Mozilla.svg

Contribution à la critique de l’économie politique/A

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par Laura Lafargue.
Texte établi par Alfred Bonnet, V. Giard et E. Brière (p. 58-77).


A. Historique de l’analyse de la marchandise.


L’analyse de la marchandise en travail sous une forme double, de la valeur d’usage en travail concret ou activité productive appliquée à un but, de la valeur d’échange en temps de travail social égal ; voilà le résultat critique définitif des recherches, poursuivies pendant plus d’un siècle et demi, de l’économie politique classique qui commence en Angleterre avec William Petty, en France avec Boisguillebert[1] et qui finit avec Ricardo en Angleterre, avec Sismondi en France.

Petty résout la valeur d’usage en travail, sans se dissimuler que la nature conditionne sa force créatrice. Le travail réel, il le conçoit d’emblée dans son ensemble social comme la division du travail[2]. Chez lui cette conception de la source de la richesse matérielle ne demeure pas plus ou moins stérile, ainsi que chez son compatriote Hobbes, mais elle le conduit à l’Arithmétique Politique, la première forme sous laquelle l’économie politique se dégage comme science indépendante.

Toutefois il prend la valeur d’échange pour ce qu’elle paraît être dans le procès d’échange des marchandises, pour de la monnaie, et la monnaie elle-même pour une marchandise existante, de l’or et de l’argent. Imbu des notions du système monétaire, il déclare que le genre particulier de travail concret qui procure l’or et l’argent est du travail qui crée de la valeur d’échange. Il estime, en effet, que le travail bourgeois n’a pas à produire de la valeur d’usage immédiate, mais une marchandise, une valeur d’usage capable par son aliénation de se manifester dans le procès d’échange sous forme d’or et d’argent, donc de monnaie, donc de valeur d’échange, donc de travail général matérialisé. Son exemple, d’ailleurs, est une preuve frappante que l’on peut à la fois reconnaître le travail comme la source de la richesse matérielle et méconnaître la forme sociale particulière sous laquelle le travail est source de la valeur d’échange.

Boisguillebert de son côté résout, si non de manière consciente, du moins en fait, la valeur d’échange d’une marchandise en temps de travail, en ce qu’il détermine « la juste valeur » par la proportion exacte dans laquelle le temps de travail des individus est réparti dans les différentes branches de l’industrie et qu’il représente la libre concurrence comme le procès social qui crée cette juste proportion. En même temps, et en contraste avec Petty, il combat avec fanatisme l’argent, qui, par son intervention, trouble l’équilibre naturel ou l’harmonie de l’échange des marchandises et, Moloch fantastique, demande en sacrifice toute la richesse naturelle. Or, si d’un côté cette polémique contre l’argent se rattache à des circonstances historiques déterminées, puisque Boisguillebert fait la guerre à la passion de l’or aveuglément destructrice de la cour d’un Louis XIV[3], de ses fermiers généraux et de sa noblesse, alors que Petty exalte dans la passion de l’or l’impulsion énergique qui pousse un peuple à développer l’industrie et à conquérir le marché universel, il se manifeste néanmoins ici le profond antagonisme de principes qui se retrouve comme un contraste permanent entre l’économie vraiment anglaise et l’économie vraiment française[4]. Boisguillebert, en effet, n’a en vue que le contenu matériel de la richesse, la valeur d’usage, la jouissance[5] ; la forme bourgeoise du travail, — la production des valeurs d’usage à titre de marchandises et le procès d’échange des marchandises, — est pour lui la forme sociale naturelle où le travail individuel atteint ce but. Lorsque le caractère spécifique de la richesse bourgeoise se révèle à lui dans l’argent, il croit alors à l’ingérence d’éléments usurpateurs étrangers et il s’emporte contre le travail bourgeois sous une de ses formes tout en l’exaltant en utopiste sous une autre[6]. Boisguillebert nous fournit la preuve que l’on peut considérer le temps de travail comme mesure de la valeur des marchandises et néanmoins confondre le travail réalisé dans la valeur d’échange des marchandises et mesuré par le temps, avec l’activité naturelle immédiate des individus.

La première analyse consciente et d’une clarté quasiment banale de la valeur d’échange, se rencontre chez un homme du nouveau monde où les rapports de production bourgeois, importés en même temps que leurs agents, poussaient rapidement dans un terrain qui compensait par une surabondance d’humus son manque de tradition historique. Cet homme est Benjamin Franklin, lequel dans son premier travail de jeunesse, écrit en 1719 et imprimé en 1821, formulait la loi fondamentale de l’économie politique moderne[7]. Il affirme la nécessité de chercher une autre mesure des valeurs que les métaux précieux. Cette mesure serait le travail. « Par le travail on peut mesurer la valeur de l’argent aussi bien que celle de toute autre chose. Supposons, par exemple, qu’un homme soit occupé à produire du blé, pendant qu’un autre extrait et raffine de l’argent. À la fin de l’année ou de toute autre période de temps déterminée, le produit total de blé et celui d’argent sont les prix naturels l’un de l’autre et si le produit de l’un est 20 boisseaux et celui de l’autre 20 onces, une once d’argent vaut le travail employé à la production d’un boisseau de blé. Mais que, par la découverte de mines plus proches, plus accessibles et d’un rendement supérieur, un homme puisse produire maintenant 40 onces d’argent aussi facilement que 20 onces auparavant et que le même travail qu’autrefois soit nécessaire pour produire 20 boisseaux de blé, alors 2 onces d’argent ne vaudront pas plus que le même travail employé à la production d’un boisseau de blé, et le boisseau qui autrefois valait 1 once en vaudra 2 maintenant, cæteris paribus. Ainsi la richesse d’un pays doit être estimée par la quantité de travail que ses habitants peuvent acheter »[8]. À la manière des économistes, Franklin considère le travail unilatéralement, comme mesure des valeurs. La transformation des produits réels en valeurs d’échange s’entend de soi et il s’agit donc seulement de trouver une mesure pour la grandeur de la valeur. « Le commerce, dit-il, n’étant en général pas autre chose que l’échange du travail contre du travail, la valeur des choses est évaluée le plus justement par le travail »[9]. Si l’on remplace ici le mot travail par le mot travail réel, on découvre aussitôt qu’il y a confusion de travail sous une forme avec le travail sous une autre forme. Parce que le commerce, par exemple, consiste en l’échange de travail de cordonnier, de travail de mineur, de travail de tisseur, de travail de peintre, etc., est-ce que la valeur des bottes est le plus justement évaluée en travail de peintre ? Franklin pensait, au contraire, que la valeur de bottes, de produits miniers, de filés, de tableaux, etc., est déterminée par du travail abstrait qui ne possède point de qualité spéciale et par conséquent est mesurable par la simple quantité[10]. Mais il ne développe pas le travail contenu dans la valeur d’échange comme le travail général-abstrait, comme le travail social provenant de l’aliénation universelle de travaux individuels, et voit donc, à tort et nécessairement, dans la monnaie la forme d’existence immédiate de ce travail aliéné. C’est pourquoi la monnaie et le travail créateur de la valeur d’échange n’ont pas pour lui de connexité interne, la monnaie est plutôt un instrument introduit du dehors dans l’échange pour la commodité technique[11]. L’analyse de la valeur faite par Franklin demeura sans influence immédiate sur la marche générale de la science parce qu’il ne traitait que des questions spéciales de l’économie politique pour des motifs pratiques déterminés.

L’antithèse du travail utile réel et du travail créateur de valeur d’échange a exercé l’esprit de l’Europe pendant le xviiie siècle sous la forme du problème : savoir quel genre particulier du travail réel est la source de la richesse sociale ? Il était donc sous-entendu que tout travail qui se réalise en des valeurs d’usage ou qui fournit des produits, ne crée pas par cela seul immédiatement de la richesse. Pour les physiocrates cependant, comme pour leurs adversaires, la question brûlante n’est pas de savoir quel travail crée la valeur, mais quel travail crée la plus-value. Ils traitent donc le problème sous une forme compliquée avant de l’avoir résolu sous sa forme élémentaire. Aussi bien la marche historique de toutes les sciences ne conduit que par des chemins de travers, par des tours et détours à leurs véritables points de départ. À la différence des autres architectes, la science ne bâtit pas seulement des châteaux en l’air, mais elle construit un certain nombre d’étages habitables de l’édifice avant d’en avoir posé la pierre fondamentale. Sans nous attarder plus longtemps chez les physiocrates et laissant de côté toute une série d’économistes italiens qui, en des rencontres plus ou moins heureuses, ont pressenti l’analyse exacte de la marchandise[12], arrêtons nos regards sur le premier Breton qui ait traité du système entier de l’économie bourgeoise, sur Sir James Steuart[13]. Chez lui les catégories abstraites de l’économie politique sont encore en voie de séparation de leur contenu matériel et par conséquent apparaissent flottantes et diffluentes, et il en va de même de celles de la valeur d’échange. En un endroit il détermine la valeur réelle par le temps de travail (what a workman can perform in a day) (ce qu’un ouvrier peut accomplir en une journée) mais à côté figurent confusément le salaire et la matière première[14]. En un autre endroit il se débat d’une manière plus pénible encore contre le contenu matériel de son sujet. La matière naturelle contenue dans une marchandise, l’argent, par exemple, dans une corbeille d’argent, il l’appelle sa valeur intrinsèque (intrinsic worth) tandis qu’il appelle le temps de travail qu’elle contient, sa valeur utile (useful value).

« La première, dit-il, est quelque chose de réel en soi, la valeur d’usage, par contre, doit être évaluée d’après le travail qu’elle a coûté pour la produire. Le travail appliqué à la modification de la matière représente une portion du temps d’un homme, etc. »[15]. Ce qui distingue Steuart de ses prédécesseurs et de ses successeurs, c’est qu’il différencie rigoureusement le travail spécifiquement social qui se manifeste dans la valeur d’échange et le travail réel qui a pour but des valeurs d’usage. Le travail, dit-il, qui par son aliénation crée un équivalent général (universal equivalent) je l’appelle industrie. Il ne distingue pas seulement le travail sous forme d’industrie du travail concret, mais encore des autres formes sociales du travail. Pour lui l’industrie est la forme bourgeoise du travail par opposition à ses formes antiques et médiévales. C’est notamment l’opposition entre le travail bourgeois et le travail féodal qui l’intéresse ; ce dernier il l’avait observé dans son déclin, tant en Écosse même que dans ses voyages étendus sur le continent. Naturellement Steuart savait fort bien qu’aux époques pré-bourgeoises aussi le produit avait revêtu la forme marchandise et la marchandise la forme monnaie, mais il démontre dans le détail que la marchandise comme forme fondamentale élémentaire de la richesse, et que l’aliénation comme forme dominante de l’appropriation, n’appartiennent qu’à la période de production bourgeoise et que le caractère du travail qui crée la valeur d’échange est donc spécifiquement bourgeois[16]

Après que les formes particulières du travail concret, telles que l’agriculture, la manufacture, la navigation, le commerce, etc., eussent été tour à tour déclarées les véritables sources de la richesse, Adam Smith proclama le travail en général, et encore sous son aspect social total de la division du travail, l’unique source de la richesse matérielle ou des valeurs d’usage. Tandis qu’il néglige complètement ici l’élément naturel, celui-ci le poursuit dans la sphère de la richesse purement sociale, de la valeur d’échange. Sans doute, Adam Smith détermine la valeur de la marchandise par le temps de travail qu’elle contient, mais pour ensuite reléguer la réalité de cette détermination de la valeur dans les temps préadamites. En d’autres termes, ce qui lui paraît vrai au point de vue de la simple marchandise, devient pour lui obscur dès qu’elle est remplacée par les formes supérieures et plus compliquées du capital, du travail salarié, de la rente foncière. Il exprime cela en disant : la valeur des marchandises était mesurée par le temps de travail contenu en elles dans le paradise lost (paradis perdu) de la bourgeoisie où les hommes ne se confrontaient pas encore comme capitalistes, ouvriers salariés, propriétaires fonciers, fermiers, usuriers, etc., mais seulement comme simples producteurs de marchandises et échangistes de marchandises. Il confond sans cesse la détermination de la valeur des marchandises par le temps de travail qu’elles contiennent avec la détermination de leurs valeurs par la valeur du travail ; il hésite dans l’élaboration du détail et prend l’équation objective que le procès social établit violemment entre les travaux inégaux pour l’égalité de droit subjective des travaux individuels[17]. Il cherche au moyen de la division du travail à opérer le passage du travail réel au travail qui crée la valeur d’échange, c’est-à-dire au travail bourgeois dans sa forme fondamentale. Or, s’il est vrai que l’échange privé suppose la division du travail, il est faux de dire que la division du travail suppose l’échange privé. Chez les Péruviens, par exemple, le travail était extraordinairement divisé, bien qu’il ne s’y effectuât point d’échange privé, point d’échange de produits sous forme de marchandises.

À l’opposé d’Adam Smith, David Ricardo dégage nettement la détermination de la valeur de la marchandise par le temps de travail et montre que cette loi régit jusqu’aux rapports de production bourgeois qui en apparence y contredisent le plus. Les recherches de Ricardo se bornent exclusivement à la grandeur de la valeur, et en ce qui concerne celle-ci, il pressent tout au moins que la réalisation de la loi dépend de conditions historiques déterminées. Ainsi il dit que la détermination de la grandeur de la valeur par le temps de travail ne vaut que pour les marchandises qui « peuvent être augmentées à volonté par l’industrie et dont la production est régie par une concurrence illimitée[18] ». Ce qui de fait signifie seulement, que la loi de la valeur suppose pour son complet développement la société de la grande production industrielle et de la libre concurrence, c’est-à-dire la société bourgeoise moderne. Au reste, Ricardo considère la forme bourgeoise du travail comme la forme naturelle et éternelle du travail social. Chez lui, le pêcheur primitif et le chasseur primitif échangent aussitôt poissons et gibier en possesseurs de marchandes, proportionnellement au temps de travail réalisé dans ces valeurs d’échange. À cette occasion il commet un anachronisme en ce que, pour évaluer leurs instruments de travail, le pêcheur et le chasseur primitifs consultent les tableaux d’annuités ayant cours en 1817 à la Bourse de Londres. Les « Parallélogrammes de M. Owen » paraissent être l’unique forme de la société qu’il ait connue en dehors de la forme bourgeoise. Quoiqu’enveloppé dans cet horizon bourgeois, Ricardo dissèque l’économie bourgeoise — laquelle est tout autre dans ses profondeurs qu’elle n’apparaît à la surface — avec une acuité théorique telle que Lord Brougham a pu dire de lui : « M. Ricardo seemed as if he had dropped from another planet » (M. Ricardo paraissait être tombé d’une autre planète). Sismondi, dans une polémique directe avec Ricardo, appuie sur le caractère spécifiquement social du travail créateur de la valeur d’échange[19], en même temps qu’il remarque que le « caractère de notre progrès économique » est de réduire la grandeur de la valeur au temps de travail nécessaire, « au rapport entre le besoin de toute la société et la quantité de travail qui suffit pour satisfaire ce besoin »[20]. Sismondi n’est plus embarrassé par la notion de Boisguillebert, que le travail créateur de valeur d’échange est falsifié par l’argent, mais, comme Boisguillebert dénonçait l’argent, il dénonce le grand capital industriel. Si, avec Ricardo, l’économie politique tire sans crainte ses dernières conséquences et s’achève ainsi, Sismondi parachève cet achèvement en ce qu’il représente les doutes qu’elle a d’elle-même.

Comme Ricardo, en donnant à l’économie politique sa forme achevée, a le plus nettement formulé et développé la détermination de la valeur d’échange par le temps de travail, c’est naturellement sur lui que se concentre la polémique des économistes. Si l’on dépouille cette polémique de sa forme souvent inepte[21] elle se résume dans les points suivants :

1o Le travail lui-même a une valeur d’échange et des travaux différents ont des valeurs d’échange différentes. Faire de la valeur d’échange la mesure de la valeur d’échange est un cercle vicieux, puisque la valeur d’échange qui sert à mesurer, aura besoin à son tour d’une mesure. Cette objection se résout dans le problème : donné le temps de travail comme mesure immanente de la valeur d’échange, sur cette base développer le salaire ouvrier. La doctrine du travail salarié fournit la réponse.

2o Si la valeur d’échange d’un produit est égale au temps de travail qu’il contient, la valeur d’échange d’un jour de travail est égale à son produit. Ou le salaire du travail doit être égal au produit du travail[22]. Or, c’est le contraire qui est le cas. Ergo. Cette objection se résout dans le problème : comment la production, sur la base de la valeur d’échange créée par le seul temps de travail, conduit-elle au résultat que la valeur d’échange du travail est moindre que la valeur d’échange de son produit. Nous résoudrons ce problème dans l’étude du capital.

3o Les prix de marché des marchandises tombent au-dessous ou s’élèvent au-dessus de leur valeur d’échange suivant le rapport changeant de l’offre et de la demande. C’est pourquoi la valeur d’échange des marchandises est déterminée par le rapport de l’offre et de la demande et non par le temps de travail contenu en elles. Cette singulière conclusion ne fait que soulever la question : comment, sur la base de la valeur d’échange, un prix de marché différent d’elle se développe-t-il, ou, plus exactement : comment la loi de la valeur d’échange ne se réalise-t-elle que dans son propre contraire. Ce problème est résolu dans la théorie de la concurrence.

4o La dernière contradiction et la plus frappante en apparence lorsqu’elle n’est pas, comme à l’ordinaire, exposée sous forme d’exemples bizarres, est celle-ci : si la valeur d’échange n’est rien autre chose que le temps de travail contenu dans une marchandise, comment des marchandises qui ne contiennent point de travail peuvent-elles posséder de la valeur d’échange ou, en d’autres termes, d’où vient la valeur d’échange de simples forces de la nature ? Ce problème est résolu dans la théorie de la rente foncière.

  1. Une étude comparative des ouvrages et des caractères de Petty et de Boisguillebert, outre le jour qu’elle jetterait sur l’opposition sociale de l’Angleterre et de la France à la fin du xviie siècle et au commencement du xviiie serait l’exposition génétique du contraste national entre l’économie politique anglaise et l’économie politique française. Le même contraste se répète définitivement entre Ricardo et Sismondi.
  2. Petty a considéré la division du travail comme force productive aussi, et il l’a fait sur un plan plus grandiose qu’Adam Smith, Cf. An essay concerning the multiplication of mankind, etc, 3e édition, 1686, p. 35-36. Il montre les avantages de la division du travail pour la production non seulement par l’exemple de la fabrication d’une montre, comme Adam Smith l’a fait plus tard par celui de la fabrication d’une aiguille ; il considère aussi une ville et un pays tout entier au point de vue des grandes fabriques. Le Spectator du 16 novembre 1711 se réfère à cette « illustration of the admirable Sir William Petty ». C’est donc à tort que Mac Culloch présume que le Spectator confond Petty avec un écrivain plus jeune de 40 ans. Cf. Mac Culloch, The Literature of Political economy, a classified catalogue, London, 1845, p. 105. Petty sait qu’il est le fondateur d’une science nouvelle. De sa méthode il dit, qu’elle n’est pas « la routinière ». Au lieu de coudre ensemble une série de mots comparatifs et superlatifs et d’arguments spéculatifs, il a entrepris de parler in terms of number, weight and measure (dans les termes de nombre, de poids et de mesure), de se servir uniquement d’arguments déduits de l’expérience matérielle et de ne considérer que les causes qui have visible foundations in nature (ont des fondements visibles dans la nature). Il laisse à d’autres la considération des causes qui dépendent des mutable minds, opinions, appetites and passions of particular men (des esprits changeants, des opinions, appétits et passions d’hommes particuliers) (Political Arithmetic, etc., London, 1699. Préface). Sa hardiesse géniale se montre dans sa proposition de transporter tous les habitants et les biens meubles de l’Irlande et de l’Écosse dans le reste de la Grande-Bretagne. On épargnerait ainsi du temps de travail et « le roi et ses sujets s’en trouveraient plus riches et plus forts » (Pol. Arith., ch. iv). Et encore dans le chapitre de son Arithmétique Politique où il démontre, à une époque à laquelle la Hollande jouait un rôle prépondérant comme nation commerciale et à laquelle la France paraissait en voie de devenir la première puissance commerciale, que l’Angleterre était appelée à conquérir le marché mondial : That the King of England’s subjects have stock competent and convenient to drive the trade of the whole commercial world (l. c., ch. x) (Que les sujets du roi d’Angleterre ont un stock suffisant et propre à faire aller le commerce du monde entier), That the impediments of England’s greatness are contingent and removeable (Que les obstacles à la grandeur de l’Angleterre sont contingents et surmontables). Un humour original coule de source dans tous ses écrits. Ainsi, il montre que les choses se passaient sans sorcellerie quand la Hollande, qui était alors le pays modèle pour les économistes anglais, comme l’Angleterre l’est présentement pour les économistes continentaux, conquit le marché du monde « without such angelical wits and judgments as some attribute to the Hollanders » (l. c., p. 175-176) (sans cet esprit et ce jugement angéliques que d’aucuns attribuent aux Hollandais). Il défend la liberté de conscience qui est la condition du commerce, « parce que les pauvres sont laborieux et regardent le travail et l’industrie comme un devoir envers Dieu, aussi longtemps qu’on leur permet seulement de croire que s’ils possèdent moins de richesse, ils ont plus d’esprit et d’intelligence dans les choses divines, ce qu’ils considèrent comme appartenant en propre aux pauvres ». Le commerce « n’est donc pas lié à un genre de religion quelconque, il l’a toujours été plutôt à la partie hétérodoxe de l’ensemble ». Il préconise des contributions publiques en faveur des filous, parce que mieux vaut pour le public se taxer soi-même au profit des filous que de se laisser imposer des taxes par eux. Par contre, il repousse les impôts qui font passer la richesse des gens industrieux à ceux qui « ne font que manger, boire, chanter, jouer, danser et faire de la métaphysique. » Les écrits de Petty sont presque des raretés en librairie et n’existent qu’épars dans de vieilles et mauvaises éditions, chose d’autant plus bizarre que William Petty n’est pas seulement le père de l’économie politique anglaise, mais encore l’ancêtre de Henry Petty, alias Marquis of Lansdowne, le Nestor des Whigs anglais. Il est vrai que la famille Lansdowne ne saurait publier une édition complète des œuvres de Petty sans les faire précéder d’une biographie, et ici c’est le cas de dire, comme de la plupart des origines des grandes familles whigs : the less said of them the better (le silence est d’or). Le chirurgien de l’armée, penseur audacieux mais homme foncièrement frivole, aussi disposé à piller en Irlande sous l’égide de Cromwell qu’à ramper pour obtenir de Charles II le titre de baron, indispensable pour le pillage, est un portrait d’ancêtre qui ne convient guère à une exposition publique. Au surplus, Petty, dans la plupart des écrits qu’il publia de son vivant, essaie de démontrer que l’Angleterre avait atteint son apogée sous Charles II, opinion hétérodoxe pour des exploiteurs héréditaires de la Glorious revolution.
  3. En opposition à « l’art noir de la finance » de l’époque Boisguillebert dit : « La science financière n’est que la connaissance approfondie des intérêts de l’agriculture et du commerce », Le détail de la France, 1697. Édition Eugène Daire, Économistes financiers du xviiie siècle, Paris, 1843, vol. 1, p. 241.
  4. Non pas dans l’économie romane, car les Italiens, dans les deux écoles Napolitaine et Milanaise, renouvellent l’opposition de l’économie anglaise et française, tandis que les Espagnols de l’époque antérieure ou bien sont de simples mercantilistes et des mercantilistes modifiés comme Ustariz ou bien comme Jovellanos (cf. ses Obras, Barcelona, 1839-1840) tiennent avec Adam Smith le « juste milieu ».
  5. « La véritable richesse… jouissance entière, non seulement des besoins de la vie, mais même de tous les superflus et de tout ce qui peut faire plaisir à la sensualité ». Boisguillebert, Dissertation sur la nature de la richesse, etc., l. c., p. 403. Si Petty était un aventurier frivole, rapace et sans caractère, Boisguillebert, quoiqu’il fût un des intendants de Louis XIV, défendit les classes opprimées avec autant d’intelligence que de courage.
  6. Le socialisme français sous la forme proudhonnienne souffre du même mal national héréditaire.
  7. Franklin B., The works of, etc., éd. J. Sparks, vol. II, Boston, 1836 : A modest inquiry into the nature and necessity of a paper currency.
  8. L. c., p. 265. « Thus the riches of a country are to be valued by the quantity of labour its inhabitants are able to purchase ».
  9. « Trade in general being nothing else but the exchange of labour for labour, the value of all things is, as I said before, most justly measured by labour » l. c., p. 267.
  10. « Remarks and facts relative to the American paper money », 1764.
  11. Cf. « Papers on American politics. Remarks and facts relative to the American paper money », 1764, l. c.
  12. Cf. Galiani, Della moneta, vol. III. Scrittori classici Italiani di Economica polilica (édité par Custodi). « La fatica, dit-il, è l’unica che da valore alla cosa. », p. 74, (Seule la fatigue donna de la valeur aux choses). Désigner le travail par le mot fatica (fatigue) caractérise le méridional.
  13. L’ouvrage de Steuart, An inquiry into the Principles of Political economy being an essay on the science domestic policy in free nations a paru pour la première fois à Londres en deux volumes in-4o en 1767, dix ans avant le Wealth of Nations d’Adam Smith. Je cite d’après l’édition de Dublin de 1770.
  14. Steuart, l. c., t. I, p. 181-183.
  15. Steuart, l. c., t. I, p. 361-362. « Represents a portion of a man’s time ».
  16. Il considère la forme patriarcale de l’agriculture qui s’applique directement à la production des valeurs d’usage pour le possesseur du sol comme un « abus », non pas à Sparte et à Rome, ni même à Athènes, mais dans les pays industriels du xviiie siècle. « This abusive agriculture is not trade but a direct means of subsisting » (Cette agriculture abusive n’est point du commerce mais un moyen direct de subsistance). De même que l’agriculture bourgeoise nettoie le pays de bouches superflues, la manufacture bourgeoise nettoie la fabrique de mains superflues.
  17. Adam Smith dit : « Equal quantities of labour, at all times and places, may be said to be of equal value to the labourer. In his ordinary state of health, strength and spirits, in the ordinary degree of his skill and dexterity, he must always lay down the same portion of his ease, his liberty and his happiness. The price which he pays must always be the same, whatever be the quantity of goods which he receives in return for it. Of these, indeed, it may sometimes purchase a greater and sometimes a smaller quantity; but it is their value which varies, not that of the labour which purchases them… Labour alone, therefore, never varying in its own value… is their (commodities) real price. » (On peut dire que des quantités égales de travail ont en tout temps et en tous lieux une valeur égale pour le travailleur. Dans son état normal de force, d’activité et d’entrain et avec le degré moyen d’habileté qu’il peut posséder, il faut toujours qu’il donne la même portion de son repos, de sa liberté et de son bonheur. Quelle que soit la quantité de marchandises qu’il obtient en récompense de son travail, le prix qu’il paie sera toujours le même. Ce prix peut, en effet, acheter une quantité tantôt plus grande, tantôt plus petite de ces marchandises, mais c’est leur valeur qui varie et non celle du travail qui les achète. Le travail seul ne variant donc jamais dans sa propre valeur… est le prix réel des marchandises).
  18. Ricardo, On the principles of political economy and taxation, 3e édition, London, 1821, p. 3.
  19. Sismondi, Études sur l’Économie politique, t. II, Bruxelles, 1837. « C’est l’opposition entre la valeur usuelle et la valeur échangeable à laquelle le commerce a réduit toute chose », p. 161.
  20. Sismondi, l. c., p. 163-166.
  21. Elle est la plus inepte peut-être dans les annotations de J.-B. Say à la traduction française par Constancio de Ricardo, et la plus pédantesquement prétentieuse dans la Theory of Exchange, London, 1858, de M. Mac Leod.
  22. Cette objection faite à Ricardo par les économistes bourgeois fut plus tard renouvelée par des socialistes. La correction théorique de la formule étant supposée, on reprocha à la pratique de contredire la théorie et l’on convia la société bourgeoise à tirer pratiquement la prétendue conséquence de son principe théorique. C’est de cette manière du moins que les socialistes anglais tournèrent la formule de la valeur d’échange contre l’économie politique. Il était réservé à M. Proudhon, non seulement de proclamer le principe fondamental de l’ancienne société le principe de la société nouvelle, mais encore de se donner pour l’inventeur de la formule dans laquelle Ricardo a résumé le résultat total de l’économie anglaise classique. Il a été démontré que même l’interprétation utopiste de la formule ricardienne était tombée dans l’oubli lorsque M. Proudhon la « découvrit » de l’autre côté de la Manche. Cf. mon livre, Misère de la Philosophie, etc. Paris, 1847, le paragraphe sur la valeur constituée.