Contes populaires de Basse-Bretagne/Le Loup Gris

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III


LE LOUP GRIS
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Kement-man oa d’ann amzer
Ma ho devoa dennt ar ier.

Tout ceci se passait du temps
Où les poules avaient des dents


Il y avait une fois un vieux paysan, resté veuf avec trois filles. Un jour qu’il allait conduire ses vaches au pâturage, il rencontra un grand loup, gris (de vieillesse doute), qui vint tout droit à lui et lui demanda une de ses filles en mariage. Le bonhomme eut peur, et répondit :

— Je le veux bien, pourvu qu’une d’elles consente à vous épouser.

— Il le faut bien, sinon, préparez-vous à mourir.

Il revint à la maison, tout effrayé, et fit part à ses filles de la rencontre qu’il avait faite, et leur dit qu’il fallait qu’une d’elles épousât le loup gris, si elle tient le voir vivre.

— Épouser un loup ! s’écrièrent les deux aînées ; fi donc ! vous avez sans doute perdu la tête !

La plus jeune, qui aimait son père plus que les deux autres, dit alors :

— Eh bien ! mon père, je l’épouserai, moi !

Le jour du mariage fut fixé, et, à l’heure convenue, le loup se trouva pour conduire sa jeune fiancée à l’église. Elle était belle et rougissante, comme le jour naissant, et tout le monde s’étonnait de la voir marcher à l’église à côté d’un loup.

Le prêtre monta à l’autel et commença la messe ; et, à mesure qu’il avançait, les assistants remarquaient avec étonnement que la peau du loup se fendait sur son dos ; et quand elle fut terminée, à la place du loup, on vit un prince magnifique.

La cérémonie terminée, on retourna à la ferme du vieux paysan, un peu plus gai qu’on n’en était parti, et on célébra les noces par des festins et des jeux de toute sorte.

Les deux sœurs aînées étaient déjà jalouses de leur cadette. Celle-ci vivait enfermée et heureuse avec son époux, et au bout de neuf à dix mois, elle eut un fils. On chercha parrain et marraine, et on se rendit au bourg, en grande cérémonie, pour baptiser l’enfant. Mais, avant de partir, le père fit ses recommandations à sa femme, qui restait au lit. Il mit sa peau de loup dans un coffret et le ferma avec soin ; puis, il lui en remit la clef en lui défendant de l’ouvrir ou de le laisser ouvrir à personne, avant son retour. Il recommanda encore de veiller à ce qu’il n’arrivât à la peau aucun mal, ni par l’eau, ni par le feu ; car, autrement, elle ne le reverrait plus, avant d’avoir usé trois paires de chaussures d’acier à le chercher !

La jeune mère promit de veiller soigneusement sur le coffret où se trouvait la peau de loup de son mari, et celui-ci partit alors.

Les deux sœurs, cachées dans un cabinet, à côté, avaient tout entendu. Aussitôt que le prince-loup fut sorti de la maison, elles entrèrent dans la chambre de l’accouchée, lui enlevèrent la clef de force, ouvrirent le coffret et jetèrent la peau du loup dans le feu. Le prince, au moment d’entrer dans l’église, sentit l’odeur de sa peau qui brûlait. Il poussa un cri, et revint aussitôt à la maison en courant.

— Ah ! malheureuse ! s’écria-t-il, en entrant dans la chambre de sa femme : tu as laissé tes sœurs brûler ma peau de loup ! Je vais partir, à présent, comme je te l’avais dit, et tu ne me retrouveras pas avant d’avoir usé trois paires de chaussures d’acier à me chercher ! Mais, voici trois noix que je te donne et qui pourront t’être utiles, à la condition pourtant de ne les casser que successivement et en cas de grand besoin seulement.

Et il partit aussitôt, malgré les cris et les larmes de sa femme, et sans vouloir même l’embrasser. Elle voulut se lever pour le retenir ; mais, hélas ! les forces lui manquèrent.

Quand elle put quitter son lit, elle se fit fabriquer trois paires de chaussures d’acier, et se mit à la recherche de son mari, allant au hasard, à la grâce de Dieu. Elle avait beau marcher, la pauvre femme, et demander partout des nouvelles du prince, personne ne pouvait lui en donner. Elle ne se décourageait pourtant pas pour cela ; elle allait toujours, plus loin, plus loin encore, et déjà elle avait presque usé sa deuxième paire de chaussures d’acier, quand elle se trouva un jour au pied d’une montagne si haute, si haute, qu’il lui était impossible de la gravir. Au pied de la montagne, elle vit un étang et trois femmes lavant du linge, au bord de l’eau. Elle s’approcha. Une des laveuses tenait une chemise, qui avait trois taches de sang, qu’elle essayait d’effacer, mais inutilement [1]. Et elle se disait : — Je ne sais vraiment comment faire pour enlever ces taches ; j’ai beau les frotter avec du savon, les battre avec mon battoir, elles n’en paraissent que plus rouges !

La jeune femme, entendant cela, alla vers la lavandière et lui dit :

— Confiez-moi un instant cette chemise, je prie, et j’enlèverai les taches de sang.

On lui donna la chemise ; elle cracha sur les trois taches, trempa la chemise dans l’eau, frotta un peu, et aussitôt les tache disparurent complètement.

Elle avait reconnu la chemise de son mari.

Elle interrogea alors les lavandières, et celles-ci lui apprirent qu’elles étaient les servantes du château voisin, et que le seigneur devait se marier, le lendemain même, à une princesse d’une beauté merveilleuse. Comme la nuit approchait, les lavandières, pour reconnaître le service qu’elle leur avait rendu, lui proposèrent de loger au château, — ce qu’elle se garda bien de refuser. s, la pauvre femme ne dormit pas de toute la nuit, en songeant que son mari allait se remarier. En cherchant ce qu’elle devait faire, dans cette occurrence, elle se rappela que, avant partir, il lui avait donné trois noix, en lui disant d’en casser une, chaque fois qu’elle se trouverait embarrassée ou en grand danger. — Certainement, se disait-elle, je ne saurais être plus embarrassée qu’en ce moment. Et elle cassa une de ses noix. Et aussitôt il en sortit une foule d’objets précieux de toute nature.

Le lendemain matin, elle se leva de bonne heure, sous prétexte de se remettre en route, et elle rangea en ordre tous ses objets précieux sur une petite table, au bord du chemin par où devait passer le cortège, en se rendant à l’église. Il y avait là des coqs qui chantaient, des poules qui gloussaient, des vaches qui beuglaient, des chevaux qui hennissaient, le tout en or ; et puis, des pierres précieuses et des diamants. Le cortège commença à défiler, à dix heures. Les deux étaient en tête, magnifiquement vêtus. Quand ils vinrent à passer près de l’étalage de la voyageuse, les coqs se mirent a chanter, les poules à glousser, les vaches à beugler et les chevaux à hennir. La princesse, émerveillée, s’arrêta pour les écouter et les admirer. Puis, elle alla seule vers la jeune femme, et lui dit :

— Combien demandez-vous pour toutes ces merveilles ?

— Vous n’avez pas assez d’or ni d’argent pour les acheter, princesse, car je ne les donnerai ni pour de l’or ni pour de l’argent.

— Contre quoi les échangerez-vous donc ?

— Contre votre première nuit de noce à passer avec votre mari.

— Osez-vous bien parler ainsi ? Demandez tout ce que vous voudrez, autre que cela, et je vous l’accorderai.

— Je ne les donnerai pour rien autre chose au monde.

— Eh bien ! portez le tout au château, dans ma chambre, et puis nous verrons après.

La princesse revint vers son fiancé, qui l’attendait, et le cortège se remit en marche. La cérémonie religieuse terminée, il y eut au château un grand festin, qui dura jusqu’à la nuit. La princesse versa un soporifique dans la coupe de son mari, à son insu, et, en se levant de table, il fut pris d’un tel besoin de dormir, qu’il lui fallut aller se coucher. Les jeux et les danses n’en continuèrent pas moins. A minuit, on introduisit l’étrangère dans sa chambre, et elle se coucha à ses côtés. Mais, hélas ! il dormait d’un sommeil si profond, qu’on l’aurait dit mort, n’était sa respiration. La pauvre femme eut beau l’embrasser, l’appeler par les noms les plus tendres, rien n’y faisait ; il dormait toujours. Elle se mit alors à pleurer et à exhaler des plaintes touchantes : — Ah ! que je suis donc malheureuse ! que j’ai souffert de maux et de privations pour toi ! J’ai usé trois paires de chaussures d’acier à te chercher ; et maintenant que je t’ai retrouvé, tu dors à côté de moi, et tu ne sens pas mes baisers, et tu n’entends pas ma voix ! Ah ! que je suis malheureuse !

Le jour la surprit exhalant ainsi ses plaintes, et on vint la faire se lever, afin de quitter le château au plus vite.

Les festins et les réjouissances continuèrent ce jour-là comme la veille. Après dîner, on alla se promener dans le bois qui entourait le château.

L’étrangère, renvoyée de chez son époux, avait cassé sa seconde noix, et il en était sorti des objets plus précieux et plus merveilleux encore que de la première. Elle les étala aussi sur une petite table, dans la grande avenue du bois, et quand la princesse vint à passer, elle s’arrêta, comme la veille, pour les admirer et désira encore les posséder.

— Que demandez-vous, dit-elle, de tous ces objets ?

— Coucher une seconde nuit avec votre mari.

— Demandez-moi autre chose, de l’or ou de l'argent, autant qu’il vous plaira.

— Non, je ne les donnerai pour rien autre chose au monde.

— Eh bien ! portez-les dans ma chambre, et puis nous verrons.

Elle continua ensuite sa promenade. Le soir, à souper, elle versa encore un soporifique dans le verre de son mari, de sorte qu’en se levant de table, il fut pris d’un sommeil invincible et obligé d’aller se coucher, comme la veille.

A minuit, on introduisit encore l’étrangère dans sa chambre.

— Hélas ! il dort encore ! s’écria-t-elle. Et elle passa toute la nuit à verser des larmes, à gémir et à se plaindre, comme la nuit précédente, sans pouvoir le réveiller. Au point du jour, il lui fallut encore se lever et sortir du château.

Elle cassa sa troisième noix, et il en sortit des objets plus précieux que les deux premières fois.

— C’est mon dernier espoir ! dit-elle avec tristesse. Et elle alla encore étaler ses objets précieux dans la grande avenue du château. Les gens de la noce y vinrent encore jouer et se promener, et la princesse acheta de nouveau les objets de l'étrangère, pour une troisième nuit à passer avec son mari.

Cependant un valet, qui avait entendu les plaintes de l’étrangère, en passant près de la porte de la chambre où elle couchait depuis deux nuits avec le seigneur, avertit son maître de ce qui se passait.

— La princesse, lui dit-il, vous verse un soporifique dans votre verre, quand vous êtes à table, et c’est ce qui fait que vous êtes pris d’un sommeil invincible et n’entendez pas les plaintes si touchantes de cette pauvre femme.

— Cela n’arrivera pas, ce soir, répondit-il, car je me tiendrai sur mes gardes et j’y veillerai bien.

Pendant le repas du soir, la princesse versa encore du vin soporifique dans le verre de son mari. Celui-ci ne fit pas semblant de s’en apercevoir ; mais, profitant d'un moment où elle causait avec son voisin de droite, il substitua son verre au sien, de telle sorte que ce fut elle qui but le narcotique et qui dut aller se coucher, en se levant de table.

Le nouveau marié prit part, ce soir-là, aux jeux et aux danses, et il ne se retira dans sa chambre que fort tard, après avoir, toutefois, visité la princesse, qui dormait d’un sommeil de plomb. Il se mit au lit, et attendit avec impatience ; à minuit l’étrangère entra encore dans sa chambre et recommença ses plaintes, car il faisait semblant de dormir.

— Ah ! s’écria-t-a, je ne dors pas, cette fois !

Et ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, en pleurant de joie.

Ils passèrent la nuit à se raconter leurs peines et leurs voyages, et à comploter leur fuite de ce château.

Les solennités et les festins des noces duraient toujours, et la nouvelle mariée n’avait pas encore dormi avec son mari.

Le prince fit habiller sa femme en princesse, la présenta à la société comme une parente à lui, et, à l’heure du repas, il la plaça à sa droite, à table. Au dessert, tout le monde était un peu gai, et l’on riait et l’on plaisantait. Le prince se leva alors et dit :

— Mon beau-père, je veux connaître votre avis sur un cas embarrassant.

— Qu’est-ce que c’est ? Parlez, dit le vieillard.

— J’avais un gentil petit coffret, qui faisait mon bonheur, et qui fermait avec une clef d’or. Un jour, je perdis la clef, et j’en fis faire une nouvelle. Mais, quelque temps après, je retrouvai ma première clef, de sorte que j’en ai deux, à présent, presque aussi gentilles l’une que l’autre. A laquelle des deux dois-je donner la préférence, à l’ancienne ou à la nouvelle ?

— Respectons toujours les anciens et les anciennes choses, répondit le vieillard.

— C’est aussi mon avis, reprit le prince ; voici mon ancienne clef, — et il montrait sa première femme, — et voilà la nouvelle, — et il désignait l’autre. Je reprends l’ancienne et vous laisse la nouvelle.

Et aussitôt ils se levèrent de table tous les deux et partirent, au milieu du silence et de l’étonnement général. Ils revinrent à leur ancien château, où ils retrouvèrent leur enfant, et vécurent heureux, je présume, car depuis, je n’ai pas entendu parler d’eux.


Conté par Marguerite Philippe. — Novembre 1869.



  1. Il va évidemment une lacune dans le conte, au sujet de ces taches de sang, dont on peut voir l’explication dans le conte précédent et dans celui qui suit.


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