À l’heure où commence la veillée dans
nos campagnes, c’est-à-dire aux dernières
lueurs du crépuscule, je m’acheminais
vers la demeure d’un vieil ami de ma famille,
le père Jean Duval, et en marchant
dans la neige épaisse, qui jetait sur la
route son manteau de vierge, j’arrangeais,
dans mon esprit, le nouveau récit que je
devais faire à mes rustiques auditeurs.
Je venais de fermer mes auteurs classiques,
et de suspendre au clou la livrée du
séminaire. Je me croyais instruit et je ne
savais rien. Les villageois naïfs me regardaient avec une curiosité respectueuse.
Ils se disaient entre eux que je comprenais
le latin comme un curé, que j’avais lu tous
les livres, même les mauvais, et que je
serais évêque ou avocat, selon que l’Esprit
saint soufflerait en tempête sur mon âme,
ou la laisserait dans un calme plat. Je
suis avocat.
Je devais cette belle réputation à la
reconnaissance du maître chantre et de
ses subalternes pieux. Un jour, je les
avais jetés dans l’étonnement, en leur
disant qu’ils parlaient grec toutes les fois
qu’ils chantaient le « Kyrie eleison » de la
messe ou le « Agios ô Theos » du vendredi saint.
Ils n’en pouvaient croire leurs oreilles.
Je fus obligé d’évoquer l’Hellade et de
les promener dans le jardin des racines
grecques.
Une promenade qui les a fort intrigués
et qui m’a bien amusé… pour la première
fois.
Le dimanche qui suivit cette singulière révélation, ils se rendirent tous au chœur,
dans les premières stalles, avant « l’Asperges »
même, se mirent à feuilleter
d’une main fébrile leurs manuels de plain-chant,
puis s’arrêtèrent soudain, comme
fascinés par certains caractères merveilleux.
La messe commença. À « l’introit, » ils
parurent distraits. Longues et brèves
s’envolaient également vite, et le « Gloria
Patri » ne se fit pas attendre. Mais voilà
que tout à coup ils prennent un air grave
et, fiers de leur science trop longtemps
ignorée, ils entonnent le « Kyrie » avec un
ensemble, une force, une chaleur vraiment
superbes, tout en regardant le curé du
coin de l’œil, comme pour lui dire :
— Qu’en pensez-vous ?… Le grec ça
nous connait, allez !
Ils s’étaient empressés de faire part à
leurs familles de cette grande nouvelle,
qu’ils parlaient au bon Dieu comme de
vrais grecs, le dimanche, à l’église. Or,
quand ils commencèrent le « Kyrie, » des femmes et des filles se penchèrent tout
émues vers leurs voisines, et chuchotèrent
à la fois :
— Écoutez bien, c’est du vrai grec qu’ils
chantent.
Et les voisines, ahuries, se tournèrent
vers d’autres bancs pour répéter la même
chose. Et d’un siège à l’autre, tout le
long des rangées, jusqu’au fond de la nef,
on vit un plaisant mouvement de têtes, et
on entendit un singulier murmure :
— Écoutez ! ils chantent du vrai
grec !…
— Ils chantent du vrai grec !…
— Chantent du vrai grec !…
— Du vrai grec !…
— Vrai grec !…
— Grec !…
Les chantres avaient dit au Seigneur
pour la dernière fois : « Eleison ! eleison ! »
et le curé, distrait par cet inexplicable va-et-vient
des têtes et cet excentrique murmure
des lèvres, restait cloué sur son
siège, oubliant le « Dominus vobiscum. »
* * *
J’aurais dû vous dire, peut-être, que les
gens de notre canton me demandaient
souvent de leur raconter des histoires.
Tantôt ils venaient chez mon père et
tantôt j’allais chez eux. Je les amusais
surtout avec des récits anciens.
Sans sortir de son village, on peut ainsi
donner aux voyageurs qui viennent de
loin, la monnaie de leur pièce.
Parfois ils prenaient la parole, et les
récits alternaient. Je n’avais pas toujours
l’avantage. Ainsi je parlais, un
soir, de l’héroïsme de Léonidas et de trois
cents Spartiates, aux Thermopyles, dans
ce défilé célèbre que les Grecs de nos jours
n’ont pu, hélas fermer à l’invasion du
cimeterre et du croissant.
— Bah ! me réplique un de mes vieux
auditeurs, les Thermopyles, ce n’est pas
plus beau que Châteauguay, et Salaberry
vaut peut-être Léonidas…
Savez-vous qu’à Châteauguay nous
n’étions que trois cents, nous aussi ?… Trois cents contre sept mille !… Mais
nous étions des Voltigeurs !… Oh ! les
Voltigeurs, on en parle encore !…
Et il continua, se grisant avec ses souvenirs
héroïques comme avec un vin généreux :
« Les Américains voulaient conquérir
le pays, comme cela, sans savoir si la
chose nous était agréable. Ils nous
auraient fait place dans l’Union et nous
aurions eu notre étoile. Une étoile dans
la grande constellation Américaine, c’était
alléchant… Mais il eût fallu renoncer à
l’espoir de devenir un peuple à part. Il
est vrai que les Anglais faisaient aussi de
sérieux efforts pour nous barrer le chemin,
et nous empêcher d’arriver jamais à l’indépendance.
Ils se disaient nos maîtres et
se plaisaient trop souvent à nous faire
sentir la pesanteur de leur bras… Il
fallait de la générosité et de l’abnégation
pour courir à la défense de leur drapeau.
Nous ne voulions pas être Anglais, non
plus. Le sang français ne s’était pas refroidi dans nos veines. Il est comme le bon vin,
il gagne à vieillir. Quelque chose nous
disait d’attendre et d’espérer. C’était
sans doute la voix de notre ange gardien,
de cet ange fidèle qui jadis suivit la France
sur nos bords… Attendons, espérons…
Allons ! fit-il se reprenant, voilà que je
m’emballe… Où suis-je rendu ?… Je ne
suis plus sur le chemin de Châteauguay…
Revenons sur nos pas. Châteauguay !…
C’était le vingt-six octobre mil huit cent
treize ; je m’en souviens comme du premier
baiser que j’ai donné à ma chère défunte… Nous avions abattu des arbres
pour nous faire un rempart ; nous avions
démoli les ponts, pour empêcher les
troupes ennemies de franchir la rivière et
de s’avancer vers nos beaux villages.
Nous étions bien décidés à mourir là, à
notre poste, sous les yeux de notre commandant,
comme vos gens de l’ancien
temps.
Tout à coup voici qu’un long Yankee se
détache de l’armée bostonnaise, et s’approche de nous d’un air mystérieux. Il
faisait de la main un signe qui voulait
dire : Ne tirez pas, mes bons amis. Tout
de même, je donne un coup d’œil à mon
fusil, pour lui conseiller de se bien comporter.
Quand il fut près de nous, le
Yankee, il nous demanda d’une voix doucereuse :
— Braves Français, rendez-vous, nous
ne vous ferons aucun mal.
— Un Canadien-français se rendre, que
je réponds, furieux… Tiens ! guette
bien !…
Je lui envoie une balle. Il tombe sur
la terre qu’il voulait prendre, et cette terre
le garde à jamais !…
Ô la belle bataille, après cela !… Ô la
belle victoire !… Le Canada est resté
anglais… Mais nous sommes restés
français !
Le vieux soldat de Salaberry souligna
cette dernière parole d’un formidable coup
de poing sur la table.
La dernière fois, je leur avais parlé des Carthaginois, et cela leur avait plu. Ils
les connaissaient un peu, les Carthaginois… Oh ! bien peu. Par une chanson
seulement… Ils les connaissaient par
cette chanson :
Les Carthaginois, ces lurons,
À Capoue ont fait les Capons,
S’ils ont été vaincus,
C’est qu’ils ne daignaient plus
Manger à la gamell’, vive le son !
Manger à la gamell’, viv’le son du chaudron !…
De même, par une chanson aussi, ils
savaient que Moïse, retour d’Égypte avec
Israël, qui s’amusait, depuis quatre
siècles, à peupler les bords du Nil, avait
traversé la mer Rouge à pied sec, ou à peu
près. En effet la chanson disait :
Il la pas… il la sa,
Il la pas, pas, pas… il la sa, sa, sa,.
Il la passa toute
Sans boire une goutte.
Mais le pharaon qui le poursuivait,
fâché de voir son empire se dépeupler
ainsi, n’eut pas la même chance. Quand
il fut entré dans le chemin miraculeux,
creusé par la verge de Moïse à travers les profondeurs de la mer, les murailles frémissantes
que la main de Dieu retenait
tout à coup, et l’abîme des eaux se referma.
Alors
Il vit pé… il vit rir,
Il vit pé, pé, pé… il vit rir, rir, rir,
Il vit périr vite
Sa phalang’maudite…
Les entrailles de la terre, mises sous les
regards de l’homme par la science moderne,
ont vengé la Bible des sarcasmes et
des outrages de l’ignare impiété du dernier
siècle ; un jour, quand la religion aura
besoin d’une preuve nouvelle pour confondre
l’incrédule et raffermir le croyant,
Dieu prêtera une nouvelle science à la
terre, et les savants fouilleront les entrailles
de la mer Rouge pour en tirer les
débris de l’armée du pharaon.
* * *
Ce soir-là, nous devions nous réunir chez
le père Jean Duval.
Les fenêtres des maisons projetaient un
pâle rayonnement dans le brouillard gris. Le vent commençait à souffler, et, dans
cette lueur tamisée des fenêtres, la neige
tourbillonnait comme une poussière
d’argent.
Cependant la plupart des lumières s’éteignirent
bientôt, et les maisons parurent
de gros points noirs dans une blancheur
laiteuse. Le grésil me fouettait la figure
maintenant, et cela m’ennuyait. J’allongeai
le pas afin d’arriver plus tôt. Il
fait si bon près du poêle où flambe une
écorce saturée de poix, quand dehors
souffle la bise mordante. Et puis
l’homme supporte mal un petit contretemps ;
il se résigne mieux dans l’adversité.
Il secouera le faix qui l’embarrasse
légèrement, et portera avec courage le
fardeau solidement ficelé à son épaule.
Dans son rideau de peupliers sans
feuilles, la maison de Jean Duval me parut
éclairée comme pour les jours de fête. On
m’attendait, sans doute, et c’était en mon
honneur que brûlaient tant de bougies.
J’en ressentis de l’orgueil, et ma vertu
d’humilité reçut une large blessure.
Je secouai la neige qui me couvrait, et,
d’une main légèrement frémissante, je
soulevai la clenche d’acier. Alors de
l’intérieur j’entendis :
— Le voici ! le voici !
— Toujours fidèle à la parole donnée,
dis-je en entrant.
La salle, très grande pourtant, contenait
à peine la foule curieuse. Évidemment je
plaisais et mes récits étaient amusants.
Je me délectais dans ma vanité, quand
une douce voix de jeune fille annonça :
— Pas d’histoire, ce soir !… Les marionnettes !… On va bien s’amuser !
— Ils t’attendent pour commencer, me
dit le père Jean Duval.
— C’est trop d’honneur à me faire, répliquai-je,
un peu refroidi, un peu humilié
même.
— Ce sont des marionnettes nouvelles,
affirma la mère Duval. Elles vont agir
comme du vrai monde… Nous allons rire.
— En effet, le monde prête bien à rire,
ajoutai-je rudement.
— C’est si drôle du monde si petit, remarqua
la jeune fille qui allait s’amuser.
— Eh ! Mademoiselle, repris-je emphatiquement,
nous ne paraissons pas plus
grands que ces marionnettes, quand on
nous regarde du haut du clocher. Il n’y
a ni petits ni grands ; il n’y a que des comparaisons.
La fourmi trouve énorme le
joli pied d’enfant qui l’écrase, et l’éléphant
trouve bien petit le joli pied qui
écrase la fourmi… Tout de même ajoutai-je
d’un ton plus conciliant, cela m’intéressait,
je l’avoue, quand j’avais dix ans.
* * *
Une petite sonnette « tintina » soudain,
annonçant le lever du rideau. Dans un
encadrement de tentures rustiques, sur un
fond de lumière, apparut une figure large,
vieille, bronzée et bien connue. C’était le
Muron… On le disait un ancien soldat,
mais écumeur de champ de bataille, détrousseur
de morts. La femme qui le
suivait, la « Muronne, » Marie Germain, était une fille de Cap Santé qu’il avait
ensorcelée. Il la battait souvent, mais
elle ne pouvait se détacher de lui. Ils
avaient vieilli sur le chemin public…
C’était le Muron, l’heureux propriétaire
des marionnettes perfectionnées.
— Mesdames et messieurs, fit-il d’un ton
grave en embrassant l’assistance d’un
regard satisfait, c’est l’heure solennelle
qui sonne, soyez attentifs, la représentation
va commencer.
Vous allez être surpris des progrès qu’a
faits, depuis le siècle dernier, l’industrie
des marionnettes. Il ne s’agit plus aujourd’hui
d’un jeu d’enfants et d’un amusement
inutile, mais d’une récréation
digne des esprits sérieux, et d’un enseignement
précieux sous une forme amusante. Par quels moyens sommes-nous
arrivés à représenter la société telle
qu’elle est ou telle qu’elle sera, c’est notre
secret…
Silence, et riez bien.
Une petite voix très grêle et qui semblait sortir d’une boîte mal fermée, jeta
tout à coup un flot de paroles brèves et
vives qui furent entendues jusqu’au fond
de la salle.
Tout le monde se mit à rire. Il n’y avait
pas de quoi, cependant, comme vous allez
le voir.
C’était une poupée qui se promenait à
pas lents et gesticulait d’une façon tragique.
Elle sanglotait parfois, et parfois,
s’irritant, elle faisait des menaces… L’infortunée
avait un mari infidèle.
N’est-ce pas la chose la plus invraisemblable ?
Un instant après, un jeune homme s’avança
derrière elle, à pas de loup, puis, la
saisissant dans ses bras, il l’attira sur son
cœur et lui mit un baiser sur la bouche
pour la forcer au silence.
N’est-ce pas là encore une chose invraisemblable ?
Et l’on entendit dans un soupir de flûte
molle :
— Je vous adore !
— Laissez-moi donc ! dit une voix plus
molle encore…
— Vous êtes ma vie !
— Vous savez bien que je ne m’appartiens
plus…
— Il vous trahit !…
— Je le sais, hélas !
— Je vous consolerai, cher ange !
— Je ne veux pas être consolée…
— Cela, par exemple, c’était bien naturel.
Je ne sais comment finit l’idylle. Une
foule survint et la pauvre délaissée se
sauva. Le consolateur aussi… par le
même chemin.
Une foule survint ; une foule d’électeurs.
Nous eûmes le spectacle d’une
élection à la mairie, dans un centre rural,
alors que tous les contribuables pouvaient
voter. Tous ces petits hommes de huit à
dix pouces de hauteur, allaient, venaient,
couraient, s’arrêtaient au moyen de
ficelles habilement dissimulées, comme
dans le monde réel.
Les candidats — il y en avait deux, afin
de doubler l’intérêt et de permettre un
échange de gracieusetés à l’absinthe —
les candidats vinrent à l’encontre l’un de
l’autre. Il est rare, du reste, que deux
adversaires tirent dans le même collier.
Ils étaient suivis de leurs partisans, et
parmi ces partisans à la culotte serrée
sur la cuisse, on voyait se déployer des
jupons larges et bigarrés. Là aussi, dans
ce peuple de carton, l’émancipation de la
femme jetait ses racines.
Une invraisemblance encore !
Les deux partis se rencontrèrent au
milieu de la place. Ils paraissaient également
forts. Une boîte d’allumettes
servit d’estrade. Les candidats, souples
comme des acrobates, sautèrent d’un bond
sur le couvercle bien assujetti, ne se doutant
pas, sans doute, qu’ils s’arrêtaient sur
un volcan prêt à se réveiller.
— Messieurs les électeurs, commença le
plus âgé, je viens de nouveau solliciter les
honneurs de la mairie — Il avait occupé pendant trois ans déjà le fauteuil civique.
— J’ai travaillé, selon mes forces et mon
intelligence, à l’agrandissement et au bonheur
de notre municipalité… Vos intérêts
sont les miens et mes espérances sont les
vôtres… J’ai comme vous toutes les intentions
honnêtes et toutes les ambitions
légitimes. Je compte sur votre bienveillance,
comptez sur mon extrême désir de
vous être utile.
Je vous dirai d’abord que j’aime le
progrès et ne marche — pas à reculons…
C’est par les municipalités surtout que le
peuple est gouverné. Si elles sont bien
administrées le pays le sera aussi. Il le
sera surtout si vous placez au timon des
affaires des hommes déjà éprouvés ; car
ceux qui sont habiles dans les petites
choses le sont de même dans les grandes.
Il est bien malaisé de rendre justice à
chacun, si l’on arrive au pouvoir sans
avoir une connaissance intime des humbles
et des malheureux. En effet, lorsqu’on
est placé haut on voit moins à ses pieds que dans le lointain. Il n’est pas inutile
cependant de regarder loin, puisque si
vous marchez tête basse, vous arrivez à
l’abîme sans le voir.
On dit que j’ai de l’ambition, que je
cherche à m’élever… N’ayez pas peur de
vous élever ; il se trouvera toujours des
gens au-dessus de vous que vous ne
pourrez atteindre, et qui vous feront comprendre
votre impuissance.
Les municipalités ont besoin des lumières
de la science pour devenir florissantes.
Il faut qu’on leur parle, il faut
qu’elles apprennent. Or, le meilleur
moyen de parler pour être entendu de tout
le monde, c’est de parler dans les journaux. La gazette est le porte-voix de
tous les ouvriers de la pensée, et elle jette
aux quatre vents du ciel toutes les audaces
de l’esprit humain… Le journaliste sait
tout ou feint de tout savoir, ce qui est à
peu près la même chose… Nous devons
donc recevoir les journaux, et forcer le
gouvernement à les payer. C’est le meilleur système d’économie sociale, et le
moyen le plus expéditif de relever la
nation. Puis, il faut tout lire dans un
journal, tout, depuis le nom jusqu’aux conditions
d’abonnement exclusivement, en
passant par les guérisons miraculeuses de
la réclame, les mariages qui sont un prétexte
pour étaler, sans pudeur, la toilette
de la mariée et les innombrables cadeaux
des innombrables amis, les naissances où
les parrains et les marraines viennent
saluer le public, et les enterrements qui se
changent en parties de plaisir.
On gagne toujours quelque chose à lire,
même à lire des livres du terroir ; mais
en retour on perd souvent à parler, même
quand on parle pour dire des vérités…
Et je vais me taire.
Encore un mot pourtant. Je favorise
les cercles agricoles et je vous conseille
d’en faire partie. On y apprend à cultiver
la terre avec intelligence, à faire
pousser des légumes nourrissants, et des
grains qui valent mieux que la poussière d’or de la Californie… Dans la plupart
des autres cercles on apprend à cultiver
l’ivrognerie et le jeu, deux plantes dont
les épines sont cruelles et les parfums
dangereux.
Les travaux de la voirie étaient négligés.
Chacun, comme vous le savez,
devait y mettre la main et faire sa part.
Or, tous attendaient après chacun et personne
ne commençait. On se décharge
aisément, voyez-vous, d’une obligation
partagée. Le Conseil municipal s’est fait
votre serviteur et il a agi. Maintenant
vous marchez d’un pied ferme sur de
larges trottoirs et vous ne crottez plus vos
souliers. Plusieurs sont fâchés de cela.
Ils disent que la boue ne salit que la
chaussure, et que la brosse rend au cuir
son éclat. Ils ne disent pas qui rend au
gousset les sous dépensés pour la brosse
et le reste…
Aujourd’hui l’eau coule dans les fossés
au lieu de dormir dans les ornières, et les
chemins sont bons ; les clôtures sont solides, et les béliers en quête d’aventure
ne vont plus fourrager le domaine du
prochain. Les routes sont comme les
rivières. Les unes et les autres font
naître la richesse sur leur passage, mais à
la condition qu’il n’y ait pas d’écueils dans
celles-ci, ni d’ornières dans celles-là…
Sur de bons chemins il n’y a ni mauvaises
voitures, ni chevaux paresseux… Vos
chemins sont beaux, et vous pouvez aller
vous promener…
Plusieurs se mirent à crier, pensant
qu’il se moquait d’eux. Vous pouvez aller
vous promener ! cela se dit quand on veut
se débarrasser de quelqu’un ; c’est une
injure. Une bagarre s’en suivit et les
jupons s’enfuirent. La boîte prit feu et
ce fut bientôt un sauve qui peut général.
Le deuxième candidat s’enfuit comme les
autres, sans répliquer un mot, ce qui
manque de vraisemblance.
Après quelques minutes de repos, le
Muron nous présenta une danseuse de
l’opéra. Elle avait fait tourner bien des têtes royales par ses pirouettes élégantes
et ses grâces incomparables.
Elle arriva leste et pimpante sur le
parquet luisant. Le parquet, c’était toujours
la table. Elle n’était pas excessivement
habillée, mais il paraît que c’est
mieux.
Les mouvements sont plus à l’aise en
dehors des nœuds et des agrafes. La
robe semblait ne commencer nulle part et
finir partout, mais on distinguait assez un
maillot rose et un soulier mignon. Au
reste, elle était si petite.
L’orchestre, une flûte champêtre comme
Tityre et Mélibée savaient en faire, égrena
sans mesure une averse de notes éveillées,
et les petits pieds de la petite créature
s’agitèrent fort adroitement, avançant,
reculant, glissant, sautant… sautant
surtout. Puis, finalement, la danseuse
pirouetta, selon la parole du Muron,
comme on pirouette sur les parquets cirés
des grands opéras. Mais aucune tête ne
tourna. Il est vrai qu’il n’y avait là que
de bonnes têtes « d’habitants. »
* * *
Après cela, nous fûmes introduits dans
un petit salon intime. Quand je dis : introduits,
vous comprenez ce que cela
signifie. Ici encore nous vîmes un spectacle
assez amusant, mais pas commun du
tout, et qui ne se trouve guère que dans
l’imagination des romanciers.
Quelques tables rondes et beaucoup de
chaises vernies meublaient ce petit salon.
Sur les tables, il y avait des tapis verts,
et sur les tapis verts, des jetons d’ivoire.
Assises au tour de ces tables, des femmes
élégantes tenaient, comme des éventails,
dans leurs mains blanches, des cartes
chiffrées dans les coins.
Presque toutes fumaient des cigarettes,
et, de leurs bouches roses, montaient sous
un souffle légèrement odorant, les molles
ondulations d’une fumée grise.
On entendait de toute part le son mat
de la monnaie de convention, puis des
phrases courtes, des mots pleins de sens pour les initiés, mais absolument vides
pour les autres.
— J’y suis.
— De combien ?
— Deux de mieux.
— J’accorde.
— Passe.
— Bien ! rien ! rien !
— Combien de cartes ?
— Une.
— Deux.
— Trois.
— Pas du tout.
— Parlez, maintenant.
Évidemment on jouait le « Bluff ».
Cependant, chose singulière et que je
n’avais jamais vue chez les joueurs de mon
sexe, il régnait là une gaieté bruyante, et
les décavées riaient plus fort que les
autres. On aurait dit qu’elles jouaient à
« qui perd gagne. » Jamais une plainte
comme chez les hommes d’autrefois…
surtout jamais un juron. On faisait une
cagnotte, et les jetons d’ivoire tombaientdru dans le plateau destiné à cet objet.
Sur les murs de la salle, de distance en
distance, des boîtes élégantes se profilaient
comme les troncs suggestifs des églises et
des chapelles.
Un coucou perché sur une corniche
d’ébène, entre deux vases de fleurs,
comptait, avec une précision de mathématicien,
les minutes données au jeu. Quand,
de sa voix monotone et un peu plaintive, il
annonça la dixième heure, toutes les
dames se levèrent et terminèrent debout
la dernière donne.
Puis on fit le bilan.
Les gagnantes, toutes ravies, partirent
à la file et se dirigèrent vers les troncs
cloués au mur. Chacune selon sa dévotion.
Il y avait un tronc des pauvres,
un tronc pour les âmes du purgatoire, un
autre pour des messes, un autre pour le
luminaire, un autre pour le pain de Saint
Antoine de Padoue, et le reste.
Les pauvres avaient toujours bonne
part. Ce soir-là, Saint Antoine eut du
Soyez attentifs, la représentation va commencer.
pain à revendre… mais les âmes du purgatoire
n’éprouvèrent guère d’adoucissement
à leurs ennuis.
La cagnotte était destinée aux maris
sages, restés au coin du foyer pour surveiller
les bonnes. On la tira au sort et la
plus haute carte l’emporta. Toutes les
dames reprirent en hâte le chemin de leur
maison. Et plusieurs disaient, pour s’excuser,
que cette manière de faire l’aumône
valait bien les bazars et les petits sacs.
Quelques moments plus tard, nous entendîmes,
dans les coulisses, une querelle
passablement amusante. Une querelle de
musiciens et de chanteurs… chose bien
incroyable encore, et qui ne trouvera que
des incrédules. Je vais tout de même
vous raconter cela.
La scène se passait derrière les rideaux.
De fait, il s’en passe plus là qu’ailleurs,
et de plus piquantes aussi… Comme
toujours le rideau laissait voir ce qu’il
aurait dû cacher.
C’était à qui chanterait ou ne chanterait pas, jouerait ou ne jouerait pas. Chacun
voulait donner le morceau de son choix,
ou ne donner rien du tout. Le directeur
avait beau prier, supplier, gourmander,
commander, on lui riait au nez. Il fallait
laisser passer l’orage.
L’un offrait du comique, pour faire rire ;
L’autre, du tragique, pour faire pleurer ;
Celui-ci, un chant patriotique, pour enlever
la salle ;
Celui-là, une romance sentimentale,
pour toucher les cœurs ;
Un autre, quelque chose de corsé, de
leste ;
Un autre encore, du voilé, à cause des
jeunes filles.
On parla d’un solo.
Tout le monde voulut donner le solo.
On proposa un duo.
Tout le monde voulut chanter le duo.
Un grand chœur…
Personne ne consentit à en être. Y
pensez-vous, un grand chœur ?… On entend toutes les voix à la fois, et pas une
mieux que les autres.
Une pianiste très brune voulut prendre
la place d’une blonde, dans un morceau à
quatre mains.
— Vous savez bien, répliqua celle-ci,
piquée au vif, que j’en vaux deux comme
vous.
— Comment cela, mademoiselle ?
— Comment cela ?… parce que je suis
une blanche et vous, une noire.
Un violoniste boiteux s’entendit appeler
double croche.
On cria à une petite bossue tapageuse :
— Savez-vous la valeur d’une ronde, mademoiselle ?
— Si vous saviez la valeur du silence,
vous, répondit-elle.
On reprocha à un jeune ténor ses fréquents
soupirs…
Et que sais-je ?
Mesdames et messieurs, dit enfin le directeur,
ahuri, pratiquez davantage, je
vous en supplie, les notes d’agrément.
Ainsi pendant dix longues minutes, et
l’on finit par s’entendre, je crois, car l’on
n’entendit plus rien.
Nous fûmes témoins, ensuite, d’un autre
spectacle assez plaisant aussi. C’était le
monde renversé, et la scène se passera
vers la fin du siècle prochain. Il ne s’en
portera pas plus mal, le monde, et, au lieu
d’être à l’envers il aura peut-être repris sa
position normale des premiers jours. Au
reste, si c’est un mal, un autre siècle le
guérira. Laissons rouler la machine.
L’habitude de voir un défaut rend indulgent ;
mais l’on finit souvent, hélas ! par
douter d’une vérité qui est sans cesse
souffletée…
C’était l’heure de la promenade. Nous
vîmes défiler, sur une route imaginaire,
de superbes carosses attelés de chevaux
richement caparaçonnés. Haut juchés
sur leur siège, des cochers avec chapeau
de soie sur la tête, boutons d’or sur la poitrine
et galons brillants sur toutes les
coutures, conduisaient ces équipages fastueux. Sur la route, des piétons à la mine
piteuse regardaient, d’un œil d’envie, ce
déploiement de luxe, et secouaient, d’une
main encore blanche, la poussière des
roues qui les éclaboussaient.
Dans ces voitures de gala, il y avait de
grandes dames et de gros messieurs.
Toutes les dames paraissaient belles ;
seulement, les unes ressemblaient au
matin et les autres, au soir. Les unes
portaient, dans leur chevelure, l’or des
blondes avoines, les autres, un léger duvet
de neige, ou l’ébène d’une aile de corbeau.
Tous les hommes paraissaient polis, mais
ils saluaient d’une main calleuse et avec
un peu de vanité.
C’était le défilé des travailleurs heureux.
C’était la procession des parvenus,
comme ceux qui vont à pied.
Il y avait des entrepreneurs de toutes
sortes de choses et des négociants en tout
genre ; des spéculateurs aux aguets ; des
exploiteurs de médecines hardiment patentées ;
des ouvriers de toutes les heures ; des manufacturiers, des politiqueurs, mais
pas un poète, pas un peintre, pas un musicien.
Et ceux qui les regardaient passer, la
mine rechignée et l’air déconfit, n’étaient
plus que le reliquat d’une époque déjà
lointaine, et le reste d’un monde ancien.
C’était la royauté en habit râpé et sans
couronne. Des fils de princes et de ducs,
des rejetons de comtes et de barons, des
noms jadis retentissants et des veines où
dormait une goutte de sang noble…
Et, parmi ces déchus, plusieurs tenaient
à la main des parchemins jaunis qu’ils
offraient aux belles ouvrières en landau.
Toutes acceptaient avec un plaisir mal
dissimulé, ces titres démodés et vains ; et
princes et roturières continuaient leur
route ensemble, parchemins contre
bourses, dans un curieux tête-à-tête.
Le temps avait marché, comme vous
voyez ; le peuple était devenu souverain.
Le travail refaisait le monde et les travailleurs
régnaient en maîtres à leur tour. À eux l’or et les richesses !… À
eux les plaisirs !… À eux la gloire et les
honneurs !… À eux la terre domptée
qu’ils mettaient dans le creuset !…
Pour combien de temps ?
Voici une autre scène drolatique encore,
mais comme les précédentes, tout à fait
incroyable. Je vous l’ai dit, c’était le
monde à l’envers, que ces marionnettes du
Muron.
Les femmes s’étaient émancipées. Elles
ne portaient plus le jupon embarrassant,
mais le pantalon étroit, la cravate blanche
et le jabot de dentelle. Elles s’entraînaient
depuis un siècle, et leurs membres
délicats avaient pris une vigueur extraordinaire. Les dames faisaient la boxe,
jouaient aux quilles, à la crosse, aux
palets, et jonglaient avec des haltères de
vingt-cinq livres dans leurs salons parfumés.
Les paysannes tenaient les mancherons
de la charrue, fauchaient le blé et creusaient les rigoles à travers les champs
moissonnés.
Toutes se complaisaient dans la buée
tremblotante d’un café divinement exquis,
né de l’union de deux plantes étrangères,
l’une de l’orient et l’autre, de l’occident.
Les heureuses mères de famille donnaient,
sans honte et sans regret, un lait généreux
à leurs vaillants poupons, et les poupons,
souriaient narquoisement, comme s’ils
avaient pu savoir les ruses de leurs belles
aïeules, et les illusions des antiques bébés.
L’évolution n’était pas encore parfaite.
On aura beau faire, il restera toujours
quelque chose de l’œuvre sage du Créateur.
Les hommes, sans ambition désormais,
et contents de se reposer d’une lutte tant
de fois séculaire, trouvaient tout naturel
ce jeu des forces créées. Ils ne fumaient
plus, ne buvaient plus, ne jouaient plus, et
se laissaient aimer chastement, en riant
malicieusement des surprises que l’avenir
réservait à d’autres.
Ils se réunissaient encore le soir, de
temps à autres, mais pour réciter le chapelet
et jouer à la petite brisque, sans
enjeu, deux contre deux, à la relève.
Après avoir négligé le salut éternel
depuis le commencement des temps, ils
négligeaient la vie terrestre. Ils dépassaient
le but. Ils oubliaient que
l’homme est esprit et matière, que le travail
est une loi divine, et que la terre est
une hôtellerie où l’on peut manger, boire et
dormir, en payant. Seulement, il faut
laisser la chambre propre et payer un peu
plus que ça ne vaut.
Parmi les femmes, il s’en trouvait que
la Providence avait affligées du don de la
parole, et elles abusaient affreusement de
ce don précieux dans les assemblées publiques ;
mais, chose incroyable encore,
dans les réunions intimes, elles ne déchiraient
plus leurs amies et parlaient charitablement
de tout le monde, même de
leurs maris.
Quelques-unes écrivaient des livres de piété, à l’usage des jeunes garçons qui
voudraient embrasser tout autre chose
que le maigre célibat, et des manuels de
jeux et de sport, pour les jeunes filles soucieuses
de l’honneur de leur sexe.
Quelques autres se livraient à l’étude
de l’antiquité, et nous confondaient avec
les momies de l’Égypte. Elles trouvaient
nos mœurs et nos coutumes bien étranges.
D’autres cherchaient le célèbre élixir de
vie que notre mère Ève, dans une heure
de gourmandise fort regrettable, vendit
pour une pomme à un fameux intrigant
qui s’en sert toujours. D’autres encore
se flattaient de faire des lois sages, et
claires, que nul esprit retors ne pourrait
interpréter à sa guise, et appeler en témoignage
contre le bon sens. D’autres aussi,
mais en petit nombre, dépensaient des
flots d’éloquence pour sauver, du bagne et
de l’échafaud, les voleurs, les incendiaires
et les assassins, et pour ravir à leurs victimes
infortunées le respect et la pitié de
leurs concitoyens. Ajoutant le blasphème à l’audace, elles appelaient cela de
la charité.
Et parmi ces dernières, j’en remarquai
une qui tournait, fiévreusement et tour à
tour, les pages d’un traité d’astronomie
et les pages d’une géographie. Elle s’agitait
sur son siège, frappait du poing
sur la table et jurait de sauver sa cliente.
Il s’agissait d’une séduction, d’un enlèvement,
de quelque chose de monstrueux
enfin. La coupable, une femme de quarante
ans peut-être, avait enlevé un jeune
homme encore sous la puissance paternelle.
Il manquait douze heures à l’âge
voulu pour l’émancipation. Le lendemain
de l’attentat il eût été libre. Quelle hâte
malheureuse ! Douze heures encore et le
crime n’eût été qu’une idylle charmante.
Or, le jeune homme avait vu le jour
dans une île de la baie de Bengale. Mais
il était anglais. Les Anglais naissent
anglais partout, surtout depuis qu’ils ont
des îles dans toutes les mers, et des mers
dans tous les continents. Il s’était échoué sur nos rivages avec un vaisseau marchand
dix ans auparavant.
La femme de loi soutenait d’abord qu’il
n’avait pas opposé de résistance sérieuse
à l’entreprenante fille d’Ève, car nul ne
l’avait entendu crier : « Shocking » ! Mais
elle allait démontrer, en outre, qu’il avait
bien réellement les douze heures qui
semblaient lui manquer. En effet, le
soleil d’orient avait éclairé son berceau
douze heures avant de paraître à notre
horizon lointain. Donc le jeune homme
avait douze heures de plus que les enfants
d’ici nés, en apparence, le même jour et au
même instant… Une belle cause ! J’aurais
voulu l’entendre plaider, mais d’un
coup de baguette, le Muron fit disparaître
le spectacle.
* * *
Ce fut au tour des boxeurs. Une espèce
d’artistes qui ne chantent que des duos, et
battent la mesure de leurs poings fermés.
La salle applaudit à outrance. Chez le peuple, le roi de la taloche est le plus populaire
des souverains. On aime les coups
bien portés, les muscles souples, les poings
durs : on admire l’adresse, la ruse, l’agilité,
toutes les vertus du corps. Je ne dis
pas que l’on dédaigne les vertus de l’âme.
* * *
Ils se portèrent de rudes coups en pleine
figure, d’un poing serré et sans gant.
C’était affreux, et contre les lois du pugilat.
Ils reculaient, puis bondissaient
comme des béliers l’un sur l’autre. Leurs
jambes flageolaient parfois, et l’on devinait
l’épuisement. Ils poussaient de
petits cris de fureur, comme s’ils se
fussent haïs, et pourtant ils ne s’étaient
jamais vus. Ils arrivaient des extrémités
du monde pour se mesurer. Tous
deux s’intitulaient champions de l’univers.
Il y en avait un de trop. Comme si,
plantés, l’un sur le pôle nord et l’autre sur
le pôle sud, ils ne pouvaient pas se croire
seuls maîtres de la terre.
À la dixième ronde, ils roulèrent l’un et
l’autre sur l’arène et ne se relevèrent plus.
Ils étaient morts. Ils étaient morts illégalement,
l’un ayant frappé trop haut et
l’autre, trop bas. Aussi le diable vint-il
les chercher. Un diable noir, au nez
crochu, au front garni de cornes, au dos
agrémenté d’une bosse, et terminé par une
longue queue dévotement portée par
quatre diablotins…
* * *
Quand l’enfer se fut refermé sur les
restes meurtris des lutteurs, un ange
parut. Il avait des ailes aux épaules mais
ne s’en servait pas. Il était singulièrement
attifé pour un ange. Il paraissait
couvert de haillons, mais de haillons
brillants. Des lambeaux qui semblaient
une parure étincelante. Les déchirures
laissaient passer des rayonnements. Il
avait l’air fatigué cependant : peut-être
venait-il de loin, peut-être avait-il souffert.
Il se dirigea vers un coin de la place et, sans frapper, comme c’est le droit de ces
divins voyageurs, il entra dans une maison
de belle apparence, et la porte resta
ouverte.
Par cette porte large et haute, on put
voir un lit blanc, et, sur le lit blanc une
forme blanche de jeune fille. Il n’y a, en
effet, qu’une jeune fille qui soit susceptible
de vêtir une pareille blancheur et
une forme aussi gracieuse.
Autour du lit immaculé se pressaient
une famille dans l’affliction, des voisins
et des amis. Le père demeurait sombre,
la mère pleurait en priant, un jeune
homme sanglotait en regardant la morte.
Or, voici en deux mots et comme l’a racontée
le Muron, l’histoire de cette grande
douleur.
C’était le soir des fiançailles… Les
fiançailles de la jolie défunte et du jeune
homme tout désolé. Un beau soir de juin,
plein de calme, de parfums, de fleurs et
d’étoiles. Elle se promenait dans l’allée
ombreuse qui conduit de la maison à la route, le front encore humide du premier
baiser, et le cœur débordant d’une ivresse
nouvelle, quand une femme inconnue
l’aborda. Cette femme tenait par la
main un enfant d’une dizaine d’années.
Tous deux étaient misérablement vêtus.
Le petit garçon marchait avec peine et
pleurait beaucoup. Il était malade. Il
grelottait, et malgré la tiédeur de l’air,
ses petites dents claquaient sinistrement.
La jeune fiancée conduisit à sa mère les
deux misérables créatures, et quand le
petit malade fut débarrassé de ses guenilles,
lavé dans une eau pure et proprement
habillé, elle le prit dans ses bras et le
déposa sur un bon lit.
Pendant plusieurs jours, pendant plusieurs
nuits elle veilla à son chevet.
Cependant le mal empirait. Une fièvre
maligne consumait ce petit corps déjà
épuisé par les fatigues et les privations.
La mort arriva.
La mère était partie déjà, heureuse
peut-être de n’avoir personne à traîner
désormais sur le chemin public. À quelque temps de là, la douce fiancée
fut à son tour prise de la fièvre, et les
soins et l’amour ne la sauvèrent pas plus
qu’ils n’avaient sauvé le petit mendiant.
* * *
Quand l’ange s’approcha de la couche
funèbre, on vit un sourire étrangement
doux passer sur les lèvres blêmes de la
morte. Il prit dans ses bras sacrés la
chaste dépouille et s’éleva vers le ciel.
Voilà qui a du bon sens, au moins…
Et ce fut la fin.