Contes populaires de la Gascogne/Le Retour du Seigneur

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Contes populaires de la GascogneMaisonneuve frères et Ch. Leclerctome 1 (p. 43-53).


IV

Le retour du seigneur


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Il y avait, une fois, un seigneur, dévot comme un prêtre, fort et hardi comme Samson, avisé comme pas un. Ce seigneur faisait souvent de grandes aumônes, sur la porte de son château. Il défendait les pauvres gens contre les riches qui leur faisaient tort. Depuis trois ans, il avait épousé la plus belle et la plus honnête femme du pays. Tous deux s’aimaient plus qu’on ne peut dire. Par malheur, ils n’avaient pas d’enfant. Chacun les plaignait, et la femme était si confuse de son état, qu’elle n’osait plus sortir.

Alors, le seigneur partit pour Bétharram[1]. Arrivé dans l’église, il s’agenouilla devant le maître-autel et dit :

— « Sainte Vierge, si ma femme me fait un enfant, je jure d’aller sept ans en Terre-Sainte, combattre les ennemis du Bon Dieu. »

Cela dit, le seigneur revint dans son château. Neuf mois après, sa femme lui faisait un beau garçon.

Après le baptême et les relevailles, le seigneur dit à sa femme :

— « Femme, j’ai juré à la sainte Vierge de Bétharram que, si nous avions un enfant, j’irais sept ans en Terre-Sainte, combattre les ennemis du Bon Dieu. C’est un grand chagrin pour moi de vous laisser ainsi tout seulets. Certes, il ne manquera pas de galants, pour venir te dire que je suis mort en Terre-Sainte, et pour te demander en mariage. Ne les crois pas. Ils empoisonneraient notre fils, et ils prendraient notre bien. Quand je reviendrai, c’est moi qui me charge de régler leur compte. Il se peut qu’alors tu ne me reconnaisses pas. Tiens. Voici notre contrat de mariage coupé en deux. J’en garde la moitié. Prends l’autre, et ne t’en sépare ni jour ni nuit. Quand je te montrerai ce que j’emporte, tu seras sûre de n’avoir affaire qu’à moi.

— Mon mari, vous serez obéi. »

Le seigneur partit donc pour la Terre-Sainte. Pendant un an, il s’y battit comme un César. Mais un jour, il tomba de cheval, et fut pris par les ennemis du Bon Dieu, qui l’enfermèrent, prisonnier dans une tour.

Dorénavant, on n’eut plus de ses nouvelles au pays. Alors, trois frères, forts comme des taureaux, et méchants comme l’enfer, trois frères tinrent conseil.

— « Il faut que l’un de nous épouse la femme du seigneur qui est allé en Terre-Sainte. »

Cela dit, ils allèrent trouver sa femme.

— « Bonjour, madame.

— Bonjour, messieurs. Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Madame, on dit que votre mari a été tué en Terre-Sainte. Si c’est vrai, il faut que vous épousiez l’un de nous trois.

— Messieurs, je n’ai pas la preuve que mon mari ait été tué en Terre-Sainte. Vous voyez donc que je ne puis épouser l’un de vous trois.

— Eh bien ! en attendant que la preuve arrive, nous vivrons en maîtres dans ce château. »

Les trois frères firent comme ils avaient dit, sans que la dame et son fils trouvassent ni un parent ni un ami pour les défendre. Nuit et jour, ces gueux faisaient ripaille au château, et vendaient les récoltes, pour jouer l’argent.

Quand il y eut juste cinq ans, depuis le départ du seigneur, les trois frères dirent à sa femme :

— « Madame, voilà cinq ans que votre mari est parti pour la Terre-Sainte. Certainement, il est mort. Si vous tenez à vivre, vous et votre fils, il faut que vous épousiez l’un de nous trois.

— Messieurs, puisque mon mari est mort, je vais m’habiller de noir. Tout un an, je porterai le deuil de mon pauvre ami, et je prierai Dieu pour son âme. Cela fait, je choisirai mon mari entre vous trois. »

Le Diable était caché dans la chambre de la dame. Cent fois plus vite qu’un éclair, il alla trouver le seigneur, prisonnier dans sa tour, en Terre-Sainte.

— « Écoute. Trois frères, forts comme des taureaux, et méchants comme l’enfer, trois frères se sont faits maîtres chez toi, sans que ni ta femme ni ton fils aient trouvé ni un parent, ni un ami pour les défendre. Nuit et jour, ces gueux font ripaille au château, et vendent les récoltes, pour jouer l’argent. Ta femme leur a dit, il y a trois jours : « Dans un an, je choisirai mon mari entre vous trois. » Voilà ce qui se passe chez toi. Donne-moi une goutte de ton sang, et je te porte, en trois jours, à cent pas de ton château.

— Diable, tu me demandes trop cher. »

Le Diable partit, et le seigneur demeura seul, prisonnier dans sa tour, en Terre-Sainte.

Pendant un an, les trois frères menèrent la même vie, sans que la dame et son fils trouvassent ni un parent ni un ami pour les défendre. Nuit et jour, ces gueux faisaient ripaille au château, et vendaient les récoltes, pour jouer l’argent.

Quand il y eut juste six ans, depuis le départ du seigneur, les trois frères dirent à sa femme :

— « Madame, le temps de votre deuil est fini. Il faut que vous épousiez l’un de nous trois.

— Messieurs, j’ai choisi mon mari entre vous trois. Mais je ne le nommerai qu’au moment de partir pour l’église. Donnez-moi encore un an, pour coudre ma robe de noces. »

Le Diable était caché dans la chambre de la dame. Cent fois plus vite qu’un éclair, il s’en alla trouver le seigneur, prisonnier dans sa tour, en Terre-Sainte.

— « Écoute. Les trois frères mènent toujours la même vie, sans que ta femme et ton fils aient trouvé ni un parent ni un ami pour les défendre. Nuit et jour, ces gueux font ripaille au château, et vendent les récoltes pour jouer l’argent. Dis : « Mon Diable, je suis à toi, » et je te porte, en trois jours, à cent pas de ton château.

— Diable, tu me demandes trop cher. »

Le Diable partit, et le seigneur demeura seul, prisonnier dans sa tour, en Terre-Sainte. Pendant un an moins trois jours, les trois frères menèrent la même vie, sans que la dame et son fils trouvassent ni un parent ni un ami pour les défendre. Nuit et jour, ils faisaient ripaille au château, et vendaient les récoltes, pour jouer l’argent.

Alors, le Diable partit cent fois plus vite qu’un éclair, et s’en alla trouver le seigneur, prisonnier dans sa tour, en Terre-Sainte.

— « Écoute. Les trois frères mènent toujours la même vie, sans que ta femme et ton fils aient trouvé ni un parent ni un ami pour les défendre. Nuit et jour, ces gueux font ripaille au château, et vendent les récoltes, pour jouer l’argent. Le moment est proche, où ta femme sera forcée d’épouser l’un des trois. Promets-moi une portion du premier repas à prendre avec ta femme et ton fils, et je te porte, en trois jours, à cent pas de ton château.

— Diable, tiens parole, et je te promets une portion du premier repas que je ferai avec ma femme et mon fils. »

Alors, le Diable prit le seigneur à cheval sur son dos. D’un coup d’aile, il l’emporta par-dessus les nuages, et partit cent fois plus vite qu’un éclair.

Le premier jour, le Diable dit :

— « Hardi ! Tiens bon. Regarde en bas. Que vois-tu ?

— Je vois filer les villes et les villages. Je vois filer les rivières et les grands bois. Je vois filer les montagnes et les plaines.

— Dis : « Mon Diable, je suis à toi. » Sinon, je te jette à bas.

— Diable, tu n’auras que ce que je t’ai promis. »

Le second jour, le Diable dit :

— « Hardi ! Tiens bon. Regarde en bas. Que vois-tu ?

— Je vois filer la mer grande. Je vois filer les îles. Je vois filer les navires.

— Dis : « Mon Diable, je suis à toi. » Sinon, je te jette à bas.

— Diable, tu n’auras que ce que je t’ai promis. »

Le troisième jour, le Diable dit :

— « Hardi ! Tiens bon. Regarde en bas. Que vois-tu ?

— Je vois mon pays. Je vois mon château. Je vois ma femme à la fenêtre, qui peigne mon fils, avec un beau peigne d’or. Elle regarde loin, bien loin, si je ne reviens pas.

— Dis : « Mon Diable, je suis à toi. » Sinon, je te jette à bas.

— Diable, tu n’auras que ce que je t’ai promis. »

Alors, le Diable posa le seigneur à cent pas de son château, et partit. Le pauvre homme était si mal vêtu, qu’il avait l’air d’un mendiant. Jusqu’à la nuit, il demeura caché. Alors, il frappa, sans peur ni crainte, à la porte du château.

— « Pan ! pan !

— Pauvre, que demandes-tu ?

— Valets, qui commande ici ?

— Pauvre, celui qui commandait ici est mort en Terre-Sainte. Demain, sa femme se remarie. Maintenant, elle est là-haut, dans la grand’chambre, qui soupe avec son fils et ses trois galants. »

Le seigneur monta l’escalier plus vite que le vent.

— « Bonsoir, messieurs. J’arrive de Terre-Sainte. Je vous apporte des nouvelles.

— Pauvre, quelles nouvelles apportes-tu ?

— Les nouvelles que j’apporte, c’est qu’il y a ici trois rien qui vaille, qui se font maîtres chez les autres, trois gueux, qui n’ont pas pitié d’une femme et d’un enfant. Les nouvelles que j’apporte, c’est que cette racaille a fini de mal faire. Les nouvelles que j’apporte, c’est qu’il y a, sur la table, des couteaux affilés et pointus. Armez-vous, et faisons bataille. Au plus fort la guirlande. Hô ! Hardi ! »

En un moment, les trois frères gisaient à terre, saignés comme des porcs. Alors, le seigneur salua sa femme et lui dit :

— « Madame, vous voyez comme je travaille. Que me donnerez-vous en paiement ?

— Pauvre, je te donnerai la moitié de mon bien.

— Madame, ce n’est pas assez. Il faut que vous soyez ma femme.

— Non, pauvre. Jamais je ne serai ta femme.

— Madame, vous voyez comme je travaille. Dites non encore une fois, et je vous saigne aussi, vous et votre enfant.

— A la volonté du Bon Dieu. Non. Je n’ai pas voulu de ces trois galants. Je ne veux pas de toi. Saigne-nous, moi et mon fils.

— Madame, j’aurais tort, car vous êtes ma femme, et cet enfant est mon fils.

— Pauvre, si je suis ta femme, si cet enfant est ton fils, prouve que tu as dit vrai.

— Femme, voici la moitié de mon contrat de mariage. Montre la tienne.

— C’est vrai. Vous êtes mon mari. »

Alors, le seigneur embrassa sa femme et son fils. Tous trois se mirent à table, et soupèrent de bon appétit. Au dessert, le Diable arriva, juste au moment où le seigneur finissait une assiettée de noix.

— « Ah ! tu es là, Diable. Il te tarde d’être payé. Tu auras plus que je ne t’ai promis. Tiens, ramasse les charognes de ces trois rien qui vaille, et emporte-les dans ton enfer.

— Bien. Mais tu m’as promis une portion du premier repas que tu ferais avec ta femme et ton fils.

— Diable, c’est juste. Attends un peu. »

Le seigneur regarda bien toutes les coquilles de noix qu’il avait mangées, pour être sûr qu’aucune portion du fruit n’était demeurée dans le bois.

— « Tiens, Diable. Voici ce que je t’ai promis. »

Le Diable prit les coquilles, et les regarda longtemps. Aucune portion du fruit n’était demeurée dans le bois.

— « Écoute, dit-il au seigneur. Tu es un homme avisé. Si j’avais trouvé le moindre morceau de fruit dans les coquilles, aussitôt je t’emportais dans mon enfer, avec ta femme et ton fils. »

Le Diable partit confus, avec les charognes des trois galants, et les maîtres du château s’en allèrent au lit. Bien longtemps le seigneur vécut heureux, avec sa femme et son fils. Quand ils moururent, le Bon Dieu les mit en paradis[2].

  1. Lieu de pèlerinage célèbre, dans l’ancien pays de Béarn (Basses-Pyrénées).
  2. Dicté par Cazaux, de Lectoure (Gers). Feue Cadette Saint-Avit, du Castéra-Lectourois (Gers), m’avait fourni un texte à peu près semblable pour le fond. Tous deux l’acceptaient comme un conte, et le faisaient précéder et suivre de formulettes usitées en pareil cas. Deux femmes encore vivantes, Nine, de la vallée de Campan (Hautes-Pyrénées), et Pauline Lacaze, de Panassac (Gers), m’ont, au contraire, donné ce conte comme une superstition. Voy. Cordier, Les légendes des Hautes-Pyrénées, p. 38-44, Le Diable au XIIIe siècle. C’est la légende bien connue de Bos de Bénac, rapportée par divers annalistes du Bigorre. Nine sait lire et écrire. Elle a soixante ans passés.