils devaient arriver, il alla à leur rencontre, avec un beau carrosse attelé de deux chevaux. Arrrivé à environ une lieue de la ville, voyant son père et sa sœur venir sur la route, à pied et mal vêtus, il dit à son cocher de retourner à la maison, avec un des chevaux, et de lui apporter une boîte qu’il avait oubliée sur la table, dans sa chambre, et dont il avait besoin. Il l’attendrait, dans une maison qui se trouvait là, au bord de la route.

Le cocher détela un des chevaux et partit. Efflam fit alors entrer son père et sa sœur dans la maison, au bord de la route, leur donna à changer de riches vêtements, qu’il avait apportés dans son carrosse, et leur remit à chacun une bourse pleine d’or, afin que son cocher, à son retour, ne les prît pas pour de pauvres paysans, comme ils l’étaient en réalité.

Le cocher revint et dit à son maître :

— Je n’ai pas trouvé la boîte, dans votre chambre.

— Eh ! non, je l’avais avec moi dans mon carrosse, et n’en savais rien.

Puis ils rentrèrent en ville.

Un jour, le père demanda à son fils comment il avait fait pour devenir riche ainsi, et Efflam lui avoua qu’il volait le trésor du roi.

— Si tu veux, lui dit alors le vieillard, j’irai aussi avec toi, et, à nous deux, nous emporterons une plus grande somme.

— Je le veux bien, répondit Efflam.

La nuit venue, ils se placèrent tous les deux sur le manteau, mirent aussi tous les deux leur tête sous le chapeau, et ils furent transportés dans la chambre du trésor ; puis ils s’en retournèrent, de la même manière, emportant tous les deux leur charge d’argent.

Cependant le roi s’aperçut qu’on volait son trésor, et il en fut très étonné, car il n’en confiait jamais la clé à personne, et, par ailleurs, il n’apercevait nulle part aucune trace d’effraction. Alors, il fit disposer des pièges autour des vases qui contenaient l’argent et l’or, pour y prendre le voleur. Et, en effet, le père y fut pris, la nuit suivante. Voyant qu’il ne pouvait s’en tirer, afin de sauver au moins son fils, il lui dit :

— Coupe-moi la tête, et emporte-la hors d’ici, avec mes vêtements, afin que je ne sois pas reconnu.

Efflam suivit le conseil de son père, lui coupa la tête et l’emporta, pour l’enterrer dans son jardin.

Quand le roi vint, le lendemain, à la chambre du trésor, il s’écria avec joie, à la vue du corps inanimé qu’il y trouva :

— Ah ! voilà enfin le voleur pris !... Voyons qui c’est.

Mais, ni lui, ni personne ne put reconnaître ce corps sans tête, de sorte que le voilà plus embarrassé que jamais.

Il fit alors publier, par toute la ville, que le voleur était enfin pris et qu’on allait traîner son corps sur une claie, dans tous les quartiers de la ville.

Ce qui fut fait, en effet, et quatre soldats, deux devant et deux derrière, accompagnaient le corps, avec ordre de bien écouter et bien regarder autour d’eux, pour voir si quelqu’un pleurerait, ou gémirait, ou paraîtrait désolé, sur leur passage.

Efflam fit atteler son carrosse, de bonne heure, et, avant de partir, il dit à ceux de sa maison et à ses voisins qu’il allait reconduire son père dans son pays, où il désirait retourner. C’était afin d’expliquer la disparition du vieillard. Arrivé à environ une lieue de la ville, il dit encore à son cocher de dételer un des chevaux de la voiture et de retourner avec lui en toute hâte à la ville, pour rapporter à son père sa bourse, qu’il avait oubliée en partant.

Le cocher détela un des chevaux et partit. Puis Efflam, voyant venir sur la route un courrier, qui portait des lettres, lui demanda s’il n’était pas fatigué.

— Pas encore, répondit-il, — mais, je le serai avant la fin de ma tournée, car j’ai beaucoup de chemin à faire.

— Si tu veux, je te donnerai ma voiture et mon cheval.

— Ne vous moquez pas de moi, Monseigneur.

— Je ne me moque pas de toi, et, à preuve, — tiens, prends-les.

Et Efflam descendit de sa voiture, y fit monter le courrier, presque de force, puis il reprit tranquillement, à pied, la route de la ville. Il rencontra son cocher qui revenait et lui dit :

— Je vous ai encore fait faire un voyage inutile : mon père avait sa bourse, dans sa poche, et ne le savait pas : à son âge, la mémoire commence à faiblir. Je lui ai donné ma voiture et mon cheval, pour s’en retourner dans son pays, et je rentre vite, car je me suis rappelé à temps que j’ai besoin d’être à la maison aujourd’hui.

Et il monta sur le cheval que ramenait le cocher et partit au galop.

En rentrant, il mit sa sœur au courant de tout, et lui recommanda bien de ne pas pleurer, ni de gémir, ni de paraître triste, ni même de se cacher, quand passerait le corps mutilé de son père, traîné sur une claie, lui expliquant que si elle manifestait le moindre signe de douleur, elle le perdrait et se perdrait elle-même.

Bientôt, on entendit la foule qui criait : — Voici le voleur du trésor du roi !... Tout le monde accourait sur le seuil des maisons, et une grande foule suivait le corps sans tête, et personne ne pouvait dire qui il était. Quand on passa devant la maison de Efflam, il était aussi sur le seuil de sa porte, avec sa sœur à côté de lui. Mais Hénori, ne pouvant supporter ce spectacle, poussa un cri et se retira dans la maison. Efflam la suivit, et, tirant son poignard, il lui fit une blessure à la main. Deux soldats se présentèrent aussitôt et dirent :

— Nous avons entendu pousser des cris de douleur, dans cette maison.

— Oui, leur dit Efflam, c’est ma sœur qui, s’étant blessée avec mon poignard, crie ainsi : voyez comme elle saigne !...

Et, en effet, la jeune fille saignait et criait toujours. Les soldats se retirèrent là-dessus.

Ce stratagème n’ayant pas réussi au roi, il s’avisa d’autre chose. Il fit suspendre le corps du voleur à un clou fiché dans le mur de son palais, et poster des gardes aux aguets, dans le voisinage, persuadé que, la nuit venue, les parents ou les amis du voleur essaieraient d’enlever son corps.

Quand Efflam vit cela, il se déguisa en marchand de vin, chargea un âne d’outres de vin mélangé d’un narcotique et s’en alla passer avec lui, et accompagné de sa sœur, au pied du mur du palais, où était suspendu le corps de son père. D’un coup d’épaule, il fit tomber les outres, dont une, préparée à cet effet, se déboucha. Sa sœur et lui se mirent à crier et à appeler au secours. Les gardes accoururent, les aidèrent à recharger les outres sur l’âne, et reçurent pour récompense celle qui s’était débouchée en tombant, mais qui, néanmoins, était encore plus d’à moitié pleine. Efflam et sa sœur poursuivirent alors leur chemin. Mais, ils revinrent sur leurs pas, environ une heure plus tard, et trouvèrent les gardes étendus par terre et profondément endormis, comme s’ils étaient morts. Fort bien ! dirent-ils.

Et ils se rendirent alors à un couvent de moines, qui se trouvait dans le voisinage, sous prétexte de leur vendre d’excellent vin, à bon marché. Au moyen de leur vin, ils endormirent les moines, depuis l’abbé jusqu’au portier, et en profitèrent pour enterrer leur père en terre sainte, dans le cimetière du couvent. Puis, ils opérèrent un changement de vêtements entre les moines et les soldats, de manière que les moines se trouvèrent être accoutrés, en soldats, et les soldats, en moines.

Le lendemain matin, quand fut venue l’heure de chanter matines, les moines se traînèrent jusqu’à la chapelle, encore à moitié endormis et n’y voyant pas clair. Le premier d’entre eux qui s’aperçut du singulier travestissement de l’abbé en resta d’abord tout interdit. Il se frotta les yeux, croyant avoir mal vu. Mais comme il continuait de voir devant lui un soldat et non un moine, il poussa son voisin du coude, en lui disant :

— Voyez donc notre abbé, comme il est accoutré ! Qu’est-ce que cela veut dire ?

Grand étonnement du voisin, à son tour. Mais, en portant leurs regards sur les voisins de droite et de gauche de l’abbé, ils les voient également travestis en soldats, puis toute la rangée de moines qui leur font face, de l’autre côté du chœur ; enfin, en se regardant eux-mêmes, ils reconnaissent qu’ils sont tous habillés en soldats. Qu’est-ce à dire ? C’est sans doute un tour de l’esprit malin ! Et les chants et les prières cessent, et l’on essaie de pénétrer ce mystère...

Cependant, quand le capitaine vint, le matin, visiter les soldats préposés à la garde du corps du voleur, il fut aussi fort étonné de les trouver tous profondément endormis et travestis en moines. Mais, ce qui était pis encore, c’est que le corps du voleur avait disparu. Il entra dans une grande colère, jura, tempêta et réveilla les soldats, à coups de pied.

Le bruit se répandit promptement dans la ville que le corps du voleur du trésor du roi avait été enlevé, et que les soldats préposés à sa garde avaient été trouvés, le matin, ivres-morts et déguisés en moines, tandis que les moines du couvent voisin, également ivres, portaient l’uniforme des soldats. C’était inévitablement un nouveau tour d’un compère du voleur du trésor royal. Cela fit du bruit dans la ville, et on en rit beaucoup.

— Je suis encore joué ! dit le roi, en apprenant tout ce qui s’était passé ; il faut convenir que c’est là un voleur bien habile ; mais, c’est égal, je veux savoir jusqu’où va son habileté, car j’espère bien la trouver en défaut.

Et il fit publier alors, dans toute la ville, qu’il ferait exposer, le lendemain, sur la place publique, devant son palais, une belle chèvre blanche qu’il avait et qu’il aimait beaucoup, et que si le voleur parvenait à la lui dérober, elle lui appartiendrait.

— C’est bien ! se dit Efflam, en entendant publier cela ; la chèvre blanche du roi sera à moi, demain, avant le coucher du soleil.

Le lendemain, la chèvre blanche fut en effet exposée sur la place, devant le palais du roi, et il s’y réunit une foule considérable, curieuse de savoir comment le voleur viendrait à bout de l’enlever, malgré les soldats qui la gardaient. Le roi lui-même était à son balcon, avec !a reine, et entouré de princes, de généraux et de courtisans.

Efflam se coiffa alors de son chapeau magique et enleva la chèvre, le plus facilement du monde, sans que personne y vît ni comprît rien.

— Je suis encore joué ! s’écria le roi, avec dépit, quand il s’aperçut que la chèvre avait disparu. Mais, qui est donc cet homme ? Il faut que ce soit un grand magicien, car il y a de la magie dans tout ceci. N’importe ! je ne me tiens pas pour battu, et je veux savoir jusqu’où cela ira.

Efflam avait tué la chèvre du roi, dès en rentrant chez lui, et avait dit à sa sœur de l’accommoder pour leurs repas, pendant qu’elle durerait, en lui recommandant bien de faire sa cuisine dans le plus grand secret, et de n’en donner le moindre morceau ni à mendiant ni à nulle autre personne. Ils devaient manger la chèvre à eux deux.

Cependant, le roi songeait au moyen de mettre à une nouvelle épreuve l’habileté et la finesse de son voleur. Il fit venir un mendiant aveugle et lui dit d’aller demander l’aumône aux portes de toutes les maisons de la ville, et de solliciter partout un peu de viande, qu’il goûterait aussitôt que reçue. Si on lui donnait quelque part de la viande de chèvre, il devait, avec un morceau de craie blanche, faire une croix sur la porte de la maison où il l’aurait reçue, et venir l’avenir sur-le-champ.

Le mendiant commença aussitôt sa tournée. Quand il arriva à la maison d’Efflam, la sœur de celui-ci, qui avait sans doute oublié la recommandation de son frère, ou qui ne craignait pas d’être dénoncée par un aveugle, qui ne connaissait ni elle ni la maison, lui donna un morceau de la chèvre du roi. L’aveugle s’en aperçut, dès qu’il y eut goûté, et, à l’insu de la jeune fille, qui était rentrée dans la maison, après avoir fait son aumône, il marqua la porte de la maison d’une croix blanche, et se hâta ensuite d’aller en avertir le roi. Celui-ci envoya quatre soldats à la recherche de la maison dont la porte était marquée d’une croix blanche, à la craie, avec ordre de lui amener sur-le-champ les habitants de cette maison. Mais Efflam avait remarqué la croix blanche de sa porte et il interrogea sa sœur et lui demanda si elle ne lui avait désobéi en rien. Hénori lui dit qu’elle avait bien donné les restes de leur dernier repas à un vieux mendiant, qui avait excité sa commisération, mais, qu’il n’y avait rien à craindre de sa part, puisqu’il était aveugle. Efflam, sans attendre un mot de plus, se procura un morceau de craie blanche et se mit à parcourir la ville, en traçant des croix sur toutes les portes.

Les soldats s’arrêtèrent à la première porte où ils aperçurent une croix et dirent :

— C’est ici. Ils entrèrent dans la maison et trouvèrent deux vieillards, mari et femme, et les invitèrent à les accompagner jusqu’au palais du roi.

— Que nous veut le roi ? demandèrent-ils, tout étonnés.

— Vous avez volé son trésor et sa chèvre.

— Comment l’aurions-nous fait, s’écrièrent-ils, saisis de frayeur, vieux et incapables comme nous le sommes ? Il y a plus de six mois que nous n’avons mis le pied hors de notre maison.

Les soldats, les voyant si vieux et si incapables, se regardèrent et se dirent :

— Ce ne sont pas eux, évidemment ; voyons si nous ne trouverons pas de croix à quelque autre porte.

Et ils sortirent et s’aperçurent, avec surprise, que les portes de toutes les maisons du quartier portaient des croix semblables ; ils l’allèrent dire au roi.

— Quel homme que ce voleur ! s’écria le roi. Et il rêva à un autre moyen de le prendre en défaut.

Le lendemain matin, il fit publier, par toute la ville qu’il exposerait sa couronne royale, sur la place publique, devant son palais, et qu’elle appartiendrait à celui qui pourrait la dérober, sans se faire prendre.

Efflam, en entendant cela, se dit en lui-même :

— Sa couronne sera à moi, comme sa chèvre.

La couronne royale fut exposée, à l’heure et à l’endroit désignés. Une foule considérable était rassemblée sur la place, curieuse de voir si le voleur réussirait encore à l’enlever.

Le roi et sa cour étaient au balcon du palais, et de nombreux soldats montaient la garde, l’épée nue, autour du coussin de velours sur lequel la couronne était déposée. Mais, toutes ces précautions ne servirent à rien, et Efflam, s’étant coiffé de son chapeau magique, enleva la couronne du roi, aussi facilement qu’il avait enlevé sa chèvre.

Le vieux monarque, convaincu qu’il avait affaire au plus fin voleur de son royaume, et, de plus, à un grand magicien, sans doute, comprit que c’était en vain qu’il essayait de lutter avec lui, et il pensa alors que ce qu’il avait de mieux à faire, c’était de le conquérir et de se l’attacher, au lieu de le persécuter. Il fit donc publier qu’il exposerait, le lendemain, sa fille unique, au même endroit où avaient été exposées la chèvre blanche et la couronne royale, et que si le voleur parvenait également à l’enlever, il la lui accorderait pour épouse.

Il était, à présent, bien persuadé que le voleur se tirerait de cette dernière épreuve, aussi facilement que des autres.

Et, en effet, Efflam enleva encore la princesse, de la même -manière, et la conduisit dans sa maison, sans que personne sût ce qu’elle était devenue. Puis, quand le roi fut rentré dans son palais, il s’y rendit aussi, accompagné de la princesse, et rappela sa promesse au vieux monarque. Celui-ci ne fit aucune difficulté pour tenir sa parole, et les noces d’Efflam et de la princesse furent célébrées, alors, avec pompe et solennité. Bien plus, le roi, qui était veuf, prit lui-même pour femme Hénori, la sœur de son gendre, et, pendant un mois entier, il y eut des fêtes, des jeux et des festins magnifiques, tous les jours.


Conté par Vincent Coat. — Morlaix, 1876.


VARIANTE


Ce conte, altéré et mélangé, dérive évidemment de celui qui se trouve dans Hérodote, livre II, chap. 121, au sujet du trésor du roi Rhampsinit.

Une autre version du même conte, connue également à Morlaix et aux environs, se rapproche davantage du récit d’Hérodote, et est moins altérée ; mais, le conteur qui m’en a révélé l’existence n’a pu m’en donner qu’une analyse incomplète, la mémoire lui faisant défaut. Dans cette version, les voleurs du trésor du roi sont un maçon et son fils, qui ont construit la tour où sont déposées les richesses royales et se sont ménagé la faculté de pouvoir y entrer, à discrétion, en disposant une pierre du mur de manière à ce que l’enlèvement leur en fût possible, à volonté. — Quand le roi s’aperçoit qu’on le trompe, il consulte un ancien voleur renommé par sa finesse et ses exploits, et à qui il a fait crever les yeux, pour y mettre un terme. Il l’a néanmoins conservé près de lui, pour pouvoir profiter, au besoin, de son expérience et de ses conseils. Le voleur aveugle lui conseille de faire brûler du genêt vert, dans la chambre du trésor, après en avoir bien fermé et calfeutré la porte, et d’observer si la fumée ne trouvera pas quelque issue. On agit ainsi, et l’on remarque qu’un mince filet de fumée sort par une fissure presque imperceptible.

— C’est par là, dit alors l’aveugle, que le voleur pénètre dans la chambre du trésor.

On examine de près, et l’on découvre, en effet, un passage secret, très habilement ménagé. Des pièges sont disposés autour des vases qui contiennent le trésor, une roue garnie de rasoirs, dit le conteur. Le père, qui entre le premier, y a la tête tranchée. Son fils emporte la tête et ne laisse que le corps sur les lieux, après l’avoir dépouillé de ses vêtements, qu’il emporte également.

— Ils sont au moins deux, dit alors l’aveugle.

Le reste, comme dans le conte qui précède, moins les épisodes de l’exposition de la chèvre, de la couronne royale et de la princesse. Le roi finit également par accorder la main de sa fille au voleur.





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