Contre Apion/Livre II

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Traduction par Léon Blum.
Texte établi par Théodore ReinachLeroux (p. 60-116).


LIVRE II


I

Plan de la réfutation d’Apion.


1 Dans le cours du premier livre, très honoré Épaphrodite, j’ai fait voir la vérité sur l’antiquité de notre race, m’appuyant sur les écrits des Phéniciens, des Chaldéens et des Égyptiens, et citant comme témoins de nombreux historiens grecs ; j’ai, en outre, soutenu la controverse contre Manéthôs, Chœrémon et quelques autres. 2 Je vais commencer maintenant à réfuter le reste des auteurs qui ont écrit contre nous. Pourtant je me suis près à douter s’il valait la peine de combattre le grammairien Apion [1] ; 3 car dans ses écrits, tantôt il répète les mêmes allégations que ses prédécesseurs, tantôt il ajoute de très froides inventions ; le plus souvent ses propos sont purement bouffons et, à dire vrai, témoignent d’une profonde ignorance, comme émanant d’un homme au caractère bas et qui toute sa vie fut un bateleur. 4 Mais puisque la plupart des hommes sont assez insensés pour se laisser prendre par de tels discours plutôt que par les écrits sérieux, entendent les injures avec plaisir et les louanges avec impatience, j’ai cru nécessaire de ne point laisser sans examen même cet auteur, qui a écrit contre nous un réquisitoire formel comme dans un procès. 5 D’ailleurs, la plupart des hommes, je le vois, ont aussi l’habitude de se réjouir fort quand celui qui a commencé par calomnier autrui se voit lui-même convaincu de son ignominie. 6 Il n’est pas facile d’exposer son argumentation ni de savoir clairement ce qu’il veut dire. Mais on distingue à peu près, dans le grand désordre et la confusion de ses mensonges, que les uns rentrent dans le même ordre d’idées que les récits examinés plus haut sur la façon dont nos ancêtres sortirent d’Égypte, que les autres constituent une accusation contre les Juifs résidant à Alexandrie ; 7 en troisième lieu, il mêle à ces assertions des calomnies contre les cérémonies de notre temple et le reste de nos lois.


II

Ses absurdités sur Moïse et sur les maladies des Juifs qui s’enfuirent d’Égypte.


8. Que nos pères n’étaient point de race égyptienne, qu’ils ne furent chassés d’Égypte ni en raison de maladies contagieuses, ni pour d’autres infirmités de ce genre, je crois en avoir donné plus haut des preuves, non seulement suffisantes, mais encore surabondantes. Je vais mentionner brièvement les allégations ajoutées par Apion. 10 Il s’exprime ainsi dans le troisième livre de son Histoire d’Égypte : « Moïse, comme je l’ai entendu dire aux vieillards parmi les Égyptiens, était d’Héliopolis [2] ; assujetti aux coutumes de sa patrie, il installa des lieux de prières en plein air, dans des enceintes telles qu’en avait la ville et les orienta tous vers l’est [3] ; car telle est aussi l’orientation d’Héliopolis. Au lieu d’obélisques, il dressa des colonnes sous lesquelles était sculptée une barque ; l’ombre projetée par une statue sur la barque y décrivait un cercle correspondant à celui du soleil dans l’espace. [4] »

12 Telle est l’étonnante assertion de ce grammairien. Ce mensonge n’a pas besoin de commentaire. ; les faits le mettent en pleine évidence. En effet, ni Moïse lui-même, quand il éleva à Dieu le premier tabernacle, n’y a placé aucune sculpture de ce genre ou n’a recommandé à ses successeurs de le faire ; ni Salomon, qui dans la suite construisit le temple de Jérusalem, ne s’est permis aucune œuvre superflue comme celle qu’a imaginée Apion. 13 D’autre part, il dit avoir appris « des vieillards » que Moïse était Héliopolitain : c’est sans doute qu’étant plus jeune lui-même, il a cru des hommes qui, en raison de leur age, avaient dû connaître Moïse et vivre de son temps. 14 Du poète Homère, lui grammairien, il ne peut nommer la patrie avec certitude, ni celle de Pythagore, qui a vécu, peu s’en faut, hier et avant-hier [5]. Mais sur Moïse, qui les précède de tant d’années, il se montre si crédule aux récits des vieillards que son mensonge en devient manifeste. 15 Sur l’époque où, selon lui, Moïse emmena les lépreux, les aveugles et les boiteux, l’accord est parfait, j’imagine, entre les écrivains antérieurs et cet exact grammairien. 16 En effet, selon Manéthôs, c’est sous le règne de Tethmôsis que les Juifs furent chassés d’Égypte, 393 ans avant la fuite de Danaos à Argos ; selon Lysimaque, c’est sous le roi Bocchoris, c’est-à-dire il y a 1.700 ans ; Molon et d’autres donnent la date à leur fantaisie. 17 Mais Apion, le plus sûr de tous, a fixé la sortie d’Égypte exactement à la VIIe olympiade et à la première année de cette olympiade, année, dit-il, où les Phéniciens fondèrent Carthage [6]. Il a ajouté de toutes pièces cette mention de Carthage dans la pensée qu’elle était un témoignage éclatant de sa véracité. Mais il n’a pas compris que par là il s’attire un démenti. 18 En effet, s’il faut, sur cette colonie, croire les annales phéniciennes, il y est écrit que le roi Hirôm vécut cent cinquante-cinq ans avant la fondation de Carthage [7] ; 19 j’en ai fourni les preuves plus haut d’après les annales phéniciennes, montrant que Hirôm était l’ami de Salomon qui éleva le temple de Jérusalem, et qu’il contribua pour une grande part à la construction de cet édifice [8]. Or, Salomon lui-même bâtit le temple six cent douze ans après que les Juifs furent sortis d’Égypte [9]. 20 Après avoir donné à la légère, pour le nombre des expulsés, la même évaluation que Lysimaque [10] — il prétend qu’ils étaient cent dix mille — Apion indique une cause extraordinaire et bien vraisemblable qui explique, d’après lui, le nom du sabbat. 21 « Après avoir marché, dit-il, pendant six jours, ils eurent des tumeurs à l’aine et, pour cette raison, ils instituèrent de se reposer le septième jour, une fois arrivés sains et saufs dans le pays nommé aujourd’hui Judée, et ils appelèrent ce jour sabbat, conservant le terme égyptien. Car le mal d’aine se dit en Égypte sabbô [10]. » 22 Comment ne pas rire de cette niaiserie, ou, au contraire, comment ne pas s’indigner de l’impudence qui fait écrire de pareilles choses ? Apparemment tous ces cent dix mille hommes avaient des tumeurs à l’aine ? 23 Mais s’ils étaient aveugles, boiteux et atteints de toutes les maladies, comme le prétend Apion, ils n’auraient pas pu fournir même une marche d’un seul jour. Et s’ils ont été capables de traverser un vaste désert, et de vaincre, en combattant tous, les ennemis qui se dressaient devant eux, ils n’auraient pas été en masse atteints de tumeurs à l’aine après le sixième jour. 24 Car cette maladie n’atteint point naturellement ceux qui marchent par force : des myriades d’hommes, dans les armées, font pendant de longs jours de suite les étapes convenables ; et, d’autre part, comment croire que cette maladie leur soit venue toute seule ? ce serait l’hypothèse la plus absurde de toutes. 25 L’étonnant Apion, après avoir commencé par dite qu’ils mirent Six jours à parvenir en Judée [11], raconte ensuite que Moïse gravit la montagne nommée Sinaï, située entre l’Égypte et l’Arabie, y resta caché quarante jours et en descendit pour donner les lois aux Juifs. Cependant, comment se peut-il que les mêmes hommes restent quarante jours dans le désert sans eau, et aient traversé tout l’espace (entre les deux pays) en six jours ? 26 Quant au nom du Sabbat, le changement de lettres qu’il opère dénote beaucoup d’impudence ou une profonde ignorance ; car sabbô et sabbaton sont très différents. 27 En effet, sabbaton, dans la langue des Juifs, désigne la cessation de tout travail, et sabbô signifie chez les Égyptiens, comme il le dit, le mal d’aine.


III

Il voudrait faire croire que les Juifs sont de race égyptienne.


28 Voilà sur Moïse et les Juifs chassés d’Égypte les nouveautés imaginées par l’Égyptien Apion, en contradiction avec les autres auteurs. Faut-il d’ailleurs s’étonner qu’il mente sur nos aïeux et dise qu’ils étaient Égyptiens de race ? 29 Car lui-même a fait sur son propre compte le mensonge inverse : né dans l’oasis d’Égypte, et plus Égyptien qu’aucun autre [12], pourrait-on dire, il a renié sa vraie patrie et sa race, et, quand il se donne faussement comme Alexandrin, il avoue l’ignominie de sa race. 30 Il est donc naturel qu’il appelle Égyptiens les gens qu’il déteste et veut insulter. En effet, s’il n’avait pas eu le plus grand mépris pour les Égyptiens, il ne se serait pas évadé lui-même de cette race : les hommes fiers de leur patrie se flattent d’en être appelés citoyens et attaquent ceux qui s’arrogent sans droit ce titre. 31 A notre égard les Égyptiens ont l’un de ces deux sentiments : ou ils imaginent une parenté avec nous pour en tirer gloire, ou ils nous attirent à eux pour nous raire partager leur mauvaise réputation. 32 Quant au noble Apion, il semble vouloir par ses calomnies contre nous payer aux Alexandrins le droit de cité qu’il a reçu d’eux, et, connaissant leur haine pour les Juifs qui habitent Alexandrie avec eux, il s’est proposé d’injurier ceux-là, et d’envelopper dans ses invectives tous les autres Juifs, mentant avec impudence sur les uns et les autres [13].


IV

Accusations injustes contre les Juifs d’Alexandrie.


33 Voyons donc quelles sont les graves et terribles accusations qu’il a dirigées contre les Juifs habitant Alexandrie. « Venus de Syrie, dit-il, ils s’établirent auprès d’une mer sans ports, dans le voisinage des épaves rejetées par les flots ». 34 Or, Si le lieu mérite une injure, elle retombe je ne dis pas sur la patrie, mais sur la prétendue patrie d’Apion, Alexandrie. Car le quartier maritime fait également partie de cette ville et, de l’aveu général, c’est le plus agréable à habiter [14]. 35 Et je ne sais ce qu’aurait dit Apion si les Juifs avaient habité près de la nécropole au lieu de s’établir près du palais. 36 Si les Juifs ont occupé ce quartier de force, sans jamais en avoir été chassés dans la suite, c’est une preuve de leur vaillance. Mais, en réalité, ils le reçurent d’Alexandre comme résidence [15] ; chez les Macédoniens, ils obtinrent la même considération qu’eux-mêmes, et, jusqu’à nos jours, leur tribu [16] à porté le nom de Macédoniens. 37 S’il a lu les lettres du roi Alexandre et de Ptolémée, fils de Lagos, si les ordonnances des rois d’Égypte suivants lui sont tombées sous les yeux, ainsi que la stèle qui s’élève à Alexandrie, contenant les droits accordés aux Juifs par César le Grand, si, dis-je, connaissant ces documents il a osé écrire le contraire, il fut un malhonnête homme ; s’il ne les connaissait pas, un ignorant [17]. 38 Et quand il s’étonne qu’étant Juifs ils aient été appelés Alexandrins [18], il fait preuve de la même ignorance. En effet, tous les hommes appelés dans une colonie, si diverses que soient leurs races, reçoivent leur nom du fondateur. 39 A quoi bon citer les autres peuples ? Les hommes de notre propre race qui habitent Antioche s’appellent Antiochiens ; car le droit de cité leur fut donné par son fondateur Séleucus [19]. De même les Juifs d’Ephèse et au reste de l’Ionie ont le même nom que les citoyens indigènes, droit qu’ils ont reçu des successeurs d’Alexandre [20]. 40 Les Romains, dans leur générosité, n’ont-ils pas partagé leur nom avec tous les hommes, ou peu s’en faut, non seulement avec des individus, mais avec de grands peuples tout entiers ? Par exemple les Ibères d’autrefois, les Etrusques, les Sabins sont appelés Romains [21]. 41 Mais si Apion supprime ce genre de droit de cité, qu’il cesse de se dire Alexandrin. Car né, ainsi que je l’ai déjà dit, au plus profond de l’Égypte, comment serait-il Alexandrin si l’on supprimait le don du droit de cité, comme lui-même le demande pour nous ? Pourtant les Égyptiens seuls se voient refuser par les Romains, maîtres aujourd’hui de l’univers, le droit d’être reçus dans aucune cité [22]. 42 Mais Apion a le cœur si noble que, voulant prendre sa part d’un bien dont il était écarté, il a entrepris de calomnier ceux qui l’ont reçu à bon droit. Car ce n’est pas faute d’habitants pour peupler la ville fondée par lui avec tant de zèle qu’Alexandre y a réuni quelques-uns des nôtres ; mais, soumettant à une épreuve attentive la vertu et la fidélité de tous les peuples, il accorda aux nôtres ce privilège. 43 Car il estimait notre nation au point même que, suivant Hécatée, en reconnaissance des bons sentiments et de la fidélité que lui témoignèrent les Juifs, il ajouta à leurs possessions la province de Samarie exempte de tribut [23]. 44 Ptolémée, fils de Lagos, partageait les sentiments d’Alexandre à l’égard des Juifs qui habitaient Alexandrie. En effet, il mit entre leurs mains les places fortes de l’Egypte dans la pensée qu’ils les garderaient fidèlement et bravement [24] ; et comme il désirait affermir sa domination sur Cyrène et les autres villes de Libye, il envoya une partie des Juifs s’y établir [25]. 45 Son successeur, Ptolémée, surnomme Philadelphe, non seulement rendit tous les prisonniers de notre race qu’il pouvait avoir, mais il donna maintes fois aux Juifs des sommes d’argent, et, ce qui est le plus important, il désira connaître nos lois et lire nos livres sacrés. 46 Il est constant qu’il fit demander aux Juifs de lui envoyer des hommes pour lui traduire la loi, et il ne confia pas aux premiers venus le soin de bien faire rédiger la traduction, mais c’est Démétrios de Phalère, Andréas et Aristée, l’un, le plus savant homme de son temps, 47 les autres, ses gardes du corps, qui furent chargés par lui de surveiller l’exécution de ce travail ; or il n’aurait pas désiré approfondir nos lois et la sagesse de nos ancêtres s’il avait méprisé les hommes qui en usaient, au lieu de les admirer beaucoup [26]


V

Estime des rois d’Égypte et des empereurs romains pour les Juifs d’Alexandrie.


48 Apion a aussi ignoré que successivement presque tous les rois de ses aïeux témoignèrent à notre égard les plus bienveillantes dispositions. En effet, Ptolémée III, surnommé Evergète après avoir conquis toute la Syrie, ne sacrifia pas aux dieux égyptiens en reconnaissance de sa victoire, mais il vint à Jérusalem, y fit suivant notre rite de nombreux sacrifices à Dieu, et lui consacra des offrandes dignes de sa victoire [27]. 49 Ptolémée Philométor et sa femme Cléopâtre [28] confièrent à des Juifs tout leur royaume et mirent à la tête de leur armée entière Onias et Dosithéos [29], deux Juifs, dont Apion raille les noms, quand il devrait admirer leurs actions et, loin de les injurier, leur être reconnaissant d’avoir sauvé Alexandrie dont il se prétend citoyen. 50 En effet, alors que les Alexandrins faisaient la guerre à la reine Cléopâtre [30] et couraient le danger d’être anéantis misérablement, ce sont ces hommes qui négocièrent un accommodement et conjurèrent les troubles civils. « Mais ensuite, dit-il, Onias mena contre la ville une forte armée, alors que Thermus, l’ambassadeur romain était là et présent [31]. » 51 Je prétends qu’il eut raison et agit en toute justice. Car Ptolémée surnommé Physcon, après la mort de son frère Ptolémée Philométor, vint de Cyrène dans l’intention de renverser du trône Cléopâtre et les enfants [32] du roi pour s’attribuer injustement la couronne. 52 C’est pour cela qu’Onias lui fit la guerre afin de défendre Cléopâtre, et n’abandonna pas dans le péril la fidélité qu’il avait vouée à ses rois. 53 Dieu témoigna clairement de la justice de sa conduite ; en effet, comme Ptolémée Physcon n’osait pas combattre l’armée d’Onias, mais prenant tous les Juifs citoyens de la ville avec leurs femmes et leurs enfants, les livra nus et ligotés aux éléphants pour qu’ils mourussent écrasés par ces bêtes, enivrées pour la circonstance, l’événement tourna contrairement à ses prévisions. 54 Les éléphants, sans toucher aux Juifs placés devant eux, se précipitèrent sur les amis de Physcon, dont ils tuèrent un grand nombre. Après cela, Ptolémée vit un fantôme terrible qui lui défendait de maltraiter ces hommes. 55 Et comme sa concubine favorite, nommée Ithaque par les uns, Irène par les autres, le suppliait de ne pas consommer une telle impiété, il céda à son désir, et fit pénitence pour ce qu’il avait déjà fait et pour ce qu’il avait failli faire. C’est l’origine de la fête qu’avec raison célèbrent, comme on sait, à l’anniversaire de ce jour, les Juifs établis à Alexandrie, parce qu’ils ont manifestement mérité de Dieu leur salut [33]. 56 Mais Apion, dont la calomnie ne respecte rien, n’a pas craint de faire un crime aux Juifs de la guerre contre Physcon, alors qu’il aurait dû les en louer. Il parle aussi de la dernière Cléopâtre, reine d’Alexandrie, pour nous reprocher l’hostilité qu’elle nous a témoignée au lieu de consacrer son zèle à l’accusation de cette femme ; 57 qui ne s’abstint d’aucune injustice et d’aucun crime, soit contre ses parents, soit contre ses maris, ou ses amants, soit contre tous les Romains en général et leurs chefs, ses bienfaiteurs ; qui alla jusqu’à tuer dans le temple sa sœur Arsinoé innocente à son égard ; 58 qui assassina traîtreusement son frère aussi, pilla les dieux nationaux et les tombeaux de ses ancêtres ; qui, tenant son royaume du premier César, ne craignit pas de se révolter contre le fils et successeur de celui-ci [34] ; et, corrompant Antoine par les plaisirs de l’amour, en fit un ennemi de sa patrie, un traître envers ses amis, dépouillant ceux-ci de leur rang royal, et poussant les autres jusqu’au crime. 59 Mais à quoi bon en dire davantage ? Ne l’abandonna-t-elle pas lui-même au milieu du combat naval, lui, son mari, le père de leurs enfants, et ne l’obligea-t-elle pas à livrer son armée et son empire pour la suivre ? 60 En dernier lieu, après la prise d’Alexandrie [35] par César, elle ne vit plus d’espoir pour elle que dans le suicide, tant elle s’était montrée cruelle et déloyale envers tous. Pensez-vous donc que nous ne devions pas nous glorifier de ce que, dans une disette, comme ledit Apion, elle ait refusé de distribuer du blé aux Juifs ? 61 Mais cette reine reçut le châtiment qu’elle méritait ; et nous, nous avons César pour grand témoin de l’aide fidèle que nous lui avons apportée contre les Égyptiens [36] ; nous avons aussi le Sénat et ses décrets, ainsi que les lettres de César Auguste qui prouvent nos services. 62 Apion aurait dû examiner ces lettres et peser, chacun en son genre, les témoignages rédigés sous Alexandre et sous tous les Ptolémées, comme ceux qui émanent du Sénat et des plus grands généraux romains. 63 Que si Germanicus ne put distribuer du blé à tous les habitants d’Alexandrie [37], c’est la preuve d’une mauvaise récolte et de la disette de blé, non un grief contre les Juifs. Car la sage opinion de tous les empereurs sur les Juifs résidant à Alexandrie est notoire. 64 Sans doute, l’administration du blé leur a été retirée, comme aux autres Alexandrins ; mais ils ont conservé la très grande preuve de confiance que leur avaient jadis accordée les rois, je veux dire la garde du fleuve et de toute la (frontière ?) [38] dont les empereurs ne les ont pas jugés indignes.


VI

Ils peuvent être citoyens d’Alexandrie sans adorer les dieux égyptiens.


65 Mais il insiste. « Pourquoi donc, dit-il, s’ils sont citoyens, n’adorent-ils pas les même dieux que les Alexandrins ? » A quoi je réponds : « Pourquoi aussi, bien que vous soyez tous Égyptiens, vous livrez-vous les uns aux autres une guerre acharnée et sans trêve au sujet de la religion [39] ? 66 Est-ce que pour cela nous ne vous donnons pas à tous le nom d’Égyptiens, et vous refusons-nous plus qu’à tous les autres celui d’hommes, parce que vous adorez des animaux hostiles à notre nature, et que vous les nourrissez avec un grand soin, alors que toute la race humaine semble une et identique [40] ? 67 Mais s’il y a entre vous Égyptiens de telles différences d’opinions, pourquoi t’étonnes-tu que des hommes, venus d’un autre pays à Alexandrie, aient conservé sur cette matière leurs lois primitivement établies ? 68 — Il nous accuse encore de fomenter des séditions. En admettant que le grief fût fondé contre les Juifs établis à Alexandrie, pourquoi fait-il à ceux d’entre nous qui sont établis partout ailleurs un crime de leur concorde bien connue ? 69 Et puis, il est facile de reconnaître que, en réalité, les fauteurs de séditions ont été des citoyens d’Alexandrie du genre d’Apion. En effet, tant que les Grecs et les Macédoniens furent maîtres de cette cité, ils ne soulevèrent aucune sédition contre nous, et ils toléraient nos antiques solennités. Mais quand le nombre des Égyptiens se fut accru parmi eux par le désordre des temps, les séditions se multiplièrent sans cesse. Notre race, au contraire, demeura pure. 70 C’est donc eux qu’on trouve à l’origine de ces violences, car le peuple était loin désormais d’avoir la fermeté des Macédoniens et la sagesse des Grecs ; tous s’abandonnaient aux mauvaises mœurs des Égyptiens et exerçaient contre nous leurs vieilles rancunes. 71 C’est, en effet, du côté opposé qu’a été commis ce qu’ils osent nous reprocher. La plupart d’entre eux jouissent mal à propos du droit de cité alexandrin, et ils appellent étrangers ceux qui sont connus pour avoir obtenu des maîtres ce privilège ! 72 Car les Égyptiens, à ce qu’il semble, n’ont reçu le droit de cité d’aucun roi, ni, à notre époque, d’aucun empereur [41]. Nous, au contraire, Alexandre nous a introduits dans la cité, les rois ont augmenté nos privilèges et les Romains ont jugé bon de nous les conserver à jamais. 73 Aussi, Apion s’est-il efforcé de nous décrier auprès d’eux sous prétexte que nous ne dressons pas de statues aux empereurs. Comme s’ils ignoraient ce fait ou avaient besoin d’être défendus par Apion [42] ! il aurait mieux fait d’admirer la grandeur d’âme et la modération des Romains, qui n’obligent pas leurs sujets à transgresser leurs lois héréditaires, et se contentent de recevoir les honneurs qu’on leur offre sans manquer à la religion ni à la loi. Car il n’y a point de charme dans les honneurs rendus par nécessité et par force. 74 Ainsi les Grecs et quelques autres peuples croient qu’il est bon d’élever des statues ; ils prennent plaisir à faire peindre le portrait de leurs pères, de leurs femmes et de leurs enfants ; quelques-uns vont jusqu’à acquérir les portraits de gens qui ne les touchent en rien ; d’autres font de même pour des esclaves favoris. Est-il donc étonnant qu’on les voie rendre aussi cet honneur à leurs empereurs et à leurs maîtres ? 75 D’autre part, notre législateur a désapprouvé cette pratique, non pour défendre, comme par une prophétie, d’honorer la puissance romaine, mais par mépris pour une chose qu’il regardait comme inutile à Dieu et aux hommes, et parce qu’il a interdit de fabriquer l’image inanimée de tout être vivant et à plus forte raison de la divinité, comme nous le montrerons plus bas. 76 Mais il n’a pas défendu d’honorer, par d’autres hommages, après Dieu, les hommes de bien ; et ces honneurs, nous les décernons aux empereurs et au peuple romain. 77 Nous faisons sans cesse des sacrifices pour eux et non seulement chaque jour, aux frais communs de tous les Juifs [43], nous célébrons de telles cérémonies, mais encore, alors que nous n’offrons jamais d’autres victimes en commun…, nous accordons aux seuls empereurs cet honneur suprême que nous refusons à tous les autres hommes. 78 Voilà une réponse générale à ce qu’a dit Apion au sujet d’Alexandrie.


VII

Légende ridicule de la tête d’âne adorée dans le temple.


79 J’admire aussi les écrivains qui lui ont fourni une telle matière, je parle de Posidonios et d’Apollonios Molon, qui nous font un crime de n’adorer pas les mêmes dieux que les autres peuples. D’autre part, quand ils mentent également et inventent des calomnies absurdes contre notre temple, ils ne se croient pas impies, alors que rien n’est plus honteux pour des hommes libres que de mentir de quelque façon que ce soit, et surtout au sujet d’un temple célèbre dans l’univers entier et puissant par une si grande sainteté. 80 Ce sanctuaire, Apion a osé dire que les Juifs y avaient placé une tête d’âne, qu’ils l’adoraient et la jugeaient digne d’un si grand culte ; il affirme que le fait fut dévoilé lors du pillage du temple par Antiochos Épiphane et qu’on découvrit cette tête d’âne faite d’or, et d’un prix considérable. — 81 A cela donc je réponds d’abord qu’en sa qualité d’Égyptien, même si chose pareille avait existé chez nous, Apion n’eût point dû nous le reprocher, car l’âne n’est pas plus vil que les furets ( ?), les boucs et les autres animaux qui ont chez eux rang de dieux. 82 Ensuite comment n’a-t-il pas compris que les faits le convainquent d’un incroyable mensonge ? En effet, nous avons toujours les mêmes lois, auxquelles nous sommes éternellement fidèles. Et, quand des malheurs divers ont fondu sur notre cité comme sur d’autres, quand [Antiochos] le Pieux [44], Pompée le Grand, Licinius Crassus et, en dernier lieu, Titus César triomphant de nous ont occupé le temple, ils n’y trouvèrent rien de semblable, mais un culte très pur au sujet duquel nous n’avons rien à cacher à des étrangers.

83 Mais qu’Antiochos (Épiphane) mit à sac le temple contre toute justice, qu’il y vint par besoin d’argent sans être ennemi déclaré, qu’il nous attaqua, nous ses alliés et ses amis, et qu’il ne trouva dans le temple rien de ridicule, 84 voilà ce que beaucoup d’historiens dignes de foi attestent également, Polybe de Mégalopolis, Strabon de Cappadoce, Nicolas de Damas, Timagène, les chronographes Castor et Apollodore ; tous disent que, à court de ressources, Antiochos viola les traités et pilla le temple des Juifs plein d’or et d’argent. 85 Voilà les témoignages qu’aurait dû considérer Apion s’il n’avait eu plutôt lui-même le cœur de l’âne et l’impudence du chien, qu’on a coutume d’adorer chez eux. Car son mensonge n’a pas même pas même pu s’appuyer sur quelque raisonnement d’analogie ( ?). 86 En effet, les ânes, chez nous, n’obtiennent ni honneur ni puissance, comme chez les Égyptiens les crocodiles et les vipères, puisque ceux qui sont mordus par des vipères ou dévorés par des crocodiles passent à leurs yeux pour bienheureux et dignes de la divinité [45]. 87 Mais les ânes sont chez nous, comme chez les autres gens sensés, employés à porter les fardeaux dont on les charge, et s’ils approchent des aires pour manger [46] ou s’ils ne remplissent pas leur tâche, ils reçoivent force coups ; car ils servent aux travaux et à l’agriculture. 88 Ou bien donc Apion fut le plus maladroit des hommes à imaginer ses mensonges, ou, parti d’un fait, il n’a pas su en conclure justement ( ?), car aucune calomnie à notre adresse ne peut réussir.


VIII

Autre légende calomnieuse : le meurtre rituel.


89 Il raconte encore, d’après les Grecs, une autre fable pleine de malice à notre adresse. Là-dessus, il suffira de dire que, quand on ose parler de piété, on ne doit pas ignorer qu’il y a moins d’impureté à violer l’enceinte d’un temple qu’à en calomnier les prêtres. 90 Mais ces auteurs se sont appliqués plutôt à défendre un roi sacrilège qu’à raconter des faits exacts et véridiques sur nous et sur le temple. Dans le désir de défendre Antiochus et de couvrir la déloyauté et le sacrilège qu’il a commis envers notre race par besoin d’argent, ils ont encore inventé sur notre compte la calomnie qu’on va lire. 91 Apion s’est fait le porte-parole des autres [47] : il prétend qu’Antiochus trouva dans le temple un lit sur lequel un homme était couché, et devant lui une table chargée de mets, poissons, animaux terrestres, volatiles. L’homme restait frappé de stupeur. 92 Bientôt il salua avec un geste d’adoration l’entrée du roi comme si elle lui apportait le salut ; tombant à ses genoux, il étendit la main droite et demanda la liberté. Le roi lui dit de se rassurer, de lui raconter qui il était, pourquoi il habitait ce lieu, ce que signifiait cette nourriture. L’homme, alors, avec des gémissements et des larmes, lui raconta d’un ton lamentable son malheur. 93 Il dit, continue Apion, qu’il était Grec, et que, tandis qu’il parcourait la province pour gagner sa vie, il avait été tout à coup saisi par des hommes de race étrangère et conduit dans le temple ; là on l’enferma, on ne le laissait voir de personne, mais on préparait toutes sortes de mets pour l’engraisser. 94 D’abord ce traitement qui lui apportait un bienfait inespéré lui fit plaisir ; puis vint le soupçon, ensuite la terreur ; enfin, en consultant les serviteurs qui l’approchaient, il apprit la loi ineffable des Juifs qui commandait de le nourrir ainsi ; qu’ils pratiquaient cette coutume tous les ans à une époque déterminée ; 95 qu’ils s’emparaient d’un voyageur grec, l’engraissaient pendant une année, puis conduisaient cet homme dans une certaine forêt, où ils le tuaient ; qu’ils sacrifiaient son corps suivant leurs rites, goûtaient ses entrailles et juraient, en immolant le Grec, de rester les ennemis des Grecs ; alors ils jetaient dans un fossé les restes de leur victime. 96 Enfin, rapporte Apion, il dit que peu de jours seulement lui restaient à vivre, et supplia le roi, par pudeur pour les dieux de la Grèce et pour déjouer les embûches des Juifs contre sa race, de le délivrer des maux qui le menaçaient. 97 Une telle fable non seulement est pleine de tous les procédés dramatiques, mais encore elle déborde d’une cruelle impudence. Cependant elle n’absout pas Antiochus du sacrilège, comme l’ont imaginé ceux qui l’ont racontée en sa faveur. 98 En effet, ce n’est pas parce qu’il prévoyait cette horreur qu’il est venu au temple, mais, selon leur propre récit, il l’a rencontrée sans s’y attendre. Il fut donc en tout cas volontairement injuste et impie et athée, quel que soit l’excès du mensonge que les faits eux-mêmes montrent facilement. 99 En effet, les Grecs ne sont pas seuls, comme on sait, à avoir des lois en désaccord avec les nôtres ; mais il y a surtout les Égyptiens et beaucoup d’autres peuples. Or, quel est celui de ces peuples dont les citoyens n’aient jamais eu à voyager chez nous ? Et pourquoi dès lors, par un complot sans cesse renouvelé, aurions-nous besoin, pour les Grecs seuls, de verser le sang ? 100 Et puis comment se peut-il que tous les Juifs se soient réunis pour partager cette victime annuelle et que les entrailles d’un seul aient suffi à tant de milliers d’hommes, comme le dit Apion [48] ? Et pourquoi, après avoir découvert cet homme quel qu’il fût, Apion n’a-t-il pu enregistrer son nom [49] ? 101 ou comment le roi ne l’a-t-il pas ramené dans sa patrie en grande pompe, alors qu’il pouvait par ce procédé se donner à lui-même une grande réputation de piété et de rare philhellénisme, tout en s’assurant de tous, contre la haine des Juifs, de puissants secours ? 102 Mais passons : il faut réfuter les insensés non par des raisons, mais par des faits. Tous ceux qui ont vu la construction de notre temple savent ce qu’il était, connaissent les barrières infranchissables qui défendaient sa pureté [50]. 103 Il comprenait quatre portiques concentriques dont chacun avait une garde particulière suivant la loi. C’est ainsi que, dans le portique extérieur tout le monde avait droit d’entrer, même les étrangers ; seules les femmes pendant leur impureté mensuelle s’en voyaient interdire le passage. 104 Dans le second entraient tous les Juifs et leurs femmes, quand elles étaient pures de toutes souillures ; dans le troisième les Juifs mâles, sans tache et purifiés ; dans le quatrième les prêtres revêtus de leurs robes sacerdotales. Quant au saint des saints, les chefs des prêtres y pénétraient seuls, drapés dans le vêtement qui leur est propre. 105 Le culte a été réglé d’avance si soigneusement dans tous ses détails qu’on a fixé certaines heures pour l’entrée des prêtres. En effet, le matin dès l’ouverture du temple, il leur fallait entrer pour faire les sacrifices traditionnels, puis de nouveau à midi jusqu’à la fermeture du temple. 106 Enfin il est défendu de porter dans le temple [51] même un vase ; on n’avait placé à l’intérieur qu’un autel [52], une table, un encensoir, un candélabre, tous objets mentionnés même dans la loi. 107 Il n’y a rien de plus ; il ne s’y passe point de mystères qu’on ne doive pas révéler, et à l’intérieur on ne sert aucun repas. Les détails que je viens de signaler sont attestés par le témoignage de tout le peuple et apparaissent dans les faits. 108 Car, bien qu’il y ait quatre tribus de prêtres [53], et que chacune de ces tribus comprenne plus de cinq mille personnes, cependant ils officient par fractions à des jours déterminés ; une lois ces jours passés, d’autres prêtres, leur succédant, viennent aux sacrifices, et, réunis dans le temple au milieu du jour, en reçoivent les clefs de leurs prédécesseurs, ainsi que le compte exact de tous les vases, sans apporter à l’intérieur rien qui serve à la nourriture ou à la boisson. 109 Car il est interdit d’offrir même sur l’autel des objets de ce genre, sauf ceux qu’on prépare pour le sacrifice.

En conséquence que dire d’Apion sinon que, sans examiner ces faits, il a débité des propos incroyables ? Et cela est honteux, car lui, grammairien, ne s’est-il pas engagé à apporter des notions exactes sur l’histoire ? 110 Connaissant la piété observée dans notre temple, il n’en a pas tenu compte, et il a inventé cette fable d’un Grec captif secrètement nourri des mets les plus coûteux et les plus réputés, des esclaves entrant dans l’endroit dont l’accès est interdit même aux plus nobles des Juifs s’ils ne sont pas prêtres. 111 C’est donc une très coupable impiété et un mensonge volontaire destiné à séduire ceux qui n’ont pas voulu examiner la vérité, s’il est vrai qu’en débitant ces crimes et ces mystères, ils ont tenté de nous porter préjudice.


IX

Fable ridicule d’après laquelle un Iduméen, déguisé en Apollon, alla dérober dans le temple la tête d’âne.


112 Après cela Apion raille les Juifs, comme très superstitieux, en ajoutant à sa fable le témoignage de Mnaséas [54]. Cet auteur raconte, à l’en croire, qu’il y a très longtemps, les Juifs et les Iduméens étant en guerre, d’une certaine ville iduméenne nommée Dora [55], un des hommes qui étaient attachés au culte d’Apollon [56] vint trouver les Juifs. Il se nommait, dit-il, Zabidos. Il leur promit de leur livrer Apollon, le dieu de Dora, qui se rendrait à notre temple si tout le monde s’éloignait. 113 Et toute la multitude des Juifs le crut. Zabidos cependant fabriqua un appareil de bois dont il s’entoura et où il plaça trois rangs de lumières. Ainsi équipé il se promena, de sorte qu’il avait de loin l’apparence d’une constellation [57] en voyage sur la terre. 114 Les Juifs, frappés de stupeur par ce spectacle inattendu, restèrent à distance et se tinrent cois. Zabidos tout tranquillement arriva jusqu’au temple, arracha la tête d’or du baudet — c’est ainsi qu’il s’exprime pour faire le plaisant — et revint en hâte à Dora. 115 Ne pourrions-nous pas dire à notre tour qu’Apion surcharge le baudet, c’est-à-dire lui-même, et l’accable sous le poids de sa sottise et de ses mensonges ? En effet, il décrit des lieux qui n’existent pas et, sans le savoir, change les villes de place. 116 L’Idumée est limitrophe de notre pays, voisine de Gaza, et elle n’a aucune ville du nom de Dora. Mais en Phénicie, près du mont Carmel, il y a une ville appelée Dora, qui n’a rien de commun avec les niaiseries d’Apion ; car elle est à quatre journées de marche de l’Idumée. 117 Et pourquoi nous accuse-t-il encore de n’avoir point les mêmes dieux que les autres, si nos pères se sont laissé persuader si facilement qu’Apollon viendrait chez eux et s’ils ont cru le voir se promener avec les astres sur la terre ? 118 Sans doute ils n’avaient jamais vu une lampe auparavant, ces hommes qui allument tant et de si belles lampes dans leurs fêtes ! Et personne, parmi tant de milliers d’habitants, n’est allé à sa rencontre quand il s’avançait à travers le pays ; il a trouvé aussi les murailles vides de sentinelles, en pleine guerre ! 119 Je passe le reste ; mais les portes du temple étaient hautes de soixante coudées, larges de vingt [58], toutes dorées et presque d’or massif ; elles étaient fermées tous les jours par deux cents hommes [59] au moins, et il était défendu de les laisser ouvertes. 120 Il a donc été facile à ce porteur de lampes, je pense, de les ouvrir à lui tout seul, et de partir avec la tête du baudet ? Mais est-elle rentrée toute seule chez nous ou celui qui l’a prise l’a-t-il rapportée dans le temple afin qu’Antiochos la trouvât pour fournir à Apion une seconde fable ?


X

Mensonge du serment de haine contre les Grecs.


121  [60]Il forge aussi un serment par lequel, prétend-il, en invoquant le dieu qui a fait le ciel, la terre et la mer [61], nous jurons de ne montrer de bienveillance envers aucun étranger, mais surtout envers les Grecs. 122 Une fois qu’il se mettait à mentir il aurait dû dire au moins : envers aucun étranger, mais surtout envers les Égyptiens. De cette façon sa fable du serment aurait concordé avec ses mensonges du début, Si vraiment nos ancêtres ont été chassés par les Égyptiens, qui leur étaient apparentés, non pour aucun crime mais à cause de leurs malheurs. 123 Quant aux Grecs, nous en sommes trop éloignés par les lieux comme par les coutumes pour qu’il puisse exister entre eux et nous aucune haine ou aucune jalousie. Loin de là, il est arrivé que beaucoup d’entre eux ont adopté nos lois ; quelques-uns y ont persévéré, d’autres n’ont pas eu l’endurance nécessaire et s’en sont détachés. 124 Mais de ceux-là, nul n’a jamais raconté qu’il eût entendu prononcer chez nous le serment en question ; seul Apion, semble-t-il, l’a entendu, et pour la bonne raison qu’il en était l’inventeur.


XI

Prétendue preuve de l’injustice des lois juives, tirée des malheurs des Juifs.


125 Il faut encore grandement admirer la vive intelligence d’Apion pour ce que je vais dire. La preuve, à l’en croire, que nos lois ne sont pas justes, et que nous n’adorons pas Dieu comme il faut, c’est que nous ne sommes pas les maîtres, mais bien plutôt les esclaves tantôt d’un peuple, tantôt d’un autre, et que notre cité éprouva des infortunes [62], — comme si ses propres citoyens étaient habitués depuis une haute antiquité à être les maîtres dans la cité la plus propre à commander au lieu d’être asservis aux Romains. 126 Cependant qui supporterait de leur part une telle jactance ? Parmi le reste des hommes il n’est personne pour nier que ce discours d’Apion ne s’adresse assez bien à lui. 127 Peu de peuples ont eu la fortune de dominer fût-ce par occasion, et ceux-là même ont vu des revers les soumettre à leur tour à un joug étranger ; les autres peuples, pour la plupart, sont plusieurs fois tombés en servitude. 128 Ainsi donc les seuls Égyptiens, parce que les dieux, à les en croire, se sont réfugiés dans leur pays et ont assuré leur salut en prenant la forme d’animaux [63], ont obtenu le privilège exceptionnel de n’être soumis à aucun des conquérants de l’Asie ou de l’Europe, eux qui n’ont pas ou un seul jour de liberté en aucun temps, pas même de leurs maîtres nationaux ! 129 Du traitement que leur infligèrent les Perses, qui, non pas une fois, mais à plusieurs reprises, saccagèrent leurs villes, renversèrent leurs temples, égorgèrent ce qu’ils prennent pour des dieux, je ne leur fais pas un grief. 130 Car il ne convient pas d’imiter l’ignorance d’Apion, qui n’a songé ni aux malheurs des Athéniens, ni à ceux des Lacédémoniens, dont les uns furent les plus braves, les autres les plus pieux des Grecs, du consentement unanime. 131 Je laisse de côté les malheurs qui accablèrent les rois renommés partout pour leur piété, comme Crésus. Je passe sous silence l’incendie de l’Acropole d’Athènes, du temple d’Éphèse, de celui de Delphes, et de mille autres. Personne n’a reproché ces catastrophes aux victimes, mais à leurs auteurs [64]. 132 Mais Apion s’est trouvé pour produire contre nous cette accusation d’un nouveau genre, oubliant les propres maux de son pays, l’Égypte. Sans doute Sésostris, le roi d’Égypte légendaire, l’a aveuglé [65]. Mais nous, ne pourrions-nous pas citer nos rois David et Salomon, qui ont soumis bien des nations ? 133 Cependant n’en parlons pas. Mais il est un fait universellement connu, quoique ignoré d’Apion : c’est que les Perses et les Macédoniens, maîtres après eux de l’Asie, asservirent les Égyptiens, qui leur obéirent comme des esclaves, alors que nous, libres, nous régnions même sur les cités d’alentour pendant cent vingt ans environ [66], jusqu’au temps de Pompée le Grand. 134 Et alors que tous les rois de la terre avaient été subjugués par les Romains, seuls nos rois, pour leur fidélité, furent conservés par eux comme alliés et amis.


XII

Apion prétend que la race juive n’a pas produit de grands hommes.


135 « Mais nous n’avons pas produit d’hommes dignes d’admiration, qui, par exemple, aient innové dans les arts ou excellé dans la sagesse ». Et il énumère Socrate, Zénon, Cléanthe et d’autres du même genre ; puis, ce qui est le plus admirable de tous ses propos, il s’ajoute lui-même à la liste et félicite Alexandrie de posséder un tel citoyen. 136 Assurément il avait besoin de témoigner pour lui-même ; car aux yeux de tous les autres il passait pour un méchant ameuteur de badauds, dont la vie fut aussi corrompue que la parole, de sorte qu’on aurait sujet de plaindre Alexandrie si elle tirait vanité de lui. Quant aux grands hommes nés chez nous qui méritèrent des éloges autant qu’aucun autre, ils sont connus de ceux qui lisent mon Histoire ancienne.


XIII

Autres griefs injustifiés : les Juifs sacrifient des animaux, ne mangent pas de porc et pratiquent la circoncision.


137 Le reste de son réquisitoire mériterait peut-être d’être laissé sans réponse pour que lui-même soit son propre accusateur et celui des autres Égyptiens. En effet, il nous reproche de sacrifier des animaux domestiques, de ne point manger de porc, et il raille la circoncision. 138 Pour ce qui est d’immoler des animaux domestiques, c’est une pratique qui nous est commune avec tous les autres hommes, et Apion, par sa critique de cet usage, s’est dénoncé comme Égyptien. S’il avait été Grec ou Macédonien, il ne s’en serait pas ému. Ces peuples, en effet, se font gloire d’offrir aux dieux des hécatombes ; ils mangent les victimes dans les festins, et cette pratique n a pas vidé l’univers de troupeaux, comme l’a craint Apion. 139 Si, au contraire, tout le monde suivait les coutumes égyptiennes, c’est d’hommes que l’univers serait dépeuplé pour être rempli des bêtes les plus sauvages, qu ils prennent pour des dieux et nourrissent avec soin. 140 En outre, si on lui avait demandé lesquels de tous les Égyptiens il considérait comme les plus sages et les plus pieux, il eût convenu assurément que c’étaient les prêtres. 141 Car dès l’origine ils furent, dit-on, chargés de deux fonctions : le culte des dieux et la pratique de la sagesse. Or, tous les prêtres égyptiens sont circoncis et s’abstiennent de manger du porc [67]. Et même parmi les autres Égyptiens, il n’en est pas un seul qui ose sacrifier un porc aux dieux. 142 Apion n’avait-il pas l’esprit aveuglé lorsque, se proposant de nous injurier pour faire valoir les Égyptiens, il les accusait au contraire eux qui, non seulement pratiquent ces coutumes blâmées par lui, mais encore ont enseigné aux autres peuples la circoncision, comme le dit Hérodote [68]. 143 Aussi est-ce justement, à mon avis, qu’après avoir médit des lois de sa patrie, Apion a subi le châtiment qui convenait. Car il fut circoncis par nécessité, à la suite d’un ulcère des parties sexuelles ; d’ailleurs la circoncision ne lui profita point, sa chair tomba en gangrène et il mourut dans d’atroces douleurs. 144 Il faut, pour être sage, observer exactement les lois de son pays relatives à la religion et ne point attaquer celles des autres. Mais Apion s’est écarté des premières et a menti sur les nôtres.

Ainsi finit Apion ; que ce soit aussi la fin de mes observations à son sujet.


XIV

Réfutation des erreurs d’Apollonios Molon et de Lysimaque sur les lois juives.


145 Mais puisque Apollonios Molon, Lysimaque et quelques autres, tantôt par ignorance, le plus souvent par malveillance, ont tenu, sur notre législateur Moïse et sur ses lois, des propos injustes et inexacts, accusant l’un de sorcellerie et d’imposture, et prétendant que les autres nous enseignent le vice à l’exclusion de toute vertu, je veux parler brièvement et de l’ensemble de notre constitution et de ses détails, comme je le pourrai [69]. 146 Il apparaîtra clairement, je pense, qu’en vue de la piété, des rapports sociaux, de l’humanité en général, et aussi de la justice, de l’endurance au travail et du mépris de la mort, nos lois sont fort bien établies. 147 J’invite ceux qui tomberont sur cet écrit à le lire sans jalousie. Ce n’est point un panégyrique de nous-mêmes que j’ai entrepris d’écrire, mais après les accusations nombreuses et fausses dirigées contre nous, la plus juste apologie, à mon avis est celle qui se tire des lois que nous continuons à observer. 148 D’autant plus qu’Apollonios n’a pas réuni ses griefs en un faisceau comme Apion ; mais les a semés çà et là, tantôt nous injuriant comme athées et misanthropes, tantôt nous reprochant la lâcheté, et, au contraire, à d’autres endroits, nous accusant d’être téméraires et forcenés. Il dit aussi que nous sommes les plus mal doués des barbares et que pour cette raison nous sommes les seuls à n’avoir apporté pour notre part aucune invention utile à la civilisation. 149 Toutes ces accusations seront, je pense, clairement réfutées s’il apparaît que c’est le contraire que nous prescrivent nos lois et que nous observons rigoureusement. 150 Si donc j’ai été obligé de mentionner les lois contraires, en vigueur chez d’autres peuples, il est juste que la faute en retombe sur ceux qui veulent montrer par comparaison l’infériorité des nôtres. Ces éclaircissements leur interdiront je pense, de prétendre ou que nous n’avons pas ces lois dont je vais citer les principales, ou que nous ne sommes pas, parmi tous les peuples, le plus attaché à ses lois.


XV

Moïse est le plus ancien des législateurs connus.


151 Reprenant donc d’un peu plus haut, je dirai d’abord que, comparés aux hommes dont la vie est affranchie de lois et de règles, ceux qui, soucieux de l’ordre et d’une loi commune en ont donné le premier exemple, mériteraient justement ce témoignage qu’ils l’ont emporté par la douceur et la vertu naturelle. 152 La preuve en est que chaque peuple essaie de faire remonter ses lois le plus haut possible pour paraître ne point imiter les autres hommes et leur avoir, au contraire, lui-même ouvert la voie de la vie légale. 153 Les choses étant ainsi, la vertu du législateur consiste à embrasser du regard ce qui est le meilleur et à faire admettre, par ceux qui doivent en user, les lois instituées par lui ; celle de la multitude est de rester fidèle aux lois adoptées et de n’en rien changer sous l’influence de la prospérité ni des épreuves.

154 Eh bien, je prétends que notre législateur est le plus ancien des législateurs connus du monde entier. Les Lycurgue, les Solon, les Zaleucos de Locres et tous ceux qu’on admire chez les Grecs paraissent nés d’hier ou d’avant-hier comparés à lui, puisque le nom même de loi dans l’antiquité était inconnu en Grèce. 155 Témoin Homère qui nulle part dans ses poèmes ne s’en est servi [70]. En effet la loi n’existait même pas de son temps ; les peuples étaient gouvernés suivant des maximes non définies et par les ordres des rois. Longtemps encore ils continuèrent à suivre des coutumes non écrites, dont beaucoup, au fur, et à mesure des circonstances, étaient modifiées.

156 Mais notre législateur, qui vécut dans la plus haute antiquité — et cela, je suppose, de l’aveu même des gens qui dirigent contre nous toutes les attaques — se montra excellent guide et conseiller du peuple ; et après avoir embrassé dans sa loi toute l’organisation de la vie des hommes, il leur persuada de l’accepter et fit en sorte qu’elle fût conservée inébranlable pour l’éternité.


XVI

L’œuvre de Moïse.


157 Voyons la première grande œuvre qu’il accomplit. C’est lui qui, lorsque nos ancêtres eurent décidé, après avoir quitté l’Égypte, de retourner dans le pays de leurs aïeux, se chargea de toutes ces myriades d’hommes, les tira de mille difficultés et assura leur salut ; car il leur fallait traverser le désert sans eau et de grandes étendues de sable, vaincre leurs ennemis et sauver, en combattant, leurs femmes, leurs enfants, et en même temps leur butin [71]. 158 Dans toutes ces conjonctures il fut le meilleur des chefs, le plus avisé des conseillers et il administra toutes choses avec la plus grande conscience. Il disposa le peuple entier à dépendre de lui, et, le trouvant docile en toute chose, il ne profita point de cette situation pour son ambition personnelle ; 159 mais dans les circonstances précisément où les chefs s’emparent de l’empire absolu et de la tyrannie, et habituent les peuples à vivre sans lois, Moïse, élevé à ce degré de puissance, estima au contraire qu’il devait vivre pieusement et assurer au peuple les meilleures lois, dans la pensée que c’était le moyen le meilleur de montrer sa propre vertu, et le plus sûr de sauver ceux qui l’avaient choisi pour cher. 160 Comme ses desseins étaient nobles et que le succès couronnait ses grandes actions, il pensa avec vraisemblance que Dieu le guidait et le conseillait. Après s’être persuadé le premier que la volonté divine inspirait tous ses actes et toutes ses pensées [72], il crut qu’il fallait avant tout faire partager cette opinion au peuple ; car ceux qui ont adopté cette croyance, que Dieu surveille leur vie, ne se permettent aucun péché [73]. 161 Tel fut notre législateur. Ce n’est pas un sorcier ni un imposteur, comme nos insulteurs le disent injustement [74] ; mais il ressemble à ce Minos tant vanté par les Grecs, et aux autres législateurs qui le suivirent. 162 Car les uns [75] attribuent leurs lois à Zeus, les autres les ont fait remonter à Apollon et à son oracle de Delphes, soit qu’ils crussent cette histoire exacte, soit qu’ils espérassent ainsi se faire obéir plus facilement. 163 Mais qui institua les meilleures lois et qui trouva les prescriptions les plus justes sur la religion, on peut le savoir par la comparaison des lois elles-mêmes et voici le moment d’en parler.

164 Infinies sont les différences particulières des mœurs et des lois entre les hommes ; mais on peut les résumer ainsi : les uns ont confié à des monarchies, d’autres à des oligarchies, d’autres encore au peuple le pouvoir politique [76]. 165 Notre législateur n’a arrêté ses regards sur aucun de ces gouvernements ; il a — si l’on peut faire cette violence à la langue — institué le gouvernement théocratique [77], plaçant en Dieu le pouvoir et la force. 166 Il a persuadé à tous de tourner les yeux vers celui-ci comme vers la cause de tous les biens que possèdent tous les hommes en commun, et de tous ceux que les Juifs eux-mêmes ont obtenus par leurs prières dans les moments critiques. Rien ne peut échapper à sa connaissance, ni aucune de nos actions, ni aucune de nos pensées intimes. 167 Quant à Dieu lui-même, Moïse montra qu’il est unique, incréé, éternellement immuable, plus beau que toute forme mortelle, connaissable pour nous par sa puissance, mais inconnaissable en son essence. 168 Que cette conception de Dieu ait été celle des plus sages parmi les Grecs, qui s’inspirèrent des enseignements donnés pour la première fois par Moïse [78], je n’en dis rien pour le moment ; mais ils ont formellement attesté qu’elle est belle et convient à la nature comme à la grandeur divine ; car Pythagore, Anaxagore, Platon, les philosophes du Portique qui vinrent ensuite, tous, peu s’en faut, ont manifestement eu cette conception de la nature divine [79]. 169 Mais tandis que leur philosophie s’adressa à un petit nombre et qu’ils n’osèrent pas apporter parmi le peuple, enchaîné à d’anciennes opinions, la vérité de leur croyance, notre législateur, en conformant ses actes à ses discours [80], ne persuada pas seulement ses contemporains, mais il mit encore dans l’esprit des générations successives qui devaient descendre d’eux une foi en Dieu innée et immuable. 170 C’est que, en outre, par le caractère de sa législation, tournée vers l’utile, il l’emporta toujours beaucoup sur tous les autres ; il ne fit point de la piété un élément de la vertu, mais de toutes les autres vertus, des éléments de la piété, je veux dire la justice, la tempérance, l’endurance, et la concorde des citoyens dans toutes les affaires [81]. 171 Car toutes nos actions, nos préoccupations et nos discours se rattachent à notre piété envers Dieu. Moïse n’a donc rien omis d’examiner ou de fixer de tout cela. Toute instruction et toute éducation morale peuvent, en effet, se faire de deux manières : par des préceptes qu’on enseigne, ou par la pratique des mœurs. 172 Les autres législateurs ont différé d’opinion et, choisissant chacun celle des deux manières qui leur convenait, ont négligé l’autre [82]. Par exemple, les Lacédémoniens [83] et les Crétois élevaient les citoyens par la pratique, non par des préceptes. D’autre part, les Athéniens et presque tous les autres Grecs prescrivaient par les lois ce qu’il fallait faire ou éviter, mais ne se souciaient point d’en donner l’habitude par l’action.


XVII

Moïse a réuni le précepte et l’application.


173 Notre législateur, lui, a mis tous ses soins à concilier ces deux enseignements [84]. il n’a point laissé sans explication la pratique des mœurs, ni souffert que le texte de la loi fût sans effet ; à commencer par la première éducation et la vie domestique de chacun, il n’a rien laissé, pas même le moindre détail à l’initiative et à la fantaisie des assujettis ; 174 même les mets dont il faut s’abstenir ou qu’on peut manger, les personnes qu’on peut admettre à partager notre vie, l’application au travail et inversement le repos il a lui-même délimité et réglé tout cela pour eux par sa loi, afin que, vivant sous elle comme soumis à un père et à un maître, nous ne péchions en rien ni volontairement ni par ignorance. 175 Car il n’a pas non plus laissé l’excuse de l’ignorance ; il a proclamé la loi l’enseignement le plus beau et le plus nécessaire ; ce n’est pas une fois, ni deux ni plusieurs, qu’il faut l’entendre : mais il a ordonné que chaque semaine, abandonnant tous autres travaux, on se réunit pour écouter la loi et l’apprendre exactement par cœur [85]. C’est ce que tous les législateurs semblent avoir négligé.


XVIII

Supériorité des Juifs, qui tous connaissent leur loi.


176 La plupart des hommes sont si loin de vivre suivant leurs lois nationales que, peu s’en faut, ils ne les connaissent même pas, et que c’est seulement après un délit qu’ils apprennent par d’autres qu’ils ont violé la loi. 177 Ceux qui remplissent chez eux les charges les plus hautes et les plus importantes avouent cette ignorance, puisqu’ils placent auprès d’eux, pour diriger l’administration des affaires, les hommes qui font profession de connaître les lois [86]. 178 Chez nous, qu’on demande les lois au premier venu, il les dira toutes plus facilement que son propre nom. Ainsi, dès l’éveil de l’intelligence, l’étude approfondie des lois les grave pour ainsi dire dans nos âmes [87] ; rarement quelqu’un les transgresse, et aucune excuse ne saurait conjurer le châtiment.


XIX

L’univers de croyance produit chez les Juifs la concorde.


179 Telle est avant tout la cause de notre admirable concorde. L’unité et l’identité de croyance religieuse, la similitude absolue de vie et de mœurs produisent un très bel accord dans les caractères des hommes. 180 Chez nous seuls, on n’entendra pas de propos contradictoires sur Dieu, — comme chez d’autres peuples en osent soutenir, non pas les premiers venus suivant la fantaisie qui les prend, mais des philosophes mêmes, les uns essayant par leurs discours de supprimer toute divinité, les autres privant Dieu de sa Providence sur les hommes ; — 181 on ne verra pas non plus de différence dans les occupations de notre vie : nous avons tous des travaux communs et une seule doctrine religieuse, conforme à la loi, d’après laquelle Dieu étend ses regards sur l’univers. Que toutes les autres occupations de la vie doivent avoir pour fin la piété, les femmes mêmes et les serviteurs vous le diraient.


XX

Si les Juifs ne sont point inventeurs, c’est qu’ils respectent la tradition.


182 C’est l’origine du grief qu’on nous fait aussi [88], de n’avoir point produit d’inventeurs dans les arts ni dans la pensée. En effet, les autres peuples trouvent honorable de n’être fidèles à aucune des coutumes de leurs pères ; ils décernent à ceux qui les transgressent avec le plus d’audace un certificat de profonde sagesse. 183 Nous, au contraire, nous pensons que la seule sagesse et la seule vertu est de ne commettre absolument aucune action, de n’avoir aucune pensée contraire aux lois instituées à l’origine. Ce qui paraîtrait prouver que la loi a été très bien établie ; car lorsqu’il n’en est pas ainsi, les tentatives pour redresser les lois démontrent qu’elles en ont besoin.


XXI

Apologie de la constitution théocratique.


184 Mais pour nous, qui avons reçu cette conviction que la loi, dès l’origine, a été instituée suivant la volonté de Dieu, ce serait même une impiété que de ne pas l’observer encore. El en effet, que pourrait-on y changer ? Que trouver de plus beau ? ou qu’y apporter de l’étranger qu’on juge meilleur ? 185 Changera-t-on l’ensemble de la constitution ? Mais peut-il y en avoir de plus belle et de plus juste que celle qui attribue à Dieu le gouvernement de tout l’État, qui charge les prêtres d’administrer au nom de tous les affaires les plus importantes et confie au grand prêtre à son tour la direction des autres prêtres ? 186 Et ces hommes, ce n’est point la supériorité de la richesse ou d’autres avantages accidentels qui les a fait placer dès l’origine par le législateur dans cette charge honorable ; mais tous ceux qui, avec lui, l’emportaient sur les autres par l’éloquence et la sagesse, il les chargea de célébrer principalement le culte divin. 187 Or, ce culte, c’était aussi la surveillance rigoureuse de la loi et des autres occupations. En effet, les prêtres reçurent pour mission de surveiller tous les citoyens, de juger les contestations et de châtier les condamnés [89].


XXII

Dieu dans la conception juive.


188 Peut-il exister une magistrature plus sainte que celle-là ? Peut-on honorer Dieu d’une façon plus convenable qu’en préparant tout le peuple à la piété et en confiant aux prêtres des fonctions choisies, de sorte que toute l’administration de l’État soit réglée comme une cérémonie religieuse ? 189 Car les pratiques en usage, chez d’autres, un petit nombre de jours, et qu’ils ont peine à observer, les mystères et les cérémonies, comme ils les appellent, c’est avec plaisir, avec une décision immuable que nous les observons toute notre vie. 190 Quelles sont donc les prescriptions et les défenses de notre loi ? Elles sont simples et connues. En tête vient ce qui concerne Dieu : Dieu, parlait et bienheureux, gouverne l’univers ; il se suffit à lui-même et suffit à tous les êtres ; il est le commencement, le milieu et la fin de toutes choses [90] ; il se manifeste par ses œuvres et ses bienfaits, et rien n’est plus apparent ; mais sa forme et sa grandeur sont pour nous inexprimables. 191 Car toute matière, si précieuse soit-elle, est vile pour imiter son image, et tout art perd ses moyens s’il cherche à la rendre ; nous ne voyons, nous n’imaginons aucun être semblable et il est impie de le représenter [91]. 192 Nous contemplons ses œuvres, la lumière [92], le ciel, la terre, le soleil et la lune, les fleuves et la mer, les animaux qui s’engendrent, les fruits qui croissent. Ces œuvres, Dieu les a créées, non de ses mains, non par des efforts pénibles, et sans même avoir eu besoin de collaborateurs [93] ; mais il les voulut, et aussitôt elles furent comme il les avait voulues [94]. C’est lui que tous doivent suivre et servir en pratiquant la vertu ; car c’est la manière la plus sainte de servir Dieu.


XXIII

Le culte.


193 Il n’y a qu’un temple pour le Dieu un — car toujours le semblable aime le semblable [95] — commun à tous, comme Dieu est commun à tous. Les prêtres passeront tout leur temps à le servir, et à leur tête sera toujours le premier par la naissance. 194 Avec ses collègues, il fera des sacrifices à Dieu, conservera les lois, jugera les contestations, châtiera les condamnés. Si quelqu’un lui désobéit, il sera puni comme d’une impiété à l’égard de Dieu même. 195 Nos sacrifices n’ont pas pour but de nous enivrer – car Dieu déteste ces pratiques – mais de nous rendre sages. 196 Dans les sacrifices, nous devons prier d’abord pour le salut commun, ensuite pour nous-même. Car nous sommes nés pour la communauté, et celui qui la préfère à son propre intérêt sera le plus agréable à Dieu. 197 On doit demander à Dieu non qu’il nous donne les biens – car il nous les a donnés lui-même spontanément et les a mis à la disposition de tous – mais que nous puissions les recevoir et les conserver après les avoir reçus [96]. 198 Des purifications en vue des sacrifices sont ordonnées par la loi après un enterrement, un accouchement, après les rapports sexuels et dans bien d’autres cas.


XXIV

Prescriptions relatives aux mariages.


199 Quelles sont maintenant les prescriptions relatives au mariage ? La loi ne connaît qu’une seule union, l’union naturelle de la femme, et seulement si elle doit avoir pour but de procréer [97]. Elle a en horreur l’union entre mâles et punit de mort ceux qui l’entreprennent [98]. 200 Elle ordonne de se marier sans se préoccuper de la dot, sans enlever la femme de force, et, d’autre part, sans la décider par la ruse ou la tromperie ; il faut demander sa main à celui qui est maître de l’accorder et qui est qualifié par sa parenté [99]. 201 La femme, dit la loi, est inférieure à l’homme en toutes choses [100]. Aussi doit-elle obéir non pour s’humilier, mais pour être dirigée, car c’est à l’homme que Dieu a donné la puissance. Le mari ne doit s’unir qu’à sa femme ; essayer de corrompre la femme d’autrui est un péché. Si on le commettait on serait puni de mort sans excuse, soit qu’on violentât une jeune fille déjà fiancée à un autre, soit qu’on séduisît une femme mariée [101]. 202 La loi a ordonné de nourrir tous ses enfants et a défendu aux femmes de se faire avorter ou de détruire par un autre moyen la semence vitale ; car ce serait un infanticide de supprimer une âme et d’amoindrir la race [102]. C’est pourquoi également, si l’on ose avoir commerce avec une accouchée, on ne peut être pur [103]. 203 Même après les rapports légitimes du mari et de la femme la loi ordonne des ablutions [104]. Elle a supposé que l’âme contracte par là une souillure étant passée en autre endroit ; car l’âme souffre par le fait d’être logée par la nature dans le corps et aussi quand elle en est séparée par la mort [105]. Voilà pourquoi la loi a prescrit des purifications pour tous les cas de ce genre.


XXV

L’éducation des enfants.


204 La loi n’a pas prescrit, à l’occasion de la naissance des enfants, d’organiser des festins et d’en faire un prétexte à s’enivrer [106]. Mais elle veut que la sagesse préside à leur éducation dès le début ; elle ordonne de leur apprendre à lire, elle veut qu’ils vivent dans le commerce des lois et sachent les actions de leurs aïeux, afin qu’ils imitent celles-ci et que, nourris dans le culte de celles-là, ils ne les transgressent pas et n’aient pas point de prétexte à les ignorer [107].


XXVI

Les devoirs aux morts.


205 Elle a prévu aussi les devoirs à rendre aux morts, sans le luxe des enterrements ni les édifices funéraires qui attirent les yeux [108] ; mais elle commet aux soins des funérailles les parents les plus proches, et tous ceux qui passent devant un convoi funéraire doivent [109] se joindre à la famille et pleurer avec elle ; l’on doit purifier la maison et ses habitants après la cérémonie [110], afin que l’auteur d’un meurtre soit très loin de sembler pur [111].


XXVII

Autres prescriptions morales.


206 Le respect des parents vient au second rang, après le respect de Dieu [112], dans les prescriptions de la loi ; et si on ne répond pas à leurs bienfaits, si l’on manque le moins du monde, elle livre le coupable à la lapidation [113]. Elle veut que tout vieillard soit respecté par des jeunes gens [114], car Dieu est la vieillesse suprême [115]. 207 Elle défend de rien cacher à ses amis, car elle n’admet point d’amitié sans confiance absolue [116]. Même si l’inimitié survient, il est défendu de dévoiler les secrets [117]. Si un juge reçoit des présents, il est puni de mort [118]. L’indifférence envers un suppliant qu’on pourrait secourir engage la responsabilité [119]. 208 On ne peut se saisir d’un objet qu’on n’a pas mis en dépôt [120]. On ne s’emparera d’aucun objet appartenant à autrui [121]. Le prêteur ne prendra pas d’intérêt [122]. Ces prescription et beaucoup d’autres analogues maintiennent les rapports qui nous unissent.


XXVIII

Prescriptions relatives aux étrangers.


209 Le souci qu’a eu le législateur de l’équité envers les étrangers mérite aussi d’être observé : on verra qu’il a pris les mesures Les plus efficaces pour nous empêcher à la fois de corrompre nos coutumes nationales et de repousser ceux qui désirent y participer. 210 Quiconque veut venir vivre chez nous sous les mêmes lois, le législateur l’accueille avec bienveillance, car il pense que ce n’est pas la race seule, mais aussi leur morale qui rapprochent les hommes [123]. Mais il ne nous a pas permis de mêler à notre vie intime ceux qui viennent citez nous en passant [124].


XXIX

Humanité de la loi.


211 Ses autres prescriptions doivent être exposées : fournir à tous ceux qui le demandent du feu, de l’eau, des aliments ; indiquer le chemin [125] ; ne pas laisser un corps sans sépulture [126] ; être équitable même envers les ennemis déclarés ; 212 car il défend de ravager leur pays par l’incendie [127], il ne permet pas de couper les arbres cultivés [128], et même il interdit de dépouiller les soldats tombés dans le combat [129] ; il a pris des dispositions pour soustraire les prisonniers de guerre à la violence, et surtout les femmes [130]. 213 Il nous a si bien enseigné la douceur et l’humanité qu’il n’a pas même négligé les bêtes privées de raison ; il n’en a autorisé l’usage que conformément à la loi et l’a interdit dans tout autre cas [131]. Les animaux qui se réfugient dans les maisons comme des suppliants ne doivent pas être tués [132]. Il ne permet pas non plus de faire périr en même temps les parents avec leurs petits [133], et il ordonne d’épargner même en pays ennemi les animaux de labour et de ne pas les tuer [134]. 214 Il s’est ainsi préoccupé en toutes choses de la modération, usant, pour l’enseigner, des lois citées plus haut, établissant d’autre part contre ceux qui les transgressent des lois pénales qui n’admettent pas d’excuse.


XXX

Châtiments et récompenses.


215 Dans la plupart des cas où l’on transgresse la loi, la peine est la mort : si l’on commet un adultère [135] ; si l’on viole une jeune fille [136] ; si l’on ose entreprendre un mâle [137] ou si celui-ci supporte pareil outrage. S’il s’agit d’esclaves ( ?) la loi est également inflexible [138]. 216 De plus les délits sur les mesures et les poids, la vente malhonnête et dolosive, le vol, la soustraction d’un objet qu’on n’avait pas remis en dépôt, toutes ces fautes sont punies de châtiments non pas semblables à ceux des autres législations, mais plus sévères [139]. 217 Les outrages aux parents et l’impiété, même à l’état de tentative, sont immédiatement punis de mort [140]. 218 Cependant ceux dont tous les actes sont conformes aux lois ne reçoivent point en récompense de l’argent ni de l’or, ni même une couronne d’olivier ou d’ache, ou quelque distinction de ce genre proclamée par le héraut : mais chacun, d’après le témoignage de sa propre conscience, s’est fait la conviction que, suivant la prophétie du législateur, suivant la promesse certaine de Dieu, ceux qui ont observé exactement les lois, et qui, s’il fallait mourir pour elles, sont morts de bon cœur, reçoivent de Dieu une nouvelle existence et une vie meilleure [141] dans la révolution des âges. 219 J’hésiterais à écrire ces choses si tout le monde ne pouvait voir par les faits que souvent beaucoup d’entre nous ont mieux aimé endurer vaillamment les pires traitements que de prononcer une seule parole contraire à la loi.


XXXI

Admirable attachement des Juifs à leurs lois.


220 S’il ne s’était trouvé que notre peuple fût connu de tous les hommes, que notre obéissance volontaire aux lois fût visible, 221 et si un auteur, ayant composé lui-même une histoire, en donnait lecture aux Grecs, ou leur disait avoir rencontré quelque part, en dehors du monde connu, des hommes qui se font de Dieu une idée si sainte et, pendant de longs siècles, sont restés fidèlement attachés à de telles lois, ce serait, je pense, un étonnement général de leur part à cause de leurs continuels changements [142]. 222 Certainement nous voyons ceux qui ont tenté de rédiger une constitution et des lois analogues, accusés par les Grecs d’avoir imaginé un État chimérique, fondé, d’après eux, sur des bases impossibles. Je laisse de côté les autres philosophes qui se sont occupés de questions semblables dans leurs ouvrages. 223 Mais Platon, admiré en Grèce pour avoir excellé par la dignité de sa vie et pour avoir surpassé tous les autres philosophes par la puissance de son talent et par son éloquence persuasive, Platon ne cesse cependant d’être bafoué et tourné en ridicule [143], ou peu s’en faut, par ceux qui se donnent pour de grands politiques. 224 Cependant si l’on examinait attentivement ses lois, on trouverait qu’elles sont plus faciles que les nôtres et et qu’elles se rapprochent davantage des coutumes du plus grand nombre. Platon lui-même avoue qu’il serait imprudent d’introduire la vérité sur Dieu parmi les foules déraisonnables [144]. 225 Mais les œuvres de Platon sont, dans la pensée de quelques-uns, des discours vides, des fantaisies brillantes, et le législateur qu’ils admirent le plus est Lycurgue ; tout le monde entonne les louanges de Sparte parce qu’elle est pendant très longtemps restée attachée aux règles de ce législateur. 226 Qu’on l’avoue donc : l’obéissance aux lois est une preuve de vertu ; mais que les admirateurs des Lacédémoniens comparent la durée de ce peuple [145] aux deux mille ans [146] et plus qu’a duré notre constitution. 227 En outre, qu’ils réfléchissent à ceci : les Lacédémoniens, tant que, maîtres d’eux-mêmes, ils conservèrent la liberté, jugèrent bon d’observer exactement leurs lois, mais lorsque les revers de la fortune les atteignirent, ils les oublièrent toutes ou peu s’en faut. 228 Nous, au contraire, en proie à mille calamités par suite des changements des princes qui régnèrent en Asie, même dans les périls extrêmes nous n’avons pas trahi nos lois ; et ce n’est point par paresse ou par mollesse que nous leur faisons honneur ; mais, si l’on veut y regarder, elles nous imposent des épreuves et des travaux bien plus pénibles que la prétendue fermeté prescrite aux Lacédémoniens. 229 Ceux-ci ne cultivaient point la terre, ne se fatiguaient pas dans des métiers [147], mais, libres de tout travail, brillants de santé, exerçant leur corps en vue de la beauté, ils passaient leur existence dans la ville, 230 se faisaient servir par d’autres pour tous les besoins de la vie, et recevaient d’eux leur nourriture toute prête, résolus à tout faire et à tout supporter pour obtenir ce seul résultat — bien beau et bien humain —, d’être plus forts que tous ceux contre qui ils partiraient en guerre. 231 Et ils n’y réussirent même pas, pour le dire en passant ; car, ce n’est pas seulement un citoyen isolé, mais un grand nombre ensemble qui souvent, au mépris des prescriptions de la loi, se sont rendus avec leurs armes aux ennemis [148].


XXXII

Leur grandeur d’âme.


232 Est-ce que chez nous aussi on a connu, je ne dis pas autant d’hommes, mais deux ou trois seulement, qui aient trahi les lois ou redouté la mort ? je ne parle pas de la mort la plus facile qui arrive dans les combats, mais de la mort accompagnée de la torture du corps, qui semble être la plus affreuse de toutes. 233 C’est au point que, selon moi, quelques-uns de nos vainqueurs nous maltraitaient, non par haine pour des gens à leur discrétion, mais afin de contempler l’étonnant spectacle d’hommes pour qui l’unique malheur est d’être contraints de commettre une action ou seulement de prononcer une parole contraire à leurs lois. 234 Il ne faut pas s’étonner si nous envisageons la mort pour les lois avec un courage qui dépasse celui de tous les autres peuples. En effet, celles même de nos coutumes qui semblent les plus faciles sont difficilement supportées par d’autres ; je veux dire le travail personnel, la frugalité de la nourriture, la contrainte de ne pas abandonner au hasard ou à son caprice particulier le manger et le boire, ni les rapports sexuels, ni la dépense ; d’autre part, l’observation du repos immuablement fixé. 235 Les hommes qui marchent au combat l’épée à la main et mettent en fuite les ennemis au premier choc, n’ont pu regarder en face les prescriptions qui règlent la manière de vivre. Nous au contraire, à nous soumettre avec plaisir aux lois qui la concernent, nous gagnons de montrer, dans le combat aussi, notre valeur.


XXXIII

Critique de la religion grecque.


236 Après cela, les Lysimaque, les Molon et autres écrivains du même genre, méprisables sophistes qui trompent la jeunesse, nous représentent injurieusement comme les plus vils de tous les hommes. 237 Je ne voudrais pas examiner les lois des autres peuples ; il est de tradition chez nous d’observer nos propres lois et non de critiquer celles des étrangers ; même la raillerie et le blasphème à l’égard des dieux reçus chez les autres nous ont été formellement interdits par le législateur, à cause du nom même de Dieu [149]. 238 Mais comme nos accusateurs croient nous confondre par la comparaison, il n’est pas possible de garder le silence, d’autant plus que le raisonnement par lequel je vais répondre n’a pas été imaginé par moi pour la circonstance, mais a été exposé par des auteurs nombreux et très estimés. 239 Quel est en effet parmi les auteurs admirés en Grèce pour leur sagesse celui qui n’a point blâmé les plus illustres des poètes et les législateurs les plus autorisés d’avoir semé dès l’origine parmi la foule de telles idées sur les dieux ? 240 Ils en grossissent le nombre à leur volonté, les font naître les uns des autres et s’engendrer de diverses façons. Ils les distinguent par leur résidence et leur manière de vivre, comme les espèces animales, ceux-ci sous terre, ceux-là dans la mer, les plus âgés prisonniers dans le Tartare [150]. 241 Tous ceux à qui ils ont donné le ciel en partage sont soumis par eux à un prétendu père, qui est en réalité un tyran et un maître ; aussi voit-on, d’après leurs imaginations, conspirer contre lui son épouse, son frère et sa fille, qu’il engendra par la tête, pour le saisir et l’emprisonner [151], comme lui-même fit son propre père.


XXXIV

Grossièreté des dieux grecs.


242 C’est à juste titre que les esprits les plus distingués ne ménagent point leurs critiques à ces histoires ; et ils trouvent ridicule aussi d’être obligé de croire que parmi les dieux ceux-ci sont des jouvenceaux imberbes, ceux-là des vieillards barbus ; que les uns sont préposés aux arts, que celui-ci travaille le fer [152], que celle-là tisse la toile [153], qu’un troisième fait la guerre et se bat avec les hommes [154], que d’autres encore jouent de la cithare [155] ou se plaisent à lancer des flèches [156] ; 243 puis d’admettre qu’ils se révoltent les uns contre les autres, et se querellent au sujet des hommes au point non seulement d’en venir aux mains entre eux, mais encore de se lamenter, et de souffrir, blessés par les mortels. 244 Et, pour comble de grossièreté, n’est-il pas inconvenant d’attribuer des unions et des amours sans frein presque à tous les dieux des deux sexes ? 245 Ensuite, le plus noble d’entre eux et le premier, le père lui-même, après avoir séduit des femmes par la ruse et les avoir rendues mères, les voit, d’un œil tranquille, emprisonner ou noyer ; et les enfants issus de lui, il ne peut ni les sauver, soumis qu’il est au destin, ni supporter leur mort sans pleurer. 246 Voilà de belles choses ; d’autres qui suivent ne le sont pas moins, comme l’adultère auquel les dieux assistent au ciel avec tant d’impudence que quelques-uns avouent même qu’ils envient le couple ainsi uni ; que ne devaient-ils pas se permettre quand le plus vieux, le roi, n’a pas même pu refréner son désir de posséder sa femme, ne fût-ce que le temps de gagner sa chambre à coucher [157] ? 247 Et les dieux en esclavage chez les hommes, et salariés tantôt pour bâtir, tantôt pour paître les troupeaux ; d’autres enchaînés dans une prison d’airain à la manière des criminels [158] ! Est-il un homme sensé qui ne soit excité par ces contes à blâmer ceux qui les ont imaginés et à condamner la grande sottise de ceux qui les admettent ? 248 D’autres divinisent la crainte et la terreur, la rage et la fourberie ; quelle est celle des pires passions qu’ils n’aient représentée avec la nature et sous la forme d’un dieu ? Ils ont même persuadé aux cités de faire des sacrifices aux plus favorables d’entre elles. 249 Aussi ils sont mis dans la nécessité absolue de croire que certains dieux accordent les biens, et de donner aux autres le nom de « dieux qui détournent les maux »  [159]. Alors, ils s’efforcent de les fléchir comme les plus méchants des hommes par des bienfaits et des présents, et s’attendraient à subir de leur part un grand mal s’ils ne les payaient pas.


XXXV

Cela vient de ce que les Grecs n’ont pas à l’origine légiféré sur la religion.


250 Quelle est donc la cause d’une telle anomalie et d’une telle inconvenance à l’égard de la divinité ? Elle vient, je crois, de ce que leurs législateurs n’ont pas eu conscience à l’origine de la véritable nature de Dieu, et que, même dans la mesure où ils ont pu la saisir, ils n’ont pas su la définir exactement pour y conformer le reste de leur organisation politique ; 251 comme si c’était un détail des plus négligeables, ils ont permis aux poètes de présenter les dieux qu’ils voudraient, soumis à toutes les passions, et aux orateurs de donner le droit de cité par un décret à celui des dieux étrangers qui serait utile. 252 Les peintres aussi et les sculpteurs jouirent à cet égard d’une grande liberté chez les Grecs, chacun tirant de sa propre imagination une forme, que l’un modelait dans la glaise et que l’autre dessinait. Les artistes les plus admirés se servent de l’ivoire et de l’or, qui fournissent matière à des inventions toujours nouvelles. 253 Et puis certains dieux, après avoir connu les honneurs dans la maturité, ont vieilli pour me servir d’un euphémisme ; 254 d’autres nouvellement introduits, obtiennent l’adoration [160]. Certains temples sont désertés et de nouveaux s’élèvent, les hommes bâtissant chacun suivant son caprice, alors qu’ils devraient au contraire conserver immuable leur croyance en Dieu et le culte qu’ils lui rendent.


XXXVI

Analogies entre les lois de Platon et celles des Juifs.


255 Apollonius Molon était parmi les esprits insensés et aveugles ; mais ceux des philosophes grecs qui ont parlé selon la vérité, ont bien vu tout ce que je viens de dire, et ils n’ont point ignoré les froids prétextes des allégories [161]. C’est pourquoi ils les méprisèrent justement, et leur conception de Dieu, vraie et convenable, fut conforme à la nôtre. 256 En partant de cette croyance, Platon [162] déclare qu’il ne faut recevoir dans la République aucun poète, et il en exclut Homère en termes bienveillants après l’avoir couronné, et aspergé de parfum, pour l’empêcher d’obscurcir par ses fables la vraie conception de Dieu. 257 Mais Platon suit surtout l’exemple de notre législateur [163] en ce que sa prescription la plus impérieuse pour l’éducation des citoyens est l’étude exacte et approfondie de la loi, obligatoire pour tous ; par les mesures aussi qu’il a prises pour empêcher que des étrangers ne se mêlassent au hasard à la nation et pour conserver dans sa pureté l’État, composé de citoyens fidèles aux lois [164]. 258 Sans avoir réfléchi à aucun de ces faits, Apollonios Melon nous a fait un crime de ne point recevoir parmi nous les hommes qui se sont laissé assujettir auparavant par d’autres croyances religieuses, et de ne point vouloir de société avec ceux qui préfèrent d’autres habitudes de vie [165]. 259 Mais cette pratique non plus ne nous est pas particulière ; elle est commune à tous les peuples, et non seulement à des Grecs mais aux plus estimés d’entre les Grecs. Les Lacédémoniens, non contents d’expulser couramment des étrangers, n’autorisaient pas leurs concitoyens à voyager au dehors, craignant dans les deux cas la ruine de leurs lois. 260 Peut-être aurait-on droit de leur reprocher leur manque de sociabilité, car ils n’accordaient à personne le droit de cité ni celui de séjourner parmi eux. 261 Nous, au contraire, si nous ne croyons pas devoir imiter les coutumes des autres, du moins nous accueillons avec plaisir ceux qui veulent participer aux nôtres. Et c’est là, je pense, une preuve à la fois d’humanité et de magnanimité.


XXXVII

Les Athéniens aussi punissaient sévèrement l’impiété. De même les Scythes et les Perses.


262 Je n’insiste pas sur les Lacédémoniens. Mais les Athéniens, qui ont cru que leur cité était commune à tous, quelle était sur ce point leur conduite ? Apollonios ne l’a pas su, ni qu’un seul mot prononcé au sujet des dieux en violation de leurs lois était inexorablement puni. 263 En effet, pour quelle autre raison Socrate est-il mort ? Il n’avait point livré sa patrie aux ennemis, il n’avait pillé aucun temple ; mais parce qu’il jurait suivant de nouvelles formules, et disait, par Zeus [166], à ce qu’on raconte, en manière de plaisanterie, qu’un démon se manifestait à lui, il fut condamné à mourir en buvant la ciguë. 264 En outre, son accusateur lui reprochait de corrompre les jeunes gens, parce qu’il les poussait à mépriser la constitution et les lois de leur patrie. Donc Socrate, un citoyen d’Athènes, subit un tel châtiment. 265 Anaxagore, lui, était de Clazomènes ; cependant, parce que les Athéniens prenaient le soleil pour un dieu, tandis qu’il en faisait une masse de métal [167] incandescente, il s’en fallut de peu de suffrages qu’il ne fût par eux condamné à mort. 266 Ils promirent publiquement un talent pour la tête de Diagoras de Mélos, parce qu’il passait pour railler leurs mystères. Protagoras, s’il n’avait promptement pris la fuite, aurait été arrêté et mis à mort parce que, dans un ouvrage, il avait paru contredire les sentiments des Athéniens sur les dieux. 267 Faut-il s’étonner qu’ils aient eu cette attitude à l’égard d’hommes aussi dignes de foi, quand ils n’ont pas même épargné les femmes ? En effet, ils mirent à mort la prêtresse Ninos [168] parce qu’on l’avait accusée d’initier au culte de dieux étrangers ; or la loi chez eux l’interdisait, et la peine édictée contre ceux qui introduisaient un dieu étranger était la mort. 268 Ceux qui avaient une telle loi ne pensaient évidemment pas que les dieux des autres fussent dieux ; car ils ne se seraient point privés d’en admettre un plus grand nombre pour en tirer profit.

269 Voilà pour les Athéniens. Mais les Scythes eux-mêmes, qui se complaisent dans le meurtre des hommes et qui ne sont pas très supérieurs aux bêtes, croient cependant devoir protéger leurs coutumes ; et leur compatriote, dont les Grecs admiraient la sagesse, Anarcharsis, fut mis à mort par eux à son retour [169], parce qu’il leur paraissait revenir infecté des coutumes grecques. 270 Chez les Perses on trouverait aussi de nombreux personnages châtiés pour la même raison. Cependant Apollonios aimait les lois des Perses et les admirait, apparemment parce que la Grèce a bénéficié de leur courage et de la concordance de leurs idées religieuses avec les siennes, de celle-ci quand ils réduisirent les temples en cendres, de leur courage quand elle faillit subir leur joug ; il imita même les coutumes perses, outrageant les femmes d’autrui et mutilant des enfants [170]. 271 Chez nous la mort est la peine édictée contre qui maltraite ainsi même un animal privé de raison [171]. Et rien n’a été assez fort pour nous détourner de ces lois, ni la crainte de nos maîtres, ni l’attrait des usages honorés chez les autres peuples. 272 Nous n’avons pas non plus exercé notre courage à entreprendre des guerres par ambition, mais à conserver nos lois. Nous supportons patiemment d’être amoindris de toute autre façon, mais quand on vient à nous contraindre de changer nos lois, alors, même sans être en force, nous entreprenons des guerres, et nous tenons contre les revers jusqu’à la dernière extrémité. 273 Pourquoi, en effet, envierions-nous à d’autres leurs lois, quand nous voyons leurs auteurs mêmes ne point les observer ? En effet, comment les Lacédémoniens n’auraient-ils pas condamné leur constitution insociable et leur mépris du mariage [172], les Éléens et les Thébains la liberté sans frein des rapports contre nature entre mâles [173] ? 274 Ces pratiques, en tout cas, que jadis ils croyaient très honorables et utiles, si en fait ils ne les ont pas absolument abandonnées, ils ne les avouent plus, 275 et même ils répudient les lois relatives à ces unions, qui chez les Grecs furent jadis tellement en vigueur, qu’ils mettaient sous le patronage des dieux les rapports avec des mâles [174] et, suivant le même principe, les mariages entre frères et sœurs [175], imaginant cette excuse aux plaisirs anormaux et contraires à la nature, auxquels ils s’adonnaient eux-mêmes [176].


XXXVIII

Mais les autres peuples trouvent des moyens de violer la loi.


276 Je laisse de côté pour le moment les pénalités : toutes les échappatoires que dès l’origine la plupart des législateurs offrirent aux coupables, édictant contre l’adultère l’amende, et contre le séducteur le mariage ; dans les affaires d’impiété aussi tous les prétextes qu’ils fournissent de nier au cas où l’on entreprendrait une enquête. En effet, chez la plupart tourner les lois est devenu une véritable étude. 277 Il n’en est pas ainsi chez nous ; qu’on nous dépouille même de nos richesses, de nos villes, de nos autres biens, notre loi du moins demeure immortelle. Et il n’est pas un Juif, si éloigné de sa patrie, si terrorisé par un maître sévère, qu’il ne craigne la loi plus que lui. 278 Si donc c’est grâce à la vertu de nos lois que nous leur sommes tellement attachés, qu’on nous accorde qu’elles sont excellentes. Et si l’on estime mauvaises des lois auxquelles nous sommes à ce point fidèles, quel châtiment ne mériteraient pas ceux qui en transgressent de meilleures ?


XXXIX

La loi juive a subi l’épreuve du temps et a été adoptée par plusieurs peuples.


279 Or donc, puisqu’une longue durée passe pour l’épreuve la plus sûre de toute chose, je pourrais la prendre à témoin de la vertu de notre législateur et de la révélation qu’il nous a transmise de Dieu. 280 Car un temps infini s’étant écoulé depuis, si l’on compare l’époque où il vécut à celle des autres législateurs, on trouvera que pendant tout ce temps les lois ont été approuvées par nous et se sont attiré de plus en plus la faveur de tous les autres hommes. 281 Les premiers, les philosophes grecs, s’ils conservèrent en apparence les lois de leur patrie, suivirent Moïse dans leurs écrits et dans leur philosophie, se faisant de Dieu la même idée que lui [177], et enseignant la vie simple et la communauté entre les hommes. 282 Cependant la multitude aussi est depuis longtemps prise d’un grand zèle pour nos pratiques pieuses, et il n’est pas une cité grecque ni un seul peuple barbare, où ne se soit répandue notre coutume du repos hebdomadaire, et où les jeûnes, l’allumage des lampes, et beaucoup de nos lois relatives à la nourriture ne soient observés [178]. 283 Ils s’efforcent aussi d’imiter et notre concorde et notre libéralité et notre ardeur au travail dans les métiers et notre constance dans les tortures subies pour les lois. 284 Car ce qui est le plus étonnant, c’est que, sans le charme ni l’attrait au plaisir, la loi a trouvé sa force en elle-même, et, de même que Dieu s’est répandu dans le monde entier, de même la loi a cheminé parmi tous les hommes. Que chacun examine lui-même sa patrie et sa famille, il ne mettra point en doute mes paroles. 285 Il faut donc ou bien que nos détracteurs accusent tous les hommes de perversité volontaire pour avoir désiré suivre des lois étrangères et mauvaises plutôt que leurs lois nationales et bonnes, ou qu’ils cessent de nous dénigrer. 286 Car nous n’élevons pas une prétention critiquable en honorant notre propre législateur et en croyant à sa doctrine prophétique au sujet de Dieu ; en effet, si même nous ne comprenions pas par nous-mêmes la vertu de nos lois, de toute façon le nombre des hommes qui les suivent nous eût portés à en concevoir une haute idée.


XL

Résumé de ce traité.


287 Au reste j’ai rapporté en détail les lois et la constitution des Juifs dans mes écrits sur les Antiquités [179] ; ici j’en ai fait mention dans la mesure où c’était nécessaire, non pour blâmer les mœurs des autres ni pour exalter les nôtres, mais pour prouver que les écrivains injustes à notre égard ont attaqué avec impudence la vérité elle-même. 288 Je pense avoir suffisamment rempli dans cet ouvrage ma promesse du début. J’ai montré en effet que notre race remonte à une haute antiquité, tandis que nos accusateurs la disent très récente. J’ai produit d’antiques témoins en grand nombre, qui nous mentionnent dans leurs histoires, tandis qu’à croire leurs affirmations il n’en existe aucun. 289 Ils prétendaient que nos aïeux étaient Égyptiens ; j’ai montré qu’ils étaient venus en Égypte d’un autre pays. Ils ont affirmé faussement que les Juifs en avaient été chassés à cause de l’impureté de leur corps ; j’ai montré qu’ils étaient retournés dans leur patrie parce qu’ils le voulaient, et qu’ils étaient les plus forts. 290 Ils ont vilipendé notre législateur en le représentant comme très méprisable ; mais pour témoin de sa valeur il a trouvé Dieu autrefois et, après Dieu, le temps.


XLI

Conclusion.


291 Sur les lois je n’avais pas besoin de m’étendre davantage : elles ont montré par elles-mêmes qu’elles enseignent, non l’impiété, mais la piété la plus vraie ; qu’elles invitent non à la haine des hommes, mais à la mise en commun des biens ; qu’elles s’élèvent contre l’injustice, se préoccupent de l’équité, bannissent la paresse et le luxe, enseignent la modération et le travail ; 292 qu’elles repoussent les guerres de conquêtes, mais préparent les hommes à les défendre elles-mêmes vaillamment, inflexibles dans le châtiment, insensibles aux sophismes des discours apprêtés, s’appuyant toujours sur des actes ; car ce sont là nos arguments, plus clairs que les écrits. 293 Aussi oserai-je dire que nous avons initié les autres peuples à de très nombreuses et aussi à de très belles idées. Quoi de plus beau que la piété inviolable ? de plus juste que d’obéir aux lois ? 294 Quoi de plus utile que de s’accorder entre concitoyens, de ne point se désunir dans le malheur, et dans la prospérité de ne point provoquer de dissensions par excès d’orgueil ; dans la guerre de méprisez la mort, dans la paix de s’appliquer aux arts et à l’agriculture, et de croire que Dieu étend sur tout et partout son regard et son autorité ? 295 Si ces préceptes avaient été antérieurement écrits chez d’autres hommes, ou s’ils avaient été observés avec plus de constance, nous devrions à ces hommes une reconnaissance de disciples ; mais si l’on voit que personne ne les suit mieux que nous, et si nous avons montré que la création de ces lois nous appartient, alors, que les Apion, les Molon et tous ceux dont le plaisir est de mentir et d’injurier soient confondus. 296 A toi, Épaphrodite, qui aimes avant tout la vérité, et par ton entremise à ceux qui voudront également être fixés sur notre origine, je dédie ce livre et le précédent.




Notes



2-1. Apion, qui florissait sous Tibère, Caligula et Claude, avait écrit de nombreux ouvrages d’érudition, notamment sur Homère, et une histoire d’Égypte en 5 livres. L’étendue de son savoir, mais aussi de son charlatanisme, est attestée par de nombreux témoignages. Il joua un rôle actif dans l’agitation antijuive d’Alexandrie sous Caligula. Ses attaques contre les Juifs se trouvaient en partie dans son Histoire d’Égypte (infra § 10), en partie, semble-t-il, dans un écrit spécial (§ 6-7).

2-2. Nous avons déjà vu ce détail dans Manéthôs, supra, I, § 238.

2-3. Apion, dans son ignorance, confond les synagogues occidentales (προσευχαί) ou peut-être le temple d’Onias avec le temple de Jérusalem. En Occident on priait vers l’Orient, c’est-à-dire dans la direction de Jérusalem ; à Jérusalem même, cette direction, qui est celle du soleil levant, était prohibée par les docteurs, pour éviter toute confusion avec les païens (Soukka, 51 b ; Baba Batra, 25 a) ; dans le Temple, le Saint des Saints était à l’Ouest.

2-4. Il y a là peut-être quelque vague souvenir des bassins et des colonnes de bronze du temple. Apion les a comparés à un de ces cadrans solaires à base hémisphérique ou conique comme on en a trouvé notamment en Égypte (Dictionnaire des Antiquités, Horologium, fig. 3886). Le mot (grec), scaphion, était précisément employé pour désigner la conque hémisphérique du cadran solaire. Cf. Th. Reinach dans les Mélanges Kaufmann, p. 13 suiv.

2-5. Josèphe aurait dû rappeler, à propos d’Homère, qu’Apion prétendait avoir appris d’un homme d’Ithaque la nature du jeu auquel jouissait les prétendants de Pénélope (Athénée I, p. 16 F). – On faisait de Pythagore tantôt un Samien, tantôt un Tyrrhénien ou même un Syrien (de l’île de Syros ?). Cf. Diogène Laërce, VII, i ; Clément d’Alexandrie, Stromat., I, 14.

2-6. Pour les dates de l’Exode, d’après Manéthôs et Lysimaque, voir plus haut, I, 103 et 305. Pour (Apollonios) Molon, voir infra, II, 79, etc. La date proposée par Apion correspond à 752 avant J.-C. C’est à peu près la date assignée au Bocchoris de la XXIVe dynastie par les chronographes. Mais cette date a pour but de faire coïncider les fondations de Carthage et de Rome, synchronisme absurde, emprunté à Timée (Denys d’Halicarnasse, I, 74).

2-7. Supra, I, § 126.

2-8. Supra, I, § 110 suiv.

2-9. Ce chiffre ne s’accorde ni avec celui de la Bible (I Rois, vi, i), 480 ans, ni avec celui de Josèphe lui-même dans les Antiquités (VIII, 3, i, § 61) 592 ans. Mais on le retrouve dans un autre passage des Antiquités (XX, 10, 1, § 230).

2-10. L’extrait de Lysimaque ci-dessus (I, 304 suiv.) ne donne aucun chiffre. Nous avons déjà (note, I, § 234) signalé d’autres omissions de ce genre, réparées après coup par Josèphe.

2-11. Le texte ci-dessus d’Apion (§ 21), quoique très entortillé, pourrait s’interpréter autrement : le sabbat aurait été institué en Judée, en souvenir du repos du 7e jour, mais ce repos n’aurait pas eu lieu nécessairement en Judée.

2-12. Willrich (Juden und Griechen vor der makkabaïchen Erhebung, p. 176) signale une contradiction entre ce texte et le § 48 où il serait question des ancêtres Macédoniens d’Apion ; mais dans ce dernier §, le mot Maxedñnvn est probablement interpolé (Naber).

2-13. Il n’y a aucune raison de mettre on doute l’assertion de Josèphe suivant laquelle Apion serait né dans l’oasis d’Égypte, c’est-à-dire dans une des deux grandes oasis qui formaient des nomes particuliers (Ptol., IV, 5, 61). Mais il n’en résulte pas nécessairement, comme le veut Josèphe, qu’il fût de race égyptienne, ni même, comme celui-ci l’insinue plus loin (§§ 32 et 41), qu’Apion ne dût la qualité d’Alexandrin qu’à la naturalisation personnelle. Nous savons par les papyrus que beaucoup de Grecs habitant les nomes de province jouissaient du droit de cité alexandrine, soit qu’ils fussent d’origine alexandrine, soit que leurs ancêtres eussent été naturalisés alexandrins. Sur cette question voir, outre le livre cité de Willrich, Isidore Lévy, Rev. Et. juives, XLI (1900), p. 188 suiv. ; Wilcken, Grundzüge, p. 46 ; Schubart, Archiv f. Papyruskunde, V, 105 ; Jouguet, Vie municipale, p. 10, 95.

2-14. Le quartier juif était situé dans l’Est d’Alexandrie, au delà du port, mais dans le voisinage du château royal ; la nécropole était à l’extrême Ouest de la ville.

2-15. Cf. Bellum, II, 8, 7. En réalité l’établissement des Juifs à Alexandrie ne paraît pas antérieur à Ptolémée Sôter ; cf. Ant., XII, 8.

2-16. Jouguet suppose que le terme macédonien désignait à Alexandrie les immigrés, par opposition aux indigènes égyptiens.

2-17. Nous ne savons rien de ces lettres et ordonnances. Quant à la « stèle de César le Grand » qui est encore mentionnée Ant., XIV, 10, 1, elle émane en réalité d’Auguste (R. ét. Juives, 1924, p. 123).

2-18. S’agit-il du titre d’Alexandrin usurpé par les Juifs ou ce titre leur avait-il été conféré dans quelque document officiel ? Nous connaissons un document de ce genre : c’est l’édit de Claude, Ant., XIX, 280. Mais dans le pap. Berlin 1140 un pétitionnaire juif ayant été désigné comme ᾿Αλεξαδρείας le scribe a corrigé en : ᾿Ιουδαίων τῶν ἀπὸ ᾿Αλεξαδρείας.

2-19. Assertion réitérée (Ant., XII, 3, 1) dont on voudrait la preuve. Dans II Maccabées, IV, 9, nous voyons Jason promettre des sommes considérables à Antiochus Épiphane, s’il permet, entre autre, τοὺς ἐν ῾Ιεροσολύοις ᾿Αντιοχεῖς ἀνχγράφαι. Ce texte se rapporte à Jérusalem, non à Antioche. En tout cas, à l’époque romaine, les Juifs d’Antioche jouissent du droit de cité et leurs privilèges sont inscrits sur des tables de bronze (Bellum, VII, 5, 2).

2-20. Cf. Ant., XII, 3, 2, où l’on voit que la chose est contestée. Il s’agit surtout d’Antiochus II Théos. Voir la note de Schürer, III (3e éd.), p. 81-2

2-21. Il y a là, en ce qui concerne les Ibères (Espagnols), une forte exagération. L’Espagne renfermait bon nombre de colonies, de municipes, et Vespasien en 75 avait conféré le Jûs Latii à toute la péninsule (Tacite, Hist., III, 53, 70 ; Pline, III, 4, 30) ; mais le droit latin n’était pas encore la cité romaine.

2-22. Assertion répétée au § 72 infra, mais qui est exagérée. Nous savons seulement : 1° que les Égyptiens pour arriver à la cité romaine devaient d’abord être reçus citoyens d’Alexandrie (Pline à Trajan, Ep. 6), admission qui devait être accordée par l’empereur (Pline à Trajan, Ep. 10 ; Trajan à Pline, Ep. 7) ; 2° que l’Égyptien, même admis à la cité romaine, ne pouvait exercer les fonctions qui donnaient au sénat (Dion Cassius, LI, 17, 2).

2-23. Ce renseignement ne dérive pas du véritable Hécatée, car c’est sous Démétrius II que trois districts seulement de la Samaritide furent annexés, avec exemption d’impôts, à la Judée (I Maccabées, xi, 34). Cf. Schürer, I (2e édit.), p. 141 et Willrich, Judaica, p. 97.

2-24. Ici et Ant., XII, c. 7-9, Josèphe s’inspire du pseudo-Hécatée et du pseudo-Aristée, c. 13 Wendland, et par conséquent exagère ; mais il y avait certainement de petites garnisons juives en Égypte, par exemple celle d’Athribis, au sud du Delta (Rev. ét. j., XVII, 1888, p. 435), les castra Judaeorum à l’est (Notitia dignitatum) et le ᾿Ιουδαίων στρατόπεδον à l’ouest (Ant., XIV, 8, 25 ; Bellum, I, 9, 4). Peut-être même la garnison juive d’Éléphantine a-t-elle encore subsisté quelque temps sous les Ptolémées. Cf. Schürer, III (3e éd.) p. 22.

2-25. Renseignement non confirmé par ailleurs.

2-26. Tout ce § dérive de la « lettre d’Aristée à Philocrate ».

2-27. Ce renseignement ne se trouve nulle part ailleurs.

2-28. Ptolémée VI Philométor régna de 181 à 145 avant J.-C. ; Cléopâtre (II) était sa femme et sa sœur.

2-29. Dosithéos (Samaritain ?) n’est pas autrement connu. Onias peut bien être identique au fondateur du temple de Léontopolis (vers 160).

2-30. Après la mort de Philométor (145), sa veuve avait proclamé roi leur fils (Philopator néos) ; mais le frère du feu roi, Ptolémée (VIII) Evergète II (Physcon), vint de Cyrène, sans doute à l’invitation des Alexandrins, tua le jeune roi et s’empara du trône et de la reine, qu’il épousa.

2-31. L. Minucius Thermus qui avait déjà en 154 installé Evergète II à Cypre (Polybe, XXXIII, 5).

2-32. Filios = enfants, non fils. Philométor ne laissa pas plusieurs fils, mais un seul, Philopator Néos ; un fils aîné (Eupator) était mort avant son père. Mais il y avait aussi une fille, Cléopâtre III, que Physcon épousa peu après.

2-33. L’épisode des éléphants est mis sur le compte de Ptolémée IV Philopator (221-204) par le IIIe livre des Macchabées, c. 4-5. L’origine commune de ces légendes doit être une fête véritable, analogue à celle de Pourim, et qui fut peut-être l’origine de celle-ci. D’autre part Willrich a cherché à montrer (Hermes, XXXIX, 244 suiv.) que l’intervention des généraux juifs contre Physcon est une transposition d’un épisode qui se placerait en réalité vers 88 au temps où Sôter II supplanta Ptolémée Alexandre. Une persécution des juifs d’Alexandrie à cette époque est attestée par Jordanès, c. 81 Mommsen.

2-34. Représenter la guerre de Cléopâtre contre Octave comme une « révolte », est bien caractéristique de l’historiographie officielle de l’Empire.

2-35. Celle de 43/2 av. J. C. Cf. Wilcken, Grundzüge, p. 364,

2-36. Jules César fut secouru par le contingent juif d’Hyrcan et d’Antipater dans la guerre d’Alexandrie, dont le récit lui était attribué.

2-37. En 19 ap. J.C. Le véritable motif est que des distributions de ce genre ne devaient profiter qu’aux citoyens (Wilcken, Hermes, 63, 52).

2-38. Sur ces « camps juifs » cf. Schürer, 3. éd., III, 98, note.

2-39. Josèphe songe aux conflits qui opposaient les adeptes de cultes locaux antagonistes (Plutarque, De Iside, 72 ; Juvénal, Sat. xv, 33-92).

2-40. L’idée parait être que les Égyptiens, en adorant des animaux hostiles à l’espèce humaine, manquent à la loi de solidarité entre les hommes.

2-41. Cf. plus haut § 41 et la note.

2-42. On se rappelle la crise soulevée par la prétention de Caligula de faire ériger sa statue dans le temple de Jérusalem.

2-43. Au temple de Jérusalem on sacrifiait deux fois par jour pour le salut de l’Empereur et du peuple romain (Guerre, II, 197). Mais il semble que ce fût aux frais de l’empereur (Philon, Leg. ad Caium, § 157).

2-44. Antiochos Sidétès surnommé Εὐσεβής ; (Ant. jud., XIII, § 244), qui prit Jérusalem en 130 av. J.-C.

2-45. Sur les honneurs rendus en Égypte à la victime d’un crocodile, v. Hérodote, II, 90. L’assertion relative à la vipère est isolée, mais on ne doit sans doute pas être mise doute. Spiegelberg (Sitzungsb. Bayr. Ak. Wissenschaften, 1925, 2, p. 2) s’est appuyé sur le texte de Josèphe pour conjecturer que Cléopâtre a voulu mourir de la morsure d’une vipère pour s’assurer la divinisation.

2-46. Pourtant le Deutéronome (xxv, 4) défend de museler le bœuf qui foule le grain, à plus forte raison de le battre s’il en mange un peu.

2-47. Josèphe veut-il dire qu’Apion a copié une source écrite, ou qu’il a suivi des on-dit ? Dans le premier cas, le seul écrivain ancien dont on puisse le rapprocher est Damocrite, auteur d’un ouvrage sur les Juifs connu par une notice de Suidas (Textes d’auteurs grecs et romains, p 121). Mais l’époque de ce Damocrite est complètement inconnue. Il est du moins certain qu’il y a une parenté entre l’écrit résumé par Suidas et celui d’Apion : Damocrite a élevé contre les Juifs les deux mêmes griefs (culte de la tête d’âne, sacrifice de l’étranger), qu’Apion a groupés dans l’histoire de la visite d’Épiphane au Temple. Les variantes sont d’importance secondaire : la principale porte sur la fréquence du meurtre rituel.

2-48. Apion ne paraît pas responsable de l’absurdité que lui prête Josèphe le texte cité § 95 ne signifie pas que tous les Juifs participent au sacrifice.

2-49. Texte peut-être mutilé.

2-50. La description qui suit est une des sources de notre connaissance du temple détruit par Titus, quoiqu’elle soit moins circonstanciée que Bell. V, 5 et Ant. Jud. XV, II. Josèphe s’y est inspiré de ses souvenirs personnels.

2-51. Plus exactement « dans le sanctuaire ».

2-52. On ne voit pas bien de quel autel il s’agit. Ailleurs (Guerre, V, 5, 5) Josèphe ne mentionne que les trois derniers objets.

2-53. Ces quatre tribus représentent les quatre groupes sacerdotaux primitifs revenus avec Zorobabel : Yedaya, Immer, Pachkhour, Kharim. Notre passage est le seul qui atteste encore l’existence de cette division à la fin de l’époque du second Temple, où d’ordinaire (par ex. Vita, c. I) l’on compte 24 classes de prêtres (6 par groupe, Talmud de Jérusalem, Taanit, 68 a). Le chiffre de 5.000 prêtres par groupe est sans doute exagéré, même en y comprenant les lévites.

2-54. Mnaséas de Patara, polygraphe du iiie siècle av. J.-C.

2-55. Il s’agit bien probablement dans la pensée de Mnaséas de Adora (aujourd’hui Doûra) ville effectivement située en Idumée. La même faute se retrouve Ant. jud., XIV, 88 (cf. Benzinger, v. Adora dans Pauly-Wissowa).

2-56. Culte attesté chez les Iduméens par l’inscription de Memphis, Strack, Archiv für Pap., III, 129.

2-57. Ici reprend le texte grec.

2-58. 30 sur 15 d’après Guerre, V, 202.

2-59. 20 par porte (Guerre, VI, 293).

2-60. Le développement qui suit (§ 121-124) serait mieux à sa place après le § 111 puisqu’il se rattache à la légende du serment contre les Grecs du § 95. Peut-être s’agit-il d’un morceau rajouté par Josèphe in extremis en marge et introduit à une fausse place par les copistes.

2-61. L’invocation à Dieu qui a créé ciel, terre et mer est biblique (Néhémie, ix, 6 ; Psaume 146, 6 ; Actes des Apôtres, iv, 24). Apion a-t-il su l’existence de cette formule ? Ou son texte a-t-il été remanié par Josèphe ou sa source juive ?

2-62. La prise de Jérusalem par Pompée a inspiré à Cicéron une réflexion analogue (Pro Flacco, § 69 = Textes d’auteurs grecs et romains, p. 241).

2-63. Cf. Ovide, Métamorphoses, V, 325 suiv. ; Diodore, I, 86, etc.

2-64. Les incendies de l’Acropole d’Athènes par les Perses, du temple d’Éphèse par Hérostrate sont bien connus L’allusion nu temple de Delphes peut se rapporter soit à l’incendie du temple primitif (548) soit à celui qu’allumèrent les barbares Maides au temps de Sylla (Plut. Num. 9) ; il s’agit plutôt de ce dernier évènement.

2-65. Allusion possible à la cécité dont auraient été frappés Sésostris et son fils (Hérodote, II, iii).

2-66. Depuis l’insurrection des Macchabées (168).

2-67. Sur la circoncision des Égyptiens, cf. Hérodote, II, 37 et 104 ; sur celle des prêtres en particulier, voir W. Otto, Priester und Tempel im hellenistischen Aegypten, I, 214 ; II, 326. Sur l’abstinence de la viande de porc, Plutarque, Quaest. conviv., IV. 5.

2-68. Hérodote, II, 104 (v. supra. I, § 169).

2-69. Le plaidoyer pour la législation juive ainsi annoncé (ch. xv et suiv.) présente de nombreuses concordances avec les Hypothetica de Philon dont Eusèbe a conservé un extrait, Praep. Ev., VIII, 6-7, pp. 355 c-361 b (cf. Wendland, Die Therapeuten und die phil. Schrift vom beachaul. Leben, 709-12 ; B. Motzo, Atti della R. Ac. di Torino, XLVII, 1911-2, 760 ; I. Lévy, La Légende de Pythagore. p. 212). Josèphe est tributaire de la source même où a puisé Philon, une apologie du judaïsme composée suivant toute apparence à Alexandrie vers le début de l’époque romaine. Il affecte de défendre la pure loi de Moïse, tandis que Philon reconnaît (l. l., 358 d) que les prescriptions qu’il énumère ne sont pas toutes contenues dans le Pentateuque et proviennent en partie de « lois non écrites ».

2-70. Le mot (grec) ne se trouve pas, en effet, dans les poèmes homériques ; les plus anciens exemples sont dans Hésiode.

2-71. Josèphe songe sans doute aux objets précieux dont les fils d’Israël, au moment du départ, dépouillèrent les Égyptiens (Exode, xii, 35-7). Les Juifs alexandrins, choqués de ce que la Bible contait comme un tour de bonne guerre, ont essayé de divers moyens pour éliminer de l’incident tout ce qui ressemblait à un abus de confiance, cf. Josèphe, Ant., I, § 314, et Ezekiel le Tragique, fr. 7, v. 35.

2-72. Noter la prudence rationaliste avec laquelle Josèphe défend « l’inspiration » divine de Moïse.

2-73. Josèphe a utilisé cet argument dans les Ant. II, 3, i § 23-4, où Ruben, pour dissuader ses frères de tuer Joseph, leur remontre que Dieu, à qui rien n’échappe, châtiera le fratricide. L’idée, qui n’est pas formulée dans la Bible, est un lieu commun pythagoricien, cf. Jamblique 174.

2-74. Ces insulteurs sont d’après § 145 Apollonios Molon et Lysimaque ; le grief de go®teia revient chez Celse (Origène, Contre Celse, I, 26 = Textes, p. 165), et Pline (XXX, i = Textes, p. 282) ainsi qu’Apulée (Apol., 90 = Textes, p. 335) nomment Moïse dans une liste de magiciens fameux. Josèphe a puisé à la même source que Philon, ap. Eusèbe, Praep. Ev. VIII, 6, 356 a.

2-75. Texte très altéré. Les conjectures de Niese admises, il s’agit de Minos et de Lycurgue.

2-76. Division platonicienne, qu’on retrouve chez Polybe, Cicéron, etc.

2-77. Ce mot, qui a fait fortune on changeant un peu de sens, est donc de l’invention de Josèphe — ou de sa source.

2-78. L’idée que les philosophes grecs sont tributaires de la Bible est depuis l’époque ptolémaïque un lieu commun de l’apologétique judéo-alexandrine. Déjà Artapanos imaginait qu’Orphée fut le disciple de Mousaios-Moïse. Suivant Philon, c’est de Moïse que se sont inspirés Héraclite et les stoïciens (cf. Elter, De gnomol. graec. historia, 221 ; Bréhier, Les idées philos. et relig. de Philon d’Alexandrie, 48 ; Paul Krüger, Philo und Josephas als Apologeten des Judentam 21). Aristobule (soi-disant contemporain de Ptolémée VI Philométor, en réalité prête-nom d’un faussaire d’époque impériale) fait dépendre de Moïse, outre Homère et Hésiode, Pythagore, Socrate et Platon (Eusèbe, Praep. Ev., XIII, 12) et Clément d’Alexandrie assure qu’il attribuait la même origine à la philosophie péripatéticienne (Strom. V, 14, 97).

2-79. Josèphe s’aventure beaucoup en identifiant, par exemple, le panthéisme stoïcien au monothéisme hébreu.

2-80. Même expression chez Philon, Vita Mosis. I, 6 § 29 et déjà dans la source de Jamblique, V. P., 176.

2-81. Cette « concorde » remplace la sagesse, φρόνησις, comme 4e vertu cardinale (Thackeray).

2-82. Le début de § 172, avec les mots de § 172 « ce qu’il fallait faire ou éviter » provient du document copié par Jamblique, Vil. Pyth. 86 et 137. Il en est de même de § 192 ( « il faut suivre Dieu » ) et de § 197 (sur la prière). Cf. I. Lévy, La Légende de Pythagore, p. 213.

2-83. V. Plutarque, Lycurg., 13.

2-84. Théorie conforme à l’enseignement talmudique. Cf. Aboth R. Nathan, p. 22 ; Sabbath, p. 318.

2-85. Josèphe, comme le Talmud de Jérusalem (Megilla, IV, 75 a), attribue à Moïse l’institution des lectures sabbatiques.

2-86. Allusion aux assesseurs des archontes athéniens et au conseil des gouverneurs romains.

2-87. Deutéronome, vi, 7 ; xi, 19.

2-88. Supra, II, §§ 135 et 148.

2-89. Les attributions judiciaires des prêtres sont encore très limitées dans le Deutéronome (xvii, 8, etc.). Elles se sont développées à l’époque du second temple, et déjà Hécatée remarque que Moïse confia aux prêtres le jugement des causes les plus importantes (Diodore de Sicile, XL, 3, 6 = Textes d’auteurs grecs et romains, p. 17).

2-90. L’idée que Dieu est le commencement et la fin de tout peut s’appuyer sur divers textes bibliques, mais non pas celle qu’il en est aussi le milieu. Selon les rabbins (p. ex. Jer., Sanhédrin, 18 a) si le mot vérité () est le sceau de Dieu, c’est parce qu’il se compose de la première, de la dernière et de la lettre médiane de l’alphabet ; mais n’est pas au milieu de l’alphabet hébreu. J’ai soupçonné ces trois lettres de représenter les initiales (transcrites en hébreu) des mots grecs ἀρχὴ, μέσον, τέλος : ce jeu d’esprit mystique serait alors d’origine alexandrine ; cependant le tav n’est presque jamais transcrit par un t.

2-91. Exode, xx, 4, etc.

2-92. La lumière est nommée en tête, conformément à Genèse i, 3.

2-93. Coup de griffe à Philon (De opif. mundi, § 24), qui, entraîné par le Timée, attribuait à Dieu des collaborateurs. Pour tout le passage, cf. Genèse Rabba, 1 et 3.

2-94. Cf. Philon, De opif. mundi, ad fin. ; Rosch Haschana, 11 a (= Houllin 60 a).

2-95. Formule qui remonte à Platon, Gorgias, 510 b et à Aristote, Eth. Nicom. VIII, i, 1155. Cf. Dibelius, Neue Jahrb. far das klaas, Alt. 1915, XXXV, p. 232.

2-96. Idée platonicienne (Lois, III, 687 D), sans fondement dans la Bible, mais ressemble singulièrement à la doctrine de l’Évangile selon St Mathieu, vi, 8 suiv.

2-97. Cette restriction n’est nulle part formulée dans la Loi, mais elle est dans l’esprit du Talmud (interdiction d’épouser une femme stérile : Yebamot, 61 b ; Tossefta Yebamot, 8, 4 ; répudiation de la femme qui n’a pas d’enfants après six ans de mariage : Mishna Yebamot, 6, 6). Josèphe s’est aussi souvenu de la doctrine essénienne, Bell. Jud., II, 8, 13

2-98. Lévitique, xviii, 22 ; 29 ; xx, 13.

2-99. Usages attestés par l’Écriture, mais non prescrits par le Loi.

2-100. Genèse, iii, 16

2-101. Les différentes variétés d’adultère sont prévues et punies, Deutéronome, xxii, 22-27 ; Lévitique, xx, 10. Mais nulle part il n’est prescrit au mari « de ne s’unir qu’à sa femme ». L’adultère, dans la Bible, ne désigne que le commerce illégitime avec la femme (ou fille) d’autrui.

2-102. La Loi ne renferme aucune disposition contre l’avortement. Il est absurde d’interpréter comme telle la bénédiction, Exode, xxiii, 26.

2-103. Sur l’impureté de l’accouchée, cf. Lévitique, xii.

2-104. Josèphe paraît avoir mal interprété le verset Lévitique, xv, 18 qui ne vise que le cas où l’homme est affligé d’un flux. Le Talmud connaît des ablutions après les rapports conjugaux : 1° pour les prêtres, avant la consommation des prémices (Baba Kamma, 82 b), 2° pour les laïques, avant la prière ou l’étude de la loi (mais ceci fut abrogé, Berakhot, 22 ; Houllin, 126).

2-105. Encore une idée essénienne ; cf. Bell. Jud., ii, 8, 11.

2-106. Cela n’exclut pas les fêtes à l’occasion d’une naissance ou d’une circoncision.

2-107. Deutéronome, vi, 7 ; xi, 19.

2-108. On ne trouve pas de prescriptions à ce sujet dans la Loi, mais bien dans le Talmud (Moed Katan, 27 a ; jer. Schekalim, 11)

2-109. Rien de tel dans l’Écriture mais, cf. Talmud, Berakhot, 18 a ; Ecclésiastique, vii, 34.

2-110. Nombres, xix, 11 suiv. ; Lévitique, xxi, 1 ; xxii, 4.

2-111. L’interpolateur cherche un motif rationnel pour d’antiques usages fondés sur des croyances évanouies.

2-112. Dans le Décalogue (Exode, xx, 12 = Deutéronome, v, 16), immédiatement après les articles relatifs à la divinité vient celui qui prescrit d’honorer ses parents.

2-113. Deutéronome, xxi, 18 suiv. Mais il faut plus qu’un « manque de reconnaissance » pour être lapidé.

2-114. Lévitique, xix, 32.

2-115. Daniel, vii, 9 (Dieu est appelé l’Ancien des jours). Josèphe interprète peut-être aussi à sa façon Lévitique, xix, 32 : Tu te lèveras devant la vieillesse… crains l’Eternel, ton Dieu.

2-116. Doctrine essénienne (Bell. Jud., ii, 8, 7), inconnue au Pentateuque.

2-117. Plusieurs proverbes prohibent l’indiscrétion (xi, 13 ; xx, 19 ; xxv, 9), mais il n’y est pas question de livrer les secrets de ses anciens amis.

2-118. Exode, xxiii, 8 ; Deutéronome, xvi, 19 ; xxvii, 25. Nulle part cependant n’apparaît le peine de mort.

2-119. Ce n’est, dans la Bible, qu’un précepte moral : Deutéronome, xv, 7 suiv.

2-120. Quoique confirmée par le § 216 cette prescription est bien singulière. En lisant ὁ κατέθηχεν (sans μή) on aurait un parallèle dans Lévitique, v, 21 (dénégation du dépôt).

2-121. Exode, xx, 15 ; xxii, 1 suiv. ; Lévitique, xix, 11 ; Deutéronome, v, 17.

2-122. Exode, xxii, 25 ; Lévitique, xxv, 36-7 ; Deutéronome, xxiii, 7.

2-123. Exode, xxii, 21 ; xxiii, 9 ; Lévitique, xix, 33 ; Deutéronome, x, 19 ; xxiii, 7.

2-124. Probablement une allusion à l’exclusion de l’étranger de la fête de Pâques (Exode, xii, 43).

2-125. Deutéronome, xxvii, 18 : « Maudit soit celui qui égare l’aveugle en son chemin ». Juvénal, XIV, 103, reprochait aux Juifs non monstrare vias eadem nisi sacra colenti. Josèphe avait déjà généralisé le précepte du Deutéronome dans Ant., IV, 276.

2-126. On a voulu voir là un développement du verset Deutéronome, xxi, 23 qui prescrit d’enterrer le pendu (parce qu’il souille ceux qui le voient). On se rappellera aussi Tobit, i, 16 suiv.

2-127. Pas de texte.

2-128. Deutéronome, xx, 19.

2-129. Rien de pareil dans la Loi.

2-130. Deutéronome, xxi, 10 suiv.

2-131. Défense de faire travailler le bœuf et l’âne pendant le sabbat, Deutéronome, v, 14, etc.

2-132. On cherche vainement cette prescription dans le Pentateuque (mais cf. Baba Mezia, 85 a).

2-133. Lévitique, xxii, 28 ; Deutéronome, xxii, 6.

2-134. Pas de texte.

2-135. Lévitique, xx, 10.

2-136. Seulement si la vierge était fiancée, Deutéronome, xxii, 23.

2-137. Lévitique, xx, 13.

2-138. Texte sans doute altéré.

2-139. Sur les faux poids, fausses balances, le dol, etc., les textes sont simplement prohibitifs (Lévitique, xix, 11-13 ; 35-36 ; Deutéronome, xxv, 13-15).

2-140. Deutéronome, xxi, 18 ; Lévitique, xxiv, 13.

2-141. Opinion pharisienne (Ant., XVIII, 14) sans fondement biblique.

2-142. L’opposition entre les Juifs attachés à la tradition et les Grecs amis des nouveautés a déjà été indiquée II, § 182.

2-143. Geffcken (Hermes, 1928, p 101) a rapproché l’expression de Josèphe de celle de l’auteur cité par Athénée 508 b c (suivant toute apparence Hérodicus de Babylone) : Athènes, qui a vu naître Dracon, Solon et Platon, a obéi aux deux premiers, mais n’a eu que risée pour les Lois et la République.

2-144. Cette observation, qui n’est guère à sa place, parait provenir du contexte de la source de § 169. Il est sans doute fait allusion à Timée 28 c, où Platon déclare qu’il est impossible de communiquer à tout le monde la nature véritable du démiurge.

2-145. Cicéron, Pro Flacco, 63, admire les Spartiates pour être restés fidèles jusqu’à son temps aux lois reçues sept siècles auparavant. Moins hyperbolique, Plutarque fait valoir comme un exemple exceptionnel de stabilité politique que Sparte a observé pendant cinq siècles la constitution de Lycurgue sans autre changement que l’institution des éphores (Lycurgue, 30).

2-146. Josèphe a déjà indiqué plus haut I, § 36 que l’intervalle qui sépare son époque de celle de Moïse et d’Aaron est de deux mille ans. Ce chiffre qui excède de 200 environ celui qui résulte des données chronologiques précisas disséminées dans les Antiquités et la Guerre, se retrouve chez Philon (Eusèbe, Praep. Ev., VIII, 7, 357 b) et est sans doute emprunté à la source des Hypothetica.

2-147. Cf. Nicolas de Damas, fr. 114, 1 ; Elien, Var. Hist., VI, 6, etc.

2-148. Allusion notamment à l’affaire de Sphactérie.

2-149. Allusion à Exode, xxii, 28, verset que les Septante interprètent [...] et qui est entendu dans le sens indiqué par Philon, Vit. Mos., III, 26 § 205 ; De Monarch., p. 818, § 7 ainsi que par Josèphe lui-même, Ant., IV, 207 (voir la note sur ce passage). On peut aussi rapprocher Exode, xxiii, 13 : « Vous ne prononcerez point le nom d’autres dieux ».

2-150. Les Titans.

2-151. Allusion à la scène de l’Iliade, A, 399.

2-152. Héphaïstos.

2-153. Athénée.

2-154. Arès.

2-155. Apollon.

2-156. Apollon et Artémis.

2-157. Allusion au célèbre épisode de l’Ida, Iliade, Y, 329 suiv.

2-158. Poséidon, Apollon, les Titans.

2-159. C’est la traduction normale de ŽpotropaÛouw, mais à lire la phrase suivante il semble bien que Josèphe ait pris ce mot au sens passif « dieux à détourner » qui ne se rencontre qu’avec des termes abstraits, idée, spectacle, calomnie, etc. (Thackeray).

2-160. Nous laissons de côté les gloses qui encombrent le texte du Laurentianus, §§ 253 et 254.

2-161. Texte obscur.

2-162. République, II in fine ; III, 398 A.

2-163. Sur Platon imitateur de Moïse, v. supra. note à II § 168.

2-164. Lois, XII, 949.

2-165. Josèphe a déjà indiqué (II, § 148) qu’Apollonios reprochait aux Juifs leur misanthropie.

2-166. Pour cette locution, cf. I, § 255.

2-167. Une meule, d’après la leçon du Laurentianus.

2-168. Au milieu du ive siècle (Démosthène, XIX, 285 ; et schol., XXXIX, 2 ; XL, 9. Denys d’Halicarnasse, Dinarch., 11). Elle avait introduit des mystères phrygiens.

2-169. Hérodote IV, 76-7

2-170. Allusion aux incendies de temples et aux attentats contre jeunes filles et jeunes garçons dont Hérodote (VI, 32) accuse les Perses.

2-171. Comme dans Ant., IV, 291, Josèphe interprète dans le sens de l’interdiction de la castration le verset Lévitique, xxii, 24 ; mais on ne voit pas d’où lui vient l’idée que le contrevenant encourt la peine de mort.

2-172. Cf. supra II, § 259.

2-173. Dérive de la même source que Cicéron, Rép., IV, 4 et Plutarque, De educ. pueris, 15.

2-174. Zeus et Ganymède.

2-175. Zeus et Héra.

2-176. Le commerce entre mâles est comme on a vu II § 215 puni de mort par la Bible ; il en est de même pour l’inceste du frère ou de la sœur (Lévitique, xx, 19).

2-177. Cf. plus haut, §§ 168 et 256.

2-178. Les idées exprimées §§ 280 et 282 apparaissent déjà, suivant la remarque de Cohn, chez Philon, Vita Mosis, II §§ 20-23. Cf. Tertullien, Ad Nationes, I, 13, avec les observations de Schürer, Geschichte, III, 166, n. 49. — L’allumage des lampes (ritus lucernarum chez Tertullien) se pratiquait le vendredi soir, avant le commencement du sabbat, afin de ne pas contrevenir au précepte défendant de faire du feu le jour férié (Exode, xxxv, 3). Cet usage, dont Josèphe et Tertullien attestent la popularité chez les demi-prosélytes, a été raillé par Sénèque et Perse (Textes d’auteurs grecs et romains, p. 263 et 264).

2-179. Principalement Ant., livre III, ch. ix — xii.