Il ne s’est jamais consolé de cette escapade. À la vérité c’était jouer de malheur, et son scalpel s’était fourvoyé d’une façon trop lugubre… ou trop plaisante, si vous l’aimez mieux. Il aurait pu lui arriver pis cependant. Le mariage pouvait manquer ; et un mariage manqué, c’est une catastrophe, si la dot est ronde et le fiancé, carré.
Mon intervention l’a sauvé. En ce temps-là l’intervention était chose permise. On y mettait de la discrétion, de la bonne foi, et d’ordinaire, tout finissait bien. C’était la franchise même que ce garçon ; il était franc comme l’épée du roi. Ne me demandez pas de quel roi.
J’oubliais de vous le nommer. Il s’appelait Noé Bergeron. Pourquoi Noé ? Probablement parce que son père avait lu la bible et aimait les antiquités. Peut-être aussi parce qu’il ne boudait pas son verre, et qu’il s’était endormi plus d’une fois dans les vignes du Seigneur.
Donc, il s’appelait Noé Bergeron. Qu’est-il devenu ? Il exerce la médecine avec succès dans une grande paroisse où des gens vivent très vieux et meurent pour se reposer. Il n’est plus jeune et il doit être gris, car nous avons le même âge, sinon les mêmes goûts. Il étudiait la médecine pendant que je faisais semblant d’étudier le droit. Je lui donnais des avis et il me donnait des pilules. Je calmais ses inquiétudes et il calmait mes souffrances. Nous sommes quittes.
J’étais à ses fiançailles. Il y avait beaucoup d’invités, tous de la haute ; l’aristocratie des lettres et l’aristocratie des écus, des diplômés et des cossus. Les parents de la campagne regardaient de loin. Des musiciens en habits, cravatés de blanc, rangés dans un coin du vaste salon, soufflaient de leurs cuivres une poussière de notes brillantes qui nous enivrait. Et puis la danse allait, allait, comme au temps où elle était une chose agréable au Seigneur.
Amaryllis voltigeait comme une phalène. On eût dit le même bourdonnement d’ailes. Vous savez, la phalène, ce beau papillon de nuit qui vient brûler à la flamme des candélabres, son corsage de velours et ses ailes de cire. Amaryllis, c’était la fiancée ; Amaryllis Belleau. Un beau brin de fille, je m’en souviens, et mise à ravir. Elle portait… Voyons, que portait-elle ? Ma foi ! je ne m’en souviens plus. Seulement, ça lui allait à merveille. Des cheveux noirs comme des ailes de corbeau, bouclés… Non, pas noirs, couleur de blé mûr, plutôt. Pour ça, pas de doute. Ce qui la rendait séduisante surtout, c’était ce grand œil rêveur, même dans les bouffées de joie. Un œil ou l’azur du ciel… L’azur… je ne sais pas trop. Or, je ne veux rien affirmer d’incertain ; comme mon ami Noé Bergeron, je suis esclave de la vérité, je ne connais que ça.
Le commencement de l’affaire — car il ne faut pas commencer par la fin, — ce fut une escapade de trois étudiants en médecine et d’un étudiant en droit. L’étudiant en droit, c’était moi.
Je ne sais trop si je ne devrais pas parler, d’abord, de la mort de madame Belleau. Cette mort est bien la cause première de l’incident, et mon histoire serait courte sans cela.
Apprenez donc qu’à l’époque de la grande soirée des fiançailles, la mère était, depuis quelques années déjà, partie pour un monde meilleur, ce qui ne doit pas être chose difficile à trouver. Monsieur Belleau ne s’était pas vite consolé ; il ne
s’était pas encore consolé. La tendresse
de sa fille apportait bien un adoucissement
à sa douleur, mais ne pouvait la
calmer tout à fait. Rien ne remplace la
femme aimée, surtout quand la maternité
a sanctifié l’amour en le comblant.
Je reviens à l’escapade. Il vaut mieux
commencer par là. Noé me demanda de
me joindre à lui et à ses camarades, pour
faire une petite expédition nocturne dans
un cimetière. J’avais eu envie d’étudier
la médecine, et cela faisait comme un trait
d’union entre les disciples d’Esculape et
le disciple de Thémis.
Et puis, je n’avais point peur des morts.
Pauvres morts ! que voulez-vous qu’ils
fassent ?… Si seulement ils pouvaient
parler ! Combien de fois j’ai désiré converser
avec eux ! Comme il serait curieux
de leur entendre raconter les émotions du
départ d’ici et de l’arrivée là-bas !… Ils
nous apprendraient le mystère des
rapports intimes entre les créatures de notre monde et celles des autres mondes.
Ils nous parleraient peut-être des canaux
gigantesques de Mars et nous diraient
pourquoi, à certaines époques, ils se dédoublent.
Ils nous révéleraient le secret
des étoiles blanches comme Sirius, Véga
ou Ataïr ; des étoiles jaunes, comme Arcturus,
Pollux ou La Chèvre ; des étoiles
rouges, comme Béteigeuse, Antarès,
Algol. Ils nous raconteraient comment
ils nous voient des profondeurs de l’infini
où ils se sont envolés, pendant que nous,
nous avons peine à voir plus loin que notre
main. Nous ne pouvons pas découvrir les
sentiments faux de l’ami qui nous sourit,
les calculs égoïstes de la main qui nous
relève, les roueries coupables du politiqueur
qui nous harangue, la fragilité des
promesses que nous fait l’amitié, la jalousie
des confrères qui nous félicitent,
et cetera…
Je n’avais pas peur des morts. Il était
onze heures du soir quand nous mîmes,
dans la main du gardien, la pièce blanche
Le cadavre que nous tenions reçut la lumière en pleine figure.
nécessaire pour faire ouvrir l’infâme barrière.
La dernière barrière qui tombera
sera bien dans le voisinage de notre bonne
ville de Québec. Les fortifications s’écroulent,
mais les barrières, restent debout.
Fouette cocher ; mon récit s’attarde trop.
Il était discret, notre cocher. Au reste
sa discrétion lui rapportait de jolis
deniers. Une vertu intéressée est peut-être
moins belle mais elle est plus sûre.
Sur la route large et dure les roues produisaient
un grondement sonore et monotone,
qui nous aurait endormis comme une
berceuse, si l’acte audacieux que nous
accomplissions ne nous eût tenus en éveil.
De temps en temps, les bêches d’acier que
nous emportions se heurtaient, et nous
pensions aux clous du cercueil qui grinceraient
tout à l’heure en se cassant.
— Nous voici rendus, fit le cocher qui
n’avait rien dit encore.
— Déjà ?
Cette surprise nous échappa. Nous
n’avions peut-être pas hâte d’arriver.
La nuit était tiède ; une superbe nuit
d’été, moins la lune et les étoiles. C’est
quelque chose, je l’avoue. Le ciel nuageux
nous annonçait une averse, mais
nous enveloppait d’ombres. Un silence
profond régnait partout ; personne sur
la route ; pas de lumières aux fenêtres
des maisons voisines. Des morts, rien
que des morts ! Nous étions dans le
cimetière. Joseph Labruère connaissait
la fosse. Tiens ! je ne voulais pas le
nommer, celui-là… N’importe, allons !
Joseph Labruère nous dit :
— Venez par ici.
— Attends, observa avec raison Noé, il
est bon de se réconforter un brin.
Et il nous présenta une gourde qui
n’avait encore rien perdu de sa fraîcheur.
Il se fit un petit bruit dans un coin du
cimetière. Un hibou, peut-être, qui se
fatiguait de veiller seul sur un cyprès,
peut-être un blaireau qui revenait heureux
en sa retraite…
— Allons ! en voilà un qui se réveille
avant la résurrection, fit Gaspard Côté.
Bon ! voilà l’autre nommé. Maintenant
que vous les connaissez tous, je continue.
Nous suivîmes Labruère. Nous marchions
d’un pas léger afin de ne pas faire
crier le sable, et de temps en temps nous
nous arrêtions pour écouter. Le cocher
faisait sentinelle, ou dormait sur son
siège.
Ici, fit Labruère, à voix basse, ici !
Un éclair jaillit de la nue, et dans la
lumière rouge, sous les grands arbres,
toutes les croix du cimetière parurent
sortir de terre.
Hâtons-nous, dit Noé, il faut en finir
avant l’orage.
Les bêches s’enfoncèrent dru dans le
sable nouvellement, remué. Un quart
d’heure s’était à peine écoulé que le
tombeau rendit un bruit sourd. Les instruments
l’avaient heurté. Un frisson
passa dans les veines de mes compagnons.
S’ils avaient eu le courage d’avouer leur
peur, j’aurais avoué mes remords. L’amour
propre nous scella la bouche mieux que
les clous n’avaient scellé la bière.
Enfin nous parvenons à ouvrir cette
porte que l’on croyait à jamais fermée sur
le mort, et nous réunissons toutes nos
forces pour enlever le lugubre fardeau, et
le hisser sur le bord de la fosse béante. Un
autre éclair illumina les airs et des reflets
blafards descendirent jusque sur la tombe
encore ouverte, au fond du trou. Le cadavre
que nous tenions reçut la lumière
en pleine figure. Nous ne pûmes retenir
un cri. Nous avions fait erreur. Notre
guide s’était trompé.
Nous étions venus chercher un pauvre
diable de matelot décédé à l’hôpital, et
nous avions entre les bras les dépouilles
mortelles d’une femme. Il était trop tard
pour recommencer. Nous étions tous un
peu fatigués aussi. Et puis, le sujet ne
servirait pas moins bien la science, quand
il serait sur la table de marbre de la dissection.
Pour apaiser la conscience qui
avait des velléités de révolte, la gourde
fut vidée. C’est l’argument suprême.
Les remords se turent, et nous filâmes au
trot vers la cité mal endormie.
Inutile de dire que nous avions fait disparaître
la trace de notre sacrilège. Le
fossoyeur n’avait pas ratissé le sable
bénit avec un soin plus scrupuleux.
La femme dont nous avions, malgré
nous, troublé le repos sacré, paraissait
jeune encore et gardait, sous la pâleur
effrayante de la mort, les traces d’une
beauté frappante. Elle portait au doigt
un anneau d’une grande valeur, un large
cercle d’or fin où l’artiste avait incrusté
une guirlande de petits diamants.
Que faire de cet anneau ? Notre honnêteté
était déjà proverbiale, et nulle
pensée mauvaise ne vint à notre esprit.
Nous résolûmes de le vendre et d’en rendre
la valeur à la défunte, sous forme de
messes basses. Plus tard, Noé Bergeron
qui ne ménageait pas les écus de son père,
un riche marchand des environs de
Montréal, racheta le bijou et le serra,
soigneusement enveloppé dans une touffe
de ouate blanche. Il le destinait au doigt
mignon d’une adorable créature qu’il ne
connaissait encore qu’en rêve.
Quelques années s’écoulèrent et nous
fîmes un grand pas dans la vie. Chacun
de nous prit son chemin et commença la
lutte pour l’existence.
Noé avait fixé ses pénates dans une
place d’eau. À Cacouna, je crois. Je
n’affirme point. Il jugeait que les bains
lui seraient d’un grand secours, à cause
de l’imprudence des baigneurs ; cependant
sa confiance n’allait pas jusqu’à espérer
de rendre la vie aux infortunés, qui l’auraient
définitivement laissée au fond des
eaux amères.
Il fut appelé, un jour, auprès d’une
jeune fille qui s’était, en effet, trop attardée
dans l’onde caressante mais perfide. On
l’avait retirée à demi noyée. Il la sauva.
Elle eût été sauvée sans lui, mais il était
écrit que la chose arriverait ainsi. Elle eut
de la reconnaissance envers son jeune médecin.
De la reconnaissance à l’amitié la
transition est toute naturelle et la distance,
toute courte. Elle lui donna son amitié.
De l’amitié à l’amour le saut n’est jamais brusque et le chemin est quelquefois long.
Elle parcourut le chemin. Lui, il l’avait
aimée du premier coup d’œil ; il avait
franchi l’espace d’un seul bond.
Et voilà pourquoi ils fêtaient leurs fiançailles.
Car elle, vous n’en doutez pas,
c’est mademoiselle Amaryllis Belleau.
Nous voilà donc revenus à la soirée des
fiançailles. Le chant, la danse, les récitations
se succédaient, avec la régularité
désespérante des symphonies trouées, que
déroulent mécaniquement les musiciens
de la rue. Il y avait, dans l’atmosphère
chaude, des senteurs exquises que les
éventails des dames, gracieusement agités,
faisaient courir et flotter sans bruit, de
toute part. Quand l’heure du réveillon
sonna, les cuivres et les violons suspendirent
leurs poétiques accords, et le cliquetis
des couteaux et des fourchettes, ô
sacrilège ! parut doux à l’oreille des
gourmets.
L’homme ne vit pas seulement de son…
Que de mets succulents furent savourés !
que de rasades joyeuses furent bues ! La première, la plus solennelle, la seule universelle
peut-être, ce fut quand le père
Belleau, une petite moustache sur une
grosse lèvre, un ventre rebondi, paré, sur
le côté, d’une pesante breloque, proposa la
santé des fiancés. Au même instant Noé,
mon ami Noé, tout ému, rouge comme un
coquelicot, passa, au doigt d’Amaryllis,
l’anneau précieux qu’il conservait depuis
si longtemps dans la ouate. Amaryllis
poussa un petit cri de surprise, et nous
crûmes qu’il lui serrait trop l’annulaire.
Elle se prit à regarder le joyau avec une
grande attention, puis on la vit pâlir.
Le fiancé était tout fier. Le père débitait
son discours de circonstance, avec
une verve digne d’une meilleure grammaire.
Quand il eut fini, il se pencha sur
la main de sa fille.
— Mais il est tout à fait semblable à
celui que j’ai donné à ma chère défunte…
On jurerait que c’est le même… C’est
singulier !… singulier !… Et le même
nom gravé en dedans… Amaryllis !…
— C’est le nom de ma fiancée, observa
Noé d’une voix qui s’efforçait de paraître
sûre.
— C’est vrai ! c’est vrai !… Amaryllis,
comme sa pauvre mère… reprit Monsieur
Belleau. Puis il demanda :
— Où donc l’avez-vous acheté, Monsieur
Bergeron ?
Noé hésita. Je crus un instant qu’il
était perdu. Il ne voulait pas mentir, et
il cherchait une réponse acceptable.
Je vins à son secours. Dieu me pardonnera
mon petit mensonge, en faveur de ma
bonne intention… ou bien il le fera
expier à mon ami.
— Il vient de Paris en droite ligne, tout
comme moi, dis-je alors ; il a vu le jour
sur le boulevard des Capucines, dans
l’atelier d’un juif honnête.
Tous les yeux me regardaient très
curieux. Je repris :
— Mon ami m’avait demandé de lui
apporter un anneau nuptial du beau pays
de France, et je me flatte de n’avoir pas
mal choisi.
Noé riait maintenant. Monsieur Belleau
examinait toujours l’anneau.
— C’est singulier, remarqua-t-il à sa
fille, Amaryllis n’a rien qu’un L, comme
dans l’anneau de ta pauvre mère.
— Comment ! repris-je avec un grand
air étonné, il y manque une lettre !… ce
juif m’a donc volé !… Il avait pourtant
l’air bien honnête… Si jamais je retourne
à Paris…
Mais enfin consolons-nous, cet anneau
aura une ressemblance de plus avec celui
de la chère défunte.
Et Monsieur Belleau ajouta d’une voix
solennelle :
— Oui, c’est cela.
Puis se penchant vers la fiancée :
— Garde bien ce souvenir, ma fille, il est
précieux à plus d’un titre… et quand tu
mourras…
— Oh ! ne parlez pas de ça, fit Noé
vivement…
* * *
— Tout de même, me disait-il, plus tard,
j’éprouve un grand remords d’avoir mis le
scalpel dans les chairs de ma belle-mère.
— Bah ! lui répliquai-je, ce n’est pas
souvent qu’une belle-mère n’est déchirée
qu’après sa mort.