Il y a quelques années, le passant la
voyait encore. C’était une croix tracée
avec le doigt sur une grosse pierre, au
bord du chemin, à deux ou trois cents pas
de la falaise, pas loin de la maison du
vieux Boisvert, tant renommé pour l’excellence
de ses vergers.
Souvent, quand je me rendais à l’église
de Saint-Jean-des-Chaillons, alors que ma
famille demeurait sur les bords pittoresques
de la petite rivière du Chêne, à l’endroit où elle se jette dans le fleuve, je
m’arrêtais un moment devant ce signe
sacré, et je me demandais s’il n’y avait
pas là quelque douloureux mystère.
Les vieux disaient :
— Nous l’avons vue au temps où nous
étions jeunes. Elle ne s’est pas effacée.
La pluie ne l’a jamais lavée, le soleil ne l’a
jamais brûlée. Elle est la même toujours.
Le père Bouchette m’affirma qu’elle était
là, rouge sur cette roche grise, quand on
ouvrit le chemin. C’est le chemin qui
s’est approché d’elle.
Cependant la José-Baptiste, qui feint de
tout savoir et n’a pas la langue dans sa
poche, me conta plus tard que c’était Modeste
Mailhot qui avait fait cette croix.
Vous savez, le gros Modeste dont la canne
ressemblait à une crosse d’évêque, et les
souliers à des raquettes de peau d’orignal ?
J’ai vu la canne formidable et les larges
souliers. Le curé de ma paroisse,
M. Faucher, l’oncle de M. Faucher de Saint-Maurice,
gardait ces singulières reliques. Avec la canne on pouvait assommer un
bœuf, dans le soulier je me fourrais les
deux pieds tout chaussés.
Ce géant demeurait sur la côte de la
petite rivière du Chêne, tout près du pont.
Il pesait plus de cinq cents livres, était
fort comme dix et amoureux comme douze.
Or, la nièce José-Baptiste me conta que
le gros Modeste avait fait cette croix à
l’époque où l’on ouvrait le chemin du roi.
Il survint au moment où six hommes s’efforçaient
en vain de rouler, à quelques
pas, une roche énorme qui brisait la ligne
droite de la route.
— Rangez-vous un peu, mes gars, fit-il.
Les gars ne demandaient pas mieux.
Ils étaient curieux de voir la force de ce
gaillard. Lui, doucement, lentement il se
pencha, s’appuya l’épaule au caillou, de
ses bras fit un levier, puis se raidissant
comme une amarre que la barre du cabestan
met à l’épreuve, il souleva la masse
lourde et la fit rouler plus loin. Alors,
pour commémorer ce tour de force, il
marqua la pierre d’une croix rouge.
La José-Baptiste a-t-elle dit vrai ?
Voici, tout de même, une autre explication
que beaucoup de mes lecteurs délicats
aimeront mieux.
Elle m’a été soufflée à l’oreille par mon
démon familier.
***
Reportons-nous à deux siècles et plus en
arrière.
Le voile mouvant de la forêt primitive
s’étend encore sur les bords du grand
fleuve et déroule, jusqu’en des lointains
infinis, ses replis d’où s’échappent de mystérieux
murmures ; le fleuve, drapé dans
son écharpe d’émeraude comme aujourd’hui,
comme aujourd’hui aussi dort paresseusement
dans son lit profond, ou jette
à ses bords impassibles l’écume de ses
flots vagabonds.
Des oiseaux aux larges ailes blanches
tourbillonnaient dans l’air comme des
voiles qui se déchirent, et, sur les eaux,
des pirogues élancées glissaient comme
de grands oiseaux. Des cris, nulle part ailleurs entendus, perçaient l’obscurité
des nuits ; des chants étranges s’élevaient
et mouraient, les matins et les soirs.
C’était, souvent aussi, le silence saisissant
de la nature sauvage dormant en sa quiétude
séculaire, avec, de temps en temps,
les soupirs ou les plaintes, les chants ou
les sanglots de la vie qui cherche le réveil.
Un matin, le matin du 20 mai 1656,
plusieurs canots d’écorce abordaient,
avant l’heure du lever, à la grève tranquille
de l’île d’Orléans. Un calme
profond régnait sur la bourgade huronne,
dont les wigwams se serraient pieusement
autour d’une petite chapelle de bois.
Des arbres avaient été abattus, et cela
formait çà et là de larges blancheurs dans
l’ombre de la forêt. Le sol était fouillé,
et déjà, à travers les souches noircies qui
semblaient des fauves aux aguets, le froment
avait bercé ses épis barbelés, et le
maïs ses longues tiges aux aigrettes pompeuses.
La civilisation plantait ses premiers
jalons sur l’une des plus belles îles qui soient sorties des ondes de notre
fleuve.
Les Hurons, dociles et intelligents,
avaient prêté l’oreille à la parole du missionnaire
et aux avances du soldat. Ils
avaient offert leur front au baptême, et
tendu leur main à la France. Ils sont
demeurés fidèles.
Ce matin-là, Brin-d’herbe, la plus jolie
Huronne du hameau naissant, quitta, aux
premières lueurs de l’aurore, sa couche de
feuilles odorantes. Elle serra autour de
ses hanches une longue bande d’étoffe
brillamment « carreautée, » chaussa des
mocassins brodés avec du poil de porc-épic,
teint de diverses couleurs, arma ses bras
de bracelets de cuivre nouvellement poli,
et mit à son cou un collier de verroterie,
où s’attachaient une croix et une médaille
d’étain fin. Ensuite elle alla
prendre, sur une tablette, dans un coin de
la cabane, une « couverte » de drap noir
bordée d’une large raie bleue, et elle en
enveloppa ses brunes épaules. Alors, souriante, elle s’agenouilla auprès de sa
couche devant une image de la sainte
Famille.
Elle pria longtemps ; elle pria avec une
ferveur étonnante. Et ses lèvres où
passait le frisson d’un amour nouveau,
d’un amour idéal, répétaient toujours les
mêmes prières :
Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié…
Je vous salue, Marie, pleine de grâce…
Et son imagination ardente s’emportait,
peut-être, sa foi neuve en des régions merveilleuses,
où les ivresses de la vie sauvage
se fondaient avec les ravissements
promis par une religion divine.
Le jour qui se levait devait être, pour la
belle enfant des bois, un jour de grande
joie. L’eau sainte du baptême allait
couler sur son front. Déjà son cœur possédait
les douces vertus chrétiennes et son
esprit pénétrant s’était familiarisé avec
les principales vérités de la religion.
Depuis longtemps elle soupirait après l’heure bénie où l’Église de Jésus-Christ
la presserait sur son cœur de mère, en l’appelant
sa fille bien-aimée.
Aux pâles lueurs de l’aube avaient succédé
des teintes plus vives, et le ciel
d’orient fermait d’une barrière de pourpre,
par delà les îles, le grand fleuve
endormi. Les premières gerbes lumineuses
tombèrent comme une pluie de
diamants sur le feuillage, et les Hurons
sortirent de leurs cabanes pour aller prier
à l’église et travailler au champ. Libres
fils de la forêt, fiers guerriers que le fer
n’avait pu dompter, ils venaient humblement
se courber sur la glèbe, après avoir
enterré la hache de guerre et rejeté loin
le tomahawk, afin de vivre à l’ombre de
la croix.
***
Les canots montés par les Iroquois
avaient atterri dans une anse, sur la
droite de l’île, à quelques arpents de la
petite église. La rive était élevée en cet
endroit. Les arbres s’y échelonnaient majestueusement jusqu’à la cime. L’eau
dormait profonde et noire dans le demi-cercle
formé par l’enfoncement du tuf
grisâtre.
Sans effaroucher les oiseaux qui saluaient
le matin ; sans rompre, sous leurs
pieds, les branches sèches dont les craquements
pouvaient trahir ; sans prononcer
une parole, car le souffle venu du large
aurait pu la porter à l’oreille des ennemis,
les Iroquois montèrent à la file, courbés
sur la mousse, glissant sous les rameaux
épais, attentifs, recueillant tous les murmures,
fouillant d’un œil ardent les
alcôves sombres ou les clairières ensoleillées,
le tomahawk à la main, le couteau
à la ceinture, la soif du sang à la bouche.
Ils arrivèrent sur le sommet.
Devant eux alors le sol descendait, par
une pente longue et douce, vers un autre
point du rivage. Ils firent quelques pas
et s’arrêtèrent. Le soleil, sortant d’une
buée molle et laiteuse, inonda tout à coup d’une lueur aveuglante les cabanes d’écorce
et le toit de la chapelle.
Ils virent une jeune fille se diriger vers
la maison de la prière. Une foule
bigarrée lui faisait escorte : des vieillards
incapables de bêcher la terre des champs ;
des femmes portant sur leur dos la nagane
où dormait le nouveau-né ; des garçons
jouant de la tambourine ; des vierges
chantant des cantiques pieux.
Ils sourirent à cette vue, et leurs mains
se crispèrent sur la gaine de leurs couteaux
ou le manche de leurs casse-tête.
Ils reprirent leur marche de fauves, mais
ils se hâtaient maintenant. Le sang les
attirait.
Déjà les Hurons étaient dispersés dans
leurs petits champs, et, penchés sur des
instruments nouveaux pour eux, les yeux
fixés sur les sillons qu’ils ouvraient, ils
rêvaient des moissons abondantes qui se
berceraient à l’automne, comme de
grandes vagues jaunes, sur cette terre
aujourd’hui toute nue.
Et ceux qui ne travaillaient point sous
les feux du joyeux soleil, dans les flots
des matinales et fraîches émanations
venues des bois et des eaux, ceux-là
priaient, réunis autour de leur père, au
pied du plus humble des autels, mais
tout près de Dieu.
Alors un cri formidable retentit :
Ohé ! ohé ! ohé !
Et la troupe barbare s’élança.
Pauvre Huron, la moisson qui va
couvrir ton champ s’étendra comme un
voile de deuil, à l’automne. Elle va
germer dans ton sang.
Le saint missionnaire s’apprêtait à
verser l’eau du baptême sur le front de la
jeune néophyte, quand les féroces Iroquois
firent, en hurlant, tomber la porte de
l’église, et s’enfoncèrent par une trouée
sanglante à travers les chrétiens en
prière, jusqu’à l’autel du sacrifice.
Quand ils furent fatigués de tuer,
écœurés de sang, ils enchaînèrent quelques
prisonniers, pour la vengeance du lendemain, et ils reprirent la route de leurs
cantons lointains.
Soixante et onze victimes étaient
tombées sous leurs coups.
* * *
Les canots des traîtres remontaient le
fleuve, groupés comme une volée d’oiseaux
de proie revenant de la curée. Les
pagaies de frêne s’enfonçaient ensemble,
d’un mouvement rapide et mesuré, dans
le flot qu’elles repoussaient, et les chants
cadencés, rauques et monotones, s’unissaient
au bruit léger de l’eau qui tournoyait
sous les pales flexibles. Ils passèrent
devant Québec, hardiment, cyniquement,
sans plus se soucier de la mitraille
des visages pâles que de leur
amitié.
Ils ne furent pas inquiétés.
Ils pagayèrent tout le jour, avec une
vigueur qui ne se lassait point. Ils se
hâtaient de mettre une longue distance
entre le lieu de leur crime et leurs
Rapide comme une gazelle que le plomb du chasseur a touchée, Brin-d’herbe repoussa le chef insolent et se précipita dans la rivière.
pirogues. Peut-être craignaient-ils quelque
surprise. Peut-être aussi songeaient-ils
au plaisir qu’allait procurer à la tribu
la torture des prisonniers. Quand les
derniers feux du soir se furent éteints sur
la cime bleue des montagnes, et que les
nuages, tout à l’heure bordés de pourpre
ou frangés d’or, furent devenus semblables
à des rochers sombres qui dentelaient
l’horizon, ils s’approchèrent de la
rive pour chercher un abri. Une rivière
étroite et profonde coulait entourée de
gracieuses collines, au fond d’une baie.
Ils s’arrêtèrent à son embouchure. C’était
la petite rivière du Chêne.
Les prisonniers furent attachés, à
quelque distance les uns des autres, au
tronc des arbres qui ombrageaient la
grève.
Or, parmi ces prisonniers se trouvait
une jeune fille. Ses cheveux en désordre
et souillés de sang, son vêtement déchiré,
des blessures cuisantes, indiquaient
assez la lutte désespérée qu’elle avait soutenue. Maintenant elle était calme,
et son grand œil noir et doux était plein
de larmes, comme la nuit où vainement il
plongeait.
Brin-d’herbe n’avait pas reçu le baptême,
et c’était la crainte de mourir sans
avoir été purifiée par l’eau régénératrice
qui l’attristait ainsi. Le sang de ses belles
épaules meurtries, le souvenir de sa couche
parfumée, près de sa mère, la pensée d’un
exil sans fin, l’aspect du bûcher, la vision
de mille instruments de supplice, tout cela
pouvait bien faire frémir sa chair
vierge… Oui, mais tout cela n’était que
chose d’un moment… Après il n’y aurait
plus rien… rien ! Mais le baptême !…
le ciel… la joie éternelle de la possession
de Dieu !… Elle pleurait, la pauvre
enfant des bois.
La nuit s’étendit comme une mer de
ténèbres, et, dans cette mer impalpable,
tout flottait invisible et comme perdu.
Les sanguinaires guerriers dormaient,
couchés au fond, sur la mousse et les
feuilles des étés disparus.
Tout à coup une main rude toucha la
main tremblante de Brin-d’herbe. La
captive frissonna et se recula instinctivement,
aussi loin que ses liens le permettaient.
— Tu seras ma femme, murmura une
voix vibrante, et tu ne subiras pas le supplice
des prisonniers.
C’était le chef qui parlait ainsi. La
vierge huronne ne répondit rien :
— Veux-tu, reprit le chef, et je vais défaire tes liens ?
Brin-d’herbe répondit d’une voix émue :
— Si tu veux écouter la parole de la
robe noire, et te faire chrétien.
Le chef se mit à rire dans les ténèbres.
Il riait d’un rire cynique, mais personne
ne le voyait rire.
— Le chef des Iroquois te le promet,
dit-il. Il se fera instruire par la « robe
noire. » Viens, ô douce fleur de la forêt,
viens !
Et il coupa les liens.
Rapide comme une gazelle que le plomb du chasseur a touchée, Brin-d’herbe
repousse le chef insolent et se précipite
dans la rivière.
Le bruit de sa chute n’éveilla pas
d’échos, mais le chef poussa un cri rauque,
féroce, désespéré, et lança son couteau de
guerre vers l’endroit où venait de tomber
la jeune fugitive.
Un léger cri de douleur répondit. Ce
fut tout.
L’obscurité était profonde sous les
arbres, et toute poursuite devenait inutile.
Le camp des Iroquois, un moment
troublé, rentra dans un silence terrifiant.
Le matin, quand la lumière se répandit
tiède et claire sur la rivière et sur le
feuillage, le chef sourit en regardant les
eaux devenues lourdes et immobiles,
comme un couvercle bien cloué sur la face
de sa victime. Mais quand il regarda les
herbes et les plantes qui s’épanouissaient
sur la berge, il vit luire des gouttes de
sang, et ces gouttes faisaient une ligne
rouge sur un tapis vert. Alors il s’échappa de sa poitrine un sanglot de
colère et de plaisir méchant. Il suivit la
voie douloureuse où la martyre avait
passé. Il marcha longtemps ; il marcha
près d’une heure, avide, inquiet, tantôt
irrité, tantôt s’oubliant en de folles et coupables
espérances. Tout à coup il poussa
une clameur de joie.
À genoux, près d’une roche grisâtre sur
laquelle un rayon de soleil descendait, à
travers les larges branches d’un orme, il
venait d’apercevoir la vierge huronne. À
son cri de triomphe le bois frémit, quelques
oiseaux se prirent à chanter, et la
gerbe de rayons qui tombait sur la roche
enveloppa la vierge d’un nimbe éclatant.
La jeune fille seule ne s’émut point.
Elle ne détourna pas la tête. Mais, de sa
main défaillante, elle prit du sang qui
coulait d’une large blessure, et fit une
croix sur son front immaculé. Puis, s’inclinant
vers la pierre, elle traça une
autre croix, grande, pourprée, brillante
comme le rayon qui venait du ciel. Sa
lèvre pâle se colla saintement, amoureusement
à ce signe du salut. C’était le
baptême de sang.