Contes populaires de la Gascogne/La reine châtiée

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Contes populaires de la GascogneMaisonneuve frères et Ch. Leclerctome 1 (p. 57-66).


I

La reine châtiée


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Il y avait, une fois, un roi honnête comme l’or, fort et hardi comme Samson. Chaque matin, après la messe, il faisait de grandes aumônes, et rendait bonne justice aux pauvres comme aux riches. Par malheur, la reine ne lui ressemblait guère. Jamais on n’a vu, jamais on ne verra femme plus avare et plus méchante.

Le roi et la reine n’avaient qu’un fils. Jusqu’à vingt-et-un ans, son père le surveilla de près. A la moindre faute, il le mandait près de lui.

— « Écoute, lui disait-il. Quand je serai mort, tu commanderas à ma place. Alors, il n’y aura personne pour te châtier. Tant que j’y suis, je vais faire mon devoir. »

Et le roi prenait un bâton, et frappait à grand tour de bras. Cela fait, il envoyait son fils en prison, coucher par terre, avec de l’eau pour boire, avec du pain noir pour manger. C’est pourquoi le jeune homme devint vite si sage, si honnête, que tout le monde disait :

— « Le fils vaut le père, et le père vaut le fils. Quand le roi sera mort, nous savons qui gardera le pays dans la justice et la paix. »

Un soir, sur la fin du souper, le roi dit à son fils :

— « Écoute. Je t’aime, parce que tu es sage, juste, fort et hardi. Demain, tu auras vingt-et-un ans sonnés. Je suis vieux. Bientôt, je te ferai roi à ma place. En attendant, prends tous les chevaux, tous les chiens, tout l’argent que tu voudras. Chasse, cours les fêtes patronales, et donne-toi du bon temps. Dans six mois, j’entends que tu te maries. Choisis une brave fille à ton goût. Je ne serai content que lorsque je la verrai commander en maîtresse au château.

— Merci, père. Vous serez obéi. »

La reine écoutait sans rien dire. Mais elle pensait :

— « Ah ! Dans six mois, je ne serai plus maîtresse au château. Nous verrons. »

Après souper, elle prit son fils à part.

— « Écoute, mon fils. Chasse, cours les fêtes patronales, et donne-toi du bon temps. Mais tu es encore trop jeune pour te marier. Prends des maîtresses. Les jolies filles ne manquent pas. »

Le jeune homme baissa la tête, sans répondre. Le lendemain, il partit pour la chasse avant l’aube, et ne rentra qu’à la nuit. Chaque jour, la même vie recommençait. Le roi n’était pas content, et bien souvent il disait :

— « Mon fils, tu rentres chaque soir, chargé de lièvres et de perdrix. Quand donc nous apporteras-tu, toute vive, une brave et jolie bru ?

— Patience, père. Rien ne presse. »

Enfin, le roi n’y put plus tenir.

— « Ah ! pensa-t-il, tu ne veux pas choisir une femme. Eh bien ! je la choisirai pour toi. »

En effet, sept jours après, le roi d’un pays voisin arrivait en visite au château, avec sa fille, une princesse belle comme le jour, et sage comme une sainte. La princesse chantait comme une sirène toutes sortes de chansons. Alors, le fils du roi oublia la chasse. Du matin au soir, il restait assis auprès de sa belle.

— « Chantez, princesse. Chantez encore. »

Et la jeune fille chantait, si doucement, si doucement, que le garçon se disait, en la regardant :

— « Celle-là sera ma femme. Sinon, je suis capable de faire de grands malheurs. »

Enfin, les visiteurs retournèrent à leur château. Alors, le garçon devint bien triste. Mais le vieux roi n’avait jamais été si content.

— « Les voilà donc partis, dit-il, le soir à souper. Dieu les conduise, et veuille qu’ils ne reviennent pas de longtemps. »

Le jeune homme devint pâle comme un mort.

— « Père, je vous en prie, ne parlez plus ainsi. J’aime la princesse, plus que je ne puis vous dire. Si vous me la refusez pour femme, je suis capable de faire de grands malheurs.

— Imbécile ! Les accordailles sont faites. Tu ne l’as donc pas compris ? Demain soir, nous partons tous pour le château de ta belle. Dans huit jours, je veux la voir commander ici.

— Merci, père. Que le Bon Dieu vous bénisse ! »

La reine écoutait, sans rien dire. Elle sortit, et revint un moment après. Le père et le fils trinquaient en riant.

— « Allons ! mon ami. A la santé de ta belle.

— Roi, dit la reine, pourquoi ne trinquez-vous pas à ma santé ?

— A ta santé, femme.

— A votre santé, mère.

— Merci. Trinquons encore. »

Tous trois vidèrent leurs verres. Cinq minutes après, le roi devint vert comme l’herbe.

— « Qu’avez-vous, père ? »

Le roi tomba sous la table. Il était mort.

On l’enterra le lendemain. Son fils donna beaucoup d’or et d’argent, pour les aumônes et les prières. Au retour du cimetière, il dit aux gens du château :

— « Valets, faites mon lit dans la chambre de mon pauvre père.

— Roi, vous serez obéi. »

Le nouveau roi s’enferma dans la chambre de son pauvre père. Il se mit à genoux, et pria Dieu bien longtemps. Cela fait, il se jeta, tout vêtu, sur le lit, et s’endormit. Le premier coup de minuit le réveilla. Un fantôme le regardait sans rien dire.

Le mort prit son fils par la main, et le mena, dans la nuit, à l’autre bout du château. Là, il ouvrit une cachette, et montra du doigt une fiole à moitié pleine.

— « Ta mère m’a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice. »

Le mort referma la cachette, et partit. Le roi suait de peur. Pourtant, c’était un homme fort et hardi. Doucement, bien doucement, il descendit à l’écurie, sella son meilleur cheval, et partit au galop dans la nuit noire.

A la pointe de l’aube, il frappait en secret à la porte de son plus grand ami.

— « Ecoute. Le malheur est sur moi. Je m’en vais je ne sais où. Demain, va trouver ma belle, dans le château de son père, et dis-lui : « Le malheur est sur votre ami. Il s’en est allé je ne sais où. Sa femme, vous ne la serez jamais, jamais. Pourtant, il a fini de parler aux filles, et il ne vous oubliera pas. Retirez-vous dans un couvent. Prenez le voile noir, et priez Dieu pour votre ami, jusqu’à ce qu’on vous porte au cimetière. »

— Roi, vous serez obéi. »

Le roi repartit au galop dans la nuit noire. Le lendemain, il était dans une ville sept fois plus grande que Toulouse. Là, il vendit son épée, ses beaux habits, son cheval, donna l’argent aux pauvres, et s’en alla, comme un mendiant, le bâton à la main, la besace sur le dos. Enfin, il arriva sur une montagne si haute, si haute, que les aigles seuls y pouvaient voler. Sur cette montagne, le roi se bâtit une cabane. S’il avait soif, il buvait aux sources. S’il avait faim, les herbes et les fruits sauvages ne manquaient pas.

Un soir, le roi priait Dieu dans sa cabane. Il pria longtemps, bien longtemps, et s’endormit.

Quand il se réveilla, les étoiles marquaient minuit. Un fantôme le regardait.

— « Ta mère m’a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice. »

Le mort partit. Le roi suait de peur. Pourtant, c’était un homme fort et hardi. Alors, il s’enfuit dans la nuit noire. A la pointe de l’aube, il était au bas de la montagne. Tout un an, le pauvre homme marcha, marcha toujours tout droit devant lui, sans demander jamais son chemin. Enfin, il arriva dans son pays, et s’en vint, le soir, frapper en secret à la porte de son plus grand ami.

— « Bonsoir, mon ami. Ne me reconnais-tu pas ?

— Vous êtes le roi.

— Oui, je suis le roi. Donne-moi des nouvelles de ma belle.

— Votre belle est morte dans son couvent.

— Donne-moi des nouvelles de ma mère.

— Votre mère est toujours dans son château, et elle s’est faite maîtresse, pour le malheur du pays.

— J’en sais assez. Mène-moi dans une chambre. Je suis las, et je veux dormir. Demain, viens me réveiller avant la pointe de l’aube.

— Roi, vous serez obéi. »

Le roi se coucha, et s’endormit. Le premier coup de minuit le réveilla. Un fantôme le regardait.

— « Ta mère m’a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice.

— Père, vous serez obéi. »

Le mort partit. Le roi suait de peur. Pourtant, c’était un homme fort et hardi. Avant la pointe de l’aube, son plus grand ami entra dans la chambre.

— « Ecoute. Ce soir, j’aurai quitté le pays, pour n’y retourner jamais, jamais. Voici un écrit, où j’ai marqué que je te fais roi à ma place. Et maintenant, apporte-moi une épée, de beaux habits, et va me préparer, à l’écurie, un bon cheval, avec la bride et la selle.

— Roi, vous serez obéi. »

Le roi partit au grand galop. Au coucher du soleil, il frappait à la porte de son château.

— « Bonsoir, ma mère, ma pauvre mère.

— Bonsoir, mon fils. D’où viens-tu ? Je veux le savoir.

— Ma mère, ma pauvre mère, je vous le dirai à souper. Je vous le dirai quand nous serons seuls. A table. J’ai faim. »

Ils s’attablèrent tous deux. Quand ils furent seuls, le roi dit :

— « Ma mère, ma pauvre mère, vous voulez savoir d’où je viens. Je viens de voir du pays. Je viens d’épouser ma maîtresse. Demain, vous l’aurez ici. »

La reine écoutait sans rien dire. Elle sortit, et revint un moment après.

— « Ta femme arrive demain. Tant mieux. Trinquons a sa santé. »

Alors, le roi tira son épée, et la posa sur la table.

— « Écoutez, ma mère, ma pauvre mère. Vous voulez m’empoisonner. Je vous pardonne. Mais mon père, lui, ne vous pardonne pas. Par trois fois, il est revenu de l’autre monde, et m’a dit : « Ta mère m’a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice. » Hier, j’ai répondu : « Père, vous serez obéi. » Ma mère, ma pauvre mère, priez Dieu qu’il ait pitié de votre âme. Regardez cette épée. Regardez-la bien. Le temps de dire un Pater, et je vous tranche la tête, si vous n’avez pas bu le poison que vous m’avez versé. Buvez, buvez jusqu’au fond, ma mère, ma pauvre mère. »

La reine vida le verre jusqu’au fond. Cinq minutes après, elle était verte comme l’herbe.

— « Pardonnez-moi, ma mère, ma pauvre mère.

— Non. »

La reine tomba sous la table. Elle était morte. Alors, le roi s’agenouilla, et pria Dieu. Puis il descendit doucement, doucement à l’écurie, sauta sur son cheval, et partit au grand galop dans la nuit noire.

On ne l’a revu jamais, jamais[1].

  1. Dicté par Catherine Sustrac, de Sainte-Eulalie, canton de Laroque-Timbaut (Lot-et-Garonne), femme illettrée, âgée d’environ quarante ans. Sous une forme moins précise, le même conte m’a été fourni par quatre autres personnes, dont deux sont mortes, et les deux autres vivent encore. Les deux premières sont Cadette Saint-Avit, du hameau de Cazeneuve, commune du Castéra-Lectourois (Gers), et Marie Lagarde, de Gimbrède (Gers), décédée à soixante-dix ans. Les deux survivantes sont : Isidore Escarnot, de Bivès (Gers), et Françoise Lalanne, de Lectoure.