Contes populaires de Basse-Bretagne/Le Magicien Marcou-Braz

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II


LE MAGICIEN MARCOU-BRAZ [1]
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IL Y avait, une fois, un prince, fils d’un roi de France, et qui s’appelait Calaman (Carloman ?). Désirant voir du pays, il se mit à voyager, avec une suite nombreuse. Ils emportèrent des provisions, avec beaucoup d’argent, et menèrent d’abord joyeuse vie.

Mais les provisions vinrent à manquer, l’argent aussi, et alors les compagnons du prince s’en allèrent, chacun de son côté, et le laissèrent seul.

Il continua pourtant de marcher, du côté du couchant. A force d’aller toujours devant lui, il se trouva sur la lisière d’un grand bois, percé d’une longue avenue de chênes, au bout de laquelle il vit un beau château tout resplendissant de lumière, comme s’il était d’or massif, frappé par les rayons du soleil couchant. Il lui prit fantaisie de visiter ce château. Mais, il était entouré de hautes murailles et il avait beau en faire le tour, il ne trouvait aucune porte. Que faire ? Comme il réfléchissait au moyen de franchir les murs, à défaut de porte, il aperçut une petite loge, comme celle d’un portier, près d’une belle barrière aux poteaux de cristal. Il entra dans la loge et y vit un vieillard à longue barbe blanche.

— Que demandez-vous, jeune homme ? lui dit le vieillard.

— Je voudrais visiter le château, répondit Calaman.

— Gardez-vous-en bien, mon enfant, car il y a là un magicien, qui vous dévorerait. J’ai vu entrer dans ce château bien des gens, jeunes, beaux et vigoureux, comme vous, mais, je n’en ai jamais vu sortir un seul.

— Mourir là, dévoré par le magicien, ou mourir ailleurs, de faim, peu m’importe, après tout.

— Racontez-moi donc votre histoire, car vous avez bonne mine et je m’intéresse déjà à vous.

Et Calaman raconta au vieillard comment il était fils du roi de France, et que, s’étant mis à voyager, avec de nombreux compagnons, ceux-ci l’avaient abandonné, quand l’argent était venu à lui manquer.

— Votre sort m’intéresse, mon enfant, reprit le vieillard ; mais, moi-même, je ne suis pas plus heureux que vous. Moi aussi, je suis fils de roi et ce beau château que vous voyez appartenait à mon père et devait me revenir, à sa mort. Mon grand-père eut le malheur de déplaire, je ne sais pour quelle cause, à la mère du magicien Marcou-Braz, laquelle était une puissante sorcière, et elle métamorphosa mon père et ma mère et toute notre famille en arbres, dans ce bois que vous voyez autour de ce château. Moi seul je conservai ma forme naturelle, pour être le portier du château.

— Et il n’y a aucun moyen de délivrer tout ce monde ?

— C’est bien difficile ; beaucoup de princes et d’autres vaillants hommes sont venus ici, pour s’emparer du magicien, et il les a tous changés en arbres, dans ce bois. Hélas ! ce sera aussi votre sort, si vous entrez dans le château.

— Ce n’est pas sûr, cela ; dites-moi ce qu’il faut faire pour réussir, et nous verrons après.

— Voici... mais, à quoi bon ? Ce serait marcher à votre perte.

— Dites toujours, et laissez-moi faire.

— Le magicien fait tous les jours le tour du monde, invisible dans le sein d’un tourbillon, et il enlève, partout où il passe, tout ce qui lui plaît, belles princesses, beaux princes, trésors, pour les amener dans son château ; aussi y a-t-il là des chambres remplies d’or, de perles, de diamants ; mais, vous n’y verrez qu’une seule princesse, car il n’en garde jamais plus d’une à la fois, et quand il voit qu’elle ne peut pas lui donner des enfants, il la mange et va en chercher une autre, qui a bientôt le même sort[2]. Pourtant, la fille du roi d’Espagne, qui est présentement dans le château, a si bien séduit le monstre, par sa beauté, qu’il l’épargne, depuis quelque temps ; mais, un de ces jours, en rentrant, il la dévorera, comme les autres, car elle aussi ne peut lui donner un enfant.

— Quel monstre ! Et vous pensez qu’il n’y a pas moyen de venir à bout de lui ?

— Je ne crois pas ; à moins pourtant d’être secondé par la princesse elle-même, qui, depuis qu’elle est dans le château, a pu lire les livres du magicien et connaît peut-être ses secrets. Vous êtes jeune et beau garçon, et vous pourrez peut-être lui plaire...

— Dites-moi comment il faut s’y prendre, et je tenterai l’aventure, arrive que pourra.

— Eh bien ! rendez-vous au château, par cette belle avenue de chênes, dont chacun est un prince enchanté. Vous ne rencontrerez aucun obstacle. Vous trouverez partout les portes ouvertes. Visitez toutes les chambres, qui sont à la file les unes des autres. Les portes se fermeront d’elles-mêmes après vous, à mesure que vous passerez d’une chambre dans une autre. Vous ne verrez nulle part âme qui vive, mais, des tables servies de mets délicieux, des monceaux d’or, de pierres précieuses, de perles superbes, de parures et de vêtements magnifiques. Ne touchez à rien de tout cela.

— J’ai pourtant faim, et une table bien servie, comme vous dites, sera de nature à me tenter.

— Ne touchez à rien, vous dis-je, ou vous êtes perdu ; regardez seulement, tant qu’il vous plaira, et marchez toujours droit devant vous. En quittant la dernière chambre, vous entrerez dans un beau jardin rempli de belles fleurs et d’oiseaux chantants, et parmi les fleurs, se promènera la fille du roi d’Espagne, la merveille la plus rare qu’éclaire la lumière du soleil, et que le magicien, caché au sein d’un tourbillon de vent, a enlevée, au milieu de ses compagnes, dans le jardin de son père. Si vous pouvez lui plaire, tout ira bien, car, avec son aide, vous pourrez tuer le géant et sa mère, qui habite avec lui, et délivrer tous les malheureux qui sont ici, enchantés sous forme d’arbres, et moi-même avec eux.

— C’est bien, répondit Calaman, j’y vais ; à la grâce de Dieu !

Et le prince se dirigea résolument vers le château. Il pénétra, sans obstacle, jusqu’à la cour, puis, dans la cuisine, où il aperçut une énorme marmite au feu et un bœuf entier à la broche, mais, personne autour, et pourtant tout marchait à souhait et rien ne sentait le brûlé. Il passa dans la salle à manger, et se trouva devant une table toute servie, couverte de mets tout fumants et qui exhalaient une odeur délicieuse. Son premier mouvement fut de s’asseoir et de manger et boire, puisque l’occasion s’en présentait et que, d’ailleurs, il avait faim. Mais, il se rappela la recommandation du vieux portier, et, craignant de succomber à la tentation, il passa dans une autre salle. Là, il fut ébloui par l’éclat de l’or qui s’y trouvait par monceaux. Dans une autre chambre, c’étaient des pierres précieuses, d’un éclat incomparable ; dans une autre, de riches tissus et des parures de toute sorte. Il marchait d’étonnement en étonnement, de merveilles en merveilles, hâtant un peu le pas, quand il fut revenu du premier éblouissement, tant il craignait de succomber à la tentation et de toucher ou emporter quelque chose. Enfin, il sortit de la dernière salle et entra dans le jardin. Là, il aperçut une autre merveille, qui l’éblouit plus encore que toutes celles qu’il avait vues jusqu’alors : c’était la fille du roi d’Espagne, au milieu des fleurs et des oiseaux, qui chantaient et voltigeaient autour d’elle. Calaman resta d’abord à la contempler, immobile et la bouche béante. La princesse elle-même fut bien étonnée de cette apparition inattendue. La mine du jeune prince lui plut, et elle lui sourit. Enhardi par cet accueil, il lui adressa la parole, le plus gracieusement qu’il put. Enfin, ils se plurent réciproquement, et leur complot fut vite formé pour tromper la surveillance du magicien, mettre en défaut sa science et quitter ensemble le château.

— J’ai étudié les livres de Marcou-Braz, dit la princesse ; j’en sais aujourd’hui aussi long que lui, sinon plus, et si vous vous conformez de point en point à mes instructions, nous pourrons lui échapper. N’ayez donc pas peur. Quand il arrivera, ce soir, je vous présenterai à lui, comme mon cousin, et il vous épargnera, à ce titre. Mais, demain matin, il vous mettra à l’épreuve, et c’est là que je vous viendrai en aide et qu’il faudra m’obéir.

En effet, au coucher du soleil, le géant rentra, affamé. Il jeta, pour son repas, un prince dans la grande chaudière remplie d’eau bouillante, qui était sur le feu, puis, ayant aperçu Calaman, il s’apprêtait à le jeter aussi dans la grande chaudière, quand la princesse s’interposa et dit :

— Holà ! ne faites pas de mal à mon gentil cousin Calaman, le fils du roi de France, qui a eu bien du mal à venir jusqu’ici pour me voir.

— Ah ! c’est votre cousin ? Alors, je veux bien ne pas le manger, pour ce soir.

On se mit à table, pour le souper. Le magicien dévora d’abord presque un bœuf tout entier, puis, le prince qu’il avait fait cuire dans la chaudière, et but une barrique de vin. Calaman ouvrait de grands yeux, en voyant tant de gloutonnerie, et n’était guère rassuré.

— Tu n’as pas peur, petit ? lui demanda le monstre, quand sa faim commença de se calmer.

— Non, répondit Calaman.

— Tu es donc un gaillard, toi ? Mais, demain matin, je te mettrai à l’épreuve, et nous verrons bien.

Le lendemain matin, avant de partir pour sa tournée journalière, le magicien mit le jeune prince en présence de cinq cents hommes armés, dans la cour du château, et lui dit :

— Défends-toi !

Mais, la princesse, qui était à sa fenêtre, évoqua, par sa science magique, cinq cents autres hommes armés, qui se précipitèrent sur les premiers et les exterminèrent ; puis, ils retournèrent dans le bois et redevinrent arbres, comme devant.

— Ah ! malheureuse, s’écria le magicien, en se tournant vers la princesse, qui était toujours à sa fenêtre, tu m’as trahi ! Mais demain, il faudra combattre contre ma mère, qui n’est pas venue sur la terre depuis cinq cents ans.

Le lendemain matin, Calaman se trouva encore, dans la cour, en présence d’un énorme dragon à sept têtes, contre lequel il lui fallait combattre. Il se crut perdu, pour le coup. Heureusement que la princesse était encore à sa fenêtre, l’encourageant du regard et de la voix. Sur son conseil, il sauta sur le dos du monstre et, avec une épée trempée dans du sang d’aspic, et qu’il avait reçue d’elle, il lui coupa d’abord la queue, puis la tête du milieu ; après quoi, il n’eut pas de peine à abattre également les autres têtes. La terre s’entrouvrit alors et engloutit le dragon.

Le magicien lança un regard furieux à la princesse et dit :

— Ah ! maudite sorcière ! Mais, nous verrons demain !...

— Demain, dit la princesse à Calaman, quand elle put lui parler, il vous faudra combattre contre le Marcou-Braz lui-même. Il aura une épée très-longue, qu’il maniera lourdement et maladroitement. Tâchez de l’éviter ; approchez-vous de lui le plus près possible et frappez-le au cœur.

Le lendemain matin, Marcou-Braz et Calaman descendirent de bonne heure dans la cour. Le géant, qui maniait sa grande épée, comme une faux, voulait couper Calaman en deux, par le milieu du corps ; mais, le prince, sautant lestement par-dessus l’arme, s’approcha du monstre et lui plongea son épée dans le cœur. Il tomba comme un arbre déraciné, en poussant un rugissement qui fit trembler le château jusqu’en ses fondements.

— Victoire ! cria aussitôt la princesse, à sa fenêtre.

Et elle descendit et se jeta au cou de Calaman.

Tous les arbres de la forêt devinrent alors autant d’hommes de toute condition, dont beaucoup de princes, et ils vinrent remercier Calaman de les avoir délivrés, puis ils retournèrent chacun dans son pays.

Le vieux portier rentra aussi dans l’héritage de ses pères.

Quant à Calaman et à la princesse, ils chargèrent plusieurs chariots d’or et de pierres précieuses, et prirent la route de France, escortés par une armée de Français et d’Espagnols, enchantés par le magicien, et qu’ils avaient délivrés.

A quelque distance du château, la princesse s’écria :

— Ah ! mon Dieu ! j’ai oublié d’emporter le grand lustre du château, une merveille unique en son genre !

— Je vais le chercher, dit Calaraan ; continuez votre route vers l’Est ; grâce à la rapidité de mon cheval, je vous rattraperai facilement.

Et il retourna au château, décrocha le lustre, monta avec lui à cheval et piqua des deux, pour rejoindre la princesse et sa suite. Mais, il s’égara dans le bois, et de dépit, il jeta le lustre dans un étang et retourna au château, où il raconta sa mésaventure au vieux portier, fils de roi, et rentré en possession du domaine que lui avait enlevé le magicien. Celui-ci le plaignit et regretta aussi la perte du lustre, qui était le talisman auquel était attachée la fortune de sa famille. Il lui faudrait, pour le retrouver, vider l’étang, qui était immense.

Cependant Calaman, grâce à un bon cheval et à l’or que lui donna le vieillard, revint à Paris. Son père fut heureux de le revoir, car il le croyait mort. Il était tout triste et maladif, depuis son départ, et ne prenait plus plaisir à rien. L’arrivée de son fils chéri le réjouit et lui rendit la santé.

Mais, il apprit bientôt qu’une armée ennemie, partie du Nord, venait d’envahir son royaume, ravageant tout sur son passage. Calaman est mis à la tête de l’armée royale destinée à lui tenir tête.

Quand les deux armées furent en présence, les deux chefs eurent une entrevue, dans laquelle ils s’entendirent et conclurent un traité de paix. Mais, au moment de signer, Calaman est injurié et appelé homme déloyal et traître par le général en chef de l’armée ennemie. Or, ce général n’était autre que la princesse espagnole elle-même, celle qu’il avait délivrée du magicien Marcou-Braz. Elle accusait son libérateur de l’avoir abandonnée. Une explication assez vive eut lieu et elle reconnut qu’il y avait eu malentendu, mais non trahison.

— Je vous avais recommandé, lui dit Calaman, de marcher toujours vers l’Ouest ; l’avez-vous fait ?

— Non, nous avons marché vers le Nord.

— Pourquoi vers le Nord ?

— C’est le général qui nous commandait qui l’a voulu.

Or, ce général était devenu amoureux de la princesse, et voulait l’égarer, l’éloigner de la France et l’épouser. La princesse résista, et, ayant reconnu la trahison, elle prit elle-même le commandement de l’armée et la conduisit en France, mais avec un grand retard.

Tout s’expliqua, et Calaman épousa alors la princesse, et il y eut de grands festins et de belles fêtes.

Le vieux roi mourut, peu de temps après, et Calaman lui succéda sur le trône de France.


(Conté par Bertrand Le Noac’h, de Gourin
(Morbihan). — 1873.)




  1. Marcou est un nom populaire qui signifie à peu près enfant du Diable, ou pour le moins engendré sous une influence surnaturelle et mauvaise.
  2. C’est le contraire de Barbe-Bleue, avec lequel notre magicien a pourtant quelque ressemblance.


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