Il y a « beau temps passé » depuis
qu’elle nous faisait ses récits de loups-garous,
de feux follets et de chasse-galerie.
J’allais alors à « l’école de l’église »,
et je n’étais qu’un gamin espiègle qui faisait des niches à la destinée. À l’entrée
de l’existence où je me trouvais placé, je
regardais la vie par le gros bout de la
lunette. Elle se perdait dans un lointain
mystérieux. Ô la douce illusion !
Je n’ai fait qu’un pas de l’enfance à la
vieillesse. Le temps d’espérer en vain,
d’aimer en fou, de rêver en poète et de
souffrir en martyr. C’est tout. Mais il
ne faut pas que je m’oublie à parler de
moi ; c’est du loup-garou à Geneviève
Jambette que je dois vous entretenir aujourd’hui.
Pauvre Geneviève, elle était vieille déjà
quand elle nous racontait ses histoires si
vraies !
— Satanpiette ! disait-elle, c’est la pure
vérité. Demandez à Firmin.
Firmin, c’était son frère.
Elle demeurait à deux lieues de l’église,
et pour ne pas manquer la messe, elle
arrivait la veille des fêtes et des dimanches.
Combien, dans nos campagnes
brûlantes de foi, font ainsi toujours !
Et toujours nos maisons hospitalières
s’ouvrent avec plaisir pour les recevoir.
C’était chez le père Amable Beaudet
qu’elle descendait, et c’est là que je l’ai
bien des fois écoutée. Elle est morte
depuis longtemps la vieille conteuse naïve,
et bien peu se souviennent d’elle aujourd’hui.
La postérité n’existe pas pour elle,
car dans son amour de la vertu, elle aurait
pu dire comme la Vierge à l’ange : « Quomodo fiet istud quoniam virum non cognosco ? »
Et ceux qui n’ont pas d’enfants meurent
plus profondément que les autres.
— Le loup-garou ! le loup-garou ! me
criez-vous, ennuyés ou curieux.
Franchement, je ne sais pas trop si je
vais me rappeler la chose.
Ha ! bon ! Geneviève commençait ainsi :
— Mes petits enfants, il faut aller à confesse
et faire ses pâques. Celui qui est
sept ans sans faire ses pâques « court »
le loup-garou.
— Mais est-ce qu’il y a des chrétiens qui restent sept ans sans communier à
Pâques ? disions-nous étonnés.
— Oui, il y en a malheureusement. Ils
sont rares, mais il y en a. Et si le monde
continue comme il est parti, dans cinquante
ans, ça ne sera pas drôle. On ne
rencontrera que des loups-garous, la nuit.
— Est-ce que c’est malin, un loup-garou ?
C’est ce pauvre Hubert Beaudet, mort
à l’autel, qui demandait cela d’un ton
gouailleur. Et la vieille répondait :
— C’est effrayant. Ça ressemble à un
autre loup, mais ce n’est pas pareil. Les
yeux sont comme des charbons ardents,
les poils sont raides, les oreilles se
dressent comme des cornes, la queue est
longue. Ils rôdent, cherchant qui les
délivrera.
— Les délivrer ? Comment ?
— Il faut leur tirer du sang. Une
goutte suffirait.
— Et si on tuait le loup-garou ?
— On tuerait le chrétien.
— Pendant le jour, où se cachent-ils, les loups-garous ? fit Élisée, le frère d’Hubert.
— Le jour, ils reprennent leur forme
humaine. On ne les distingue point des
autres hommes. Au premier coup de
minuit la métamorphose commence, et elle
dure jusqu’à la première blancheur de la
« barre » du jour.
Ici, la conteuse crédule toussait, humait
une prise, dépliait son mouchoir de poche
à grands carreaux et nous enveloppait
d’un regard vainqueur. Puis elle reprenait
sur un ton confidentiel :
— Firmin, mon frère, en a délivré un.
Il y a plusieurs années de cela. Il a failli
perdre connaissance. Il ne s’y attendait
pas, et il croyait avoir devant lui un vrai
loup des bois qui voulait le dévorer.
— Non ! Pas possible ! Vous vous
moquez de nous !
— Satanpiette ! c’est la pure vérité.
Demandez à Firmin. Vous ne croyez peut-être
pas aujourd’hui, car vous êtes jeunes ;
mais vous grandirez, et alors vous comprendrez
mieux les châtiments du ciel.
Voici donc l’histoire du loup-garou délivré
par Firmin, le frère de Geneviève.
II
Misaël Longneau, du Cap-Santé, et Catherine
Miquelon, de chez nous, allaient
contracter mariage. Le troisième ban
venait d’être publié. Une connaissance
qui s’était faite l’hiver précédent, à l’époque
du carnaval. Les Miquelon étaient
allés voir un de leurs parents, au
Cap-Santé, et les jeunes gens s’étaient
rencontrés là, en soirée. Ils avaient dansé
ensemble, ensemble ils s’étaient assis à la
table pour le réveillon.
Elle avait croqué, de ses belles dents
blanches, la croûte dorée d’un pâté ; il
avait rempli son verre plus d’une fois, le
gaillard, car il était noceur en diable.
Quand le père Miquelon attela pour s’en
revenir, le lundi gras dans la relevée,
Misaël, qui était fier de montrer son jeune
cheval, son harnais blanc et sa carriole
vernie de frais, proposa à Catherine de la reconduire chez elle. La jeune
fille n’eut garde de refuser. Le « pont »
était pris. Une glace vive et miroitante
couvrait toute la largeur du fleuve, depuis
la rivière Portneuf jusqu’à la Ferme.
Il fallait entendre le trot rapide des
chevaux, et le chant des « lisses » d’acier
sur la route sonore. Les « balises » de
sapin fuyaient, deux par deux, comme si
elles eussent été emportées par un torrent.
Mais les jeunes gens ne regardaient guère
la plaine nouvelle, et n’écoutaient guère la
sonnerie des grelots de cuivre. Ils se
regardaient à travers le frimas léger
qu’une buée froide attachait à leurs cils ;
ils écoutaient la voix suave qui montait
du fond de leurs cœurs.
Le voyage ne leur parut pas long. Ils
avaient perdu l’idée de la distance et du
temps. Ainsi font les heureux. Ceux
qui souffrent éprouvent le contraire : le
temps leur dure et le chemin n’a plus de
bout.
Misaël « enterra » le mardi gras auprès de sa jeune amie. Un enterrement joyeux,
celui-là. Pas de tombe noire ni de cierges
mélancoliques ; pas de psaumes lugubres
ni de fosse béante où s’entassent, avec un
bruit sinistre, les pelletées de terre bénite ;
mais une table chargée de mets appétissants,
des bougies pétillantes, des
refrains égrillards, des verres profonds
où tombaient, avec un gai murmure, les
gouttes d’or de la vieille « jamaïque. » Les
dépouilles mortelles, c’étaient toutes les
aimables folies auxquelles on disait adieu.
III
Les amours fidèles de Catherine et de
Misaël duraient depuis un an, et le mariage
devait avoir lieu après le carême.
En ce temps-là le carême était rude :
l’abstinence et le jeûne recommençaient
chaque jour. Nos pères étaient de grands
pécheurs ou de grands pénitents. Ils
étaient plus forts que nous, à cause de la
vie des champs et de l’arôme des bois. Nous, leurs fils dégénérés, nous respirons
trop l’air impur des villes, et nous dévastons
trop nos campagnes. Retournons
à la charrue et plantons des arbres autour
de nos demeures, et nos fils, plus forts et
plus vertueux que nous, feront, pendant
de longs carêmes, pénitence pour nos
péchés…
Donc, le troisième ban venait d’être
publié. Le « marié » était arrivé chez sa
future, avec son garçon d’honneur, son
père et plusieurs de ses amis. Chacun se
disputait le plaisir de les héberger. C’était
la veille du mariage, et il fallait fêter la
« mariée. » Les invités se rendirent, le
violonneux en tête, chez le père Miquelon.
Ils venaient dire un tendre adieu à la
jeune fille qui s’apprêtait à soulever un
coin du voile mystérieux, derrière lequel se
dérobent les femmes graves et les matrones
prudentes. Ils venaient lui faire
des souhaits qui jetteraient un peu de
trouble dans son âme inexpérimentée.
Les noces allaient être joyeuses ; elles commençaient si bien. Les violons
vibraient sous le crin rude des archets ;
les danses faisaient entendre au loin leurs
mouvements rythmés ; les pieds retombaient
en mesure comme les fléaux des
batteurs de grain. Or, pendant que le
rire s’épanouissait comme un rayonnement
sur les figures animées, et que les
refrains allègres se croisaient comme des
fusées dans l’atmosphère chaude, le
premier coup de minuit sonna. Le « marié »
s’esquiva sournoisement. Il sortit.
Minuit, c’était l’heure marquée pour le
départ. Les violons détendirent leurs
cordes mélodieuses et ne chantèrent plus.
Le garçon d’honneur s’avança alors dans
la foule agitée par le plaisir et demanda :
— Le marié eist-il ici ? Il faut qu’il me
suive ; il est encore mon prisonnier.
Demain une jolie fille le délivrera.
Ce fut d’abord un éclat de rire. Puis,
après un moment, l’un des convives dit
qu’il l’avait vu sortir, au coup de minuit,
par la porte de derrière. Il était nu-tête.
On attendit quelques instants, le garçon
d’honneur entr’ouvrit la porte et jeta un
coup d’œil au dehors. Il ne vit personne.
Il sortit. Au bout d’un quart d’heure il
rentra : il était seul.
— C’est singulier, remarqua-t-il.
— L’avez-vous appelé ?
— Oui, mais inutilement.
Catherine, la fiancée, devenait inquiète.
— Il va rentrer, disait-on ; il ne peut
rien lui arriver de fâcheux.
— Qui sait, encore ?… Un étourdissement,
une chute…
Tous les hommes se mirent à chercher.
Ils cherchèrent dans la grange, sur le foin,
dans la « tasserie, » à l’écurie et à l’étable,
dans les « parcs » des chevaux et des bêtes
à cornes, dans les crèches, partout.
Une heure sonna et Misaël n’était pas
revenu. Des femmes se mirent à pleurer.
Catherine étai pâle à la lumière des
bougies, et une horrible angoisse lui
serrait le cœur. Elle souffrait beaucoup.
Quand deux heures sonnèrent, la plupart des hommes étaient rentrés. Ils
causaient à voix basse, comme auprès d’un
mourant. Tout à coup la porte s’ouvrit
et le « marié » parut. Il était livide.
Cependant ses yeux étincelaient encore.
Du sang coulait le long de son bras, et
tombait goutte à goutte du bout de ses
doigts glacés. Firmin le suivait, presque
blême, et l’air hébété d’un homme qui ne
sait s’il dort ou s’il veille, s’il a fait un
rêve affreux ou un acte atroce.
— D’où viens-tu, Misaël ? que t’est-il
donc arrivé ? demanda le garçon d’honneur.
Il expliqua assez gauchement qu’il
avait éprouvé un singulier malaise tout à
coup, et qu’il était sorti, pensant bien que
l’air froid le remettrait… qu’il était
tombé sur la glace et s’était fait une blessure
à l’épaule… Il avait marché sans
savoir où il allait, ayant probablement
perdu connaissance…
Firmin le regardait avec de grands
yeux animés. Il aurait bien voulu parler,
L’animal se dressa, et allongea comme pour le mordre, son museau pointu… Firmin frappa.
c’était visible ; et il laissait voir qu’il en
connaissait long, par ses signes de tête et
ses haussements d’épaules. Cependant il
ne dit rien. La blessure fut pansée. On
aurait dit un coup de couteau. Il y a des
glaçons qui tranchent ou percent comme
un poignard.
La gaieté revint. On but une dernière
rasade, et, le lendemain matin, la cloche
carillonna l’heureux mariage de Catherine
avec Misaël.
— Et le loup-garou ?
Attendez une minute.
Avant la messe, Misaël entra au confessionnal.
Il y resta longtemps. Firmin
recommença ses gestes et ses signes de la
veille, mais avec une nuance approbative.
Il ne dit pas un mot cependant, car il
avait promis de ne point parler.
Or, voici ce qui était arrivé dans la
nuit. Chacun cherchait de son côté le
marié si étrangement disparu. Firmin
pensa qu’il pouvait être allé à l’écurie où
se trouvait son jeune cheval. Pourtant, nu-tête, ça n’avait guère de bon sens.
N’importe, il s’y rendit. Comme il levait
le crochet de fer qui tenait la porte
fermée, il entendit marcher sur la neige,
derrière lui. Il crut d’abord que c’était
quelqu’un de la noce. Un autre pouvait
avoir comme lui l’idée de venir ici. Il se
retourna. Une bête de la taile d’un gros
chien, mais plus élancée, venait par le
sentier qui reliait la grange à la maison.
Elle était noire avec des yeux rouges ; des
yeux flamboyants qui éclairaient comme
des lanternes. Il eut peur, tellement
peur qu’il resta là, sans ouvrir, immobile,
incapable de faire un pas. L’animal s’avançait
vers lui et le regardait. Il crut
qu’il allait être dévoré. L’instinct de la
conservation lui revint alors, il fit sauter
le crochet de fer et se précipita dans
l’écurie. La bête redoutable entra avec
lui. Il fit le signe de la croix, tira son
couteau de poche et s’apprêta à défendre
sa vie. Il pensait bien que c’était un loup
véritable. L’animal se dressa, lui mit sans façon, sur les épaules, ses pattes
velues, et allongea, comme pour le mordre
ou le lécher, son museau pointu d’où
s’exhalait un souffle brûlant. Firmin
frappa. Le couteau atteignit l’épaule et
fit couler le sang. Aussitôt le loup disparut,
et un homme blessé à l’épaule
surgit on ne sait d’où.
— Vous m’avez délivré, merci, fit cet
homme.
— Comment, Misaël, c’est vous ?
— Oh ! n’en dites rien, s’il vous plaît !
— Vous « courez » le loup-garou ?…
Mon Dieu ! qui aurait pensé cela ?…
Il y a donc sept ans que vous n’avez pas
fait vos pâques ?
— Sept ans ; mais ne parlez pas de
cela, je vous en prie. Je vais aller à confesse
demain matin, et je serai bon
chrétien à l’avenir.
— Le jurez-vous ?
— Je le jure !
— Je serai à l’église, et si vous ne tenez point votre parole, je dirai tout. Le mariage
sera manqué.
— C’est entendu.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La voilà finie, cette histoire.
Geneviève Jambette avait le soin d’ajouter :
— Firmin, mon frère, n’a jamais soufflé
mot de cela, et la chose n’a jamais été
connue.
Ça finissait par un éclat de rire.
Vous allez me dire, peut-être, que vous
ne croyez pas un mot de cela…