Contre Apion/Livre I

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Traduction par Léon Blum.
Texte établi par Théodore ReinachLeroux (p. 1-59).


DE L’ANCIENNETÉ DU PEUPLE JUIF


(CONTRE APION)


_______


LIVRE I


I

De l’antiquité de la race juive, contestée par l’ignorance ou la malveillance.1


[1]. J’ai déjà suffisamment montré, je pense, très puissant Épaphrodite2, par mon histoire ancienne, à ceux qui la liront, et la très haute antiquité de notre race juive, et l’originalité de son noyau primitif, et la manière dont elle s’est établie dans le pays que nous occupons aujourd’hui ; en effet 5 000 ans3 sont compris dans l’histoire que j’ai racontée en grec d’après nos Livres sacrés. [2]. Mais puisque je vois bon nombre d’esprits, s’attachant aux calomnies haineuses répandues par certaines gens, ne point ajouter foi aux récits de mon Histoire ancienne et alléguer pour preuve de l’origine assez récente de notre race que les historiens grecs célèbres ne l’ont jugée digne d’aucune mention, [3]. j’ai cru devoir traiter brièvement tous ces points afin de confondre la malveillance et les mensonges volontaires de nos détracteurs, redresser l’ignorance des autres, et instruire tous ceux qui veulent savoir la vérité sur l’ancienneté de notre race. [4]. J’appellerai, en témoignage de mes assertions, les écrivains les plus dignes de foi, au jugement des Grecs, sur toute l’histoire ancienne ; quant aux auteurs d’écrits diffamatoires et mensongers à notre sujet, ils comparaîtront pour se confondre eux-mêmes. [5]. J’essaierai aussi d’expliquer pour quelles raisons peu d’historiens grecs ont mentionné notre peuple ; mais, d’autre part, je ferai connaître les auteurs qui n’ont pas négligé notre histoire à ceux qui les ignorent ou feignent de les ignorer.


II

Sur les choses de l’antiquité les Grecs ne sont pas dignes de foi.


[6] Et d’abord je suis saisi d’un grand étonnement à voir les gens qui croient nécessaire, dans l’étude des événements les plus anciens, de s’attacher aux Grecs seuls et de leur demander la vérité, sans accorder créance ni à nous ni aux autres hommes. Pour ma part, je vois qu’il en va tout autrement, Si l’on rejette, comme il convient, les vains préjugés, et Si l’on s’inspire des faits eux-mêmes pour être juste. [7]. En effet, j’ai trouvé que tout chez les Grecs est récent et date, pour ainsi parler, d’hier ou d’avant-hier : je veux dire la fondation des villes, l’invention des arts et la rédaction des lois ; mais de toutes choses la plus récente, ou peu s’en faut, est, chez eux, le souci d’écrire l’histoire. [8]. Au contraire, les événements qui se sont produits chez les Égyptiens, les Chaldéens et les Phéniciens - pour l’instant je n’ajoute pas notre peuple à la liste -, de l’aveu même des Grecs, ont été l’objet d’une transmission historique très ancienne et très durable. [9]. En effet, tous ces peuples habitent des pays qui ne sont nullement exposés aux ravages de l’atmosphère, et leur grande préoccupation a été de ne laisser dans l’oubli aucun des événements accomplis chez eux, mais de les consacrer toujours par des annales officielles, œuvre des plus savants d’entre eux. [10]. Au contraire, le pays de Grèce a essuyé mille catastrophes4 qui ont effacé le souvenir des événements passés ; et à mesure qu’ils instituaient de nouvelles civilisations, les hommes de chaque époque croyaient que toute chose commençait avec la leur ; c’est tardivement aussi et difficilement qu’ils connurent l’écriture ; en tout cas ceux qui veulent en reculer l’usage le plus loin se flattent de l’avoir apprise des Phéniciens et de Cadmos. [11]. Pourtant, même de cette époque on ne saurait montrer aucune chronique conservée dans les dépôts soit sacrés, soit publics, puisque, au sujet des hommes mêmes qui marchèrent contre Troie tant d’années plus tard, on est fort embarrassé et l’on fait force recherches pour savoir s’ils connaissaient l’écriture5. Et l’opinion prévalente c’est plutôt qu’ils ignoraient l’usage actuel des lettres. [12]. Nulle part d’ailleurs en Grèce on ne trouve un écrit reconnu plus ancien que la poésie d’Homère. Or, il est clair que ce poète est encore postérieur à la guerre de Troie. Et lui-même, dit-on, ne laissa pas ses poèmes par écrit ; mais, transmis par la mémoire, ils furent plus tard constitués par la réunion des chants ; de là les nombreuses divergences qu’on y constate6. [13]. Quant aux Grecs qui ont entrepris d’écrire l’histoire, comme Cadmos de Milet, Acousilaos d’Argos et ceux qu’on cite après lui, ils n’ont vécu que peu de temps7 avant l’expédition des Perses contre la Grèce. [14]. Mais bien certainement les premiers philosophes grecs qui aient traité des choses célestes et divines, comme Phérécyde de Syros8, Pythagore et Thalès9 furent, tout le monde s’accorde là dessus, les disciples des Égyptiens et des Chaldéens avant de composer leurs courts ouvrages, et ces écrits sont aux yeux des Grecs les plus anciens de tous ; à peine même les croient-ils authentiques.


III

Contradictions de leurs historiens.


[15] N’est-il donc point absurde que les Grecs s’aveuglent ainsi en croyant être seuls à connaître l’antiquité et à en rapporter exactement l’histoire ? Et ne peut-on point facilement apprendre de leurs historiens mêmes que, loin d’écrire de science certaine, chacun d’eux n’a lait qu’émettre des conjectures sur le passé ? Le plus souvent, en tout cas, leurs ouvrages se réfutent les uns les autres et ils n’hésitent pas à raconter les mêmes laits de la façon la plus contradictoire. [16]. Il serait superflu d’apprendre aux lecteurs, qui le savent mieux que moi, combien Hellanicos diffère d’Acousilaos sur les généalogies, quelles corrections Acousilaos apporte à Hésiode, comment sur presque tous les points les erreurs d’Hellanicos sont relevées par Éphore, celles d’Éphore par Timée, celles de Timée par ses successeurs, celles d’Hérodote par tout le monde10. [17]. Même sur l’histoire de Sicile Timée n’a pu s’entendre avec Antiochos, Philistos ou Callias ; pareil désaccord sur les choses attiques entre les atthidographes, sur les choses argiennes entre les historiens d’Argos. [18]. Et pourquoi parler de l’histoire des cités et de faits moins considérables, quand sur l’expédition des Perses et sur les événements qui l’accompagnèrent les auteurs les plus estimés se contredisent ? Sur bien des points, Thucydide même est accusé d’erreurs par certains auteurs, lui qui pourtant passe pour raconter avec la plus grande exactitude l’histoire de son temps.


IV

Les Grecs n’ont pas dès l’origine tenu des annales officielles.


[19] Bien d’autres causes d’une telle divergence apparaîtraient peut-être à qui voudrait les chercher, mais, pour moi, j’attribue aux deux que je vais dire la plus grande influence. Je commencerai par celle qui me parait dominante. [20]. L’insouciance des Grecs, depuis l’origine, à consigner chaque événement dans des annales officielles, voilà surtout ce qui causa les erreurs et autorisa les mensonges de ceux qui plus tard voulurent écrire sur l’antiquité. [21]. Car non seulement chez les autres Grecs on négligea de rédiger des annales, mais même chez les Athéniens, qu’on dit autochtones et soucieux d’instruction, on trouve que rien de semblable n’a existé, et leurs plus anciens documents publiés sont, à ce qu’on dit, les lois sur le meurtre rédigées pour eux par Dracon, personnage qui a vécu peu avant la tyrannie de Pisistrate11. [22]. Que dire, en effet, des Arcadiens, qui vantent l’ancienneté de leur race ? C’est à peine si plus tard encore ils apprirent l’écriture.


V

Ils font œuvre littéraire plutôt que scientifique.


[23] Ainsi, c’est l’absence, à la base de l’histoire, de toutes annales antérieures, propres à éclairer les hommes désireux de s’instruire et à confondre l’erreur, qui explique les nombreuses divergences des historiens. [24]. En second lieu il faut ajouter à celle-là une cause importante. Ceux qui ont entrepris d’écrire ne se sont point attachés à chercher la vérité, malgré la profession qui revient toujours sous leur plume, mais ils ont fait montre de leur talent d’écrivain ; [25]. et si par un moyen quelconque ils pensaient pouvoir en cela surpasser la réputation des autres, ils s’y pliaient, les uns se livrant aux récits mythiques, les autres, par flatterie, à l’éloge des cités et des rois. D’autres encore s’adonnèrent à la critique des événements et des historiens, dans la pensée d’établir ainsi leur réputation. [26]. Bref, rien n’est plus opposé à l’histoire que la méthode dont ils usent continuellement. Car la preuve de la vérité historique serait la concordance sur les mêmes points des dires et des écrits de tous ; et, au contraire, chacun d’eux, en donnant des mêmes faits une version différente, espérait paraître par là le plus véridique de tous. [27]. Ainsi pour l’éloquence et le talent littéraire nous devons céder le pas aux historiens grecs, mais non point aussi pour la vérité historique en ce qui concerne l’antiquité, et principalement quand il s’agit de l’histoire nationale de chaque pays.


VI

Les Juifs, au contraire, ont toujours eu soin d’écrire leurs annales, dont la rédaction est confiée aux prêtres.


[28] Que chez les Égyptiens et les Babyloniens, Si l’on remonte à la plus lointaine antiquité, le soin des annales et la spéculation qui les concerne aient été entre les mains, chez ceux-là des prêtres, chez les Babyloniens des Chaldéens, et que, parmi les peuples en relations avec les Grecs, les Phéniciens surtout aient usé de l’écriture pour les organisations de la vie et pour transmettre le souvenir des événements publics, tout le monde l’accorde ; je crois donc inutile d’insister. [29]. Mais que nos ancêtres se soient préoccupés de leurs annales autant, pour ne pas dire plus encore que les peuples nommés plus haut, en confiant leur rédaction aux grands-prêtres et aux prophètes, que jusqu’à nos jours cette coutume ait été très rigoureusement observée et, pour parler plus hardiment, doive continuer à l’être, je vais essayer de le montrer brièvement12.


VII

Soins pris pour assurer la pureté de race des prêtres.


[30] Non seulement dès l’origine ils ont commis à ce soin les meilleurs, ceux qui étaient attachés au culte de Dieu, mais ils ont pris des mesures pour que la race des prêtres demeurât pure de mélange et sans souillure. [31]. En effet, celui qui participe au sacerdoce doit, pour engendrer, s’unir à une femme de même nation et, sans considérer la fortune ni les autres distinctions, faire une enquête sur sa famille, extraire des archives la succession de ses parents et présenter de nombreux témoins13. [32]. Et nous ne suivons pas cette pratique seulement en Judée même, mais, partout aussi où se rencontre un groupe des nôtres, les prêtres observent rigoureusement cette règle pour les mariages. [33]. Je parle de ceux d’Égypte, de Babylone et de tous les autres pays du monde où les hommes de la race sacerdotale peuvent être dispersés. Ils envoient à Jérusalem le nom patronymique de leur femme avec la liste de ses ancêtres en remontant, et les noms des témoins. [34]. Si le pays est en proie à la guerre - comme le fait s’est produit souvent lors des invasions d’Antiochos Épiphane, de Pompée le Grand et de Quintilius Varus14, et surtout de nos jours - [35]. ceux des prêtres qui survivent reconstituent de nouveaux livrets à l’aide des archives15 et vérifient l’état des femmes qui restent. Car ils n’admettent plus celles qui ont été prisonnières, les soupçonnant d’avoir eu, comme il est souvent arrivé, des rapports avec un étranger16. [36]. Et voici la preuve la plus éclatante du soin exact apporté dans cette matière : nos grands-prêtres, depuis deux mille ans, sont nommés, de père en fils, dans nos annales17. Ceux qui contreviennent le moins du monde aux règles précitées se voient interdire l’accès des autels et la participation aux autres cérémonies du culte.


VIII

Les livres saints ; respect qu’ils inspirent.


[37] Par une conséquence naturelle, ou plutôt nécessaire - puisqu’il n’est pas permis chez nous à tout le monde d’écrire l’histoire et que nos écrits ne présentent aucune divergence, mais que seuls les prophètes racontaient avec clarté les faits lointains et anciens pour les avoir appris par une inspiration divine, les faits contemporains selon qu’ils se passaient sous leurs yeux, — [38]. par une conséquence naturelle, dis-je, il n’existe pas chez nous une infinité de livres en désaccord et en contradiction, mais vingt-deux seulement qui contiennent les annales de tous les temps et obtiennent une juste créance. [39]. Ce sont d’abord les livres de Moïse, au nombre de cinq, qui comprennent les lois et la tradition depuis la création des hommes jusqu’à sa propre mort. C’est une période de trois mille ans à peu près. [40]. Depuis la mort de Moïse jusqu’à Artaxerxés18, successeur de Xerxès au trône de Perse, les prophètes qui vinrent après Moïse ont raconté l’histoire de leur temps en treize livres19. Les quatre derniers contiennent des hymnes à Dieu et des préceptes moraux pour les hommes20. [41]. Depuis Artaxerxés jusqu’à nos jours tous les événements ont été racontés, mais on n’accorde pas à ces écrits la même créance qu’aux précédents, parce que les prophètes ne se sont plus exactement succédé. [42]. Les faits montrent avec quel respect nous approchons nos propres livres. Après tant de siècle écoulés, personne ne s’y est permis aucune addition, aucune coupure, aucun changement. Il est naturel à tous les Juifs, dès leur naissance, de penser que ce sont là les volontés divines, de les respecter, et au besoin de mourir pour elles avec joie. [43]. Aussi l’on a vu déjà beaucoup d’entre eux en captivité supporter les tortures et tous les genres de mort dans les amphithéâtres pour ne point prononcer un seul mot contraire aux lois et aux annales qui les accompagnent. [44]. Chez les Grecs, qui en supporterait autant par un tel scrupule ? Même pour sauver tous leurs écrits aucun n’affronterait le moindre dommage. [45]. Car pour eux, ce sont discours improvisés suivant la fantaisie de leurs auteurs. Et cette opinion, ils l’appliquent avec raison aux historiens anciens, puisque de nos jours encore on voit des auteurs oser raconter les événements sans y avoir assisté en personne et sans s’être donné la peine d’interroger ceux qui les connaissent. [46]. Certainement sur la guerre même que nous avons eue récemment, des auteurs ont publié de prétendues histoires sans être venus sur les lieux ou s’être approchés du théâtre de l’action. Mais d’après des on-dit, ils ont réuni un petit nombre de faits, et les ont décorés du nom d’histoire avec une impudence d’ivrognes21.


IX

Apologie de son histoire de la guerre.


[47] Moi, au contraire, et sur l’ensemble de la guerre et sur le détail des faits, j’ai écrit une relation véridique, ayant assisté en personne à tous les événements. [48]. Car j’étais général de ceux qu’on appelle chez nous les Galiléens tant que la résistance fut possible, puis, capturé, je vécus prisonnier dans le camp romain. Vespasien et Titus, me tenant sous leur surveillance, m’obligèrent à être toujours auprès d’eux, enchaîné au début ; plus tard, délivré de mes liens, je fus envoyé d’Alexandrie avec Titus au siège de Jérusalem. [49]. Pendant ce temps pas un fait n’a échappé à ma connaissance. En effet, je notais avec soin non seulement ce qui se passait sous mes yeux dans l’armée romaine, mais encore les renseignements des déserteurs que j’étais seul à comprendre. [50]. Ensuite, dans les loisirs que j’eus à Rome, la préparation de mon histoire entièrement terminée, je me fis aider pour le grec par quelques personnes et c’est ainsi que je racontai les événements pour la postérité. Il en résulta pour moi une telle confiance dans la véracité de mon histoire qu’avant tous les autres je voulus prendre à témoin ceux qui avaient commandé en chef dans la guerre, Vespasien et Titus. [51]. C’est à eux les premiers que je donnai mes livres et ensuite à beaucoup de Romains qui avaient participé à la campagne ; je les vendis d’autre part à un grand nombre des nôtres, initiés aux lettres grecques, parmi lesquels Julius Archélaüs22, le très auguste Hérode23, et le très admirable roi Agrippa lui-même. [52]. Tous ces personnages ont témoigné que je m’étais appliqué à défendre la vérité, eux qui n’auraient point caché leurs sentiments ni gardé le silence si, par ignorance ou par faveur, j’avais travesti ou omis quelque fait.


X

Réponse à ses adversaires.


[53] Cependant certains personnages méprisables ont essayé d’attaquer mon histoire, y voyant l’occasion d’un exercice d’accusation paradoxale et de calomnie24, comme on en propose aux jeunes gens dans l’école ; ils devraient pourtant savoir que, si l’on promet de transmettre à d’autres un récit véridique des faits, il faut d’abord en avoir soi-même une connaissance exacte pour avoir suivi de près les événements par soi-même ou en se renseignant auprès de ceux qui les savent. [54]. C’est ce que je crois avoir très bien fait pour mes deux ouvrages. L’Archéologie, comme je l’ai dit25, est traduite des Livres saints, car je tiens le sacerdoce de ma naissance et je suis initié à la philosophie26 de ces Livres. [55]. Quant à l’histoire de la guerre, je l’ai écrite après avoir été acteur dans bien des événements, témoin d’un très grand nombre, bref sans avoir ignoré rien de ce qui s’y est dit ou fait. [56]. Comment alors ne point trouver hardis ceux qui tentent de contester ma véracité ? Si même ils prétendent avoir lu les mémoires des empereurs, ils n’ont pas, du moins, assisté à ce qui se passait dans notre camp à nous, leurs ennemis.


XI

Division du sujet.


[57] Cette digression m’était nécessaire parce que je voulais faire voir la légèreté de ceux qui font profession d’écrire l’histoire. [58]. Après avoir montré suffisamment, je pense, que la relation des choses antiques est un usage traditionnel chez les Barbares plutôt que chez les Grecs, je vais dire d’abord quelques mots contre les gens qui essaient de prouver la date récente de notre établissement par ce fait qu’aucune mention de nous, suivant eux, ne se trouve dans les historiens grecs ; [59]. ensuite je fournirai des témoignages en faveur de notre antiquité tirés des écrits d’autres peuples, et enfin je montrerai que les diffamateurs de notre race sont tout à fait absurdes dans leurs diffamations.


XII

Les historiens grecs ne mentionnent pas les Juifs parce qu’ils ne les connaissaient pas.


[60] Or donc, nous n’habitons pas un pays maritime27, nous ne nous plaisons pas au commerce, ni à la fréquentation des étrangers qui en résulte. Nos villes sont bâties loin de la mer, et, comme nous habitons un pays fertile, nous le cultivons avec ardeur, mettant surtout notre amour-propre à élever nos enfants, et faisant de l’observation des lois et des pratiques pieuses, qui nous ont été transmises conformément à ces lois, l’œuvre la plus nécessaire de toute la vie. [61]. Si l’on ajoute à ces raisons la particularité de notre genre d’existence, rien dans les temps anciens ne nous mettait en relations avec les Grecs, comme les Égyptiens, qui exportaient chez eux des produits et importaient les leurs, ou comme les habitants de la côte phénicienne qui s’adonnaient avec ardeur au petit et au grand commerce par amour du gain28. [62]. D’autre part, nos ancêtres ne se livrèrent pas non plus à la piraterie comme d’autres, ou à la guerre par le désir de s’agrandir, quoique le pays possédât des dizaines de milliers d’hommes qui ne manquaient point d’audace. [63]. Voilà pourquoi les Phéniciens, qui sur leurs vaisseaux venaient trafiquer en Grèce, furent de bonne heure connus eux-mêmes et firent connaître les Égyptiens et tous ceux dont ils transportaient les marchandises chez les Grecs à travers des mers immenses. [64]. Ensuite les Mèdes et les Perses révélèrent leur existence par la conquête de l’Asie, ces derniers mieux encore par leur expédition jusqu’à l’autre continent. Les Thraces furent connus grâce à leur proximité, les Scythes par les navigateurs du Pont-Euxin. [65]. Bref, tous les peuples riverains de la mer, tant à l’orient qu’à l’occident, se firent plus facilement connaître aux auteurs qui voulurent écrire l’histoire, mais ceux qui habitaient plus haut dans les terres restèrent la plupart du temps ignorés. [66]. Nous voyons que le fait s’est produit même en Europe, puisque Rome, qui depuis longtemps avait acquis une telle puissance et dont les armes étaient si heureuses, n’est mentionnée ni par Hérodote ni par Thucydide, ni par un seul de leurs contemporains ; ce fut longtemps après et avec peine que la connaissance en parvint chez les Grecs. [67]. Sur les Gaulois et les Ibères telle était l’ignorance des historiens considérés comme les plus exacts, parmi lesquels on compte Ephore, que, dans sa pensée, les Ibères forment une seule cité, eux qui occupent une si grande portion de l’Occident ; et ils ont osé décrire et attribuer à ces peuples des mœurs qui ne correspondent ni à des faits ni à des on-dit. [68]. S’ils ignorent la vérité, c’est qu’on n’avait point du tout de relations avec ces peuples ; mais s’ils écrivent des erreurs, c’est qu’ils veulent paraître en savoir plus long que les autres. Convenait-il donc de s’étonner encore si notre peuple aussi ne fut pas connu beaucoup d’auteurs et n’a pas fourni aux historiens l’occasion de le mentionner, établi ainsi loin de la mer et ayant choisi pareil genre de vie ?


XIII

Mais les peuples voisins témoignent de notre antiquité.


[69] Supposez que nous voulions, pour prouver que la race des Grecs n’est pas ancienne, alléguer que nos annales n’ont point parlé d’eux, nos adversaires n’éclateraient-ils pas de rire, apportant, je pense, les mêmes explications que je viens de donner, et, comme témoins de leur antiquité, ne produiraient-ils pas leurs voisins ? C’est ce que je vais moi-même essayer de faire. [70]. J’invoquerai surtout les Égyptiens et les Phéniciens, dont on ne saurait récuser le témoignage ; il est notoire, on effet, que les Égyptiens sans exception, et parmi les Phéniciens ceux de Tyr29, avaient à notre égard les plus mauvaises dispositions. [71]. Des Chaldéens je ne saurais en dire autant, car ils furent les ancêtres de notre race et, à cause de cette parenté, ils mentionnent les Juifs dans leurs annales. [72]. Quand j’aurai apporté les cautions fournies par ces peuples, je ferai connaître aussi les historiens grecs qui ont parlé des Juifs afin d’enlever à nos envieux le dernier prétexte de chicane contre nous.


XIV

Témoignage de l’Égyptien Manéthôs.


[73] Je commencerai d’abord par les écrits des Égyptiens. Je ne puis citer leurs livres mêmes : mais voici Manéthôs30, qui était de race égyptienne, auteur manifestement initié à la culture grecque, car il écrivit en grec l’histoire de sa patrie, traduite, comme il le dit lui-même, des tablettes sacrées, et sur bien des points de l’histoire d’Égypte il reproche à Hérodote d’avoir, par ignorance, altéré la vérité. [74]. Donc ce Manéthôs, au second livre de l’Histoire d’Égypte, écrit ceci à notre sujet. Je citerai ses propres paroles, comme si je le produisais lui-même comme témoin31 : [75]. « Toutimaios32. Sous son règne, je ne sais comment, la colère divine souffla contre nous, et à l’improviste, de l’Orient, un peuple de race inconnue eut l’audace d’envahir notre pays, et sans difficulté ni combat s’en empara de vive force ; [76]. ils se saisirent des chefs, incendièrent sauvagement les villes, rasèrent les temples des dieux et traitèrent les indigènes avec la dernière cruauté, égorgeant les uns, emmenant comme esclaves les enfants et les femmes des autres. [77]. A la fin, ils firent même roi l’un des leurs nommé Salitis. Ce prince s’établit à Memphis, levant des impôts sur le haut et le bas pays et laissant une garnison dans les places les plus convenables. Surtout il fortifia les régions de l’est, car il prévoyait que les Assyriens, un jour plus puissants, attaqueraient (par là) son royaume33. [78]. Comme il avait trouvé dans le nome Séthroïte une ville d’une position très favorable, située à l’est de la branche Bubastique et appelée, d’après une ancienne tradition théologique, Avaris34, il la rebâtit et la fortifia de très solides murailles ; il y établit, en outre, une multitude de soldats pesamment armés, deux cent quarante mille environ, pour la garder. [79]. Il y venait l’été tant pour leur mesurer leur blé et payer leur solde que pour les exercer soigneusement par des manœuvres afin d’effrayer les étrangers. Après un règne de dix-neuf ans, il mourut. [80]. Ensuite un second roi, nommé Bnôn, occupa le trône quarante-quatre ans. Son successeur Apachnas, régna trente-six ans et sept mois, puis Apophis soixante et un ans, et Annas cinquante ans et un mois ; [81]. après eux tous, Assis, quarante-neuf ans et deux mois. Tels furent chez eux les six premiers princes, tous de plus en plus avides de détruire jusqu’à la racine le peuple égyptien. [82]. On nommait l’ensemble de cette nation Hycsos35, c’est-à-dire « rois pasteurs ». Car « hyc » dans la langue sacrée signifie roi, et « sôs » veut dire pasteur au singulier et au pluriel dans la langue vulgaire ; la réunion de ces mots forme Hycsôs. » [83]. D’aucuns disent qu’ils étaient Arabes. Dans une autre copie, il est dit que l’expression « hyc » ne signifie pas rois, mais indique, au contraire, des bergers captifs. Car « hyc », en égyptien, et « hac », avec une aspirée, auraient proprement le sens tout opposé de captifs. Cette explication me parait plus vraisemblable et plus conforme à l’histoire ancienne36. [84]. Ces rois nommés plus haut, ceux des peuples appelés pasteurs, et leurs descendants37, furent maîtres de l’Égypte, d’après Manéthôs, durant cinq cent onze ans. [85]. Puis les rois de la Thébaïde et du reste de l’Égypte se soulevèrent contre les Pasteurs ; entre eux éclata une guerre importante et très longue. [86]. Sous le roi qu’on nomme Misphragmouthôsis38, les Pasteurs vaincus furent, dit-il, chassés de tout le reste de l’Égypte et enfermés dans un lieu contenant dans son périmètre dix mille aroures39 : ce lieu se nommait Avaris40. [87]. Suivant Manéthôs, les Pasteurs l’entourèrent complètement d’une muraille haute et forte pour garder en lieu sûr tous leurs biens et leur butin. [88]. Le fils de Misphragmouthôsis, Thoummôsis, tenta de les soumettre par un siège et les investit avec quatre cent quatre-vingt mille hommes. Enfin, renonçant au siège, il conclut un traité d’après lequel ils devaient quitter l’Égypte et s’en aller tous sains et saufs où ils voudraient41. [89]. D’après les conventions, les Pasteurs avec toute leur famille et leurs biens, au nombre de deux cent quarante mille pour le moins42, sortirent d’Égypte et, à travers le désert, firent route vers la Syrie. [90]. Redoutant la puissance des Assyriens, qui à cette époque étaient maîtres de l’Asie, ils bâtirent dans le pays appelé aujourd’hui Judée une ville qui pût suffire à tant de milliers d’hommes et la nommèrent Jérusalem. — [91]. Dans un autre livre de l’histoire d’Égypte43, Manéthôs rapporte que ce même peuple appelé les Pasteurs était désigné du nom de « Captifs » dans leurs Livres sacrés. Et il dit vrai. Car pour nos aïeux les plus reculés, c’était une coutume héréditaire de faire paître les troupeaux44, et leur vie nomade les fit ainsi appeler pasteurs. [92]. D’autre part, le nom de Captifs ne leur a pas été donné sans raison dans les annales des Egyptiens, puisque notre ancêtre Joseph dit au roi d’Égypte45 qu’il était captif et fit venir plus tard ses frères en Égypte avec la permission du roi. -


XV

Suite du témoignage de Manéthôs.


[93] Mais j’examinerai ailleurs46 ces faits avec plus de précision. Pour le moment, je cite les Egyptiens comme témoins de notre seule antiquité. Je vais donc reprendre la citation de Manéthôs sur la chronologie. [94]. Voici ce qu’il dit47 : « Après que le peuple des Pasteurs fut parti d’Égypte vers Jérusalem, le roi qui les avait chassés d’Égypte, Tethmôsis48, régna vingt-cinq ans et quatre mois, puis mourut. La succession de son trône échut à son fils Hébron, pendant treize ans. [95]. Après lui, Aménophis régna vingt ans et sept mois ; sa sœur Amessis, vingt un ans et neuf mois ; le fils de celle-ci, Méphrès, douze ans et neuf mois ; puis, de père en fils, Misphragmouthôsis, vingt-cinq ans et dix mois ; [96]. Touthmôsis49, neuf ans et huit mois ; Aménophis (II), trente ans et dix mois ; Or, trente-six ans et cinq mois ; la fille d’Or, Akenchéris, douze ans et un mois ; le frère d’Akenchéris, Rhathotis, neuf ans. [97]. Puis, de père en fils, Akenchérès I, douze ans et cinq mois ; Akenchérès II, douze ans et trois mois ; Harmaïs, quatre ans et un mois ; Ramessès, un an et quatre mois ; Armessès Miamoun, soixante-six ans et deux mois ; [98]. Aménophis (III), dix-neuf ans et six mois ; puis Sethôs, nommé aussi Ramessès, puissant par sa cavalerie et sa flotte50. Ce dernier donna à son frère Harmaïs le gouvernement de l’Égypte et l’investit de toutes les autres prérogatives royales ; il lui enjoignit seulement de ne pas porter le diadème, de ne pas maltraiter la reine, mère de ses enfants, et de respecter aussi les concubines royales. [99]. Lui-même partit en campagne contre Chypre et la Phénicie, puis encore contre les Assyriens et les Mèdes, qui tous, par les armes ou sans combat, et effrayés par ses forces considérables, furent soumis à sa domination. Enorgueilli par ses succès, il se mit en campagne avec plus d’audace encore, pour conquérir du côté de l’Orient les villes et les terres. [100]. Après un assez long temps, Harmaïs, qui était resté en Égypte, fit sans pudeur tout le contraire des recommandations de son frère. Il violenta la reine et usait couramment des autres femmes sans réserve ; sur le conseil de ses amis, il portait le diadème et s’éleva contre son frère. [101]. Mais le chef des prêtres d’Égypte écrivit et envoya à Séthôs un mémoire dans lequel il lui révélait tout et l’informait que son frère Harmaïs s’était insurgé contre lui. Aussitôt le roi revint à Péluse et s’empara de son propre royaume. [102]. Le pays fut appelé de son nom Ægyptos. Car, dit-on, Séthôs se nommait Ægyptos et Harmaïs, son frère, Danaos51. »


XVI

Ces faits sont de beaucoup antérieurs aux plus anciens de l’histoire grecque.


103 Tel est le récit de Manéthôs. Il est clair, si l’on suppute le temps d’après les années énumérées, que nos aïeux les Pasteurs, comme on les nomme, chassés d’Égypte, s’établirent dans notre pays trois cent quatre-vingt-treize ans avant l’arrivée de Danaos à Argos52. [104]. Et pourtant, les Argiens considèrent ce personnage comme le plus ancien nom de leur histoire53. Ainsi sur deux points très importants, Manéthôs nous a fourni son témoignage tiré des livres égyptiens : d’abord sur noire arrivée d’une autre contrée en Égypte, ensuite sur notre départ de ce pays, départ si lointain dans le passé qu’il a précédé de mille ans à peu près la guerre de Troie54. [105]. Quant aux faits que Manéthôs a ajoutés, non d’après les livres égyptiens, mais, de son propre aveu, d’après des fables sans auteur connu, je les réfuterai plus tard55 en détail et je montrerai l’invraisemblance de ses mensonges.


XVII

Mention des Juifs dans les chroniques phéniciennes. Témoignage de Dios.


[106] Je veux maintenant passer de ces documents à ceux que contiennent sur notre race les annales des Phéniciens et produire les témoignages qu’ils nous fournissent. [107]. Il y a chez les Tyriens, depuis de très longues années, des chroniques publiques, rédigées et conservées par l’État avec le plus grand soin, sur les faits dignes de mémoire qui se passèrent chez eux, et sur leurs rapports avec l’étranger. [108]. Il y est dit que le temple de Jérusalem fut bâti par le roi Salomon environ cent quarante-trois ans et huit mois avant la fondation de Carthage par les Tyriens56. [109]. Ce n’est pas sans raison que leurs annales mentionnent la construction de notre temple57. En effet, Hirôm, roi de Tyr, était l’ami de notre roi Salomon, amitié qu’il avait héritée de son père58. [110]. Rivalisant de zèle avec Salomon pour la splendeur de l’édifice, il lui donna cent vingt talents d’or et fit couper sur le mont appelé Liban les plus beaux bois, qu’il lui envoya pour la toiture. En retour, Salomon lui donna de nombreux présents et même, entre autres, un territoire de Galilée qu’on nomme Khabôlon59. [111]. Mais ils furent surtout portés à s’aimer par leur goût pour la sagesse : ils s’envoyaient l’un à l’autre des questions qu’ils s’invitaient mutuellement à résoudre ; Salomon s’y montrait le plus habile et, en général, l’emportait en sagesse. On conserve aujourd’hui encore à Tyr beaucoup des lettres qu’ils échangèrent60. [112]. Pour prouver que mes assertions sur les chroniques tyriennes ne sont pas de mon invention, je vais citer le témoignage de Dios, qui passe pour avoir raconté exactement l’histoire phénicienne. Cet auteur, dans son histoire de la Phénicie, s’exprime ainsi61 : [113]. « Après la mort d’Abibal, son fils Hirôm devint roi. Il ajouta un remblai au quartier oriental de la ville, agrandit celle-ci, y relia le temple de Zeus Olympien, qui était isolé dans une île, en comblant l’intervalle, et l’orna d’offrandes d’or ; il monta sur le Liban, où il fit couper les bois pour la construction des temples62. [114]. Le tyran de Jérusalem, Salomon, envoya, dit-on, à Hirôm des énigmes et demanda à en recevoir de lui : celui qui ne pourrait deviner paierait une somme à celui qui aurait trouvé la solution63. [115]. Hirôm y consentit et, n’ayant pu résoudre les énigmes, dépensa, pour payer l’amende, une grande partie de ses trésors. Puis, avec l’aide d’un certain Tyrien nommé Abdémon, il résolut les questions proposées et lui même en proposa d’autres ; Salomon ne les ayant pas résolues, restitua tout et paya en plus à Hirôm une somme considérable. »


XVIII

Témoignage de Ménandre d’Ephèse.


116 Ainsi Dios nous a apporté son témoignage au sujet des assertions qui précèdent. Mais après lui je vais citer encore Ménandre d’Ephèse. Cet auteur a raconté pour chaque règne les événements accomplis tant chez les Grecs que chez les Barbares et s’est efforcé de puiser ses renseignements dans les chroniques nationales de chaque peuple. [117]. Donc parlant des rois de Tyr, quand il arrive à Hirôm, il s’exprime ainsi64 : « Après la mort d’Abibal la succession de son trône échut à son fils Hirôm, qui vécut cinquante-trois ans et en régna trente-quatre. [118]. Il combla l’Eurychore et dédia la colonne d’or qui est dans le temple de Zeus ; puis, s’étant mis en quête de bois de construction, il fit couper sur le mont qu’on nomme Liban des cèdres pour les toits des temples, démolit les anciens temples et en bâtit de nouveaux ; ceux d’Héraclès et d’Astarté ; [119]. le premier il célébra le Réveil d’Héraclès65 au mois de Péritios66. Il dirigea une expédition contre les habitants d’Utique ( ?), qui refusaient le tribut ; après les avoir replacés sous sa domination, il revint chez lui. [120]. Sous son règne vivait un certain Abdémon, garçon encore jeune67, qui résolvait toujours victorieusement les questions posées par Salomon, roi de Jérusalem. »

[121] On suppute le temps écoulé depuis ce roi jusqu’à la fondation de Carthage de la manière suivante. Après la mort d’Hirôm, la succession du trône revint à Baléazar, son fils, qui vécut quarante-trois ans et en régna (dix)-sept68. [122]. Après lui Abdastratos, son fils, vécut vingt-neuf ans et régna neuf ans. Les quatre fils de sa nourrice conspirèrent contre lui et le firent périr. L’aîné, nommé Méthousastratos, fils de Léastratos, monta sur le trône : il vécut cinquante-quatre ans et en régna douze. [123]. Puis son frère Astharymos vécut cinquante-huit ans et en régna neuf. Il fut tué par son frère Phellès, qui s’empara du trône, gouverna huit mois et vécut cinquante ans. Celui-ci fut assassiné par Ithobal69, prêtre d’Astarté, qui vécut soixante-huit ans70 et régna trente-deux ans. [124]. Il eut pour successeur son fils Balezoros qui vécut quarante-cinq ans et en régna six. A ce dernier succéda son fils Mettên qui vécut trente-deux ans et régna vingt-neuf ans ; [125]. à Mettên Pygmalion, qui vécut cinquante-six ans et régna quarante-sept ans. Dans la septième année de son règne71 sa sœur s’enfuit et fonda en Libye la ville de Carthage. [126]. Ainsi tout le temps qui sépare l’avènement d’Hirôm de la fondation de Carthage fait un total de cent cinquante-cinq ans et huit mois, et comme c’est dans la douzième année du règne d’Hirôm que fut construit le temple de Jérusalem72, depuis la construction du temple jusqu’à la fondation de Carthage cent quarante-trois ans et huit mois se sont écoulés.

[127] Est-il besoin de multiplier ces témoignages venus des Phéniciens ? On voit que la vérité est solidement établie par le consentement des auteurs, et que certes la construction du temple est bien postérieure à l’arrivée de nos ancêtres dans le pays, car c’est seulement après l’avoir conquis tout entier qu’ils bâtirent le temple. Je l’ai clairement montré d’après les Livres sacrés dans mon Archéologie73.


XIX

Les Chaldéens parlent aussi des Juifs. Témoignage de Bérose.


[128] Je vais maintenant parler des faits consignés et racontés à notre sujet dans les annales chaldéennes ; ils sont, même sur les autres points, tout à fait conformes à notre Écriture. [129]. Ils sont attestés par Bérose74, Chaldéen de naissance, connu pourtant de tous ceux qui s’occupent d’érudition, car lui-même a introduit chez les Grecs les ouvrages des Chaldéens sur l’astronomie et la philosophie. [130]. Ce Bérose donc, se conformant aux plus anciennes annales, raconte comme Moïse le déluge et l’anéantissement des hommes dans cette catastrophe et il parle de l’arche dans laquelle Noé, le père de notre race, fut sauvé quand elle fut portée sur les cimes des montagnes d’Arménie75. [131]. Puis il énumère les descendants de Noé, dont il donne aussi les époques, et arrive à Nabopalassar, roi de Babylone et de Chaldée. [132]. Dans le récit détaillé de ses actions, il dit de quelle façon ce roi envoya contre l’Égypte et notre pays son fils Nabocodrosor avec une nombreuse armée, quand il apprit la révolte de ces peuples, les vainquit tous, brûla le temple de Jérusalem, emmena toute notre nation et la transporta à Babylone76. Il arriva que la ville resta dépeuplée durant soixante-dix ans77 jusqu’au temps de Cyrus, premier roi de Perse. [133]. Le Babylonien, dit l’auteur, soumit l’Égypte, la Syrie, la Phénicie, l’Arabie, surpassant par ses exploits tous les rois de Chaldée et de Babylone, ses prédécesseurs78. [134]. Je citerai les propres paroles de Bérose qui s’exprime ainsi : [135]. « Son père Nabopalassar, apprenant la défection du satrape chargé de gouverner l’Égypte, la Cœlé-Syrie et la Phénicie79, comme il ne pouvait plus lui-même supporter les fatigues, mit à la tête d’une partie de son armée son fils Nabocodrosor, qui était dans la fleur de l’âge, et l’envoya contre le rebelle. [136]. Nabocodrosor en vint aux mains avec celui-ci, le vainquit dans une bataille rangée80 et replaça le pays sous leur domination. Il advint que son père Nabopalassar pendant ce temps tomba malade à Babylone et mourut après un règne de vingt et un ans. [137]. Informé bientôt de la mort de son père, Nabocodrosor régla les affaires de l’Égypte et des autres pays ; les prisonniers faits sur les Juifs81, les Phéniciens, les Syriens et les peuples de la région égyptienne82 furent conduits, sur son ordre, à Babylone par quelques-uns de ses amis avec les troupes les plus pesamment armées et le reste du butin ; lui-même partit avec une faible escorte et parvint à travers le désert à Babylone. [138]. Trouvant les affaires administrées par les Chaldéens et le trône gardé par le plus noble d’entre eux, maître de l’empire paternel tout entier, il ordonna d’assigner aux captifs, une fois arrivés, des terres dans les endroits les plus fertiles de la Babylonie. [139]. Lui-même avec le butin de guerre orna magnifiquement le temple de Bel et les autres, restaura l’ancienne ville, en construisit une autre hors des murs, et, afin que des assiégeants ne pussent plus détourner le cours du fleuve et s’en faire une arme contre elle, il éleva trois remparts autour de la ville intérieure et trois autour de la ville extérieure, les premiers en brique cuite et en asphalte, les autres en brique simple. [140]. Après avoir fortifié la ville d’une façon remarquable et décoré les portes d’une façon digne de leur sainteté, il construisit auprès du palais de son père un second palais attenant au premier. Il serait trop long de décrire en détail sa hauteur et les autres marques de sa magnificence. [141]. Je dirai seulement que, grand et somptueux à l’excès, il fut achevé en quinze jours83. Dans cette résidence royale il fit élever de hautes terrasses de pierre, leur donna tout à fait l’aspect des collines, puis, en y plantant des arbres de toute espèce, il exécuta et disposa ce qu’on appelle le parc suspendu, parce que sa femme84, élevée dans le pays mède, avait le goût des sites montagneux. »


XX

Autre récit de Bérose.


[142] Voilà ce que Bérose a raconté sur ce roi et bien d’autres choses encore dans le IIIe livre de son Histoire de Chaldée, où il reproche aux écrivains grecs85 de croire faussement que Sémiramis l’Assyrienne fut la fondatrice de Babylone et de s’être trompés en écrivant que ces ouvrages merveilleux y furent construits par elle. [143]. Quant à ces faits les annales chaldéennes doivent être considérées comme dignes de foi, d’autant que les archives des Phéniciens s’accordent aussi avec le récit de Bérose sur le roi de Babylone, attestant qu’il soumit la Syrie et toute la Phénicie. [144]. Là-dessus du moins Philostrate tombe d’accord dans ses Histoires, quand il raconte le siège de Tyr86, et Mégasthène dans le IVe livre de l’Histoire de l’Inde87, où il essaie de montrer que le roi de Babylone mentionné plus haut surpassa Héraclès par son courage et la grandeur de ses exploits, car, dit-il, il soumit la plus grande partie de la Libye et de l’Ibérie88. [145]. Quant aux détails qui précèdent89 sur le temple de Jérusalem, son incendie par les Babyloniens envahisseurs, l’époque où l’on commença à le rebâtir, après que Cyrus eut pris le sceptre de l’Asie, ils seront clairement prouvés par le récit de Bérose, mis sous les yeux du lecteur. [146]. Il dit, en effet, dans le IIIe livre : « Nabocodrosor, après avoir commencé la muraille dont j’ai parlé90, tomba malade et mourut ayant régné quarante-trois ans, et le pouvoir royal revint à son fils Evilmaradouch. [147]. Ce prince, dont le gouvernement fut arbitraire et violent, victime d’un complot de Nériglisar, son beau-frère, fut assassiné après deux ans de règne. Lui supprimé, Nériglisar, son meurtrier, hérita du pouvoir et régna quatre ans. [148]. Son fils Laborosoardoch, un enfant, détint la puissance royale neuf mois ; mais un complot fut ourdi contre lui parce qu’il montrait une grande méchanceté, et il périt sous le bâton par la main de ses familiers. [149]. Après sa mort ses meurtriers se concertèrent et s’accordèrent à donner le trône à Nabonnède, un Babylonien qui avait fait partie de la même conjuration. Sous son règne les murs de Babylone qui avoisinent le fleuve furent restaurés en brique cuite et en asphalte. [150]. Il régnait depuis dix-sept ans quand Cyrus partit de Perse avec une armée nombreuse, soumit tout le reste de l’Asie, puis s’élança sur la Babylonie. [151]. A la nouvelle de sa marche, Nabonnède s’avança à sa rencontre avec son armée et lui livra bataille ; il fut défait, s’enfuit avec une faible escorte et s’enferma dans la ville de Borsippa. [152]. Cyrus prit Babylone, fit abattre les murs extérieurs de la ville, parce qu’elle lui paraissait trop forte et difficile à prendre, et leva le camp pour aller à Borsippa assiéger Nabonnède. [153]. Comme celui-ci, sans attendre l’investissement, s’était d’abord rendu, Cyrus le traita humainement, lui donna comme résidence la Carmanie et lui fit quitter la Babylonie. Nabonnède demeura en Carmanie le reste de sa vie et y mourut. »


XXI

Il s’accorde avec les Livres juifs et les Annales phéniciennes.


[154] Ce récit s’accorde avec nos livres et contient la vérité. En effet, il y est écrit que Nabuchodonosor, dans la dix-huitième année de son règne91, dévasta notre temple et le fit disparaître pour cinquante ans92 ; que, la deuxième année du règne de Cyrus, ses nouveaux fondements furent jetés et que, la deuxième année aussi du règne de Darius, il fut achevé. [155]. J’ajouterai encore les annales des Phéniciens ; il ne faut point omettre des preuves même surabondantes. [156]. Voici le dénombrement des années93. Sous le roi Ithobal, Nabuchodonosor assiégea Tyr pendant treize ans94. Puis Baal régna dix ans. [157]. Après lui on institua des juges, qui occupèrent leurs fonctions, Eknibal, fils de Baslekh, pendant deux mois ; Chelbès, fils d’Abdée, dix mois ; le grand-prêtre Abbar trois mois ; les juges Myttynos et Gérastrate, fils d’Abdélime, six ans, après lesquels95 Balator régna une année. [158]. Ce roi mort, on envoya chercher Merbal à Babylone et il occupa le trône quatre ans. Après lui on manda son frère Hirôm, qui régna vingt ans. C’est sous son règne que Cyrus exerça le pouvoir en Perse. [159]. Ainsi le total du temps écoulé donne cinquante-quatre ans plus trois mois96. En effet, c’est la (dix)-septième année de son règne que Nabuchodonosor commença le siège de Tyr, et la quatorzième année du règne d’Hirôm que Cyrus le Perse prit le pouvoir. [160]. L’accord est complet au sujet du temple entre nos livres et ceux des Chaldéens et des Tyriens, et la preuve de mes assertions sur l’antiquité de notre race est confirmée et indiscutable.


XXII

Les Grecs même mentionnent les Juifs. Pythagore de Sanies, Hérodote, Chœrilos, Cléarque, Hécatée d’Abdère, Agatharchide.


[161] Ceux qui ne sont point disputeurs à l’excès se contenteront, je pense, de ces explications ; mais il faut aussi satisfaire aux questions des gens qui, refusant d’ajouter foi aux annales des barbares, accordent leur créance aux Grecs seuls ; il faut leur présenter beaucoup de ces Grecs mêmes qui connurent notre nation et la mentionnèrent à l’occasion dans leurs propres ouvrages. [162]. Pythagore de Samos, auteur fort ancien, qui, pour sa sagesse et sa piété, est considéré comme le premier de tous les philosophes, a, de toute évidence, non seulement connu nos institutions, mais encore les a largement imitées. [163]. De ce philosophe nous n’avons aucun ouvrage reconnu authentique, mais beaucoup d’écrivains ont raconté ce qui le concerne. Le plus célèbre est Hermippe, esprit que tout genre de recherche intéressait. [164]. Il raconte dans le premier livre de son Pythagore que ce philosophe, après la mort d’un de ses intimes nommé Calliphon, originaire de Crotone, disait qu’il avait commerce nuit et jour avec l’âme de celui-ci, et qu’elle lui donnait le conseil de ne point passer à un endroit où un âne s’était couché97, de s’abstenir de toute eau saumâtre ( ?) et de se garder de toute médisance98. [165]. Puis l’auteur ajoute encore : « Il pratiquait et répétait ces préceptes, se conformant aux opinions des Juifs et des Thraces qu’il prenait pour son compte ». En effet, on dit avec raison99 que ce philosophe fit passer dans sa doctrine beaucoup de lois juives. [166]. Dans les cités non plus notre peuple n’était pas inconnu autrefois ; beaucoup de nos coutumes s’étaient déjà répandues dans quelques-unes et il en est qui jugeaient bon de les suivre. On le voit chez Théophraste dans ses livres des Lois. [167]. D’après lui, les lois tyriennes défendent d’employer des formules de serments étrangers, parmi lesquels, entre autres, il compte le serment nommé korban ; or, nulle part on ne le trouverait ailleurs que chez les Juifs ; traduit de l’hébreu, ce mot signifie quelque chose comme « présent de Dieu »100.

168 Et en vérité Hérodote d’Halicarnasse non plus n’a pas ignoré notre nation, mais il l’a mentionnée manifestement d’une certaine manière. [169]. Parlant des Colques au second livre, il s’exprime ainsi : « Seuls d’entre tous, dit-il, les Colques, les Égyptiens et les Éthiopiens pratiquent la circoncision depuis l’origine. Les Phéniciens et les Syriens de Palestine reconnaissent eux-mêmes avoir appris cette pratique des Egyptiens. [170]. Les Syriens des bords du Thermodon et du Parthénios, de même que les Macrons, leurs voisins, assurent qu’ils l’ont apprise récemment des Colques. Voilà les seuls peuples circoncis, et eux-mêmes imitent évidemment les Égyptiens. Mais des Égyptiens eux-mêmes et des Éthiopiens, je ne puis dire lesquels ont appris des autres la circoncision101. » [171]. Ainsi il dit que les Syriens de Palestine étaient circoncis ; or, parmi les habitants de la Palestine, les Juifs seuls se livrent à cette pratique. Comme il le savait, c’est donc d’eux qu’il a parlé102.

[172] D’autre part, Chœrilos, poète assez ancien103, cite notre nation comme ayant pris part à l’expédition de Xerxès, roi de Perse, contre la Grèce. En effet, après l’énumération de tous les peuples, à la fin il mentionne aussi le nôtre en ces termes :

[173]

« Derrière eux passait une race d’un aspect étonnant.
« Le langage phénicien sortait de leurs lèvres.
« Ils habitaient dans les monts Solymiens auprès d’un vaste lac.
« Leur chevelure broussailleuse était rasée en rond, et, par dessus,
« Ils portaient le cuir d’une tête de cheval séché à la fumée. »

[174] Il est clair, je crois, pour tout le monde, qu’il parle de nous, car les monts Solymiens sont dans notre pays et nous les habitons ; là aussi se trouve le lac Asphaltite, qui occupe le premier rang parmi tous les lacs de Syrie pour la largeur et l’étendue104.

[175] Voilà comment Chœrilos fait mention de nous. Non seulement les Grecs connurent les Juifs, mais encore ils admiraient tous les Juifs qu’ils rencontraient ; et non pas les moindres d’entre les Grecs, mais les plus admirés pour leur sagesse, comme il est facile de s’en convaincre. [176]. Cléarque, disciple d’Aristote, qui ne le cédait à aucun des péripatéticiens, rapporte dans le premier livre du Sommeil cette anecdote que son maître Aristote racontait au sujet d’un Juif. Il donne la parole à Aristote lui-même. Je cite le texte : [177]. « Il serait trop long de tout dire, mais il sera bon d’exposer pourtant ce qui, chez cet homme, présentait quelque caractère merveilleux et philosophique. Je te préviens, dit-il, Hypérochide, que mes paroles vont te paraître singulières comme des songes. » Et Hypérochide répondit respectueusement : « C’est justement pour cela que nous désirons tous t’entendre. [178]. — Eh bien alors, dit Aristote, suivant le précepte de la rhétorique, donnons d’abord des détails sur sa race, pour ne point désobéir à ceux qui enseignent la narration. — Parle à ta guise, dit Hypérochide. — [179]. Cet homme donc était de race juive et originaire de Cœlé-Syrie ; cette race descend des philosophes indiens105. On appelle, dit-on, les philosophes Calanoi dans l’Inde106, et Juifs en Syrie, du nom de leur résidence ; car le lieu qu’ils habitent se nomme la Judée. Le nom de leur ville est tout à fait bizarre : ils l’appellent Jérusalémé. [180]. Cet homme donc, que beaucoup de gens recevaient comme leur hôte, et qui descendait de l’intérieur vers la côte, était Grec, non seulement par la langue, mais aussi par l’âme. [181]. Pendant que je séjournais en Asie107, il aborda aux mêmes lieux, et se lia avec moi et quelques autres hommes d’étude, pour éprouver notre science. Comme il avait en commerce avec beaucoup d’esprits cultivés, il nous livrait plutôt un peu de la sienne. » [182]. Telles sont les paroles d’Aristote dans Cléarque, et il raconte encore que ce Juif poussait à un point étonnant la force d’âme et la tempérance dans sa manière de vivre. On peut, si l’on veut, en apprendre davantage dans ce livre même. Pour moi, je me garde de citer plus qu’il ne faut108.

[183] Ainsi s’exprime Cléarque dans une digression, — car le sujet qu’il traite est différent, — et c’est ainsi qu’il nous mentionne. Quant à Hécatée d’Abdère, à la fois philosophe et homme d’action consommé, qui fleurit en même temps que le roi Alexandre et vécut auprès de Ptolémée, fils de Lagos, ce n’est pas incidemment qu’il a parlé de nous ; mais il a composé spécialement sur les Juifs mêmes un livre109 dont je veux brièvement parcourir quelques passages. [184]. D’abord je vais établir l’époque. Il mentionne la bataille livrée près de Gaza par Ptolémée à Démétrius ; or, elle eut lieu onze ans après la mort d’Alexandre110 et dans la CXVIIe olympiade, comme le raconte Castor. [185]. En effet, après avoir inscrit cette olympiade, il dit : « Dans ce temps Ptolémée, fils de Lagos, vainquit en bataille rangée, à Gaza, Démétrius, fils d’Antigone, surnommé Poliorcète. » Or Alexandre mourut, l’accord est unanime, dans la CXIVe olympiade111. Il est donc évident que sous Ptolémée et sous Alexandre notre peuple florissait. [186]. Hécatée dit encore qu’après la bataille de Gaza, Ptolémée devint maître de la Syrie et que beaucoup des habitants, informés de sa douceur et de son humanité, voulurent partir avec lui pour l’Égypte et associer leurs destinées à la sienne. [187]. « De ce nombre, dit-il, était Ezéchias, grand-prêtre des Juifs112, âgé d’environ soixante-six ans et haut placé dans l’estime de ses compatriotes, homme intelligent, avec cela orateur éloquent et rompu à la politique autant qu’homme du monde. [188]. Pourtant le nombre total des prêtres juifs qui reçoivent la dîme des produits et administrent les affaires publiques est d’environ quinze cents113. » [189]. Et revenant sur ce personnage : « Cet homme, dit-il, après avoir obtenu cette dignité114 et lié commerce avec moi, réunit quelques-uns de ses familiers… et leur fit connaître toutes les particularités de sa nation115, car il avait par écrit l’histoire de l’établissement des Juifs dans leur pays et leur constitution. » [190]. Puis Hécatée montre encore comment nous nous comportons à l’égard des lois, que nous préférons subir toutes les souffrances plutôt que de les transgresser, et que nous plaçons là notre honneur. [191]. « Aussi, dit-il, ni les sarcasmes de leurs voisins et de tous les étrangers qui les visitent, ni les fréquents outrages des rois et des satrapes perses ne peuvent les faire changer de croyances ; pour ces lois ils affrontent sans défense les coups et les morts les plus terribles de toutes, plutôt que de renier les coutumes des ancêtres. » [192]. Il apporte aussi des preuves nombreuses de leur fermeté à observer les lois. Il raconte qu’Alexandre, se trouvant jadis à Babylone et ayant entrepris de restaurer le temple de Bel tombé en ruines116, donna l’ordre à tous ses soldats sans distinction de travailler au terrassement ; seuls les Juifs s’y refusèrent et même souffrirent les coups et payèrent de fortes amendes jusqu’à ce que le roi leur accordât leur pardon et les dispensât de cette tâche. [193]. « De même, dit-il, quand des étrangers venus chez eux, dans leur pays, y élevèrent des temples et des autels, ils les rasèrent tous et pour les uns payèrent une amende aux satrapes, pour d’autres reçurent leur grâce. » Et il ajoute qu’il est juste de les admirer pour cette conduite. [194]. Il dit aussi combien notre race est populeuse. « Bien des myriades de Juifs, dit-il, furent d’abord emmenées à Babylone par les Perses117 et beaucoup aussi après la mort d’Alexandre passèrent en Égypte et en Phénicie à la suite des révolutions de la Syrie. » [195]. Ce même auteur donne des renseignements sur l’étendue de la région que nous habitons et sur sa beauté. « Ils cultivent, dit-il, environ trois millions d’aroures118 de la terre la meilleure et la plus fertile en toutes sortes de fruits ; car telle est la superficie de la Judée. » [196]. D’autre part, sur la grande beauté et l’étendue considérable de la ville même de Jérusalem, que nous habitons depuis les temps les plus reculés, sur sa nombreuse population et sur la disposition du temple, voici les détails que donne le même auteur : [197]. « Les Juifs ont de nombreuses forteresses119 et de nombreux villages épars dans le pays, mais une seule ville fortifiée, de cinquante stades environ de circonférence120 ; elle a une population de cent vingt mille âmes environ, et ils l’appellent Jérusalem. [198]. Vers le milieu de la ville s’élève une enceinte de pierre longue de cinq plèthres environ121, large de cent coudées122 et percée de doubles portes. Elle renferme un autel carré, formé d’une réunion de pierres brutes, non taillées, qui a vingt coudées de chaque côté et dix de hauteur123. A côté se trouve un grand édifice, qui contient un autel et un chandelier, tous deux en or et du poids de deux talents124. [199]. Leur feu ne s’éteint jamais ni la nuit ni le jour. Pas la moindre statue ni le moindre monument votif. Aucune plante absolument, comme arbustes sacrés ou autres semblables. Des prêtres y passent les nuits et les jours à faire certaines purifications et s’abstiennent complètement de vin dans le temple125. » [200]. L’auteur témoigne, en outre, que les Juifs firent campagne avec le roi Alexandre126, et ensuite avec ses successeurs. Lui-même dit avoir assisté à un incident créé par un Juif pendant l’expédition et que je vais rapporter. [201]. Voici ses paroles : « Marchant vers la mer Erythrée, j’avais avec moi, parmi les cavaliers de mon escorte, un Juif nommé Mosollamos127, homme intelligent, vigoureux, et le plus habile archer, de l’aveu unanime, parmi les Grecs et les barbares. [202]. Cet homme, voyant de nombreux soldats aller et venir sur la route, un devin prendre les auspices et décider la halte de toute ta troupe, demanda pourquoi l’on restait là. [203]. Le devin lui montra l’oiseau et lui dit que, s’il restait posé là, l’intérêt de tous était de s’arrêter ; s’il prenait son vol en avant, d’avancer ; s’il le prenait en arrière, de rebrousser chemin. Alors, le Juif, sans dire un mot, banda son arc, lança la flèche et frappa l’oiseau, qu’il tua. [204]. Le devin et quelques autres s’indignèrent et l’accablèrent d’imprécations. “Pourquoi cette fureur, dit l’homme, ô malheureux ? ” Puis, prenant la bête entre ses mains : “Comment cet oiseau, qui n’a pas su pourvoir à son propre salut, nous donnerait-il sur notre marche une indication sensée ? S’il avait pu prévoir l’avenir, il ne serait pas venu ici, de crainte de mourir frappé d’une flèche par le Juif Mosollamos128”. »

205 Mais en voilà assez sur des témoignages d’Hécatée ; si l’on veut en apprendre davantage, il est facile de lire son livre. Je n’hésiterai pas à nommer aussi Agatharchide, qui, pour railler notre sottise, à ce qu’il croit, fait mention de nous129. [206]. Il raconte l’histoire de Stratonice130, comment elle vint de Macédoine en Syrie après avoir abandonné son mari Démétrius, comment, Séleucus ayant refusé sa main contre son attente, elle souleva Antioche pendant qu’il faisait son expédition en partant de Babylone, [207]. puis, après le retour du roi et la prise d’Antioche, comment elle s’enfuit à Séleucie, et, au lieu de gagner rapidement le large ainsi qu’elle le pouvait, se laissa arrêter par un songe, fut prise et mise à mort. [208]. Après ce récit, Agatharchide raille la superstition de Stratonice et cite comme exemple de faiblesse pareille ce qu’on raconte de nous. [209]. Il s’exprime ainsi : « Ceux qu’on appelle Juifs, habitants de la ville la plus fortifiée de toutes, que les naturels nomment Jérusalem, sont accoutumés à se reposer tous les sept jours, à ne point, pendant ce temps, porter leurs armes ni cultiver la terre ni accomplir aucune autre corvée, mais à prier dans les temples jusqu’au soir les mains étendues. [210]. Aussi lorsque Ptolémée fils de Lagos envahit leur territoire avec son armée, comme, au lieu de garder la ville, ces hommes persévérèrent dans leur folie, leur patrie reçut un maître tyrannique, et il fut prouvé que leur loi comportait une sotte coutume131. [211]. Par cet événement, tout le monde, sauf eux, apprit qu’il ne faut recourir aux visions des songes et aux superstitions traditionnelles concernant la divinité, que lorsque les raisonnements humains nous laissent en détresse dans des circonstances critiques. » [212]. Agatharchide trouve le fait ridicule ; mais, si on l’examine sans malveillance, on voit qu’il y a pour des hommes de la grandeur et un mérite très louable à se soucier toujours moins et de leur salut et de leur patrie que de l’observation des lois et de la piété envers Dieu.


XXIII

Autres auteurs grecs qui ont parlé des Juifs.


[213] J’ajoute que ce n’est pas par ignorance de notre nation, mais par jalousie, ou pour d’autres causes honteuses, que quelques-uns des historiens ont omis de nous mentionner ; je vais, je crois, en fournir la preuve. Hiéronyme, qui a composé l’histoire des successeurs d’Alexandre, contemporain d’Hécatée, et ami du roi Antigone, gouvernait la Syrie. [214]. Cependant, tandis qu’Hécatée a écrit un livre entier sur nous, Hiéronyme ne nous a mentionnés nulle part dans son Histoire132, bien qu’il eût vécu presque dans notre pays, tant ces hommes différaient de sentiments ! A l’un nous avons semblé mériter une mention importante ; une passion tout à fait défavorable à la vérité empêcha l’autre de voir clair. [215]. Pourtant il suffit, pour prouver notre antiquité, des annales égyptiennes, chaldéennes et phéniciennes, auxquelles s’ajoutent tant d’historiens grecs. [216]. Outre ceux que j’ai déjà cités, Théophile, Théodote, Mnaséas, Aristophane, Hermogène, Evhémère, Conon, Zopyrion et beaucoup d’autres peut-être - car je n’ai pas lu tous les livres - ont parlé de nous assez longuement133. [217]. La plupart de ces auteurs se sont trompés sur les origines pour n’avoir pas lu nos livres sacrés ; mais tous s’accordent à témoigner de notre antiquité dont j’ai fait l’objet de ce traité. [218]. Pourtant Démétrius de Phalère, Philon l’ancien et Eupolémos ne se sont pas beaucoup écartés de la vérité134. il faut les excuser, car ils ne pouvaient suivre nos annales en toute exactitude.


XXIV

Les calomnies à l’adresse des Juifs. Raison générale.


[219] Il me reste encore à traiter un des points essentiels annoncés au début de ce traité135 : montrer la fausseté des accusations et des propos injurieux par lesquels on s’est attaqué à notre race, et invoquer contre ceux qui les ont écrits leur propre témoignage. [220]. Que beaucoup d’autres peuples aient subi le même sort par l’inimitié de quelques-uns, c’est un fait connu, je pense, de ceux à qui la lecture des historiens est plus familière. [221]. D’aucuns, en effet, ont essayé de salir la noblesse des peuples et des villes les plus illustres et de diffamer leur constitution, Théopompe celle d’Athènes, Polycrate celle de Lacédémone ; l’auteur des Trois cités — ce n’est pas Théopompe, comme certains le croient — a aussi déchiré Thèbes136. Timée également a, dans ses Histoires, beaucoup diffamé ces cités et d’autres encore137. [222]. ils s’attachent surtout aux personnages les plus célèbres, les uns par envie et par malveillance, d’autres dans la pensée que ce langage nouveau les rendra dignes de mémoire. Auprès des sots ils ne sont point déçus dans cette espérance, mais les esprits au jugement sain condamnent leur grande méchanceté.


XXV

Elles vinrent d’abord des Égyptiens, qui les haïssaient.


[223] Les calomnies à notre adresse vinrent d’abord des Égyptiens, puis, dans l’intention de leur être agréables, certains auteurs entreprirent d’altérer la vérité ; ils n’avouèrent pas l’arrivée de nos ancêtres en Égypte telle qu’elle eut lieu, ni ne racontèrent sincèrement la façon dont ils en sortirent. [224]. Les Égyptiens eurent bien des motifs de haine et d’envie : à l’origine la domination de nos ancêtres sur leur pays138, et leur prospérité quand ils l’eurent quitté pour retourner chez eux. Puis l’opposition de leurs croyances et des nôtres leur inspira une haine profonde, car notre piété diffère de celle qui est en usage chez eux autant que l’être divin est éloigné des animaux privés de raison. [225]. Toute leur nation, en effet, d’après une coutume héréditaire, prend les animaux pour des dieux, qu’ils honorent d’ailleurs chacun à sa façon, et ces hommes tout à fait légers et insensés, qui dès l’origine s’étaient accoutumés à des idées fausses sur les dieux, n’ont pas été capables de prendre modèle sur la dignité de notre religion, et nous ont jalousés en voyant combien elle trouvait de zélateurs. [226]. Quelques-uns d’entre eux ont poussé la sottise et la petitesse au point de ne pas hésiter à se mettre en contradiction même avec leurs antiques annales, et, bien mieux, de ne pas s’apercevoir, dans l’aveuglement de leur passion, que leurs propres écrits les contredisaient.


XXVI

Calomnies de Manéthôs.


[227] Le premier qui m’arrêtera, c’est celui dont le témoignage m’a déjà servi un peu plus haut à prouver notre antiquité. [228]. Ce Manéthôs, qui avait promis de traduire l’histoire d’Égypte d’après les Livres sacrés, après avoir dit que nos aïeux, venus au nombre de plusieurs myriades en Égypte, établirent leur domination sur les habitants, avouant lui-même que, chassés plus tard, ils occupèrent la Judée actuelle, fondèrent Jérusalem et bâtirent le temple ; Manéthôs, dis-je, a suivi jusque-là les annales. [229]. Mais ensuite, il prend la liberté, sous prétexte de raconter les fables et les propos qui courent sur les Juifs, d’introduire des récits invraisemblables et veut nous confondre avec une foule d’Égyptiens lépreux et atteints d’autres maladies, condamnés pour cela, selon lui, à fuir l’Égypte. [230]. En effet, après avoir cité le nom du roi Aménophis, qui est imaginaire, sans avoir osé, pour cette raison, fixer la durée de son règne, bien qu’à la mention des autres rois il ait exactement ajouté les années139, il lui applique certaines légendes, oubliant sans doute que depuis cinq cent dix-huit ans, d’après son récit, avait eu lieu l’exode des pasteurs vers Jérusalem. [231]. En effet, c’est sous le règne de Tethmôsis qu’ils partirent ; or, suivant l’auteur, les règnes qui succèdent à celui-là remplirent trois cent quatre-vingt-treize ans jusqu’aux deux frères Séthôs et Hermaios, dont le premier reçut, dit-il, le nouveau nom d’Ægyptos, et le second celui de Danaos. Séthôs, ayant chassé son frère, régna cinquante-neuf ans, et l’aîné de ses fils, Rampsès, lui succéda pendant soixante-six ans140. [232]. Ainsi, après avoir avoué que tant d’années s’étaient écoulées depuis que nos pères avaient quitté l’Égypte141, intercalant dans la suite le fabuleux roi Aménophis, il raconte que ce prince désira contempler les dieux comme l’avait fait Or, l’un de ses prédécesseurs au trône142, et fit part de son désir à Aménophis, son homonyme, fils de Paapis, qui semblait participer à la nature divine par sa sagesse et sa connaissance de l’avenir143. [233]. Cet homonyme lui dit qu’il pourrait réaliser son désir s’il nettoyait le pays entier des lépreux et des autres impurs. [234]. Le roi se réjouit, réunit144 tous les infirmes de l’Égypte - ils étaient au nombre de quatre-vingt mille - [235]. et les envoya dans les carrières à l’est du Nil145 travailler146 à l’écart des autres Égyptiens. Il y avait parmi eux, suivant Manéthôs, quelques prêtres savants147 atteints de la lèpre. [236]. Alors cet Aménophis, le sage devin, craignit d’attirer sur lui et sur le roi la colère des dieux si on les forçait à se laisser contempler ; et, voyant des alliés dans l’avenir se joindre aux impurs et établir leur domination en Égypte pendant treize ans, il n’osa pas annoncer lui-même ces calamités au roi, mais il laissa le tout par écrit et se tua. Le roi tomba dans le découragement. [237]. Ensuite Manéthôs s’exprime ainsi textuellement : « Les hommes enfermés dans les carrières souffraient depuis assez longtemps, lorsque le roi, supplié par eux de leur accorder un séjour et un abri, consentit à leur céder l’ancienne ville des Pasteurs, Avaris, alors abandonnée. [238]. Cette ville, d’après la tradition théologique, est consacrée depuis l’origine à Typhon148. Ils y allèrent et, faisant de ce lieu la base d’opération d’une révolte, ils prirent pour chef un des prêtres d’Héliopolis nommé Osarseph149 et lui jurèrent d’obéir à tous ses ordres. [239]. Il leur prescrivit pour première loi de ne point adorer de dieux150, de ne s’abstenir de la chair d’aucun des animaux que la loi divine rend le plus sacrés en Égypte151, de les immoler tous, de les consommer et de ne s’unir qu’à des hommes liés par le même serment. [240]. Après avoir édicté ces lois et un très grand nombre d’autres, en contradiction absolue avec les coutumes égyptiennes, il fit réparer par une multitude d’ouvriers les murailles de la ville et ordonna de se préparer à la guerre contre le roi Aménophis. [241]. Lui-même s’associa quelques-uns des autres prêtres contaminés comme lui, envoya une ambassade vers les Pasteurs chassés par Tethmôsis, dans la ville nommée Jérusalem, et, leur exposant sa situation et celle de ses compagnons outragés comme lui, il les invita à se joindre à eux pour marcher tous ensemble sur l’Égypte. [242]. Il leur promit de les conduire d’abord à Avaris, patrie de leurs ancêtres, et de fournir sans compter le nécessaire à leur multitude, puis de combattre pour eux, le moment venu, et de leur soumettre facilement le pays. [243]. Les Pasteurs, au comble de la joie, s’empressèrent de se mettre en marche tous ensemble au nombre de deux cent mille hommes environ et peu après arrivèrent à Avaris. Le roi d’Égypte Aménophis, à la nouvelle de leur invasion, ne fut pas médiocrement troublé, car il se rappelait la prédiction d’Aménophis, fils de Paapis. [244]. Il réunit d’abord une multitude d’Égyptiens, et après avoir délibéré avec leurs chefs, il se fit amener les animaux sacrés les plus vénérés dans les temples et recommanda aux prêtres de chaque district de cacher le plus sûrement possible les statues des dieux. [245]. Quant à son fils Séthôs, nommé aussi Ramessès du nom de son grand-père Rampsès152, et âgé de cinq ans, il le fit emmener chez son ami153. Lui-même passa (le Nil) avec les autres Égyptiens, au nombre de trois cent mille guerriers bien exercés, et rencontra l’ennemi sans livrer pourtant bataille ; [246]. mais pensant qu’il ne fallait pas combattre les dieux, il rebroussa chemin vers Memphis, où il prit l’Apis et les autres animaux sacrés qu’il y avait fait venir, puis aussitôt, avec toute son armée et le peuple d’Égypte, il monta en Éthiopie ; car le roi d’Éthiopie lui était soumis par la reconnaissance. [247]. Celui-ci l’accueillit et entretint toute cette multitude à l’aide des produits du pays convenables à la nourriture des hommes, leur assigna des villes et des villages suffisants pour les treize ans d’exil imposés par le destin à Aménophis loin de son royaume, et n’en fit pas moins camper une armée éthiopienne aux frontières de l’Égypte pour protéger le roi Aménophis et les siens154.

[248] Les choses se passaient ainsi en Éthiopie. Cependant les Solymites firent une descente avec les Égyptiens impurs et traitèrent les habitants d’une façon si sacrilège et si cruelle que la domination des Pasteurs paraissait un âge d’or à ceux qui assistèrent alors à leurs impiétés. [249]. Car non seulement ils incendièrent villes et villages, et ne se contentèrent pas de piller les temples et de mutiler les statues des dieux, mais encore ils ne cessaient d’user des sanctuaires comme de cuisines pour rôtir les animaux sacrés qu’on adorait, et ils obligeaient les prêtres et les prophètes à les immoler et à les égorger, puis les dépouillaient et les jetaient dehors. [250]. On dit que le prêtre d’origine héliopolitainne qui leur donna une constitution et des lois, appelé Osarseph155, du nom du nom du dieu Osiris adoré à Héliopolis, en passant chez ce peuple changea de nom et prit celui de Moïse. »


XXVII

Sottises du récit de Manéthôs.


[251] Voilà ce que les Égyptiens racontent sur les Juifs, sans compter bien d’autres histoires que je passe pour abréger. Manéthôs dit encore que dans la suite Aménophis revint d’Éthiopie, suivi d’une grande armée, ainsi que son fils Rampsès, à la tête d’une armée lui aussi, que tous deux ensemble attaquèrent les Pasteurs et les impurs, les vainquirent, et qu’après en avoir tué un grand nombre, ils les chassèrent jusqu’aux frontières de Syrie. Voilà, avec des faits du même genre, ce qu’a raconté Manéthôs156. [252]. Or il dit manifestement des sottises et des mensonges, comme je vais le montrer en retenant d’abord ce fait, pour réfuter plus tard d’autres auteurs ; il nous a accordé et il a reconnu que notre race ne tire pas son origine des Égyptiens, mais que nos ancêtres vinrent du dehors s’emparer de l’Égypte et qu’ils la quittèrent. [253]. Mais nous n’avons pas été mêlés dans la suite aux Égyptiens infirmes, et Moïse, qui conduisit le peuple, loin d’être des leurs, avait vécu bien des générations plus tôt, comme je vais essayer de le prouver par les propres discours de Manéthôs.


XXVIII

Absurdité du point de départ.


[254] D’abord la cause sur laquelle il édifie sa fable est ridicule : « Le roi Aménophis, dit-il, désira voir les dieux. » Lesquels ? Si ce sont les dieux consacrés par leurs lois, le bœuf, la chèvre, les crocodiles et les cynocéphales, il les voyait. [255]. Quant à ceux du ciel, comment le pouvait-il ? Et pourquoi eut-il ce désir ? — Parce que, par Zeus157 déjà avant lui un autre roi les avait vus. — Il avait donc appris de lui leur nature et comment celui-ci avait pu les voir ; alors il n’avait pas besoin d’un nouveau moyen. — [256]. Mais le devin grâce auquel le roi pensait réussir était, dit-on, un sage. — Alors comment n’a-t-il pas prévu que le désir du roi était irréalisable ? et en fait il ne s’est pas réalisé. Et pour quelle raison la présence des mutilés et des lépreux rendait-elle les dieux invisibles ? Les dieux s’irritent contre l’impiété, non contre les infirmités du corps. [257]. Puis, comment quatre-vingt mille lépreux et malades ont-il pu être réunis presque en un seul jour ? Comment le roi n’a-t-il pas écouté le devin ? Il lui avait prescrit, en effet, de faire passer la frontière d’Égypte aux infirmes, et le roi les enferma dans les carrières, comme un homme qui a besoin d’ouvriers, mais non qui a décidé de purifier le pays. [258]. D’après Manéthôs, le devin se tua parce qu’il prévoyait la colère des dieux et le sort réservé à l’Égypte, et il laissa au roi par écrit sa prédiction. Alors pourquoi dès le début le devis n’a-t-il pas eu la prescience de sa mort ? [259]. Pourquoi n’a-t-il pas combattu tout de suite la volonté qu’avait le roi de voir les dieux ? Puis, était-il raisonnable de craindre des maux qui ne se produiraient pas de son vivant ? Et pouvait-il lui arriver rien de pire que ce suicide précipité ? [260]. Mais voyons le trait le plus absurde de tous. Informé de ces faits, et redoutant l’avenir, le roi, même alors, ne chassa pas du pays ces infirmes dont il devait, suivant la prédiction, purger l’Égypte, mais, sur leur demande, il leur donna pour ville, d’après Manéthôs, l’ancienne résidence des pasteurs, nommée Avaris. [261]. Ils s’y réunirent en masse, dit-il, et choisirent un chef parmi les anciens prêtres d’Héliopolis, et ce chef leur apprit à ne point adorer de dieux, à ne point s’abstenir des animaux honorés d’un culte en Égypte, mais à les immoler et à les manger tous et à ne s’unir qu’à des hommes liés par le même serment ; il fit jurer au peuple l’engagement de rester fidèle à ces lois, et, après avoir fortifié Avaris, il porta la guerre chez le roi. [262]. Il envoya une ambassade à Jérusalem, ajoute Manéthôs, pour inviter le peuple de cette ville à s’allier à eux, avec la promesse de leur donner Avaris, car cette ville avait appartenu aux ancêtres de ceux qui viendraient de Jérusalem ; ils partiraient de là pour s’emparer de toute l’Égypte. [263]. Puis, dit-il, ceux-ci firent invasion avec deux cent mille soldats, et le roi d’Égypte Aménophis, pensant qu’il ne fallait pas lutter contre les dieux, s’enfuit aussitôt en Éthiopie après avoir confié l’Apis et quelques-uns des autres animaux sacrés à la garde des prêtres. [264]. Alors les Hiérosolymites, qui avaient envahi le pays, renversèrent les villes, incendièrent les temples, égorgèrent les prêtres, en un mot ne reculèrent devant aucun crime ni aucune cruauté. [265]. Le fondateur de leur constitution et de leurs lois était, d’après notre auteur, un prêtre originaire d’Héliopolis, nommé Osarseph du nom d’Osiris, le dieu d’Héliopolis, mais il changea de nom et s’appela Moysès. [266]. Treize ans plus tard - c’était la durée fixée par le destin à son exil - Aménophis, suivant Manéthôs, arriva d’Éthiopie avec une armée nombreuse, attaqua les Pasteurs et les impurs, remporta la victoire, et en tua un grand nombre après les avoir chassés jusqu’aux frontières de la Syrie158.


XXIX

Invraisemblances de la suite du récit.


[267] Là encore Manéthôs ne comprend pas l’invraisemblance de ses mensonges. Les lépreux et la foule qui les accompagnait, en admettant qu’ils fussent irrités au début contre le roi et ceux qui leur avaient infligé ce traitement suivant la prédiction du devin, se seraient en tout cas adoucis à son égard quand ils sortirent des carrières et reçurent de lui une ville et un pays. [268]. Et Si même ils lui en avaient voulu, ils auraient conspiré contre sa personne et n’auraient point déclaré la guerre à tous les Égyptiens, alors qu’évidemment ils avaient parmi ceux-ci une foule de parents, nombreux comme ils étaient. [269]. Même résolus à combattre aussi les Égyptiens, ils n’auraient point osé faire la guerre à leurs propres dieux et n’auraient point non plus rédigé des lois absolument contraires à celles de leurs pères, dans le respect desquelles ils avaient été élevés. [270]. Nous devons savoir gré à Manéthôs de dire que, si les lois furent violées, ce ne fut point sur l’initiative des gens venus de Jérusalem, mais sur celle des Égyptiens eux-mêmes, et que leurs prêtres surtout s’en sont avisés et ont fait prêter serment à la foule. [271]. Mais cette invention-ci n’est-elle point absurde ? Alors qu’aucun de leurs proches ou de leurs amis ne les suivit dans leur révolte ni ne prit sa part de leurs dangers, les contaminés envoyèrent à Jérusalem, et en ramenèrent des alliés ! [272]. Quelle amitié, quelle parenté existait donc entre eux auparavant ? Au contraire, ils étaient ennemis et les mœurs les plus différentes les séparaient. Suivant lui, les gens de Jérusalem prêtèrent tout de suite l’oreille à la promesse qu’ils occuperaient l’Égypte, comme si eux-mêmes ne connaissaient point parfaitement le pays dont ils avaient été chassés par la force ! [273]. Encore si leur situation avait été embarrassée ou mauvaise, peut-être se seraient-ils exposés au danger. Mais, habitant une ville opulente, et recueillant les fruits d’un vaste pays plus fertile que l’Égypte159, pourquoi, dans l’intérêt d’anciens ennemis et d’estropiés qu’aucun même de leurs proches ne supportait, allaient-ils s’exposer au danger en les secourant ? Car certainement ils ne prévoyaient pas que le roi s’enfuirait. [274]. Au contraire, Manéthôs dit lui-même qu’à la tête de trois cent mille hommes le fils d’Aménophis160 marcha à leur rencontre dans la direction de Péluse161. La nouvelle en était notoire dans tous les cas parmi ceux qui étaient là ; en revanche, d’où auraient-ils conjecturé qu’il changerait d’avis et prendrait la fuite ? — [275]. Vainqueurs de l’Égypte, dit-il ensuite, les envahisseurs venus de Jérusalem commettaient mille sacrilèges qu’il leur reproche, comme s’il ne les avait pas introduits en qualité d’ennemis ou comme s’il était juste de faire un crime de cette conduite à des hommes appelés de l’étranger, alors qu’avant leur arrivée des Égyptiens de race commettaient ces mêmes impiétés et avaient juré de les commettre. [276]. D’autre part, dans la suite Aménophis revint à la charge, gagna une bataille, et, tout en massacrant les ennemis, il les chassa jusqu’en Syrie. Ainsi, pour tous les envahisseurs, d’où qu’ils viennent, l’Égypte est une proie facile ; [277]. ainsi, ses conquérants d’alors, informés qu’Aménophis était vivant, n’ont ni fortifié les routes par où l’on vient d’Éthiopie, bien qu’ils eussent pour le faire de nombreux armements, ni préparé leurs autres forces ! « Le roi, dit Manéthôs, les poursuivit jusqu’en Syrie en les massacrant, à travers le sable du désert ». Or, on sait que même sans combattre, il est difficile à une armée de le traverser.


XXX

Les Juifs ne sont pas Égyptiens d’origine.


[278] Donc, d’après Manéthôs (lui-même), notre race n’est point originaire de l’Égypte, et elle n’a point été non plus mélangée d’hommes de ce pays ; car beaucoup de lépreux et de malades moururent vraisemblablement dans les carrières où ils avaient longtemps séjourné et souffert, beaucoup dans les combats qui suivirent, la plupart dans le dernier, et dans la fuite.


XXXI

Absurdité des assertions de Manéthôs sur Moïse.


[279] Il me reste à réfuter ses assertions sur Moïse. Les Égyptiens, qui considèrent ce personnage comme admirable et divin, veulent en faire un des leurs par une calomnie invraisemblable : ils disent qu’il appartenait au groupe des prêtres chassés d’Héliopolis pour cause de lèpre. [280]. Or, on voit dans les annales qu’il a vécu cinq cent dix-huit ans plus tôt162 et qu’il conduisit nos pères de l’Égypte dans le pays que nous habitons aujourd’hui. [281]. Et il n’était pas non plus affecté d’une maladie de ce genre, comme ses propres paroles le prouvent. En effet, il défend aux lépreux et de séjourner dans une ville et de résider dans un village ; ils doivent errer seuls, les vêtements déchirés. Celui qui les a touchés ou a vécu sous leur toit est, selon lui, impur. [282]. Si même, grâce aux soins apportés à la maladie, le lépreux revient à la santé, il lui prescrit force purifications : de laver ses souillures en se baignant dans des eaux de source, et de raser complètement sa chevelure ; il lui ordonne aussi de faire des sacrifices nombreux et divers avant d’entrer dans la ville sainte163. [283]. Et pourtant il eût été naturel, au contraire, s’il avait été victime de cette calamité, qu’il usât de soins prévoyants et d’humanité envers ceux qui avaient eu le même malheur. [284]. Or, non seulement il a ainsi légiféré sur les lépreux, mais ceux même dont le corps porte la moindre mutilation n’ont point le droit d’être prêtres, et si un accident de ce genre arrive à un prêtre même en exercice, Moïse lui enlève cet honneur164. [285]. Est-il probable ou qu’il ait établi sans bon sens, ou que des hommes rassemblés à la suite de semblables calamités aient accepté des lois faites contre eux-mêmes à leur honte et à leurs dépens ? [286]. Mais, de plus, Manéthôs a transformé son nom de la manière la plus invraisemblable. On l’appelait, dit-il, Osarseph. Ce mot n’a point de rapport avec celui qu’il remplace. Le vrai nom signifie : « celui qui fut sauvé de l’eau », car l’eau chez les Égyptiens se dit « Môü165 ».

[287] La preuve est assez claire, je pense : tant que Manéthôs suivait les antiques annales, il ne s’écartait guère de la vérité ; mais lorsqu’il s’est tourné vers les légendes sans autorité, il les a combinées sans vraisemblance ou il a cru des propos dictés par la haine.


XXXII

Récit de Chærémon.


[288] Après lui, je veux examiner Chærémon166. Cet auteur également déclare qu’il écrit l’histoire d’Égypte, et, après avoir cité le même nom de roi que Manéthôs, [289]. Aménophis, et Ramessès son fils, il raconte qu’Isis apparut à Aménophis dans son sommeil, lui reprochant la destruction de son temple pendant la guerre. L’hiérogrammate Phritobautès dit que, s’il purifiait l’Égypte des hommes atteints de souillures, ses terreurs cesseraient. [290]. Le roi réunit deux cent cinquante mille de ces hommes nuisibles et les chassa. A leur tête étaient Moïse et Joseph, également hiérogrammates. Leurs noms égyptiens étaient Tisithen pour Moïse, et Peteseph pour Joseph. [291]. Ces exilés arrivèrent à Péluse et rencontrèrent trois cent quatre-vingt mille hommes abandonnés par Aménophis, qui n’avait pas voulu les amener en Égypte167. [292]. ils conclurent avec eux un traité d’amitié et marchèrent sur l’Égypte. Aménophis, sans attendre leur attaque, s’enfuit en Éthiopie, laissant sa femme enceinte. Elle se cacha dans des cavernes et mit au monde un enfant du nom de Ramessès, qui, devenu homme, chassa les Juifs en Syrie au nombre d’environ deux cent mille, et reçut son père Aménophis revenu d’Ethiopie.


XXXIII

Ses mensonges. Manéthôs et lui se contredisent.


[293] Voilà ce que raconte Chærémon. Il résulte clairement, je pense, des récits précédents que l’un et l’autre ont menti168. Car s’ils s’étaient appuyés sur quelque fait réel, un pareil désaccord était impossible. Mais ceux qui composent des livres mensongers ne mettent point leurs écrits d’accord les uns avec les autres ; ils façonnent les faits à leur fantaisie. [294]. Ainsi, pour Manéthôs, le désir qu’avait le roi de voir les dieux fut l’origine de l’expulsion des contaminés ; Chærémon y substitue sa propre invention, l’apparition d’lsis en songe. [295]. Pour celui-là, c’est Aménophis qui, dans sa prédiction, conseilla au roi la purification ; pour celui-ci, c’est Phritobautès. Voyez aussi combien se rapprochent leurs évaluations de cette multitude : l’un parle de quatre-vingt mille hommes, l’autre de deux cent cinquante mille ! [296]. De plus, Manéthôs jette d’abord les contaminés dans les carrières ; puis il leur donne Avaris comme résidence, les excite à la guerre contre les autres Egyptiens, et c’est alors que, selon lui, ils appelèrent à leurs secours les Hiérosolymites. [297]. Pour Chærémon, chassés d’Égypte, ils trouvèrent auprès de Péluse trois cent quatre-vingt mille hommes abandonnés par Aménophis et, avec eux, revenant sur leurs pas, ils attaquèrent l’Égypte et Aménophis s’enfuit en Éthiopie. [298]. Mais le plus beau, c’est qu’il ne dit ni qui étaient, ni d’où venaient tant de milliers de soldats, s’ils étaient Égyptiens ou arrivés du dehors. Il n’a pas même révélé pour quelle raison le roi n’avait pas voulu les amener en Égypte, lui qui, au sujet des lépreux, a imaginé l’apparition d’Isis. [299]. A Moïse Chærémon a adjoint Joseph, chassé avec lui, croit-il, dans le même temps, alors qu’il mourut quatre générations avant Moïse169, ce qui fait à peu près cent soixante-dix ans170. [300]. Ramessès, fils d’Aménophis, suivant Manéthôs, est un jeune homme qui combat avec son père171, et partage son exil après la fuite en Éthiopie ; suivant la version de Chærémon, il naît dans une caverne, après la mort de son père172, puis remporte une victoire sur les Juifs et les chasse en Syrie au nombre d’environ deux cent mille. [301]. Ô légèreté ! il n’avait pas dit d’abord qui étaient les trois cent quatre-vingt mille hommes et il ne dit pas non plus comment périrent les quatre cent trente mille173 (qui manquaient), s’ils tombèrent dans le combat, ou s’ils passèrent dans le camp de Ramessès. [302]. Mais voici le plus étonnant : il est impossible d’apprendre de lui à qui il donne le nom de Juifs et qui il désigne ainsi : les deux cent cinquante mille lépreux ou les trois cent quatre-vingt mille hommes de Péluse. [303]. Mais ce serait sottise, sans doute, de réfuter plus longuement des auteurs qui se réfutent eux-mêmes ; d’être réfuté par d’autres serait moins extraordinaire.


XXXIV

Récit de Lysimaque, plus invraisemblable encore.


[304] Après eux je présenterai Lysimaque174, qui a pris pour ses mensonges le même thème que les écrivains précités, la fable des lépreux et des infirmes, mais qui les surpasse par l’invraisemblance de ses inventions ; aussi est-il clair que son ouvrage est inspiré par une profonde haine. [305]. D’après lui, sous Bocchoris, roi d’Égypte, le peuple juif atteint de la lèpre, de la gale et d’autres maladies, se réfugia dans les temples, et y mendiait sa vie. Comme un très grand nombre d’hommes étaient tombés malades, il y eut une disette en Égypte. [306]. Bocchoris, roi d’Égypte175, envoya consulter l’oracle d’Ammon au sujet de la disette. Le dieu ordonna de purger les temples des hommes impurs et impies en les chassant de là dans des lieux déserts, de noyer les galeux et les lépreux, car, selon lui, le soleil était irrité de leur existence, et de purifier les temples ; qu’ainsi la terre porterait des fruits. [307]. Bocchoris, informé de l’oracle, appela près de lui les prêtres et les serviteurs de l’autel, leur ordonna de faire un recensement des impurs et de les livrer aux soldats pour qu’ils les emmenassent dans le désert, et de lier les lépreux entre des feuilles de plomb pour les jeter à la mer. [308]. Les lépreux et les galeux noyés, on réunit les autres et on les transporta dans des lieux déserts pour qu’ils périssent. Ceux-ci s’assemblèrent, délibérèrent sur leur situation ; la nuit venue, ils allumèrent du feu et des torches, montèrent la garde, et, la nuit suivante, après un jeûne, ils prièrent les dieux pour leur salut. [309]. Le lendemain un certain Moïse leur conseilla de suivre résolument une seule route jusqu’à ce qu’ils parvinssent à des lieux habités et leur prescrivit de n’avoir de bienveillance pour aucun homme, ni de jamais conseiller le meilleur parti, mais le pire, et de renverser les temples et les autels des dieux qu’ils rencontreraient. [310]. Les autres y consentirent et mirent à exécution leurs décisions ; ils traversèrent le désert, et, après bien des tourments, arrivèrent dans la région habitée puis, outrageant les hommes, pillant et brûlant les temples, ils vinrent dans le pays appelé aujourd’hui Judée, y bâtirent une ville et s’y fixèrent. [311]. Cette ville fut nommée Hiérosyla (sacrilège) à cause de leurs dispositions d’esprit. Plus tard, devenus maîtres du pays, avec le temps, ils changèrent cette appellation pour éviter la honte, et donnèrent à la ville le nom de Hiérosolyma, à eux-mêmes celui de Hiérosolymites176.


XXXV

Ses mensonges et ses contradictions.


[312] Lysimaque n’a donc même pas trouvé moyen de nommer le même roi que les précédents, mais il a imaginé un nom plus nouveau, et, laissant de côté le songe et le prophète égyptien, il s’en est allé chez Ammon pour en rapporter un oracle sur les galeux et les lépreux. [313]. En disant qu’une foule de Juifs était réunie dans les temples, a-t-il voulu donner ce nom aux lépreux, ou seulement à ceux des Juifs qui avaient été frappés de ces maladies ? [314]. Car il dit : « le peuple juif ». Quel peuple ? Etranger ou indigène ? Pourquoi, si ces hommes sont Égyptiens, les appelez-vous Juifs ? S’ils étaient étrangers, pourquoi ne dites-vous pas leur origine ? Et comment, si le roi en a noyé beaucoup dans la mer et chassé le reste dans des lieux déserts, en a-t-il survécu un si grand nombre177 ? [315]. Ou de quelle manière ont-ils traversé le désert, conquis le pays que nous habitons aujourd’hui, fondé une ville et bâti un temple célèbre dans l’univers ? [316]. Il fallait aussi ne pas se contenter de dire le nom du législateur, mais encore nous informer de sa race et de sa famille. Et pourquoi se serait-il avisé d’établir pour eux de semblables lois sur les dieux et sur les offenses à faire aux hommes pendant le voyage ? [317]. Égyptiens, ils n’eussent point changé si facilement les coutumes de leur patrie. S’ils venaient d’ailleurs, ils avaient de toute façon des lois conservées par une longue habitude. [318]. S’ils avaient juré contre ceux qui les chassèrent une éternelle hostilité, c’eût été un récit vraisemblable ; mais qu’ils aient engagé contre toute l’humanité une guerre implacable, eux qui avaient besoin du secours de tout le monde, vu leur état misérable qu’il dépeint lui-même, cela dénote une très grande folie, non de leur part, mais de la part de l’historien menteur. [319]. Il a encore osé dire qu’ils ont dénommé leur ville en souvenir du pillage des temples et ont changé son nom dans la suite. Il est clair que ce nom attirait la honte et la haine sur leurs descendants ; et eux, les fondateurs de la ville, auraient pensé se faire honneur en la nommant ainsi ! Et le digne homme, dans l’ivresse de l’injure, n’a pas compris que le pillage des temples n’est pas désigné par le même mot chez les Juifs et chez les Grecs. [320]. Que pourrait-on ajouter contre un menteur si impudent ? Mais comme ce livre est déjà d’une étendue convenable, je vais en commencer un second où j’essaierai de présenter le reste des observations relatives à mon sujet.




Notes[modifier]

1. Les intitulés des chapitres sont de notre fait.

2. C’est le même auquel est dédiée la Vita et qui fut un des patrons des Antiquités (I, § 8). Le langage de Josèphe dans ces divers passages prouve que c’était un personnage haut placé et qui avait subi des vicissitudes politiques ; aussi l’a-t-on identifié, non sans vraisemblance, à Épaphrodite, affranchi et secrétaire de Néron, qui aida son maître à se tuer, et fut plus tard, à raison de ce fait, banni puis mis à mort par Domitien en [96]. (Suétone, Domitien, 14). La seule objection c’est que la Vita, dédiée à Épaphrodite, parle d’Agrippa II comme étant mort (c. 65, § 359) ; or, d’après Photius (cod. 33), ce roi serait mort l’an [3]. de Trajan (100 ap. J.-C.). Mais ce renseignement est suspect et nous ne possédons aucune monnaie d’Agrippa postérieure à Domitien. Épaphrodite ayant été tué en [95]. (Dion, LXVII, 14) et les Antiquités achevées en [93]. (Ant., XX, 11), il en résulte que le Contre Apion a été écrit en [94]. ou 95.

3. Même chiffre Ant. Proœm : les 5.000 années se décomposent en 3.000 de la création à Moïse (infra, I, 39) et en 2.000 depuis l’époque de Moïse et Aaron (infra, I, [36]. et II, 226). Ailleurs (Ant., X, 8, 5, etc.) Josèphe ne compte que [4223]. ans depuis la création jusqu’à Titus.

4. Déluges d’Ogygès et de Deucalion, etc. Idée empruntée à Platon, Timée, p. [22]. B, comme tout ce développement.

5. Allusion aux discussions soulevées parmi les érudits alexandrins au sujet de l’interprétation des "sêmata lugra" de l'Iliade (VI, 168).

6. Ce passage est une des pierres angulaires des Prolégomènes de Wolf.

7. En réalité, Cadmos parait avoir fleuri vers le milieu du VIème siècle.

8. Seul texte qui attribue une origine égyptienne ou chaldéenne aux doctrines de Phérécyde de Syros. Cependant Gompers, Griechische Denker, I, 430, identifie ƒOghnñw avec l’Ouginna babylonien.

9. On retrouve chez Apollonios de Tyane (Jamblique, Vit. Pyth., 12) et Plutarque l’idée que Thalès de Milet fut disciple des Égyptiens ; l’adjonction des Chaldéens est propre à Josèphe.

10. A l’appui de ces assertions on peut citer les fr. [7]. et [12]. d’Acousilaos, [19]. d’Éphoro, 55, [125]. et [143]. de Timée ; Polémon, Istros et Polybo ont attaqué Timée, et Thucydide, Ctésias, Manéthôs, Strabon ont critiqué Hérodote.

11. D’après la plupart des auteurs, Dracon avait, en réalité, rédigé un code de lois complet, mais seules ses lois sur le meurtre furent maintenues par Solon. Nous possédons encore des fragments d’une copie officielle sur pierre qui en fut faite an 409/8 avant J.-C. (Inscriptions juridiques grecques, II, n° xxi). La législation de Dracon (vers [624]. av. J.-C.) est antérieure de plus de soixante ans à la première usurpation de Pisistrate (561) : Josèphe la rajeunit pour les besoins de sa thèse.

12. Josèphe confond volontairement la tenue des registres généalogiques, telle qu’elle était pratiquée sous le second temple par le sacerdoce, avec la manière toute différente dont furent composés les anciens livres historiques de la Bible. Il est curieux de le voir affirmer que, même après la ruine de l’État juif, ces registres continueront à être tenus à jour. L’évènement n’a pas confirmé cette prédiction.

13. Sur ses indications sur le mariage des prêtres, comparer les renseignements généalogiques fournis par Josèphe au commencement de son autobiographie et extraits par lui « des registres publics ». En réalité, la loi était encore plus exigeante que ne le dit ici Josèphe : la femme d’un prêtre ne devait pas seulement être de race israélite, mais n’être ni veuve, ni divorcée, ni déflorée, ni prostituée (cf. Lévitique, xxi, 7-14 ; Ant., III, ch. III, § 276-277.).

14. Quintilius Varus, gouverneur de Syrie, étouffa la révolte qui éclata après la mort d’Hérode (4 av. J.-C.).

15. Les « livrets » (gr‹mmata) sont des généalogies particulières, extraites des archives, et que conservait chaque famille sacerdotale.

16. Cf. Ant., III, 12, 2 ; XIII, 10, 5 ; Mishna Ketoubot, II, 9. Ce qui n’empêcha pas Josèphe lui-même (qui était prêtre) d’épouser en premières noces une captive (Vita. 414).

17. Ailleurs (Ant., XX, 10, 1) Josèphe compte [83]. grands-prêtres depuis Aaron jusqu’au temps de Titus, mais il ne les énumère pas et l’on ne voit pas à quelles annales il est fait ici allusion.

18. Josèphe a en vue le livre d’Esther.

19. Même chiffre, Ant., X, 2, 2.

20. On a discuté sur l’identification des [17]. livres qui composent, avec le Pentateuque, le canon de [22]. livres adopté par Josèphe. Voici la liste de Gutschmid : [4]. anciens prophètes (Josué, Juges avec Ruth, Samuel, Rois), [4]. nouveaux (Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Petits prophètes), [5]. hagiographes (Job, Daniel, Chroniques, Esther, Esdras), [4]. livres lyriques et moraux (Psaumes, Proverbes, Ecclésiaste, Cantique). Le chiffre de [22]. se retrouve encore ailleurs (Méliton, Origène, saint Jérôme). Mais ce qui est caractéristique c’est que la liste de Josèphe concorde avec la division de la Bible grecque (où Ruth est rattaché à Juges et les Lamentations à Jérémie) tandis que la tradition palestinienne compte [24]. livres. Hœlscher (dans Pauly-Wiasowa, p. 1996) voit là une nouvelle preuve de la dépendance de Josèphe vis-à-vis de l’érudition judéo alexandrine.

21. Je crois avec Thackeray (Josephus, I, p. 181) que Josèphe lait ici allusion non à l’Histoire de Juste de Tibériade (Vita, [336]. suiv.) mais à des histoires bâclées pour la circonstance par des auteurs grecs ou latins, et qui n’ont pas laissé de trace.

22. Julius Archélaüs, fils d’Helcias, avait épousé Mariamme, fille d’Agrippa Ier (Ant., XIX, 355) ; il était donc le beau-frère d’Agrippa II.

23. Hérode d semnñtatow est non pas, comme l’a cru Dessau, le très jeune fils d’Aristobule (roi de Petite Arménie et arrière petit-fils d’Hérode le Grand), mais, probablement, suivant Otto (Pauly-Wissowa, Supplément, II, 162), un fils de Phasaël (neveu d’Hérode le Grand) et de Salampio (fille du même). Cf. Ant., XVIII, 131-138.

24. Cf. Thucydide, I, 22.

25. Ant., I, [5]. ; XX, 261.

26. L’interprétation rabbinique.

27. L’État juif n’a en effet atteint la côte méditerranéenne que très tard, sous l’Hasmonéen Simon et le judaïsme ne prédomina jamais dans les ports palestiniens.

28. La médiocre place que la navigation occupait dans la vie d’Israël ressort de la pénurie des informations de la Bible sur la marine ; en dehors du récit des entreprises de Salomon et de Josaphat sur la Mer Rouge et des mentions du trafic phénicien, les seuls textes de quelque étendue qui concernent la mer sont Jonas, i-ii et le Psaume 107, 23-32.

29. D’après Ezéchiel xxxvi, 2, Tyr aurait applaudi à la destruction de Jérusalem. A une époque plus récente, les Tyriens de Kydasa furent pour les Galiléens de mauvais voisins (Bellum IV, 2, [3]. § 111) et en [66]. les gens de Tyr massacrèrent un grand nombre de Juifs (Bellum, II, 18, [5]. § 478).

30. Le Laurentianus emploie le plus souvent la forme Manéthon qui a passé dans l’usage, mais Josèphe a écrit Manéthôs, que le copiste a laissé subsister § 228, 287, 288, 296, 300. Manéthôs est attesté depuis le iiie siècle av. J.-C. (Hibeh Pap., n° 72) ; le mot signifie peut-être « Vérité de Thot » (Spiegelberg, Orient. Literaturz., [1928]. et 1929).

31. Les § 75-82 sont un extrait textuel de Manéthôs, de première ou seconde main, peu importe.

32. Toutimaios est vraisemblablement la transcription du nom d’un des deux rois Tetoumes qui doivent appartenir à la fin de la 14e dynastie ; cf. Journal Asiatique, 1910, II, p. [323]. et Ed. Meyer, Geschichte des Alterlums, I, ii, 4e éd., p. 307.

33. Manéthôs revient § [90]. sur la menaçante puissance assyrienne. Mais l’époque à laquelle nous transportent les récits des § [77]. et [90]. est bien antérieure à celle où l’Assyrie a commencé à inquiéter les régions méditerranéennes. Maspero a supposé (Histoire ancienne, II, p. 52) qu’il faut lire Chaldéens pour Assyriens ; il est bien plus probable que le narrateur croit conformes à l’histoire les fables grecques sur l’empire assyrien de Ninos et de Sémiramis (Ed. Meyer, l. l., p. 312).

34. Le nom égyptien est Haouarit. D’après quelques-uns, il signifie « maison de la fuite » et se rattacherait à la légende de Set-Typhon (voir infra, § 237).

35. La forme véritable de ce nom (conservée par Eusèbe) parait être „UxoussÅw. Il est probable, d’ailleurs, que c’est le roi des étrangers seulement qui était désigné sous ce nom, Hiq Shaousou, « roi des pillards ». Cf. Maspero, Histoire ancienne, II, 54.

36. On ne peut pas considérer le § [83]. comme une annotation (primitivement marginale) de l’archétype du Laurentianus (cf. § [92]. et § 98), car tout ce passage se lit ainsi chez Eusèbe. Ce sont plutôt des corrections apportées à Manéthôs par un commentateur auquel Josèphe les emprunte sans bien se rendre compte de leur origine (Ed. Meyer, Æg. Chronologie, p. 72). Manéthôs lui-même n’admettait certainement pas l’origine arabe des Hycsos, puisque les chronographes qui ont reproduit sa liste des rois pasteurs l’intitulent FoÜnixew j¡noi basileäw.

37. Les § 84-90 sont non plus une citation textuelle, mais un soi-disant résumé de Manéthôs, emprunté à une autre source et cette source était négligente ou mal informée : 1° parce qu’elle parle d’Avaris comme s’il n’en avait pas été question ; 2° parce qu’elle attribue la prise de cette ville à deux rois plus tardifs (cf. § 95) et non au véritable conquérant Amôsis.

38. Transcription fautive de Menkheperra Thoutmès (Thoutmès III).

39. Environ [2]. 756 hectares. Les mots t¯n perÛmetron (ajoutés par Josèphe) semblent impliquer qu’il a pris l’aroure pour une mesure de longueur.

40. Josèphe oublie qu’il a déjà été question d’Avaris et de ses fortifications (§ 78).

41. D’après les documents égyptiens et les chroniqueurs (Eusèbe, Africanus) Avaris aurait, au contraire, été prise de vive force par le roi Amôsis. Cf. Maspero, op. cit., II, [86]. suiv.

42. Ce chiffre reproduit celui des « hoplites », donné plus haut, § 78.

43. Cet « autre livre » serait, d’après certains commentateurs, une désignation incorrecte de l’« autre exemplaire » mentionné plus haut, § 83. En tout cas le § [95]. paraît faire double emploi avec 83.

44. Dans leur conversation avec Pharaon, les fils de Jacob déclarent qu’ils sont bergers, comme l’ont été leurs pères (Genèse, xlvi, [34]. et xlvii, 3).

45. Ou plutôt à son échanson (Genèse, xl, 15). Le Florentinas a ici en marge : « Dans un autre exemplaire on lit : Vendu par ses frères, il fut amené en Égypte au roi de ce pays ; plus tard, il fit venir auprès de lui ses frères, avec la permission du roi. »

46. Voir plus bas, ch. xxvii.

47. Ici un nouvel extrait authentique de Manéthôs (§ 94-102) mais qui, jusqu’au § 97, n’a conservé que le squelette chronologique.

48. Tout à l’heure (§ 88) il était appelé Thoummôsis. Le nom paraît interpolé.

49. Ce Touthmôsis fils de Misphragmouthôsis ressemble singulièrement au Thoummôsis fils de Misphragmouthôsis sous lequel aurait au lieu l’expulsion des Hycsos (§ 88).

50. Ici le ms. a en marge : « Dans une autre copie on lit : Après lui Séthôsis et Ramessès, deux frères ; le premier, ayant une armée navale, subjuguait de force tous les peuples maritimes qui osaient l’affronter ( ?) ; peu après, ayant tué son frère Ramessès, il nomma gouverneur de l’Égypte son autre frère Harmaïs. » D’après Gutschmid, il s’agirait d’une autre copie de Manéthôs et la note émanerait de Josèphe ; nous ne pouvons nous ranger à cet avis : il s’agit d’une correction au texte de Josèphe et qui suppose déjà la lecture de L S¡yvsiw kaÜ „Ram¡sshw (Meyer). Séthôsis est le Sésostris d’Hérodote, qui rapporte aussi ses victoires navales (II, 102).

51. Meyer (loc. cit., p. 75) croit sans raison décisive que l’identification du couple Séthôs-Harmaïs avec Ægyptos-Danaos est due, non à Manéthôs, mais à un commentateur ou interpolateur juif.

52. L’addition des chiffres donnés au ch. XV ne fournit, entre l’expulsion des Hycsos et l’avènement de Séthôs, que [334]. ans. Il est probable, comme l’a vu Lepsius, que Josèphe (ou plutôt sa source) a ajouté à cette somme les [59]. ans qu’il assigne plus loin (§ 231) au roi Séthôs. Josèphe a donc reproduit ce total d’après un apologiste antérieur sans se soucier de le mettre en accord avec la liste précédente (Hœlscher).

53. Josèphe oublie Inachos, le plus ancien roi d’Argos (Spanheim).

54. Ce chiffre paraît trop élevé d’environ [400]. ans.

55. Voir plus loin, ch. xxvi.

56. Ce chiffre résulte des durées des règnes données au ch. xviii.

57. Rien de pareil dans les extraits donnés plus loin (note du § 113).

58. Cf. Ant. jud. VIII, 5, 3. D’après la Bible, c’est le père de Salomon, David, qui était déjà lié d’amitié avec Hirôm (I Rois, v, i ; II Samuel, v, ii).

59. Ces renseignements sont empruntés au livre des Rois, I, ix, 10-14.

60. Les négociations entre Salomon et Hirôm sont racontées I Rois, v ; mais il n’est question ni d’énigmes comme dans le cas de la reine de Saba (I Rois, x, i), ni d’échange de lettres. Josèphe pense vraisemblablement aux lettres qu’il a reproduites Ant. VIII, 2, 6, et qui furent sans doute forgées par Eupolémos (cf. Eusèbe, Praep., IX, 33).

61. Le texte de Dios est également reproduit dans les Antiquités, VIII, 5, 3, § 147-9. On ne sait d’ailleurs rien de cet auteur, que C. Müller (Frag. hist. gr., IV, 398) identifie à Ælius Dios, auteur d’un ouvrage perÜ ƒAlejandreÛaw. Mais il pourrait aussi y avoir une confusion avec Aaàtow, auteur de Foinikik‹ (ibid., 437).

62. C’est dans ces mots (cf. infra § 118) que Josèphe trouve (à tort) une allusion à la construction du temple de Jérusalem.

63. Ce texte n’est pas d’accord avec ce qui suit, car l’amende est d’abord payée par celui qui ne résout pas les énigmes sans condition de réciprocité.

64. Le texte de Ménandre est également reproduit dans les Antiquités, VIII, 5, 3, § 144-146. Cet historien est appelé par Clément d’Alexandrie et Tatien « Ménandre le Pergaménien ». Gutschmid estime que son ouvrage ne concernait que l’histoire des villes de Phénicie. Époque inconnue.

65. Ce réveil d’Héraclès paraît avoir été une fête phénicienne se rattachant au mythe d’après lequel Héraclès, tué par Typhon, aurait été ranimé au contact d’une caille que lui apporta Iolas (Eudoxe de Cnide, ap. Athénée, IX, [392]. D). — Abel (Revue Biblique, 1908, p. 577) a rapproché de l’information de Ménandre le titre d’¡gerse(Ûthw) toè. „Hraxl¡ou(w) qui figure dans une inscription d’Amman-Philadelphie.

66. Le mois Péritios correspond à peu près à février.

67. Trait qui manque à la relation de Dios (supra, § 115) et dont l’intérêt a été remarqué par Cosquin, Revue Biblique, 1899, p. 67. L’enfant prodige dont la sagacité assure la victoire d’un souverain défié par un rival reparaît dans le Conte démotique de Siosiri, où, grâce au héros âgé de douze ans, Ramsès II a le dessus sur le roi d’Ethiopie (I. Lévy, La légende de Pythagore, p. 194). Assez proche d’Abdémon et de Siosiri est le jeune Daniel de l’histoire de la chaste Suzanne (Daniel, xiii) qui à l’âge de douze ans d’après certaines versions (cf. Baumgartner, Archiv für Religionw, XXIV, p. 273), confond l’imposture des deux vieillards.

68. Le chiffre [17]. (Théophile, etc.) doit être adopté de préférence à [7]. (Laurentianus) pour obtenir au § [126]. le total exigé : de même au § [124]. nous avons adopté pour Mettên [29]. ans de règne (Théophile) au lieu de [9]. (Laurentianus).

69. Josèphe a remarqué, dans les Ant. Jud., l’identité d’Ithobal avec Ethba’al, le père de Jézabel.

70. Nous adoptons, comme Gutschmid et Naber, ce chiffre de préférence à celui de quarante-huit ans, qui a pour lui la majorité des témoins, mais est difficilement conciliable avec le contexte : Ithobal aurait été père de Balezoros à neuf ans, grand prêtre, puis meurtrier de Phellès et roi à seize ans.

71. En [814]. d’après la date la plus communément admise.

72. Ailleurs (Ant. VIII, 3, i, § 62) Josèphe dit que la construction commença l’an onze d’Hirôm, an [240]. de Tyr. Gutschmid suppose que cette date était donnée dans les chroniques tyriennes pour la construction du temple d’Héraclès et que Josèphe l’a transportée arbitrairement à celle du temple de Jérusalem.

73. Cf. Antiq. jud., VIII, 3, i suiv.

74. Auteur d’un ouvrage sans doute intitulé Babyloniaca, dédié à Antiochos Sôter et qui avait été publié, suivant Lehmann-Haupt, en 275.

75. Le texte de Bérose est cité littéralement Antiq. jud., I, 3, 6, § 93. A la suite de Gutschmid et Ed. Schwartz, P. Schnabel, Berossos, p. 166, pense que Josèphe n’a connu ce passage de Bérose qu’à travers Alexandre Polyhistor (auquel Eusèbe emprunte le récit du déluge). Nous rappelons que Bérose parlait non de Noé, mais de Xisuthros ; l’identification est du fait de Josèphe.

76. Josèphe a par étourderie placé ici sous le règne de Nabopalassar la destruction du temple, qui n’eut lieu que sous celui de son fils. Au reste, il résulte du texte même reproduit plus loin que Bérose n’a pas fait mention de cet événement.

77. C’est la durée que Josèphe assigne régulièrement à la captivité de Babylone (Ant. Jud. X, 9, [7]. § [184]. ; XI § [1]. ; XX, 10, [2]. § 233). Le chiffre, trop élevé de plus de vingt ans pour l’intervalle qui sépare la déportation sous Nabuchodonosor et le retour sous Cyrus, est emprunté à la chronologie factice de II Chroniques xxxvi, 21, elle-même basée sur Jérémie xxv, [11]. et xxix, 10. Josèphe, dont l’impéritie en matière de chronographie est extrême (cf. I. Lévy, Revue des Et. Juives, 1906, I, p. 169) n’a pas remarqué (v. infra, § 154) que ce chiffre est inconciliable avec celui qui résulte des données de Bérose.

78. Le jugement sur Nabuchodonosor, roi qui éclipsa ses devanciers, se retrouve Ant. X, § 219. Josèphe l’a emprunté avec tout le § [133]. à la source qui lui a fourni l’extrait de Bérose.

79. Il s’agit du roi d’Égypte, Néchao. L’historiographie chaldéenne officielle le désignait comme un « satrape rebelle ».

80. Sans doute la bataille de Karkemish, sur l’Euphrate, où Nabuchodonosor battit Néchao en l’an [4]. de Iehoiakim de Judée (Jérémie, xlvi, 2).

81. Il est surprenant que les Juifs soient nommés en tête, alors que la Judée n’a pas été mentionnée dans le résumé du § [133]. et ne paraît pas avoir été touchée par la campagne de 605. Après Hugo Winckler, Julius Lewy a conjecturé (Mutteil. vorderas. — aeg. Gesellsch., t. 29, 2, p. 35, n. 3) que ƒIondaÛvn te xaÛ est une addition de Josèphe. Cette hypothèse est inacceptable : 1° Josèphe n’a jamais, à notre connaissance, falsifié de son chef un témoignage ; 2° dans le récit des Antiquités sur la campagne contre Néchao (X, 6, § 86) il note expressément qu’après la bataille de Karkhamissa Nabuchodonosor occupa la Syrie jusqu’à Péluse à l’exception de la Judée ; 3° les mots suspectés figurent dans l’extrait de Polyhistor préservé par l’Eusèbe arménien. Josèphe est donc hors de cause ; mais on peut se demander si Polyhistor n’a pas été interpolé par un Juif surpris de ne pas trouver trace des déportations de Nabuchodonosor, et si la fin du § [138]. n’est pas de la même main que ƒIondaÛvn te xaÛ.

82. Gutschmid constatant que xaÛ est mal attesté et supposant qu’¡ynÇn est interpolé, propose de lire SurÇn tÇn katŒ t¯n Aägupton. Il est probable que t. k. t. A. concerne les peuples de l’Arabie nommée § [133]. à côté de la Syrie.

83. L’exactitude des informations de Bérose sur les grands travaux de Nabuchodonosor a été confirmée par les fouilles (cf. Koldewey, Des wiederersteende Babylon) et par les textes épigraphiques. En particulier, l’histoire de la construction du palais en quinze jours, qui a l’air de sortir d’un conte de fées, est textuellement traduite d’une inscription du roi (Langdon, Neubabyl. Königsinschriften, p. 139).

84. Nabuchodonosor avait épousé, d’après un texte de Bérose conservé par l’Eusèbe arménien et le Syncelle, la princesse Amytis, fille d’Astyage.

85. Ctésias, Deinon, Clitarque, etc., que suivront encore Strabon, Diodore, Quinte-Curce, etc.

86. La citation de Philostrate est donnée avec plus de précision dans les Antiquités, X, ii, 1, § 228. Ici l’allusion au siège de Tyr (dont il ne sera question que plus loin, § 156) reste peu intelligible pour le lecteur.

87. G. Müller et Gutschmid lisent IIe au lieu de IVe : l’ouvrage de Mégasthène n’avait probablement que trois livres.

88. Même citation dans les Antiquités, X, ii, 1, § 227. Schnabel, à la suite de Gutschmid, estime que Josèphe n’a connu ce texte de Mégasthène qu’à travers Alexandre Polyhistor auquel l’emprunte également Abydénos (ap. Eusèbe, Praep. ev., IX, 41).

89. Plus haut, § 132. Mais la citation qui va suivre ne prouve rien de ce qu’avance Josèphe.

90. Probablement le « mur de Médie » mentionné par Xénophon et Strabon (Gutschmid).

91. Jérémie, lii, 29. Ailleurs (Jérémie, ibid., [12]. ; II Rois, xxv, 8) on trouve indiquée la 19e année.

92. Ce chiffre de [50]. ans, qu’Eusèbe lisait dans Josèphe (le Laurentianus donne ¥pt‹, sept) ne figure nulle part dans la Bible qui, comme on l’a vu (note à § 132), parle de soixante-dix ans ; il résulte des données de Bérose (§ 147-9 : [43]. — [18]. + [2]. + [4]. + 0,9 + 17) combinées avec la notion de la 2e année de Cyrus qui provient d’Esdras, iii, 8. Plus loin, la 2e année de Darius est tirée de Zacharie, i, [12]. et d’Esdras, iv, [24]. (en réalité, cette année marque la reprise des travaux du Temple, et non leur achèvement, qui eut lieu quatre ans plus tard, Esdras, vi, 15).

93. La citation qui suit est probablement empruntée à Ménandre d’Éphèse.

94. Même chiffre dans Ant., X, 228, d’après Philostrate.

95. Ïn metajç signifierait en bon grec « dans l’intervalle desquels », mais cela est peu intelligible. C’est ce qui a conduit Gutschmid à admettre le sens (hellénistique) de « après » ; cependant Josèphe lui-même semble n’avoir pas compté à part l’année de Balator.

96. Le total des années énumérées aux § 156-8 donne [55]. ans [3]. mois ; Josèphe ne compte que 54, 3, soit parce qu’il prend metajç (157) au sens classique, soit parce que son point de départ sous-entendu est non le siège de Tyr (an 17) mais la destruction du temple qui eut lieu (154) l’an [18]. de Nabuchodonosor. Comme la reconstruction commença l’an [2]. de Cyrus = [16]. ( ?) d’Hirôm, il faut retrancher du total les [4]. dernières années d’Hirôm et l’on obtient bien les [50]. ans du § 154.

97. Cf. l’histoire de l’ânesse de Balaam, Nombres, xx, 22-23.

98. Cf. Exode, XXII, [28]. ; Lévitique, XIX, 16. Comparer les textes du Talmud qui défendent de prendre le bain de purification dans une eau stagnante (Mishna Mikwaot) ou de boire de l’eau qui est restée découverte la nuit (Houllin, [9]. b ; jer. Teroum., [48]. c).

99. Antonius Diogène ap. Porphyre, Pyth. [11]. ; Aristobule ap. Eusèbe, Praep. XIII, 12, 4.

100. Ou plutôt « offert à Dieu » (Lévitique, i, [10]. ; ii, [4]. ; iii) = tabou. Le prétendu serment « par l’or du Temple », Korbanas (Matth., xxiii, 16) se confond avec celui-ci.

101. Hérodote, II, [104]. (texte rappelé aussi en abrégé Ant., VIII, 262).

102. Les mots « Syriens de Palestine », dans la langue d’Hérodote, désignent les Philistins ; or nous savons qu’au moins à l’époque biblique ceux-ci étaient incirconcis. On a essayé de diverses manières de justifier soit Hérodote, soit Josèphe. Cf. mes Textes d’auteurs grecs et romains, p. 2.

103. Il florissait vers la fin du ve siècle.

104. Le raisonnement de Josèphe est ingénieux, mais peu probant. Les fabuleux monts Solymiens (inconnus, quoi qu’il en dise, en Judée et qu’on chercha en Lycie) ont été empruntés par Chœrilos à Homère (Odyssée, V, [383]. ; texte visé par Josèphe, Antiquités, VII, 3, 2, § [67]. ; cf. Tacite, Hist., V, 2). La tonsure ronde, coutumière chez les Arabes (Jérémie, ix, [25]. ; Hérodote, III, 8), est expressément interdite aux Juifs (Lévitique, xix, 27). La coiffure en protome de cheval appartient aux Éthiopiens d’Asie (Hérodote, VII, 70).

105. Dans son traité De l’éducation (Diog. Laërce, prooem. § 9), Cléarque faisait descendre les gymnosophistes des mages et Diogène ajoute : « quelques-uns prétendent que les Juifs aussi descendent des mages ». Le parallèle entre les Juifs et les brahmanes était aussi indiqué par Mégasthène (ap. Clem. Alex., Stromat., I, 15).

106. En réalité, Calanos n’est que le sobriquet individuel du gymnosophiste Sphinès qui suivit l’armée d’Alexandre et mit volontairement fin à sa vie en montant sur le bûcher.

107. Il s’agit du séjour d’Aristote à Atarné (348-345).

108. E. Havet a supposé que Josèphe avait un autre motif de ne pas prolonger sa citation : c’est que le Juif d’Atarné serait identique au « magnétiseur », assez vulgaire dont il était question dans le même traité de Cléarque (fr. ap. Pitra, Analecta sacra, V, 2, p. [2]. 1).

109. Ce livre ne doit pas être confondu avec l’ouvrage certainement apocryphe sur Abraham, également attribué à Hécatée (cf. Textes, p. 236). Les uns, comme Willrich, voient dans le livre sur les Juifs un faux, d’autres le croient identique à l’ouvrage (ou à la partie d’un grand ouvrage ?) d’Hécatée auquel Diodore a emprunté son aperçu du judaïsme (Diodore, XL, 3- Textes, p. [14]. suiv.).

110. En [312]. av. J.-C.

111. [323]. av. J.-C.

112. Ezéchias ne figure pas sur la liste des grands-prêtres juifs de cette époque donnée par Josèphe (Antiq., XI, 8, 7 ; XII, 2, 4), liste d’ailleurs sujette à caution (cf. Willrich, Juden und Griechen, p. [107]. suiv.) Willrich a supposé, Urkundenfälschung, p. 29, que la figure d’Ezéchias est calquée sur celle du grand-prêtre Onias qui se réfugia en Égypte sous Philométor.

113. Chiffre très inférieur à celui de [4289]. donné (pour le temps de Zorobabel) par Esdras, ii, 36-39, et Néhémie. vii, 39-42.

114. Quelle dignité ? la grande prêtrise ou bien quelque distinction qui lui fut accordée par Ptolémée Sôter et dont il était question dans un passage sauté par Josèphe ?

115. Texte sans doute altéré. J. Février (La Date, la Composition et les Sources de la Lettre d’Aristée, p. 70) a proposé de reconnaître dans diaforŒn un mot rarissime qui signifierait livre ; il s’agirait du Pentateuque.

116. Cette entreprise est attestée par Arrien, VII, [17]. et Strabon, xvi, i, 5.

117. Il ne s’agit pas de la déportation de Juifs par Artaxerxés Ochus (Syncelle, I, [486]. Dindorf), mais de la captivité de Babylone elle-même qu’Hécatée ( ?), mal informé, attribue aux Perses et non aux Chaldéens. J. G. Müller (Des Flavius Josephus Schrift gegen den Apion, p. 175) voit dans cette erreur une preuve de l’authenticité du morceau, mais, comme le remarque Willrich, II Maccabées, I, 19, parle aussi de la captivité de Babylone comme d’une déportation eÞw t¯n Persik®n.

118. 825.000 hectares. L’évaluation d’ « Hécatée » est modérée, à la différence de celle de la Lettre d’Aristée, § [116]. : la Palestine au moment de la conquête par les Hébreux aurait compté [60]. millions d’aroures (plus de [16]. millions d’hectares).

119. Anachronisme.

120. [40]. stades seulement suivant Timocharès (Textes, p. 52) et Aristée (§ 105), [33]. selon Josèphe (Bellum, V, 4, 2), [27]. selon Xénophon l’arpenteur (Textes, p. 54). Le chiffre de la population est pareillement exagéré.

121. [150]. mètres.

122. Autre exagération. Le décret de Cyrus (Esdras, vi, 3) prescrit [60]. coudées pour la largeur du temple.

123. L’autel de l’Exode (xxvii, i, suiv.) n’a que [5]. coudées de long et de large sur [3]. de haut. Il est remarquable que les dimensions ici indiquées sont celles que la Chronique (II, iv, i) attribue à l’autel d’airain du temple de Salomon.

124. Cf. I Maccabées, i, 23.

125. Lévitique, i, 9. Le « service de nuit » des prêtres ne peut être qu’une garde.

126. Mensonge évident.

127. Transcription grecque de Meschoullam.

128. L’histoire de Mosollamos est la caricature d’un très vieux thème : déjà l’Iliade (B, 858) met en scène un oiônistès que son art ne prémunit pas contre les dangers de l’expédition où il trouvera la mort.

129. Agatharchide de Cnide, qui florissait sous Ptolémée VI Philométor (181-146 av. J.-C.) avait laissé d’importants ouvrages géographiques et historiques, notamment une Histoire d’Europe en [49]. livres et une Histoire d’Asie en [10]. livres. Le fragment suivant est reproduit en partie dans les Antiquités, XII, I, i.

130. Stratonice, fille d’Antiochus Ier Soter, roi d’Asie, avait épousé Démétrius II de Macédoine. Lorsque celui-ci prit une autre femme, vers 239, elle vint à Antioche dans l’espoir d’épouser son neveu Séleucus II Gallinicus.

131. La date de cet évènement est inconnue : il ne peut s’agir de l’expédition de 320, où Ptolémée envoya en Syrie son lieutenant Nicanor (Diodore, XVIII, 43). Willrich a supposé (Juden und Griechen, p. 23) que la prise de Jérusalem suivit la victoire de Gaza (312), mais, comme il le rappelle lui-même, Diodore ne mentionne (XIX, [85]. suiv.) parmi les villes de Palestine prises, puis rasées à cette occasion, que Joppé, Samarie et Gaza. Nous savons, d’autre part, que Jérusalem fut démantelée par Ptolémée (Appien, Syr., 50).

132. Hiéronyme de Cardie vécut environ de [360]. à [265]. avant J.-C. Son histoire des diadoques et des épigones allait de la mort d’Alexandre à celle de Pyrrhus.

133. Théophile avait parlé des rapports de Salomon avec Hirôm (Polyhistor, fr. 19) Théodote, Samaritain, est l’auteur d’un PerÜ ƒIoudaÛvn, en vers (ibid., fr. 9). Nous retrouverons Mnaséas plus loin (II, 9). Hermogène avait écrit des Frugiak‹ où il était question de Nannacos, le Noé phrygien (Frag. hist. graec., III, [524]. Didot). Evhémère est l’auteur célèbre du roman intitulé Histoire sacrée. Aristophane, Conon, Zopyrion sont inconnus ou douteux.

134. Auteurs juifs cités par Polyhistor que Josèphe a pris pour des Grecs.

135. Plus haut, §§ 3-4 et 59.

136. Théopompe avait la réputation d’un écrivain âpre et médisant (maledicentissimus scriptor, Nepos, Alcib., 11) mais sa malveillance s’était exercée particulièrement contre Athènes ; tout au plus, en sa qualité de victime des démocrates, avait-il jugé sévèrement les démagogues athéniens (cf. C. Müller, FHG, I p. lxxv). Le Tripolitikñw, plus souvent appelé Trik‹ranow, était un pamphlet contre Athènes ; Sparte et Thèbes, œuvre du sophiste Anaximène, qui l’avait faussement mis sous le nom de Théopompe (Pausanias, VI, 18). Quant à Polycrate, on ne sait s’il faut y voir l’auteur d’ailleurs inconnu de Laxvnix‹ dont Athénée (IV, [139]. D=FHG., IV 480) cite une description de la fête des Hyacinthies, ou, comme le croit C. Müller, le sophiste athénien du ive siècle, auteur d’un pamphlet célèbre contre Socrate.

137. Timée devait à sa médisance, particulièrement contre les rois, le surnom de ƒEpitÛmaiow que lui donna Istros.

138. Les Hycsos assimilés à Joseph.

139. Ed. Meyer (Chronologie, p. 77) a fait observer que Manéthôs n’indique la durée d’un règne qu’à la fin de celui-ci ; et il pense que Josèphe ne disposait que d’un extrait qui s’arrêtait avant la fin du règne d’Aménophis. Il est difficile de savoir d’ailleurs sous quel Aménophis Manéthôs plaçait l’histoire des Impurs. D’après Josèphe, elle serait postérieure au règne de Séthôs = Seti, 3e roi de la 19e dynastie ; or, aucun roi de cette dynastie ne porte le nom d’Amenhotep. Si l’histoire était racontée « hors cadre » on pourrait songer soit à Aménophis III (1411-1375) sous lequel vécut Aménophis, fils de Paapis (= § 232) soit à Aménophis IV (1375-1358) dont la réforme religieuse et le culte solaire trouvaient un écho dans l’anecdote du « prêtre d’Héliopolis » rebelle. Quoi qu’il en soit, Josèphe paraît admettre (§ 231) que l’Aménophis en question est le successeur de Ramsès (II) fils de Séthôs. Mais il se trompe dans son calcul en plaçant son avènement (§ 230) [518]. ans après l’exode des Hycsos. En effet, comme je l’ai déjà montré plus haut (note sur le § 103) le total des règnes énumérés entre cet exode et l’avènement de Séthôs ne fournit que [334]. ans et non [393]. (§ 103, [231]. et II, 16) ; en y ajoutant [59]. + [66]. = [125]. ans pour les règnes de Séthôs et de Ramsès (§ 231) on trouve donc [459]. ans et non 518. Il semble bien que Josèphe (ou sa source) ait compté deux fois les [59]. ans de Séthôs.

140. Voir la note ci-dessus.

141. Mais Manéthôs n’assimilait pas les Hycsos aux Hébreux.

142. Or est le 9e roi de la XVIIIe dynastie (supra. § 96). Mais Hérodote, II, 42, raconte la même histoire de l’Héraclès égyptien et il y a peut-être une confusion avec le dieu Horus.

143. Ce personnage paraît avoir une réalité historique : c’est Amenhotep, fils de Hapou, ministre d’Aménophis III, dont Mariette a découvert la statue avec une inscription intéressante ; on lui attribuait des grimoires magiques (Maspero, II, [298]. et 449 ; Wilcken, Ægyptiaca, p. [147]. suiv. ; Breasted, Ancient Records, II, 911).

144. On apprend plus loin, § 237, que le rassemblement des infirmes s’est fait en très peu de temps. Josèphe a supprimé ce détail, de même que § [245]. il omet de présenter l’« ami », et de dire que la rencontre d’Aménophis avec les envahisseurs a lieu vers Péluse (fait mentionné seulement au § 274).

145. Ce sont (Lepsius, F. G. Müller, Maspero) les carrières de Tourah, déjà connues d’Hérodote (II, [8]. et 124) comme ayant fourni les matériaux des pyramides.

146. Sur l’emploi des forçats dans les carrières à l’époque ptolémaïque, v. Bouch-Leclercq, Histoire des Lagides III, [241]. et IV, [193]. et 337.

147. Osarseph d’Héliopolis et ses confrères, qui sont sans doute ses compatriotes (infra. § [238]. et 245) : les Héliopolitains sont, d’après Hérodote II, 3, AÞguptÛvn logiÅtatoi.

148. Voir plus haut, §§ [78]. et 86.

149. Ce nom théophore est clairement calqué sur celui de Joseph par la substitution de l’élément Osiris à Iahveh, quoique plus loin ce personnage joue le rôle, non de Joseph, mais de Moïse.

150. L’« athéisme » vient en tête des commandements d’Osarseph-Moïse, à titre de « première loi ». L’auteur sait-il que le Décalogue commence par l’ordre de n’avoir d’autre dieu que Iahveh ? Ou se rappelle-t-il l’ordonnance des listes de devoirs dressés par les moralistes grecs et où est inculqué, comme premier précepte (Xénophon, Mem. IV, 4, 19, Poème doré, v. i, cf. Dieterich, Nekyia, p. [146]. et suiv.) le respect des dieux ?

151. Cf. Tacite, Histoires, V, [4]. : ils sacrifient le bélier comme pour insulter Hammon, et le bœuf, parce que les Égyptiens adorent Apis.

152. Le prince héritier, fils d’Aménophis, porte les deux noms de Séthôs et de Ramessès comme le roi Séthôs-Ramessès de § 98, également fils d’Aménophis. On remarque que le double nom n’apparaît jamais chez Josèphe qu’une seule fois : le Séthôs d kaÜ „Ram¡sshw de § [98]. est Séthôs tout court §§ 101, [102]. et [231]. (comme d’ailleurs chez l’Africain), celui de § 245, au contraire, ne s’appelle plus que Ramessès ou Rampsès §§ [251]. et [300]. (comme chez Chaeremon, infra § 292). Les mots S¡yvn tòn kaÜ du présent texte et d kaÜ „Ram¡sshw de § [98]. sont donc des éléments adventices destinés à identifier un Séthôs fils d’Aménophis et un Ramessès fils d’Aménophis ; cf. Ed. Meyer, Chronologie, p. 91, qui considère les additions comme des interpolations à Manéthôs.

153. Quel ami ? Il n’est pas certain qu’il s’agisse du roi d’Éthiopie dont il sera bientôt question.

154. Texte suspect.

155. Josèphe (Manéthôs ?) paraît oublier qu’il a déjà mentionné Osarseph au § 238. E. Meyer (op. cit. p. 77) voit dans ce paragraphe une addition d’un commentateur antisémite de Manéthôs, de sorte que l’assimilation Osarseph = Moïse n’émanerait pas de ce dernier.

156. Tout ce récit de Manéthôs est, comme le dit Maspero, « un roman où très peu d’histoire se mêle à beaucoup de fables ». Il semble même que ce peu d’histoire se borne aux noms du roi et de son ministre sorcier. L’invention première ne parait pas appartenir à Manéthôs, car Hécatée d’Abdère, dont l’ouvrage est, semble-t-il, un peu plus ancien, raconte déjà (ap. Diodore, XL, 3) que les Hébreux sont des étrangers expulsés d’Égypte à la suite d’une peste : c’était la tradition juive elle-même, accommodée au goût du public égyptien. La version d’Hécatée se corsa de nouveaux détails dont le motif est transparent : par exemple, les Juifs ont prétendu que Dieu frappa les Egyptiens de la lèpre ; on riposte qu’eux-mêmes sont des lépreux, etc. Les auteurs de ces contes polémiques n’avaient qu’une connaissance très superficielle de la Bible et, en fait de noms propres, n’avaient guère retenu que ceux de Joseph et de Moïse. On faisait de Moïse le petit-fils de Joseph (Apollonios Molon) ou son fils (Justin) ; parfois même leurs rôles ont dû être confondus. C’est ce qui explique que Manéthôs donne à Moïse un nom égyptien qui visiblement avait été d’abord inventé pour Joseph. S’il fait de lui un prêtre d’Héliopolis, c’est peut-être parce que lui-même était prêtre de Sébennytos et qu’il y avait rivalité entre les deux corporations.

157. Singulière expression sous la plume d’un Juif. Elle reparaît plus loin, II, 63

158. On ne peut s’empêcher de trouver extrêmement oiseuse cette répétition presque textuelle (§§ 260-266) de ce qui a été raconté il y a un instant (§§ 237-250). On dirait que Josèphe avait d’abord procédé par analyse du texte de Manéthôs et qu’ayant ensuite jugé à propos d’insérer la citation textuelle il a oublié de remanier en conséquence le « résumé » qui suit

159. Exagération manifeste.

160. Nous avons vu plus haut (§ 245) que c’est Aménophis lui-même qui fit cette marche inutile et que son fils n’était alors âgé que de cinq ans. Josèphe contredit Manéthôs sans le relire, ici comme § 300.

161. V. la note à § 234.

162. Cf. la note sur § 231

163. Cf. Lévitique xiii, 45-46 ; xiv.

164. Sur l’exclusion du sacerdoce à raison d’un accident corporel, cf. Lévitique, xxii, 16-23.

165. Cette étymologie est également donnée (avec l’addition nécessaire que és°w signifie sauvé) Antiq., II, 9, 6, § 228, et avec une légère variante par Philon, De vita Moysis, I, 4.

166. Philosophe stoïcien, directeur du Musée d’Alexandrie, hiérogrammate et précepteur de l’empereur Néron. Très probablement identique au Xair®mvn LevnÛdou qui figure parmi les envoyés alexandrins auprès de l’empereur Claude (pap. [1912]. du Br. Mus. = Bell, Jews and Christians in Egypt, p. 29).

167. Josèphe lui-même (§ 298) interprète ainsi cette phrase obscure et probablement corrompue.

168. Josèphe aura beau jeu à relever les contradictions des deux récits de Manéthôs et de Chærémon ; mais il aurait dû simplement en conclure que ce dernier n’est qu’une modification arbitraire de celui de Manéthôs.

169. Exode, vi, [16]. suiv.

170. Le chiffre de [170]. ans quoique dérivé de Exode, vi, 16-20, est en contradiction avec la durée du séjour des Hébreux en Égypte, Exode, xix, [40]. et Ant., II, 9, 1, § 204.

171. Nouvelle défaillance de mémoire. On a vu (§ 245) que, d’après Manéthôs, Ramsès n’avait que cinq ans au moment de la fuite de son père. Cf. § 274.

172. Chærémon ne dit rien de pareil (§ 292).

173. Correction nécessaire (le ms. a 230.000), car 250.000 lépreux (§ 290) et 380.000 Pélusiens (§ 293) font 630.000 et Ramsès ne chasse que 200.000 Juifs (§ 292). On pourrait également songer à conserver 230.000 pour les morts et disparus, en lisant 400.000 pour les survivants, mais le chiffre 200.000 est attesté par deux fois, §§ [292]. et 300.

174. L’époque exacte de cet écrivain est inconnue. On sait seulement (Athénée, IV, [158]. D) qu’il vécut après Mnaséas (IIe siècle). Il était d’Alexandrie et avait écrit, outre l’ouvrage cité par Josèphe, des YhöaikŒ par‹doja et des Nñstoi.

175. Nous verrons plus loin. (II, 2, § 16) que ce Bocchoris est censé avoir vécu I [700]. ans avant Josèphe ; on ne peut dans ce cas le confondre avec le Bocchoris de Manéthôs (XXIVe dynastie, VIIIe siècle ?), quoique la date de ce dernier prince concorde avec celle qu’Apion assignait à l’Exode. Diodore de Sicile (I, 65) mentionne un Bocchoris, difforme et rusé, qui aurait régné immédiatement après les constructeurs de pyramides ; peut-être est-ce le même qu’a en vue Lysimaque. Les anecdotes rapportées par divers auteurs sur le compte du roi Bocchoris ne précisent pas la date de ce prince.

176. Le récit de Lysimaque est reproduit dans Tacite, Hist., V, 3, avec des détails supplémentaires, qui ont probablement la même provenance.

177. Il est singulier que Josèphe n’ait pas relevé une autre contradiction entre Lysimaque et ses prédécesseurs : si tous les lépreux ont été noyés (§ 307), les Juifs ne sont donc pas des lépreux, mais seulement des impurs.