Contes populaires de Basse-Bretagne/L’Homme-Poulain

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche



II


L’HOMME-POULAIN
_____



Il y avait autrefois, au vieux château de Kerouéz, en la commune de Loguivi-Plougras, un seigneur riche et puissant qui avait un fils unique, lequel était venu au monde avec une tête de poulain, ce dont toute la famille était fort désolée. Quand l’enfant à tête de poulain eut atteint l’âge de dix-huit ans, il dit un jour â sa mère qu’il voulait se marier, et qu’il fallait aller lui demander une des filles du fermier, qui avait trois jolies jeunes filles.

La bonne dame se rendit chez sa fermière, un peu embarrassée de sa commission. Après avoir causé longtemps avec elle de son bétail, de ses enfants et de mille autres choses, elle expliqua enfin le motif de sa visite.

— Jésus ! Madame, que dites-vous là ! Donner ma fille, une chrétienne, à un homme qui a une tête de bête ! s’écria la fermière.

— Ne vous effrayez pas trop de cela, ma pauvre femme, c’est Dieu qui me l’a donné ainsi, et il en est assez malheureux, le pauvre enfant ! Du reste, c’est la douceur et la bonté même, et votre fille serait heureuse avec lui.

— Je vais demander à mes filles, et si l’une d’elles accepte, je n’y ferai point d’opposition.

Et la bonne femme alla trouver ses filles, et leur expliqua le motif de la visite de la dame du château.

— Osez-vous bien nous faire une pareille proposition ? répondirent les deux aînées ; épouser quelqu’un qui a une tête de poulain ! Il faudrait être bien à court de galants, et, Dieu, merci, nous n’en sommes pas là.

— Mais, songez donc comme il est riche, et. comme il est fils unique, le château et tout le reste vous appartiendra.

— C’est vrai, reprit l’aînée, je serai ainsi châtelaine ; eh bien ! dites-lui que je consens à l’épouser.

La mère transmit la réponse de sa fille aînée à la dame, et celle-ci revint tout heureuse au château, pour annoncer la nouvelle à son fils.

On s’occupa immédiatement des préparatifs de la noce.

Quelques jours après, la jeune fiancée était près du douet, dans le bois, regardant les servantes du château qui lavaient le linge, causant et riant avec elles. Une d’elles lui dit :

— Comment pouvez-vous prendre pour époux quelqu’un qui a une tête de poulain, une belle fille comme vous !

— Bah ! répondit-elle, il est riche ; et puis, soyez tranquilles, il ne sera pas longtemps mon mari, car, la première nuit de mes noces, je lui couperai le cou.

En ce moment, vint à passer un beau seigneur qui, ayant entendu la conversation, dit :

— Vous avez là une singulière conversation !

— Ces lavandières, Monseigneur, répondit la jeune fianciée, se moquent de moi, parce que je consens à me marier avec le jeune seigneur du château, qui a une tête de poulain ; mais, je ne serai pas longtemps la femme de cet animal-là, car, la première nuit de mes noces, je lui couperai le cou.

— Vous ferez bien, répondit l’inconnu. Et il poursuivit sa route, et disparut.

Enfin, le jour des noces arriva. Grande fête au château et grands festins. L’heure venue, les filles d’honneur conduisirent la jeune mariée à la chambre nuptiale, la déshabillèrent, la mirent au lit, puis se retirèrent. Le jeune époux arriva alors, beau et brillant ; car, après le coucher du soleil, il perdait sa tête de poulain et devenait en tout semblable aux autres hommes. Il courut au lit, se pencha sur la jeune épouse, comme pour l’embrasser, et lui coupa la tête !...

Le lendemain matin, quand sa mère vint, elle fut saisie d’horreur au spectacle qui s’offrit à ses yeux, et s’écria :

— Dieu, mon fils, qu’avez-vous fait ?

— Je lui ai fait, ma mère, ce qu’elle voulait me faire à moi-même.

Trois mois après, l’envie de se marier reprit le seigneur à la tête de poulain, et il pria sa mère de lui aller demander la seconde fille du fermier. Celle-ci ignorait, sans doute, la manière dont sa sœur avait péri ; aussi, accepta-t-elle avec empressement la proposition qui lui était faite, toujours à cause des grands biens du jeune seigneur.

Les préparatifs de la noce commencèrent aussitôt, et un jour qu’elle était, comme sa sœur, près du douet, regardant les lavandières du château, causant et riant avec elles, quelqu’une lui dit :

— Comment pouvez-vous prendre pour mari un homme à tête de poulain, jolie comme vous êtes ? Et puis, prenez bien garde, personne ne sait bien au juste ce qu’est devenue votre sœur aînée...

— Soyez donc tranquilles, je saurai bien me débarrasser de cet animal-là ; je le tuerai comme un pourceau, la première nuit de ses noces, et tous ses biens me resteront.

En ce moment vint encore à passer le même seigneur inconnu, qui s’arrêta un instant et dit :

— Vous avez là une étrange conversation, jeunes filles !

— Ce sont ces filles, Monseigneur, qui me dissuadent de me marier avec le jeune maître du château, parce qu’il a une tête de poulain ; mais, je l’égorgerai, comme un pourceau, la première nuit de mes noces, et tous ses biens m’appartiendront.

— Vous ferez bien, — répliqua l’inconnu ; — et il disparut.

Les noces furent célébrées avec solennité, comme la première fois ; festins magnifiques, musique, danses, toutes sortes de jeux. Mais, le lendemain matin, la jeune mariée fut encore trouvée dans son lit, la tête coupée !...

Trois mois après, le jeune seigneur à la tête de poulain dit à sa mère de lui aller demander la troisième fille du fermier. Les parents firent des difficultés, cette fois ; le sort de leurs deux aînées les effrayait. Mais, on leur offrit de leur céder leur métairie en toute propriété, et ce fut là un argument irrésistible. D’ailleurs, la jeune fille elle-même était consentante et dit à sa mère : — Je le prendrai volontiers, ma mère ; si mes deux sœurs ont perdu la vie, c’est de leur faute ; c’est leur langue qui en a été la cause.

On fit donc des préparatifs de noces au château, pour la troisième fois. Comme ses deux aînées, la jeune fiancée alla causer avec les lavandières sur l’étang.

— Comment, lui disaient-elles, une jolie fille comme vous, vous allez vous marier avec quelqu’un qui a une tête de poulain, et après ce qui est arrivé à vos deux sœurs aînées !

— Oui, oui, répondit-elle, avec assurance, je me marierai avec lui et je n’ai pas peur qu’il m’arrive comme à mes sœurs ; s’il leur est arrivé malheur, c’est leur langue qui en a été la cause.

En ce moment, vint à passer le même seigneur que les deux autres fois, qui entendit la conversation, et poursuivit sa route, sans rien dire, cette fois.

Les noces eurent lieu avec grande pompe et solennité ; festins magnifiques, musique, danses, jeux et divertissements de toute sorte, comme les deux premières fois. La seule différence fut que, le lendemain, la jeune mariée vivait encore. Pendant neuf mois, elle vécut heureuse avec son mari. Celui-ci n’avait sa tête de poulain que pendant le jour ; le soleil couché, il devenait un beau jeune homme, jusqu’au lendemain matin.

Au bout de neuf mois, la jeune femme donna le jour à un fils, un bel enfant, bien conformé, et sans tête de poulain. Au moment de partir pour faire baptiser l’enfant, le père dit à la jeune mère :

— J’avais été condamné à porter une tête de poulain, jusqu’à ce qu’un enfant me fût né ; maintenant je vais être délivré, et, une fois mon fils baptisé, je serai en tout semblable aux autres hommes. Mais, ne dites rien de ceci à qui que ce soit, jusqu’à ce que les cloches du baptême aient cessé de sonner ; si vous en dites la moindre chose, même à votre mère, je disparaîtrai à l’instant, et vous ne me reverrez plus jamais !

Ayant fait cette recommandation, il partit avec le parrain et la marraine, pour faire baptiser son fils.

Bientôt la jeune mère entendit les cloches de son lit, et elle était tout heureuse. Dans son impatience d’annoncer la bonne nouvelle à sa mère, qui était près de son lit, elle ne put attendre qu’elles eussent cessé de sonner et parla. Aussitôt elle vit arriver son mari, avec sa tête de poulain, couvert de poussière et fort en colère.

— Ah ! malheureuse, s’écria-t-il, qu’as-tu fait ? A présent, je pars, et tu ne me reverras plus jamais !

Et il partit aussitôt, sans même l’embrasser.

Elle se leva pour le retenir ; ne le pouvant pas, elle courut après lui.

— Ne me suis pas ! lui cria-t-il.

Mais elle ne l’écoutait pas, et courait toujours.

— Ne me suis pas, te dis-je !

Elle était sur ses talons, elle allait l’atteindre ; il se détourna alors et lui donna un coup de poing en pleine figure. Le sang jaillit jusque sur sa chemise, et y fit trois taches.

— Puissent ces taches, s’écria la jeune femme, ne pouvoir jamais être effacées, jusqu’à ce que j’arrive pour les enlever moi-même !

— Et toi, malheureuse, répondit son mari, tu ne me retrouveras que lorsque tu auras usé trois paires de chaussures de fer à me chercher !

Pendant que le sang, qui coulait en abondance du nez de la jeune mère, l’empêchait de poursuivre, l’homme-poulain continuait sa course, et elle l’eut bientôt perdu de vue.

Alors, elle se fit faire trois paires de chaussures de fer, et partit à sa recherche. Elle allait au hasard, ne sachant quelle direction prendre.

Après avoir marché pendant dix ans, sa troisième paire de chaussures était presque usée, quand elle se trouva un jour auprès d’un château, où des servantes étaient à laver du linge, sur un étang. Elle s’arrêta un instant pour les regarder, et entendit une des lavandières qui disait :

— La voici encore, la chemise ensorcelée ! Elle se présente à toutes les buées, et j’ai beau la frotter avec du savon, je ne puis enlever les trois taches de sang qui s’y trouvent ; et demain le seigneur en aura besoin pour aller à l’église, car c’est sa plus belle chemise !

La jeune femme écoutait de toutes ses oreilles. Elle s’approcha de la lavandière qui parlait ainsi, et lui dit :

— Confiez-moi un peu cette chemise, je vous prie ; je pense que je réussirai à faire disparaître les taches.

On lui donna la chemise ; elle cracha sur les taches, la trempa dans l’eau, puis la frotta, et les taches disparurent.

— Je vous remercie, lui dit la lavandière ; allez au château, demandez à loger et tantôt, quand j’arriverai, je vous recommanderai à la cuisinière.

Elle se rendit au château, elle mangea à la cuisine avec les domestiques, et on la fit coucher dans un petit cabinet, tout près de la chambre du seigneur. Tous les lits étaient occupés partout. Vers minuit, le seigneur entra dans sa chambre. Le cœur de la jeune femme battait si fort, de se trouver si près de son mari, qu’elle faillit s’évanouir. Une cloison de planches seule les séparait l’un de l’autre. Elle frappa avec son doigt sur la cloison ; son mari répondit de l’autre côté.

Elle se fit connaître, et son mari s’empressa de venir la rejoindre. Jugez s’ils furent heureux de se retrouver, après une si longue séparation, et tant de maux soufferts !

Il était grand temps ! Le lendemain devait se célébrer son mariage avec la fille du maître de ce château. Mais, il fit remettre la cérémonie, je ne sais sous quel prétexte, et comme le festin était préparé, et que les invités étaient tous arrivés, on se mit à table. L’étrangère, belle comme une princesse, quoique peu parée, fut présentée à la société, par la fiancée, comme sa cousine.

Le repas fut fort gai. Vers la fin, le fiancé parla ainsi à son futur beau-père[1] :

— Beau-père, je voudrais avoir votre avis sur le cas que voici : J’ai un joli coffret, rempli d’objets précieux, et dont j’avais perdu la clef. J’ai fait faire une nouvelle clef, et je viens maintenant de retrouver la première. A laquelle dois-je donner la préférence ?.

— Respect est toujours dû à ce qui est ancien, répondit le vieillard ; il faut reprendre votre première clef.

— Eh bien ! voici ma première femme, que je viens de retrouver, car je suis déjà marié ; et comme je l’aime toujours, je pense qu’il me convient de la reprendre, comme vous l’avez dit vous-même.

Grand fut l’étonnement de tout le monde ; et au milieu du silence général, il prit sa première femme par la main, et sortit avec elle de la salle du festin.

Ils retournèrent dans leur pays et vécurent heureux ensemble, le reste de leurs jours.


Conté par Barbe Tassel, au bourg de Plonaret. — 1869.



  1. C’est ordinairement l’héroïne du récit qui propose cette énigme.


Sommaire