Conversations de Goethe/Année 1829

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Conversations de Goethe, pendant les dernières années de sa vie : 1822-1832
Traduction par Émile Délerot.
G. Charpentier et E. Fasquelle, Éditeurs (Bibliothèque-Charpentier) (Tome secondp. 78-158).

Mercredi, 4 février 1829.

« J’ai continué la lecture de Schubart [1], m’a dit Goethe ; c’est vraiment un homme remarquable, et même, quand on sait se traduire ses idées dans sa propre langue, on s’aperçoit qu’elles sont souvent très-importantes. — Son livre repose sur ce principe qu’il y a, en dehors de la philosophie, le point de vue de la simple raison de l’homme, et que tout art, toute science, qui restent indépendants de la philosophie, et ne se développent que par les forces naturelles de l’homme, arrivent toujours à de meilleurs résultats. — C’est là tout à fait de l’eau pour notre moulin [2]. Pour moi je me suis toujours maintenu libre en face de la philosophie [3] ; mon point d’appui a toujours été la simple raison de l’homme sensé, et Schubart confirme ainsi ce que j’ai dit et fait pendant toute ma vie. La seule chose que je ne puisse louer tout à fait en lui, c’est qu’il y a certains sujets sur lesquels il en sait plus qu’il n’en dit ; il ne parle pas toujours tout à fait en homme d’honneur ; ainsi, comme Hegel, il fait entrer la religion chrétienne dans la philosophie ; et elle n’a rien à y faire. — La religion chrétienne est une grande chose tout à fait indépendante. C’est vers elle que se tourne l’humanité quand elle se sent faible ou souffrante ; en lui reconnaissant ce caractère, on la tient élevée au-dessus de toute philosophie, et tout appui lui est inutile. — Mais, en revanche, la philosophie n’a pas besoin de prendre l’apparence de la religion pour établir une doctrine, par exemple la doctrine de l’immortalité. L’homme doit croire à l’immortalité, il en a le droit ; c’est une croyance qui lui est naturelle ; et il peut l’appuyer sur des traditions religieuses, mais si le philosophe veut tirer la preuve de l’immortalité de notre âme d’une légende, il emploie un moyen bien faible et vraiment dépourvu de sens. — La conviction de notre immortalité sort pour moi de l’idée d’activité ; car si jusqu’à ma fin j’agis sans repos, la nature est obligée de me donner une autre forme d’existence, lorsque celle que j’ai maintenant ne pourra plus retenir mon esprit. »

Pendant ces paroles mon cœur battait d’admiration et d’amour. — « Y a-t-il, me disais-je, une doctrine qui excite plus que celle-ci aux nobles actions ? Qui ne voudra jusqu’à sa fin agir sans repos, s’il trouve dans son activité même la garantie d’une vie éternelle ? »

Goethe fit apporter un portefeuille rempli de dessins à la main et de gravures. Après avoir examiné et tourné plusieurs feuilles, il me tendit une belle gravure d’après un tableau à l’huile de Van Ostade. « Voici, me dit-il, une scène pour notre Good man and good wife [4]. » Je considérai cette gravure avec grand plaisir : elle représentait l’intérieur d’une maison de paysan ; une seule chambre sert de cuisine, de salle d’habitation et de chambre à coucher. L’homme et la femme sont assis rapprochés, vis-à-vis l’un de l’autre ; la femme file, le mari dévide ; un enfant est à leurs pieds. Au fond, on voit un lit, et, dans la chambre, les objets de ménage les plus simples et les plus indispensables ; la porte ouvre sur la rue. Cette gravure donnait dans la perfection l’idée du bonheur de deux époux ; le contentement, le bien-être, et une certaine ivresse d’amour conjugal se lisaient sur les traits de cet homme et de cette femme qui se regardaient. « Plus l’on contemple cette gravure, dis-je, plus on sent de bien-être ; elle a un charme tout particulier. » — « C’est le charme de la réalité sensible, dit Goethe, dont aucun art ne peut se passer, et qui, dans les sujets de cette nature, règne dans toute sa plénitude. Au contraire, dans les tableaux d’un genre plus élevé, quand l’artiste a des tendances idéales, il lui est difficile de faire dans son œuvre la part nécessaire des sens et de la réalité, et il devient sec et froid. La jeunesse ou la vieillesse suffisent pour aider ou nuire à l’artiste ; aussi il doit choisir ses sujets d’après son âge. J’ai réussi mon Iphigénie et mon Tasso, parce que j’étais alors assez jeune pour pouvoir répandre sur un sujet tout idéal la vie de la sensibilité. Mais, aujourd’hui, des sujets aussi idéaux ne conviendraient plus à ma vieillesse, et je fais bien de choisir des sujets où les sens ont déjà leur part faite d’avance. — Si les Genast [5] restent ici, je vous écrirai deux pièces en prose, chacune en un acte. L’une est très-gaie et finit par un mariage, l’autre est terrible, émouvante, et le dénoûment amène deux morts. Celle-ci remonte au temps de Schiller, et, sur mon avis, il avait déjà écrit une scène. J’ai longtemps médité les deux sujets, ils me sont parfaitement présents, et je voudrais les dicter tous deux dans l’espace de huit jours, comme je l’ai fait pour mon Citoyen général. »

« — Faites-le, dis-je, écrivez les deux pièces ; après les Années de voyage ce sera un rafraîchissement pour votre esprit ; cela vous fera l’effet d’une petite excursion. Quelle joie dans le monde si, ce que personne n’attend plus, vous faisiez encore quelque chose pour le théâtre ! »

« — Je vous le répète, continua-t-il, si les Genast restent ici, je ne suis pas sûr de ne pas vous jouer ce tour. Mais, sans eux, je n’aurais pas de plaisir à écrire, car une pièce de théâtre sur le papier, ce n’est rien du tout. Le poëte doit connaître les moyens qu’il mettra en œuvre ; il faut qu’il calque ses rôles sur les personnes qui doivent les jouer. Si je peux compter sur Genast et sur sa femme, en prenant avec eux La Roche, M. Wintenberger et madame Seidel, je sais ce que j’ai à faire, et peux être sûr que l’exécution répondra à mes idées. — Écrire pour le théâtre, c’est là un art tout particulier, et celui qui ne le connaît pas à fond ne doit pas s’en occuper. On croit qu’un fait intéressant par lui-même conservera de l’intérêt s’il est transporté sur les planches ; mais pas du tout ! Certaines choses très-jolies à lire, à se figurer en esprit, si elles sont transportées au théâtre, changent d’aspect ; et justement ce qui nous enthousiasme dans le livre nous laissera peut-être froid, vu sur la scène. Quand on lit Hermann et Dorothée, on croit que c’est là une œuvre bonne aussi pour le théâtre. Tœpfer [6] s’est laissé entraîner à l’y porter, mais qu’a-t-il fait là ? Quel effet produit son œuvre, surtout si les acteurs ne sont pas excellents ? Qui peut dire que ce soit là à tous les points de vue une bonne pièce ? Écrire pour le théâtre est un métier qu’il faut étudier à part et qui exige des dispositions spéciales. Si l’on n’a pas et la connaissance du métier et la vocation naturelle, il est bien difficile de réussir. »

Lundi, 9 février 1829.

Goethe a beaucoup parlé des Affinités. Une personne qu’il n’avait jamais vue ni connue s’est trouvée copiée dans le personnage de Mittler. « Il faut donc, dit Goethe, que le caractère ait quelque vérité et il doit y avoir plus d’un de ses pareils dans le monde. Il n’y a pas dans les Affinités une ligne qui ne soit un moment de ma vie ; et c’est un roman qui renferme tant d’idées, qu’il est impossible de les apercevoir toutes à la première lecture. »

Mardi, 10 février 1829.

J’ai trouvé Goethe entouré de cartes et de plans tracés à propos de la construction du port de Brème ; il s’intéresse beaucoup à cette grande entreprise [7]. — Parlé de Merck ; Goethe m’a lu de lui une lettre adressée à Wieland en 1776, écrite en petits vers spirituels et mordants ; elle est dirigée surtout contre Jacobi, que Wieland paraît avoir trop loué dans un article du Mercure, ce que Merck ne peut lui pardonner. — Parlé de l’état des esprits à cette époque et de la difficulté qu’il y avait à sortir de cette ère de tempête et d’aspirations impétueuses, comme on l’appelle, pour arriver enfin à des idées plus hautes. — Parlé de ses premières années à Weimar. Son talent poétique était en conflit avec la réalité, qu’il était obligé d’approcher et de connaître, à cause de ses fonctions à la cour et dans diverses branches du service public. Aussi, dans les dix premières années, il ne produisit en fait d’œuvres poétiques rien d’important. — Lu des fragments de ce temps. Amourettes qui l’arrêtaient. Son père supportait toujours avec impatience sa vie de cour. Avantages qu’il a retirés à ne pas changer de résidence, ce qui lui a évité de faire deux fois les mêmes expériences. Fuite en Italie, pour se rendre la fécondité poétique. Idée superstitieuse : il ne partira pas, si quelqu’un sait son projet d’avance. Pour cette raison, profond secret. De Rome il écrit au duc. Retour d’Italie ; il exige alors beaucoup de lui-même. — La duchesse Amélie, princesse accomplie ; caractère très-naturel, du goût pour les jouissances de la vie. Elle aimait beaucoup la mère de Goethe, elle désire la faire venir pour toujours à Weimar. Il s’y oppose [8]. — Premiers commencements du Faust. « Le Faust a commencé en même temps que mon Werther, je l’apportai avec moi à Weimar en 1775. Je l’avais écrit sur du papier à lettre ; il n’y avait pas une rature, parce que je n’écrivais jamais un vers avant d’être sûr qu’il était bon et qu’il resterait. »

Mercredi, 11 février 1829.

Dîné avec Goethe et le directeur des bâtiments Coudray. Celui-ci donne des détails sur une école industrielle pour femmes et sur une maison d’orphelins ; ce sont les meilleures institutions en ce genre que le pays possède ; elles ont été fondées la première par la grande-princesse, la seconde par le grand-duc Charles-Auguste. Coudray montre à Goethe le plan d’une chapelle pour les princes. Goethe fait des observations sur la place où doivent s’asseoir les princes, Coudray les trouve justes. M. Soret vient après dîner. Goethe nous montre les tableaux de M. de Reutern [9].

Jeudi, 12 février 1829.

Goethe me lit la poésie extrêmement belle qu’il vient d’écrire : Aucun être ne peut tomber dans le néant… Il me dit : « J’ai fait ces vers comme réplique à mes autres vers : Tout doit tomber dans le néant… vers qui sont sots et que mes amis de Berlin, lors de la réunion des naturalistes, ont, à mon grand regret, exposés publiquement en lettres d’or [10]. »

Sur le grand mathématicien Lagrange, dont il exalte l’excellent caractère, il a dit : « C’était un homme bon, et, précisément par ce motif, il était grand. Car si un homme bon est doué de talent, il travaillera toujours pour le salut du monde, qu’il soit artiste, naturaliste, poëte ou n’importe quoi. — Vous avez hier, à dîner, fait une connaissance plus intime de Coudray, et j’en suis content. Il parle rarement en société, mais vous avez pu voir, dans cette réunion intime entre nous, quel excellent esprit et quel excellent caractère se cachent dans cet homme. On lui a d’abord fait beaucoup d’opposition, mais maintenant il jouit entièrement de la faveur et de la confiance du duc. Coudray est un des plus habiles architectes de notre temps. Nous nous sommes rapprochés l’un de l’autre, et cela nous a servi à tous deux. Ah ! si je l’avais eu il y a cinquante ans ! »

À propos des connaissances de Goethe en architecture, je faisais remarquer qu’il avait dû beaucoup gagner en Italie. « J’ai pris là, dit-il, une idée du sérieux et du grand, mais aucun savoir-faire. C’est la construction du château de Weimar qui m’a fait faire des progrès. Je dus m’en occuper, et j’allai même jusqu’à dessiner des moulures de corniches. — Je fis d’une certaine façon mieux que les gens du métier, parce que, ayant le goût plus cultivé, je pouvais avoir de meilleures idées. »

La conversation arriva à Zelter. « J’ai reçu une lettre de lui ; il m’écrit entre autres que l’exécution du Messie a été gâtée par une de ses élèves, qui a chanté un air trop mollement, trop faiblement, trop sentimentalement. La faiblesse est un des traits distinctifs de notre siècle. Je suppose qu’en Allemagne elle est une suite de l’effort qui a été fait pour chasser les Français. Peintres, naturalistes, sculpteurs, musiciens, poètes, tous, à peu d’exceptions près, tous pèchent par la débilité, et dans la masse de la nation il en est de même.

« — Cependant je ne perds pas l’espérance, dis-je, de voir naître une musique convenable pour Faust.

« — C’est tout à fait impossible, dit Goethe. Les accents durs, pénibles, terribles, qu’elle devrait renfermer par places sont tout à fait opposés à ce temps-ci. La musique devrait être dans le caractère de Don Juan ; Mozart aurait pu écrire la partition du Faust. Meyerbeer le pourrait peut-être ; mais il ne se laissera pas entraîner à une pareille œuvre, il est trop engagé avec les théâtres d’Italie. »

Goethe, je ne sais à quelle occasion, fit ensuite cette observation remarquable : « Tout ce qui est grand, intelligent, est en minorité. Il y a eu des ministres qui avaient contre eux peuple et roi, et qui étaient obligés de poursuivre seuls leurs grands plans. — Il ne faut pas penser que la raison soit jamais populaire. Les passions, les sentiments peuvent devenir populaires, mais la raison restera toujours la propriété exclusive de quelques élus. »

Vendredi, 13 février 1829.

Dîné seul avec Goethe. « Quand j’aurai terminé les Années de voyage, dit-il, je me tournerai de nouveau vers la botanique, afin d’avancer la traduction de Soret. Je crains seulement que ce travail ne m’entraîne trop loin, et ne devienne de nouveau une montagne. Il y a encore de grands secrets cachés ; j’en sais plusieurs, j’en pressens beaucoup d’autres. Je vais, en vous confiant une de mes idées, vous parler d’une façon étrange. La plante va de nœud en nœud et se termine enfin par la fleur et la semence. Dans le règne animal il en est de même. La chenille, le ténia se développent nœud par nœud et forment à la fin une tête ; chez les animaux supérieurs et chez l’homme ce sont les vertèbres qui s’ajoutent les unes aux autres et se terminent par la tête, dans laquelle se concentrent les forces. — Ce qui arrive ainsi chez chaque individu arrive également pour les collections d’individus. Ainsi les abeilles, qui sont une collection d’individus, s’ajoutent les unes aux autres, et il sort de leur ensemble la reine, qui doit se considérer comme l’extrémité et la tête de leur société. — L’idée que j’ai est mystérieuse, difficile à exprimer, mais je la conçois pourtant bien. — C’est encore ainsi qu’un peuple produit ses héros qui, semblables aux demi-dieux, marchent en tête pour nous sauver et nous défendre. C’est ainsi que toutes les forces poétiques des Français se réunissent dans Voltaire. Ces chefs d’un peuple sont grands dans la génération sur laquelle ils agissent ; beaucoup exercent encore longtemps après leur influence ; la plupart sont remplacés par d’autres et oubliés de la postérité. »

Goethe parla ensuite des naturalistes dont la principale affaire aujourd’hui est de prouver leurs opinions personnelles. « M. de Buch, dit-il, a publié un nouvel ouvrage qui dans le titre même renferme une hypothèse. Il traite des blocs de granit qui gisent çà et là, on ne sait ni comment ni pourquoi. M. de Buch met sur son enseigne que ces blocs de granit ont été poussés de l’intérieur de la terre par quelque force puissante, et qu’ils ont été brisés, c’est là ce que dit son titre, dans lequel il parle déjà de blocs dispersés. — Il n’y a qu’un pas bien facile à faire pour arriver à la dispersion, et c’est ainsi que le pauvre lecteur se voit la tête prise dans l’erreur sans savoir comment. Il faut vieillir pour apercevoir tout cela, et de plus avoir assez d’argent pour payer ses expériences. Chaque trait juste qui me vient dans l’esprit me coûte une bourse pleine d’or ; un demi-million de ma fortune privée a passé à travers mes mains pour apprendre ce que je sais maintenant ; j’y ai dépensé non-seulement toute la fortune de mon père, mais mon traitement et les gains littéraires considérables que je fais depuis plus de cinquante ans. De plus j’ai vu dépenser par des princes un million et demi pour des entreprises qui m’intéressaient de près, et dont je suivais les progrès, la réussite ou les désastres. — Ce n’est pas assez d’avoir du talent, il faut pour devenir instruit autre chose encore, il faut vivre dans de grandes relations, avoir l’occasion de voir dans les cartes des grands joueurs du temps, et courir, en jouant soi-même, les risques du gain et de la perte. — Sans mes études d’histoire naturelle, cependant, jamais je n’aurais appris à connaître les hommes tels qu’ils sont. Partout ailleurs on ne peut pas voir et penser aussi nettement ; on n’aperçoit pas aussi bien les erreurs des sens et de l’intelligence, les faiblesses et les énergies du caractère ; tout est plus ou moins élastique et incertain, et se laisse façonner plus ou moins ; mais la nature n’entend pas ces plaisanteries ; elle est toujours vraie, toujours sérieuse, toujours sévère ; elle a toujours raison, et les fautes et les erreurs sont ici toujours de l’homme. Elle méprise l’impuissant ; elle ne se donne et ne révèle ses secrets qu’au puissant, au sincère, au pur. — La pénétration ne suffit pas ; il faut être capable d’élever sa raison sur les hauteurs suprêmes pour être digne de toucher à la Divinité, qui se manifeste dans les phénomènes primitifs physiques et moraux, se cachant derrière eux et les produisant.

La Divinité est agissante dans ce qui vit, mais non dans ce qui est mort ; elle est dans tout ce qui naît, tout ce qui se transforme, mais non dans ce qui est né déjà et reste maintenant immobile. Voilà pourquoi la raison pure, qui tend vers le divin, s’occupe de tout ce qui naît, de tout ce qui vit ; l’entendement, au contraire, se porte sur ce qui existe et ne change pas, pour le faire servir à un but pratique.

La minéralogie, par exemple, est une science de l’entendement, de la vie pratique, car elle porte sur des objets morts ; dans cette science, il n’y a pas à penser à une synthèse. Les objets de la météorologie, au contraire, sont bien vivants ; nous les voyons tous les jours s’agiter et agir, ils peuvent donc être soumis à une synthèse ; cependant ici les influences réciproques sont si variées, que cette synthèse reste au-dessus de l’homme, et il se fatigue inutilement à faire des observations et des expériences. Nous gouvernons vers des hypothèses, vers des îles imaginaires, et la vraie synthèse restera sans doute une terre inconnue. Cela ne m’étonne pas, car je sais combien il est difficile d’arriver à une synthèse même dans des sujets d’étude aussi simples que les plantes et les couleurs.

Mardi, 17 février 1829.

Nous avons beaucoup parlé du Grand Cophte. — « Lavater, me dit Goethe, croyait à Cagliostro et à ses miracles. Quand on l’eut démasqué comme fripon, Lavater soutenait que le fripon était un autre Cagliostro, et que le magicien Cagliostro était un être saint. Lavater était un homme tout à fait excellent, mais il obéissait à de fortes illusions, et la vérité stricte n’était pas dans ses goûts ; il trompait et lui-même et les autres. C’est là ce qui amena entre nous une rupture complète. Je l’ai vu pour la dernière fois à Zurich, sans qu’il me vît. J’allai déguisé à la promenade, je le vis venir vers moi, je me détournai, il passa devant moi sans me voir. Sa démarche était celle d’une autruche, voilà pourquoi, sur le Bloksberg, il apparaît sous cette forme [11]. »

Je demandai à Goethe si Lavater avait du goût pour l’étude de la nature, comme on le supposerait presque d’après son Traité de physiognomonie, — « Absolument aucun goût, me répondit Gœthe ; il n’avait de goût que pour les idées morales et religieuses. Tout ce que la Physiognomonie de Lavater contient sur le cerveau des animaux est de moi. »

Nous causâmes alors des Français, des leçons de Guizot, de Villemain, de Cousin, et Goethe parla avec une haute estime du point de vue de ces écrivains, de la manière libre et directe dont ils considéraient tout et de leur marche nouvelle vers les buts qu’ils poursuivent. — Il dit : « C’est comme si, jusqu’à présent, on n’était arrivé dans un jardin que par des chemins sinueux et détournés, ces hommes sont assez hardis et assez libres pour renverser les murs et bâtir à leur place une porte qui conduit immédiatement à l’allée centrale du jardin. »

Cousin nous amena à parler de la philosophie indienne, « Cette philosophie, dit-il, si les rapports des Anglais sont exacts, n’a rien qui nous soit étranger ; bien au contraire, elle répète toutes les époques que nous avons traversées nous-mêmes. Nous sommes sensualistes, aussi longtemps que nous sommes enfants : idéalistes, quand nous aimons et que nous mettons dans l’objet aimé des qualités qui, vraiment, n’y sont pas. L’amour chancelle, nous doutons de la fidélité, et nous devenons sceptiques sans nous en douter. Le reste de la vie se passe dans l’indifférence ; nous laissons les choses aller comme elles veulent, et nous finissons par le quiétisme, tout comme les philosophes indiens [12].

« Dans la philosophie allemande il y aurait encore deux grandes choses à faire. Kant a écrit la Critique de la raison pure, et il a rendu par là un service infini ; mais le cercle n’est pas fermé. Maintenant, il faudrait qu’un homme capable, remarquable, écrivît la Critique des sens et de l’entendement humain ; et, si ces deux livres étaient tous les deux bien faits, la philosophie allemande n’aurait plus beaucoup à désirer. — Hegel, continua-t-il, a publié dans l’Almanach berlinois un article sur Hamann, que j’ai lu et relu ces jours-ci et que je dois louer beaucoup. Les jugements de Hegel comme critique ont toujours été bons. — Villemain a aussi comme critique un rang très-élevé. Les Français ne reverront jamais un talent égal à celui de Voltaire ; mais on peut dire que le point de vue de Villemain se trouvant plus élevé que celui de Voltaire, Villemain peut critiquer Voltaire et juger ses qualités et ses défauts. »

Mercredi, 18 février 1829.

Nous avons causé de la théorie des couleurs, et, entre autres, des verres à boire où sont ciselées des figures mates ; tournées vers la lumière, elles paraissent jaunes ; tournées vers l’obscurité, elles paraissent bleues, et on jouit ainsi par elles de la vue d’un phénomène-principe. Goethe a dit à cette occasion : « Le point le plus élevé où l’homme puisse arriver, c’est l’étonnement ; qu’il se trouve donc content de pouvoir contempler avec étonnement un phénomène primordial ; quant à arriver plus haut, à aller plus loin, cela lui est refusé. Ici est la limite. Mais, d’ordinaire, ce simple spectacle ne suffit pas aux hommes ; ils croient qu’ils pourront pénétrer plus avant, et ils ressemblent aux enfants qui, lorsqu’ils ont regardé dans un miroir, le tournent aussitôt pour voir ce qu’il y a derrière. »

La conversation tomba sur Merck, et je demandai s’il s’était occupé d’histoire naturelle. « Oui, certes, dit Goethe ; il possédait même d’importantes collections. Merck était un homme de connaissances extrêmement variées. Il aimait aussi l’art, et sa passion allait même si loin que lorsqu’il voyait un bel ouvrage entre les mains d’un philistin, incapable, selon lui, de l’apprécier, il employait tous les moyens pour le faire arriver dans sa propre collection. Il n’avait en pareille matière aucun scrupule, tout moyen lui était bon, et même, s’il ne pouvait faire autrement, il ne dédaignait pas une espèce de haute fourberie. » — Goethe en cita quelques exemples intéressants, puis il continua : « Un homme comme Merck ne peut renaître, et s’il renaissait, le monde le forcerait à vivre autrement. C’était une bonne époque que celle de notre jeunesse. La littérature allemande était encore une table rase sur laquelle on espérait joyeusement tracer maints chefs-d’œuvre. Mais aujourd’hui, elle est si couverte d’écriture, si barbouillée, qu’il n’y a plus de plaisir à la regarder, et un homme d’esprit ne sait plus où trouver de la place pour écrire ce qu’il veut. »

Jeudi, 19 février 1829.

Dîné seul avec Goethe dans son cabinet de travail. — Il était très-gai ; il me dit qu’il avait reçu aujourd’hui beaucoup d’excellentes nouvelles, et qu’il avait heureusement terminé une affaire avec Artaria [13] et avec la cour. Nous causâmes beaucoup d’Egmont, qui avait été donné hier soir au théâtre, avec les corrections de Schiller, et nous parlâmes des défauts que la pièce devait à ces corrections. — « Pour beaucoup de raisons, dis-je, il n’est pas bon que la Régente manque ; elle est tout à fait nécessaire à la pièce ; car non-seulement sa présence donne à l’ensemble un caractère plus élevé, plus noble, mais les questions politiques et surtout les relations avec la cour d’Espagne deviennent bien plus claires et bien plus frappantes par sa conversation avec Machiavel. »

« — Sans aucun doute, dit Goethe. Egmont aussi gagne de l’importance par l’éclat que jette sur lui l’affection de la princesse, et Claire paraît s’élever, quand nous voyons que, triomphant même d’une princesse, elle possède seule tout l’amour d’Egmont. Ce sont là des détails délicats, mais que l’on ne peut altérer sans compromettre l’ensemble. »

« — Et puis, ajoutai-je, il me semble qu’en face de tous ces grands rôles d’hommes, un seul rôle de femme, comme celui de Claire, paraît trop faible, et comme écrasé. Le rôle de la Régente donne plus d’équilibre à tout l’ensemble. Que l’on parle d’elle, cela ne suffit pas, l’apparition de la personne elle-même fait seule impression. »

« — Vos observations sont très-justes, dit Goethe. Lorsque j’écrivis cette pièce, j’ai, comme vous le pensez bien, tout pesé mûrement, et il n’est pas étonnant qu’un ensemble souffre quand on supprime une figure principale qui avait été conçue dans l’ensemble et qui le soutenait. Mais il y avait dans la nature de Schiller quelque chose de violent ; il agissait trop souvent d’après une idée préconçue, sans assez considérer le sujet qu’il avait à manier. »

« — On pourrait vous gronder, dis-je, d’avoir souffert sa manière d’agir, et de lui avoir donné une liberté illimitée dans une question aussi grave. »

« — On a souvent plus d’indifférence qu’on ne le devrait, répondit Goethe. Et puis dans ce temps-là j’étais profondément préoccupé d’autres idées. J’avais pour Egmont aussi peu d’intérêt que pour le théâtre, je le laissai faire. Maintenant, ce qui me console, c’est que du moins la pièce est imprimée telle qu’elle fut écrite, et qu’il y a des théâtres assez intelligents pour la jouer sans les coupures. »

Goethe me parlant alors de la Théorie des couleurs, m’a demandé si j’avais pensé à sa proposition d’en écrire un résumé. Je lui dis où j’en étais, et nous arrivâmes à cette occasion à une petite discussion que je veux raconter. J’avais, en étudiant le livre de Goethe, découvert une explication évidemment contraire aux faits. Aujourd’hui, j’aurais bien voulu lui cacher que j’avais trouvé une légère erreur dans sa Théorie, car je ne savais trop comment je lui dirais la vérité sans le blesser. Mais comme ce résumé dont il m’avait chargé est chose sérieuse à mes yeux, je devais, pour entrer dans l’entreprise avec assurance, faire effacer toutes les erreurs et discuter toutes les explications fausses. Il n’y avait qu’une chose à faire, c’était de lui confesser tout simplement qu’après des observations attentives, j’étais amené à m’écarter un peu sur quelques points de ses opinions ; je lui dis donc que ses théories sur les ombres bleues de la neige et sur les doubles ombres colorées ne me paraissaient pas tout à fait fondées. Comme il ne m’a pas été donné de développer assez clairement mes idées par la parole, je me bornai à dire le résultat de mes observations sans entrer davantage dans la discussion des détails, ce que je me réservai de faire par écrit. — À peine avais-je commencé à parler que le visage serein et calme de Goethe s’assombrit, et je vis trop clairement qu’il n’accueillait pas mes critiques. — « Certes, dis-je, qui veut avoir raison contre Votre Excellence doit se lever matin, cependant il peut se faire que l’esprit en pleine majorité se presse trop et que le débutant encore mineur voie la vérité. »

« — Comme si vous l’aviez vue ! répondit Goethe d’un ton un peu railleur ; votre idée de la lumière colorée appartient au quatorzième siècle, et vous êtes plongé au fond de la dialectique. — La seule chose qui soit bonne en vous, c’est qu’au moins vous, vous êtes assez honnête pour dire tout droit tout ce que vous pensez. — Il se passe pour ma théorie des couleurs, dit-il plus doucement avec un air plus gai, ce qui s’est passé pour la doctrine chrétienne. On croit quelque temps avoir des disciples fidèles, et, avant que l’on y ait pris garde, ils se séparent de vous et forment une secte ! Vous êtes un hérétique, comme les autres, car vous n’êtes pas le premier qui m’ait abandonné. Je me suis séparé des hommes les meilleurs pour des divergences sur quelques points de ma théorie des couleurs ! » — Et il me cita des noms connus.

Nous avions pendant ce temps fini de dîner ; la conversation s’arrêta, Goethe se leva et se mit près de la fenêtre. Je m’avançai vers lui et lui pressai la main, car malgré sa gronderie, je l’aimais ; je sentais aussi que la raison était de mon côté et que c’était lui souffrait dans cette discussion.

Cela ne dura pas longtemps ; bientôt nous parlâmes de nouveau avec gaieté sur différents sujets ; cependant, quand en m’en allant je lui dis que je lui donnerais mes observations par écrit, et que c’était seulement à cause du peu d’habileté de mon langage qu’il ne m’avait pas donné raison, il ne put pas s’empêcher, sur le seuil, de me jeter encore, moitié riant, moitié se moquant, quelques mots sur les hérétiques et sur l’hérésie.

Si l’on se demande pourquoi Goethe ne supportait pas volontiers la contradiction sur sa Théorie des couleurs, tandis que pour ses œuvres poétiques il se montrait toujours on ne peut plus facile et acceptait avec reconnaissance toute observation fondée, on trouvera peut-être l’explication du problème en pensant que son talent comme poëte avait été partout pleinement reconnu, tandis que pour sa Théorie des couleurs, la plus grande et la plus difficile de ses œuvres, il n’avait rencontré partout que blâme et contradiction. Pendant la moitié de son existence il n’entendit de toutes parts résonner à ses oreilles qu’une éternelle protestation, et il était alors assez naturel qu’il se tînt toujours dans un état de défense armée, prêt à repousser une opposition passionnée. Il en était de Goethe, avec sa Théorie des couleurs, comme d’une bonne mère qui aime d’autant plus un excellent enfant qu’il est moins bien accueilli ailleurs. — « Je ne fais pas trop de cas de tout ce que j’ai produit comme poëte, disait-il souvent ; d’excellents poëtes ont vécu en même temps que moi, de plus grands que moi ont vécu avant moi, et il en viendra de pareils après moi. Mais que j’aie été dans mon siècle le seul qui, dans la science difficile de la théorie des couleurs, ait vu la vérité, voilà ce dont je suis fier, et ce qui me donne le sentiment de ma supériorité sur un grand nombre d’hommes. »

Vendredi, 20 février 1829.

Dîné avec Goethe. Il est heureux d’avoir fini les Années de voyage, qu’il doit envoyer demain à l’éditeur. Pour la Théorie des couleurs, il s’est rapproché un peu de mon opinion au sujet de la couleur bleue des ombres sur la neige. — Il parle de son Voyage en Italie, qu’il est en train de revoir. — « Nous sommes comme les femmes, dit-il ; quand elles accouchent, elles font vœu de ne jamais s’approcher désormais d’un homme, et avant qu’on ait le temps d’y penser, elles sont de nouveau enceintes. »

Lundi, 23 février 1829.

« Je viens de trouver dans mes papiers une feuille sur laquelle j’appelle l’architecture une musique fixée, disait Goethe aujourd’hui. Et en effet, il y a quelque chose comme cela ; l’effet que produit l’architecture se rapproche de l’effet produit par la musique.

« Les édifices superbes conviennent aux princes et aux riches. Quand on y vit, on se sent tranquille, on est satisfait, on ne désire plus rien. Cela est tout à fait contre mon naturel. Dès que je suis dans une habitation magnifique, comme j’y étais à Carlsbad, je deviens tout de suite paresseux, inactif. Au contraire, une habitation mesquine, comme cette mauvaise chambre où nous sommes, dans un ordre un peu désordonné, un peu bohème, voilà ce qui me convient ; cela laisse à ma nature pleine liberté pour agir et créer.

Nous parlâmes des lettres de Schiller, de la vie qu’ils ont menée ensemble et des travaux qu’ils s’excitaient mutuellement chaque jour à entreprendre. — « Schiller, dis-je, paraissait prendre aussi un grand intérêt au Faust ; il est beau de le voir vous pousser, et on aime à le voir aussi se laisser aller lui-même à chercher la suite du poëme. J’ai remarqué qu’il y avait dans sa nature quelque chose de précipité. »

« — Vous avez raison, dit Goethe, c’est ainsi qu’il était ; du reste comme tous les hommes trop soumis à leur idée seule. Il n’avait aucun repos et ne pouvait jamais finir, comme vous le voyez dans les lettres sur Wilhelm Meister, qu’il veut voir tantôt d’une façon, tantôt d’une autre. J’avais toujours à prendre garde pour rester ferme et préserver mes écrits comme les siens de pareilles influences. »

Ce matin, dis-je, j’ai lu avec admiration son Chant de deuil du Nadoessis [14] — « Vous voyez quel grand artiste c’était que Schiller, et comme il savait bien aussi embrasser les objets extérieurs, quand il les recevait de la tradition. Certes, ce poëme est un de ses meilleurs et je voudrais seulement qu’il en eût fait une douzaine de ce genre. Mais pouvez-vous croire que ses plus proches amis le blâmaient de cette poésie, parce que, disaient-ils, elle n’était pas empreinte de son idéalisme ! Oui, mon bon, on a eu à souffrir de ses amis ! Humboldt blâmait bien ma Dorothée, parce que, dans une attaque à l’improviste, elle a saisi des armes et a combattu ! Et, cependant, sans ce trait, le caractère de cette jeune fille extraordinaire, tel qu’il convenait dans ce temps et dans ces circonstances, était anéanti ; elle tombait au rang ordinaire. Plus vous vivrez, plus vous verrez combien il y a peu d’hommes capables d’entrer dans le caractère d’autrui ; tous ne louent et ne veulent voir que ce qui leur ressemble. S’il en est ainsi des premiers, des meilleurs, vous pouvez vous imaginer quelles sont les opinions de la foule, et vous croirez facilement que souvent on reste, pour bien dire, tout seul. — Si les arts plastiques et les études d’histoire naturelle ne m’avaient pas servi de guides sûrs dans ce temps défavorable soumis à des influences mauvaises, je serais difficilement resté dans le droit chemin ; mais j’ai trouvé là deux secours qui m’ont protégé, et j’ai moi-même protégé Schiller.

Mardi, 24 mars 1829.

« Plus un homme est élevé, m’a dit Goethe, plus il est sous l’influence des démons, et il doit toujours prendre garde que sa volonté ne suive une fausse route. Ainsi quelque puissance supérieure a dirigé ma liaison avec Schiller ; nous pouvions nous lier plus tôt ou plus tard ; que cette liaison se nouât justement après mon retour d’Italie, et quand Schiller commençait à être las de spéculations philosophiques, c’est là un fait qui a eu pour nous les plus grands résultats. »

Jeudi, 2 avril 1829.

« Je veux vous révéler, me dit Goethe aujourd’hui en dînant, un mystère politique qui se trahira tôt ou tard. Capo d’Istria ne restera pas longtemps à la tête des affaires de la Grèce, parce qu’il lui manque une qualité indispensable à une telle place : il n’est pas soldat. Nous n’avons pas d’exemple qu’un homme de cabinet ait pu organiser un État en révolution et se soumettre les soldats et les généraux. Le sabre au poing, à la tête d’une armée, on peut commander et donner des ordres, on peut être sûr que l’on sera obéi, mais, sans cela, c’est fort chanceux. Napoléon, s’il n’avait pas été soldat, n’aurait jamais pu s’élever au souverain pouvoir ; Capo d’Istria ne restera pas longtemps au premier rang ; très-prochainement il ne jouera plus qu’un rôle secondaire. Je vous annonce ce fait d’avance, et vous le verrez se réaliser, il est dans la nature des choses et ne peut manquer [15]. »

Goethe a parlé ensuite beaucoup des Français, surtout de Cousin, de Villemain et de Guizot. « Ces hommes ont une grande pénétration, une vue étendue et profonde, ils unissent une connaissance parfaite du passé à l’esprit du dix-neuvième siècle, et cette alliance fait vraiment des merveilles. »

De ces écrivains nous passons aux poètes français contemporains et à la signification des mots classique et romantique. — « J’ai trouvé une nouvelle expression, dit Goethe, qui peint assez bien ces deux idées. Je nomme le genre classique le genre sain et le genre romantique le genre malade. Ainsi, les Niebelungen sont classiques comme Homère, parce que tous deux sont sains, solides. — La plupart des modernes sont romantiques, non pas parce qu’ils sont récents, mais parce qu’ils sont faibles, maladifs, malades ; l’antique n’est pas classique parce qu’il est antique, mais parce qu’il est vigoureux, frais, serein et sain. Si nous distinguons le classique et le romantique d’après ces caractères, nous y verrons bientôt clair [16]. »

Nous parlâmes alors de l’emprisonnement de Béranger. Goethe dit : — « Ce qui lui arrive est bien fait. Ses dernières poésies sont sans frein, sans mesure, et ses attaques contre le roi, contre le gouvernement, contre l’esprit pacifique des citoyens, le rendent parfaitement digne de sa peine. Ses premières poésies, au contraire, étaient gaies, inoffensives et excellentes pour rendre un cercle d’hommes joyeux et content, ce qui est bien la meilleure chose que l’on puisse dire de chansons. Je suis sûr que son entourage a exercé sur lui une mauvaise influence et que, pour plaire à ses amis révolutionnaires, il a dit bien des choses qu’autrement il n’aurait jamais dites. »

— « Votre Excellence devrait exécuter son plan et écrire un chapitre sur les influences ; le sujet est important, et plus on y pense, plus on le trouve riche. »

« Il n’est que trop riche, dit Goethe, car, à la fin, tout est influence, en tant que nous ne le sommes pas nous-mêmes. »

« On n’a sur ce sujet, dis-je, à examiner qu’un point : une influence est-elle favorable ou nuisible ; est-elle en harmonie avec notre nature ou lui est-elle contraire ? »

« C’est bien là, en effet, ce dont il s’agit, dit Goethe, et la grande difficulté, c’est de conserver leur énergie aux plus hautes puissances de notre nature et de ne pas permettre aux puissances démoniaques plus d’autorité qu’il ne faut. »

Au dessert, Goethe fit placer devant nous sur la table un laurier en fleur et une plante du Japon. Je fis remarquer que chaque plante produisait un effet différent ; la vue du laurier rendait joyeux, léger, doux, paisible ; la plante du Japon rendait comme mélancolique et sauvage.

« Vous n’avez pas tort, dit Goethe ; voilà comment la flore d’un pays exerce de l’influence sur la nature d’esprit de ses habitants. Et c’est là un fait bien certain ! Celui qui, toute sa vie, serait entouré de grands chênes sévères, devrait être un autre homme que celui qui, chaque jour, se promène sous de légers bouleaux. On doit seulement remarquer que les hommes ne sont pas, en général, d’une nature aussi sensible que nous autres et qu’ils poussent vigoureusement leur vie en avant sans accorder tant d’influence aux impressions extérieures. Mais, indépendamment de ce qui est attaché à la race, il est certain cependant que le sol comme le climat, la nourriture comme les occupations agissent pour compléter le caractère d’un peuple. Il faut aussi penser que les races primitives ont pris le plus souvent possession d’un pays, parce qu’il leur plaisait, c’est-à-dire parce qu’il se trouvait en harmonie avec le caractère inné de cette race.

« Prenez cette feuille sur le pupitre et regardez-la, dit alors Goethe. » — « Cette enveloppe de lettre ? » — « Oui. Eh bien, que dites-vous de cette écriture ? N’y avait-il pas dans l’esprit de l’homme qui a écrit cette adresse quelque chose de grand et de libre ? À qui pourriez-vous l’attribuer ? » — J’examinai la feuille. Les lettres étaient tracées d’une manière très-libre et très-large. — « Merck pourrait avoir écrit ainsi ? » — « Non, dit Goethe, il n’était ni assez noble ni assez positif. C’est de Zelter ! Il a été favorisé pour cette adresse par le papier et par la plume, et l’écriture peint parfaitement son grand caractère. Aussi je mettrai cette enveloppe dans ma collection d’autographes. »

Vendredi, 3 avril 1829.

Dîné chez Goethe avec le directeur général des bâtiments Coudray. Celui-ci a parlé d’un escalier du château grand-ducal du Belvédère, que depuis des années on trouvait très-incommode ; l’ancien maître avait toujours douté qu’on pût le refaire, mais le jeune prince actuel a décidé sa restauration, et elle réussira parfaitement. — Coudray a parlé aussi du progrès des routes. — Il a fallu faire faire un petit détour à la route qui conduit à Blankenhain [17], parce qu’elle passe par-dessus les collines, et il y avait deux pieds de pente ; même encore maintenant, il y a de place en place dix-huit pouces. — Je demandai à Coudray quelle devait être la hauteur normale des pentes. — « Dix pouces, voilà la hauteur commode. »

— « Mais, dis-je, dans toutes les routes qui environnent Weimar, on trouve à très-peu de distance des endroits où cette hauteur a bien plus de dix pouces. » — « Ce sont de petits bouts insignifiants, et puis souvent, près des villages on laisse à dessein de pareilles montées pour ne pas supprimer le petit revenu des chevaux de renfort. » — Nous nous mîmes à rire de cette honnête friponnerie. — « Et, d’ailleurs, ce n’est qu’une bagatelle ; les voitures ordinaires franchissent facilement ces passages et les voitures de roulage sont habituées à ces petites tribulations. Et puis, comme les chevaux de renfort se prennent d’habitude chez les aubergistes, les routiers ont là une occasion de boire un coup, et ils ne remercieraient pas celui qui leur ôterait ce plaisir. »

« — Mais, dit Goethe, dans les plaines tout à fait unies, ne serait-il pas bon de faire légèrement monter et descendre le terrain ; cela ne gênerait pas la marche des voitures, et les eaux pluviales pouvant s’écouler, les routes seraient toujours sèches. » — « Cela pourrait se faire, dit Coudray, et serait vraisemblablement très-utile. »

Coudray lut alors un projet d’instruction rédigé pour un jeune architecte que l’on veut envoyer à Paris pour compléter son éducation. Goethe la trouva bonne ; c’est lui qui avait demandé le secours au ministère. — À son retour, on avait l’intention d’installer ce jeune homme comme professeur à une école industrielle et de lui ouvrir ainsi un cercle d’activité convenable. — Je bénissais en silence tous ces excellents projets.

Nous examinâmes ensuite les plans de Schinkel [18] pour les charpentiers, plans excellents et qui serviront à la nouvelle école. — En parlant de la solidité des bâtiments et en particulier des bâtiments des jésuites, Goethe a dit : « À Messine, tous les édifices avaient été ébranlés par le tremblement de terre, mais l’église et le cloître des jésuites étaient restés intacts comme s’ils eussent été bâtis de la veille. Il n’y avait pas la moindre trace que le tremblement de terre les eût en rien affectés. »

Les jésuites nous amenèrent à parler des catholiques et de l’émancipation des Irlandais. — « L’émancipation sera accordée, dit Coudray, mais le parlement saura prendre de telles garanties que la mesure n’aura aucun danger pour l’Angleterre. »

« — Avec les catholiques, dit Goethe, toutes les mesures de précaution sont inutiles. Le Saint-Siège a des intérêts que nous ne connaissons pas et des moyens pour arriver à ses fins dont nous n’avons aucune idée. Si je siégeais maintenant dans le parlement, je n’empêcherais pas l’émancipation, mais je ferais mettre au protocole que l’on pense à moi quand, pour la première fois, la tête d’un grand protestant tombera par le vote d’un catholique. »

On parla alors de la littérature française contemporaine, et Goethe exprima de nouveau son admiration pour les leçons de MM. Cousin, Villemain et Guizot. « Au lieu de l’esprit superficiel et léger de Voltaire, dit-il, il y a chez eux l’érudition que l’on ne trouvait autrefois que chez les Allemands. Et avec cela, un esprit, une pénétration, un talent pour épuiser un sujet ! C’est admirable ! on croirait les voir au pressoir ! Tous trois sont excellents, mais je donnerais l’avantage à M. Guizot ; c’est celui que j’aime le mieux. »

Nous causâmes ensuite d’histoire générale et, à propos de certains souverains, Goethe parla ainsi : « Pour être populaire, un grand souverain n’a besoin que de sa grandeur même. A-t-il fait de telle sorte que son État soit heureux à l’intérieur, considéré à l’extérieur, il peut alors paraître dans un carrosse officiel avec ses décorations, ou dans un mauvais droschky, enveloppé d’une peau d’ours, le cigare à la bouche ; tout est indifférent ; il a gagné l’affection de son peuple, et on conserve toujours le même respect pour lui. — Si, au contraire, un prince manque de grandeur personnelle et s’il ne sait pas, par ses bienfaits, gagner l’amour des siens, alors il sera obligé de chercher un autre moyen d’union, et il n’y en a pas de meilleur et de plus efficace que la religion, la jouissance et l’usage commun des mêmes pratiques. Paraître tous les dimanches à la messe, regarder de la tribune la paroisse et s’en laisser voir pendant une petite heure, voilà un excellent moyen de popularité que l’on pourrait indiquer à tout jeune souverain et que Napoléon lui-même, malgré toute sa grandeur personnelle, n’a pas dédaigné. »

Nous revînmes aux catholiques, à l’influence énorme des prêtres et à leur action cachée. On raconta qu’un jeune écrivain, à Hanau, avait dernièrement parlé un peu gaiement du rosaire dans un journal qu’il publiait. Ce journal aussitôt était tombé, et cela par l’influence que les prêtres exerçaient dans leurs différentes communes. Goethe dit : « De très-bonne heure on avait publié à Milan une traduction italienne de mon Werther. Fort peu de temps après on ne voyait plus un seul exemplaire de l’édition. L’évêque, sans rien dire, l’avait fait acheter tout entière par les prêtres dans chaque paroisse. Je n’en fus pas tourmenté, au contraire, j’admirai cet homme prudent qui avait vu tout de suite que Werther était un livre mauvais pour des catholiques, et je dus le louer d’avoir aussitôt saisi le moyen le meilleur pour le renvoyer en silence hors de ce monde. »

Goethe m’a raconté qu’il était allé avant dîner au Belvédère, pour donner un coup d’œil à l’escalier de Coudray. Il le trouve très-bien. Il me dit en même temps qu’il avait reçu un gros morceau de bois pétrifié, qu’il voulait me montrer. — « Ces souches pétrifiées, me dit-il, forment à la terre comme une ceinture ; on les trouve jusqu’en Amérique, toujours à la hauteur du 51e degré. — Il faut tous les jours s’étonner davantage ! On n’a vraiment aucune idée de l’organisation primitive de la terre, et je ne peux m’empêcher de blâmer M. de Buch, qui veut endoctriner les hommes pour propager ses hypothèses. Il ne sait rien, personne ne sait rien de plus que lui ; aussi ce que l’on enseigne est parfaitement indifférent, pour peu que l’on ait une lueur d’intelligence. »

Nous parlâmes ensuite du Voyage en Italie, et Goethe me dit que dans une de ses lettres écrites en Italie il avait trouvé une chanson qu’il voulait me montrer. Il me pria de lui donner un paquet de papiers placé en face de moi sur le pupitre. Je le lui donnai ; c’étaient ses lettres d’Italie ; il chercha la poésie et lut :

Cupidon, enfant effronté et entêté, tu m’as prié de te loger quelques heures, combien de jours et de nuits es-tu resté ! Et maintenant te voilà devenu maître et seigneur dans la maison ; je suis chassé de ma large couche ; je reste étendu par terre, mes nuits sont pleines de tourments ; ta malice attise sans cesse la flamme du foyer, tu consumes les provisions d’hiver et dévastes mon pauvre logis. Tu as déplacé, dérangé tout mon ménage, je cherche, je suis comme un aveugle, je suis perdu, tu fais si maladroitement du tapage que je crains que la pauvre petite âme ne s’enfuie pour te fuir, et ne laisse la maison vide.

Cette poésie me fit un très-grand plaisir ; elle me paraissait tout à fait nouvelle. « Elle ne vous est pas étrangère, dit-il, car elle se trouve dans Claudine de Villa Bella ; c’est Rugantino qui la chante. Mais je l’ai coupée, et on la lit sans s’y arrêter, sans en apercevoir le sens. Je la crois bonne cependant ! Elle exprime bien une certaine situation de l’âme et la métaphore se poursuit bien. — Elle est dans le genre d’Anacréon. Nous aurions dû faire réimprimer avec mes poésies cette chanson et les autres du même genre que renferment mes opéras ; les compositeurs les auraient eues réunies. » — Je trouvai l’idée bonne et j’en pris note pour l’avenir [19].

Goethe avait très-bien lu la poésie ; elle ne me sortait pas de l’esprit, et elle lui resta aussi dans la tête. Je l’entendis dire encore tout bas, comme en rêvant, les derniers vers :

Tu fais si maladroitement du tapage que je crains que la pauvre petite âme ne s’enfuie pour te fuir, et ne laisse la maison vide.

Il me parla d’un nouveau livre sur Napoléon, écrit par un ami d’enfance du héros [20] et qui renferme les renseignements les plus curieux. — « Le livre, dit-il, est très-froid, écrit sans enthousiasme, mais on voit quel grand caractère possède le vrai, quand on ose le dire. » Goethe m’a parlé aussi de la tragédie d’un jeune poëte : « C’est une œuvre pathologique, dit-il ; dans certaines parties, la sève est arrivée trop abondante ; dans d’autres, où elle était nécessaire, elle manque. C’était un bon sujet, très-bon, mais les scènes que j’attendais étaient absentes, et d’autres que je n’attendais pas étaient soignées, écrites avec amour. Je pense que c’est une œuvre pathologique ou romantique, comme vous voudrez, vous savez, d’après notre nouvelle désignation. »

Lundi, 6 avril 1829.

Goethe m’a donné à lire pendant le dîner une lettre d’Egon Ebert. Nous parlâmes avec éloge de ce poëte et de la Bohême, son pays.

« — La Bohême, dit Goethe, est un pays original, où je suis toujours allé avec plaisir. Les littérateurs ont encore dans leurs idées quelque chose de pur qui commence déjà à devenir rare dans le nord de l’Allemagne, où tout vaurien écrit sans avoir le moindre fonds de moralité, et sans vue élevée. »

Goethe parla ensuite du dernier poëme épique d’Egon Ebert [21], de l’ancienne domination des femmes en Bohême, et de l’origine de la fable des Amazones. Ceci amena la conversation sur l’épopée d’un autre poëte, qui s’est donné beaucoup de mal pour voir juger favorablement son œuvre dans les feuilles publiques. — « Des jugements en ce sens ont bien paru çà et là. Mais est venu le Journal littéraire de Halle, qui a dit nettement ce qu’il fallait penser du poëme, et toutes les phrases élogieuses des autres journaux ont été anéanties. Celui qui n’a pas une volonté droite est aujourd’hui vite découvert, le temps n’est plus où l’on peut se moquer du public et l’induire en erreur. »

« — Je m’étonne, dis-je, que les hommes, pour avoir un nom, se donnent tant de mal, et aillent jusqu’à employer des moyens frauduleux. »

« — Cher enfant, dit Goethe, un nom, ce n’est pas peu de chose. — Pour avoir un grand nom. Napoléon a bien mis en pièces presque la moitié du monde ! »

Il y eut un moment de silence, puis Goethe me donna des détails sur la nouvelle histoire de Napoléon qu’il lisait. — « La puissance du vrai est grande, dit-il. L’auréole, l’illusion que les journalistes, les historiens et les poëtes ont répandues autour de Napoléon disparaissent devant l’implacable réalité de ce livre ; mais le héros n’en est pas diminué, au contraire ; il grandit, à mesure qu’il devient plus vrai. »

« — Il fallait, dis-je, qu’il y eût en lui quelque puissance enchanteresse, pour que les hommes s’attachassent tout de suite à lui et se laissassent conduire. »

« — Certes, dit Goethe, c’était un être d’un ordre supérieur. — Mais la cause principale de cette puissance, c’est que les hommes étaient sûrs, sous ses ordres, d’arriver à leur but. Voilà pourquoi ils se rapprochaient de lui comme de quiconque leur inspirera une certitude pareille. Est-ce que les acteurs ne recherchent pas un nouveau régisseur qu’ils croient devoir leur donner de bons rôles ? — C’est une vieille histoire qui se répète toujours ; la nature humaine est ainsi faite : personne ne sert autrui pour rien ; sait-on que l’on se sert à soi-même, alors on sert volontiers. Napoléon connaissait les hommes, et il savait se servir parfaitement bien de leurs faiblesses. »

La conversation se tourna sur Zelter. — « Vous savez, dit-il, que Zelter a reçu l’ordre de Prusse. Mais il n’avait pas d’armes ; il a une nombreuse postérité, par conséquent l’espérance d’une descendance lointaine. Il lui fallait donc des armes, et un commencement de blason qui lui fît honneur. J’ai eu la plaisante idée de lui donner son blason. Je lui écrivis mon idée, il l’accepta avec plaisir, mais il me dit qu’il voulait avoir un cheval. « Bon ! dis-je, tu auras ton cheval, mais ce sera un cheval « avec des ailes. » — Regardez maintenant derrière vous, il y a sur ce papier une ébauche de l’ensemble que j’ai faite au crayon. »

Je pris la feuille et examinai le dessin. — Les armoiries faisaient très-bon effet. Le champ inférieur montrait les créneaux de la tour d’un mur de ville, pour indiquer que Zelter autrefois avait été un bon maçon. Au-dessus, un cheval ailé s’envolait vers le ciel, symbole de son génie et de son élan vers les régions supérieures. Au-dessus de l’écu était placée une lyre, surmontée d’une étoile, symbole de l’art dans lequel cet excellent ami, sous l’influence et la protection des astres favorables, s’était acquis de la célébrité. Sous l’écu était suspendu l’insigne de l’ordre dont son roi l’avait honoré, pour reconnaître ses grands mérites.

« — Je l’ai fait graver par Facius ; vous en verrez une épreuve. N’est-ce pas gentil qu’un ami fasse les armes de son ami, et lui donne pour ainsi dire la noblesse ? » — Cette pensée nous fit plaisir, et Goethe envoya chercher chez Facius une épreuve. Nous restâmes encore un peu de temps à table, prenant avec de bons biscuits quelques verres de vieux vin du Rhin. Goethe bourdonnait des paroles que je n’entendais pas. La poésie d’hier me revint en tête, et je récitai :

Tu as déplacé, dérangé tout mon ménage ! Je cherche, je suis comme un aveugle, je suis perdu.

« — Je ne peux pas me séparer de cette poésie, dis-je, elle est extrêmement originale, et exprime admirablement le désordre que l’amour amène dans notre existence.

« — Elle peint un certain abattement d’âme, » dit Goethe. — « Elle me fait le même effet qu’un tableau hollandais. » — « Elle a quelque chose de la poésie : Good man and good wife. » — « Vous me prenez le mot sur les lèvres, dis-je ; j’ai pensé constamment à ce poëme écossais, et j’avais le tableau de Van Ostade devant les yeux. » — « Il est singulier, dit Goethe, que ces deux poésies ne se laissent pas reproduire par la peinture ; elles donnent bien la même impression qu’un tableau ; elles inspirent la même émotion, et cependant, si elles étaient peintes, elles ne seraient rien. » — « Ce sont, dis-je, de beaux exemples pour montrer la poésie s’approchant autant qu’il est possible de la peinture, sans sortir de sa sphère propre. Ces poésies sont celles que j’aime le plus, parce qu’il y a en elles une vue pour l’imagination et une émotion pour l’âme. — Mais je ne comprends pas comment vous êtes arrivé à concevoir cette situation ; cette poésie est comme d’un autre temps et d’un autre monde. » — « Je ne la ferais pas non plus une seconde fois, dit Goethe, et je ne saurais pas dire comment je suis arrivé à l’écrire ; cela, du reste, se présente souvent. » — « Ce qu’il y a encore de singulier dans cette poésie, dis-je, c’est qu’il me semble toujours qu’elle est rimée, et cependant elle ne l’est pas. D’où cela vient-il ? » — « La cause est dans le rhythme, dit Goethe. Les vers commencent par une syllabe seule, une espèce de petite note, continuent par des trochées, et à la fin vient un dactyle, qui donne un caractère triste. » Goethe prit un crayon et scanda ainsi :

Vŏn | mēinĕm | brēitĕm | Lāgĕr | bīn ĭch vĕr | trīebĕn.

Nous parlâmes du rhythme en général et fûmes tous deux d’accord que la réflexion ne sert en rien pour le sentir. — « La mesure qu’il faut employer, dit Goethe, est inspirée par l’état d’âme dans lequel on se trouve, et elle vient sans qu’on y pense. Si on voulait y réfléchir, quand on écrit une poésie, on s’embrouillerait, et l’on ne ferait rien de bon. »

J’attendais l’épreuve de l’écusson ; Goethe se mit à parler de Guizot. — « Je continue à lire ses leçons, dit-il ; elles se soutiennent excellentes. Celles de cette année vont à peu près jusqu’au huitième siècle. Je ne connais aucun historien qui lui soit supérieur par la profondeur et l’étendue des vues. Des choses auxquelles on ne pense pas prennent à ses yeux la plus grande importance, comme origines de grands événements. Ainsi nous voyons là, clairement expliquée et démontrée, l’influence qu’a eue sur l’histoire la prédominance de certaines opinions religieuses, telles que la doctrine du péché originel, de la grâce, des bonnes œuvres, idées auxquelles certaines époques doivent leur physionomie. Nous voyons aussi là comment le droit romain n’a jamais péri, tout en disparaissant de temps en temps, semblable à un oiseau qui plonge, mais qui remonte à la surface de l’eau ; et à cette occasion notre excellent Savigny voit ses services pleinement reconnus. Lorsque Guizot parle des influences que dans les temps primitifs les nations étrangères ont exercées sur les Gaulois, j’ai surtout trouvé curieux ce qu’il dit des Allemands. — « Les Germains, dit-il, nous ont apporté l’idée de la liberté individuelle, qui était particulière à ce peuple. » — N’est-ce pas très-joliment trouvé, et n’a-t-il pas parfaitement raison ? cette idée n’est-elle pas encore aujourd’hui vivante et active parmi nous ? De cette source sont sorties et la réforme, et la conspiration d’étudiants de la Wartbourg [22], les sottises comme les bonnes choses. Et la bigarrure de notre littérature, la maladie d’originalité de nos poëtes, cette croyance de chacun, qu’il doit ouvrir une nouvelle route ; la vie séparée, isolée de nos savants, vie dans laquelle chacun d’eux n’existe que pour lui-même et ne voit tout que d’après son point de vue propre, tout vient de là. Les Français et les Anglais, au contraire, sont bien plus unis et se règlent bien plus les uns sur les autres. Dans les vêtements, dans la manière d’être ils ont tous quelque chose d’uniforme. Ils craindraient autrement d’attirer l’attention ou de se rendre ridicules. Mais, en Allemagne, chacun n’en fait qu’à sa tête, chacun ne cherche que sa propre approbation, sans s’inquiéter des autres, car en l’âme de chacun, comme Guizot l’a bien vu, vit l’idée de la liberté individuelle, idée d’où sont sortis, je le répète, et beaucoup de bien et beaucoup d’absurdités. »

Mardi, 7 avril 1829.

Je trouvai en entrant le conseiller aulique Meyer [23] avec Gœthe. Ils causaient sur l’art et parlaient de Peel, qui a acheté un Claude Lorrain 4 000 livres, ce qui le met très-haut dans la faveur de Meyer. On apporta les journaux et nous nous les partageâmes en attendant la soupe. — L’émancipation des Irlandais était à l’ordre du jour, nous en parlâmes bientôt. Goethe dit : « Cet événement est instructif en ce sens qu’il amène au jour des choses dont sans cela on n’aurait jamais dit un mot. Nous ne connaîtrons pas clairement l’état de l’Irlande, c’est une question trop complexe. Ce que l’on voit, c’est que ce pays souffre des maux qui ne peuvent être guéris par aucun moyen et qui ne le seront pas, en conséquence, par l’émancipation. S’il était malheureux de voir l’Irlande souffrir seule, il est malheureux aujourd’hui de voir l’Angleterre entraînée dans sa souffrance. Voilà la question. — Quant aux catholiques, il ne faut pas du tout se fier à eux. On voit dans quelle situation fâcheuse se trouvaient en Irlande les deux millions de protestants en face des cinq millions de catholiques et comme de pauvres fermiers protestants ont été opprimés, chicanés, tourmentés, quand ils étaient entourés de voisins catholiques. Les catholiques ne se supportent pas entre eux, mais quand il s’agit de marcher contre un protestant, ils sont tous d’accord. Ils ressemblent à une meute de chiens qui se mordent entre eux, mais qui, dès qu’un cerf apparaît, se réunissent tous et se lancent d’un même élan contre lui. »

De l’Irlande la conversation passa aux affaires de Turquie. On s’étonna que les Russes, avec toute leur supériorité, n’aient pas avancé davantage dans la campagne précédente. — « Le motif, dit Goethe, c’est que les moyens employés étaient insuffisants ; on a par suite trop exigé de chaque individu ; de là des hauts faits isolés, des dévouements individuels, sans que l’ensemble de l’entreprise ait avancé. »

« Cela doit être aussi un maudit pays, dit Meyer ; dès l’époque la plus reculée, quand un ennemi venant du Danube voulait passer par les montagnes du Nord, il était arrêté, rencontrait la résistance la plus obstinée et presque toujours reculait. Si les Russes pouvaient seulement garder leurs communications avec la mer et assurer ainsi leur approvisionnement ! » — « Il faut espérer qu’il en sera ainsi, dit Goethe. — Je lis maintenant, continua-t-il, la campagne de Napoléon en Égypte, dans le récit de son compagnon de chaque jour, Bourrienne. Beaucoup de faits perdent leur caractère aventureux et apparaissent tout nus, dans leur haute vérité. On voit qu’il n’avait entrepris cette expédition que pour remplir une période pendant laquelle il ne pouvait en France rien faire pour devenir le maître. Il ne savait d’abord à quoi se résoudre ; il visita tous les ports de la France sur la côte de l’océan Atlantique, pour constater l’état des vaisseaux et savoir par lui-même si une expédition contre l’Angleterre était possible ou non. Il vit que le moment n’était pas venu, et il se décida alors à sa campagne d’Égypte. »

« — J’admire, dis-je, avec quelle facilité et quelle assurance Napoléon, encore si jeune, jouait avec les plus grandes affaires du monde, comme s’il avait eu une longue pratique et une longue expérience. »

« — Cher enfant, dit Goethe, voilà ce qui est inné chez les grands talents. Napoléon maniait le monde comme Hummel son piano ; tous deux nous paraissent extraordinaires ; nous comprenons l’un aussi peu que l’autre, et cependant ce qu’ils font est réel, et se passe devant nos yeux. Ce qui distingue Napoléon parmi les grands hommes, c’est qu’à toute heure il était toujours le même. Avant une bataille, pendant une bataille, après une victoire, après une défaite, il était toujours debout sur ses pieds, toujours lucide, sachant toujours clairement ce qu’il devait faire. Il était toujours dans son élément, toujours prêt pour toute circonstance, de même que Hummel est toujours prêt, qu’il s’agisse d’un adagio ou d’un allegro, qu’il joue la basse ou le chant. C’est là la facilité, qui se trouve partout où il y a un vrai talent, dans les arts de la paix comme dans les arts de la guerre, au piano comme derrière les canons.

Dans le livre de Bourrienne on voit combien on nous a fait de contes sur l’expédition d’Égypte. Beaucoup de choses, il est vrai, sont confirmées, mais beaucoup d’autres ne le sont pas, et la plupart des faits ont été mal racontés. — Il est vrai que Bonaparte a fait fusiller huit cents prisonniers turcs, mais ce fut la décision mûrement pesée d’un conseil de guerre qui, d’après toutes les circonstances, avait jugé qu’il était impossible de les sauver. — Sa descente dans les Pyramides : conte. Il est très-gentiment resté en dehors, et s’est fait raconter par les autres ce qu’ils avaient vu. — Ce qu’on dit sur son adoption du costume oriental doit être corrigé. Il n’a joué cette mascarade qu’une fois, chez lui, et il a paru seulement au milieu de ses amis, pour voir comment ce costume lui allait. Mais le turban ne lui allait pas, ainsi qu’à tous ceux qui ont la tête allongée, et il n’a jamais repris ce costume. — Il a vraiment visité les pestiférés, pour montrer par un exemple que l’on peut triompher de la peste quand on est capable de triompher de la crainte. Et il a raison ! Je peux raconter un fait semblable de ma propre vie ; une fois je n’ai échappé à la contagion de la fièvre putride que par la volonté arrêtée de détourner de moi le mal. La volonté morale a, dans ces circonstances, une puissance incroyable. Elle pénètre pour ainsi dire le corps, et le met dans un état d’activité qui repousse toute influence pernicieuse. Au contraire, la peur est un état de faiblesse inerte qui rend plus sensible, et qui permet à tout ennemi de s’emparer de nous sans peine. Napoléon savait parfaitement cela, et il savait qu’il ne risquait rien en donnant à son armée cet imposant exemple. — Mais, continua Goethe très-gaiement, montrez-moi du respect ! Napoléon avait dans sa bibliothèque de campagne… quel livre ?… mon Werther !… »

« On voit à son lever d’Erfurt, dis-je, qu’il l’avait bien étudié. »

« Il l’avait étudié comme un juge d’instruction étudie son dossier, dit Goethe, et c’est aussi de cette façon qu’il en a causé avec moi. — M. Bourrienne a donné la liste des livres que Napoléon emporta avec lui, et parmi eux se trouve Werther ; mais ce qu’il y a de curieux dans cette liste, c’est la manière dont les livres sont classés. Sous la rubrique Politique, par exemple, nous voyons le Vieux Testament, le Nouveau Testament, le Coran, ce qui montre sous quel point de vue Napoléon considérait les choses religieuses. »

Goethe nous cita encore plusieurs traits intéressants du livre qui l’occupait. Il nous dit entre autres comment Napoléon, ayant franchi à pied avec son armée, pendant la marée basse, la pointe de la mer Rouge, fut surpris à son retour par le flux, et si vite que les derniers soldats durent marcher en ayant de l’eau jusque sous les bras ; aventure qui risquait de se terminer par une catastrophe pharaonienne. À cette occasion, Goethe exprima beaucoup d’idées sur le mouvement du flux. Il le compara aux nuages qui ne viennent pas d’une distance éloignée, mais qui naissent simultanément partout, et qui s’avancent tous en même temps.

Mercredi, 8 avril 1829.

Goethe était déjà à table quand j’entrai ; il me reçut très-gaiement. « J’ai reçu une lettre, dit-il ; d’où ? de Rome ! Et de qui ? du roi de Bavière ! »

« Je partage votre joie, dis-je ; mais n’est-ce pas bizarre ? depuis une heure, en me promenant, je pensais beaucoup au roi de Bavière, et maintenant j’apprends cette agréable nouvelle. » — « De pareils pressentiments sont fréquents, dit Goethe. Voici la lettre, prenez-la, asseyez-vous près de moi, et lisez-la. »

Je pris la lettre, Goethe prit le journal, et je pus lire ainsi la lettre bien tranquillement. Elle était datée de Rome, le 26 mars 1829, écrite d’une écriture très-belle et très-nette. Le roi disait à Goethe qu’il s’était acheté à Rome une propriété avec des jardins, la Villa di Malta, près de la Villa Ludovisi, à l’extrémité nord-ouest de la ville, sur une colline d’où l’on aperçoit Rome entière, et d’où l’on a, vers le nord-est, la vue de Saint-Pierre. « C’est une vue telle, écrit-il, que l’on ferait un grand voyage pour en jouir, et maintenant, à toute heure du jour, j’en jouis commodément par mes fenêtres. » Il se félicite d’être à présent si bien établi à Rome. « Voilà douze ans que je n’avais vu Rome, j’aspirais à la voir comme on aspire à voir son amante ; maintenant je retournerai à elle avec des sentiments plus calmes, comme on revient vers une amie bien-aimée. » — Il parle des précieux trésors d’art, des édifices, avec l’enthousiasme d’un connaisseur qui connaît la vraie beauté, qui a à cœur son progrès, et qui est blessé douloureusement de toute déviation du bon goût. Dans cette belle lettre, les sentiments, les expressions respiraient quelque chose de naturel et de simple que l’on attend peu de personnes aussi élevées. J’exprimai, à ce sujet, ma joie à Goethe. « Vous voyez là, dit-il, un monarque qui, avec sa majesté royale, a sauvé le beau naturel d’homme qu’il avait reçu en naissant. C’est un phénomène rare, et, par cela même, plus fait pour nous réjouir. » — J’examinai encore la lettre, et trouvai de nouveaux passages remarquables. — « Ici, à Rome, écrit le roi, je me repose des soucis du trône ; l’art, la nature sont mes réjouissances de chaque jour, et des artistes sont mes commensaux. » — Ailleurs il écrit qu’il passe souvent devant la maison où Goethe a habité, et qu’il pense ainsi souvent à lui. — Il fait quelques citations des Élégies romaines, qui montrent qu’il les possède bien et les relit de temps en temps, à Rome, aux endroits favorables. « Oui, dit Goethe, il a une affection particulière pour les Élégies ; il m’a beaucoup tourmenté pour que je lui dise ce qu’elles contiennent de réellement vrai, parce qu’il trouve à ces poésies le charme que la vérité possède. — On se rappelle rarement que presque toujours ce sont des circonstances très-insignifiantes qui fournissent au poète ses œuvres les meilleures. — Je voudrais avoir les poésies du roi [24] pour lui en parler un peu dans ma réponse. D’après le peu que j’en ai lu, elles seront bonnes. Pour la forme et le procédé, il tient beaucoup de Schiller, et s’il met sous cette enveloppe superbe les trésors d’une âme élevée, on a le droit d’attendre quelque chose d’excellent. — Je suis content que le roi ait fait à Rome une aussi jolie acquisition. Je connais la Villa, la position est très-belle, et tous les artistes allemands habitent dans le voisinage. »

Le domestique changeait les assiettes, Goethe lui dit d’étendre par terre dans la salle du Plafond le grand plan gravé de Rome. « Je veux vous montrer le bel endroit que le roi a choisi, pour que vous vous représentiez bien le site. »

« Hier soir, dis-je, j’ai lu Claudine de Villa Bella, et avec le plus grand plaisir. La situation est si bien peinte, il y a dans les scènes tant d’heureuse audace, tant de libre hardiesse que je me sentais le plus vif désir de la voir sur la scène. » — « Quand cela est bien joué, dit Goethe, l’effet produit est assez bon. » — « Par qui la musique a-t-elle été écrite ? » — « Par Reichardt, et elle est très-bonne. L’instrumentation est dans le goût du temps, un peu faible aujourd’hui ; il faudrait la rendre plus forte, plus pleine. Le compositeur a surtout réussi dans notre chanson : « Cupidon, enfant effronté, entêté — » — « Ce qu’il y a de singulier dans cette chanson, dis-je, c’est que lorsqu’on la récite, elle plonge l’âme dans un état rêveur très-doux. » — « C’est bien aussi d’une pareille disposition qu’elle est née, et il est naturel qu’elle l’inspire. »

Nous avions fini de dîner. Frédéric vint dire que le plan de Rome était disposé. Nous allâmes le voir. L’image de la grande métropole du monde était devant nous ; Goethe trouva très-vite la Villa Ludovisi, et, dans le voisinage, la nouvelle propriété du roi, la Villa di Malta.

— « Voyez-vous, dit Gœthe, cette situation ! Rome entière s’étend là devant vous ; la colline est si haute que, vers l’orient et le midi, on la domine tout entière. Je suis allé dans cette Villa, et j’ai souvent joui du coup d’œil que l’on a de ses croisées. Ici, au delà du Tibre, où la ville forme une pointe, c’est Saint-Pierre, et à côté le Vatican. Vous voyez que de ses fenêtres le roi les aperçoit. Cette longue route-là, c’est celle qui vient d’Allemagne ; voici la Porte du Peuple ; j’ai demeuré au coin d’une de ces premières rues ; maintenant, à Rome, on montre une autre maison comme ayant été la mienne, mais cela ne fait rien ; ces choses-là sont parfaitement indifférentes, et il ne faut pas gêner le cours de la tradition. »

Nous revînmes dans la première pièce. — « Le chancelier, dis-je, sera content de cette lettre du roi. » — « Il la verra, dit Goethe. Quand je lis, dans les nouvelles de Paris, les discours et les débats des Chambres, continua-t-il, je pense toujours au chancelier ; il serait là à sa vraie place et dans son élément. Car il faut non-seulement avoir l’intelligence, mais encore l’envie et le goût de parler, et tout cela se trouve réuni chez le chancelier. Napoléon avait aussi ce goût de la parole, et quand il ne pouvait pas parler, il lui fallait écrire ou dicter. Nous voyons que Blücher aussi parlait volontiers, et il parlait bien, avec énergie ; c’est un talent qu’il avait développé dans la Loge maçonnique. Notre grand-duc aimait aussi à parler, quoiqu’il fût d’un naturel laconique, et, quand il ne pouvait pas parler, il écrivait. Il a écrit beaucoup de traités et de règlements, presque toujours très-bons ; seulement un prince n’a pas assez de temps et de repos pour acquérir en toutes choses la connaissance nécessaire des détails. Ainsi, encore dans ses dernières années, il avait fait un règlement sur le prix que l’on devait payer pour la restauration des tableaux. Le trait est très-joli. — En vrai prince, il avait établi le prix des restaurations mathématiquement, à la mesure et à la longueur. Les restaurations, disait-il, se compteront au pied. Ainsi, si un tableau restauré a douze pieds carrés, on payera douze thalers ; s’il en a quatre, on payera quatre thalers, etc. — C’était là une ordonnance de prince, mais non d’artiste ; car un tableau de douze pieds carrés peut être dans un état tel qu’on le restaurera facilement en un jour, et pour un autre tableau de quatre pieds, il faudra peut-être une semaine de travaux et de peines. Mais les princes, en leur qualité de bons militaires, aiment les décisions mathématiques, et, dans leur grandeur, ils agissent « avec poids et avec mesure [25]. »

Cette anecdote m’amusa beaucoup. Puis nous parlâmes d’art, et Goethe dit : « Je possède des dessins à la main, d’après des tableaux de Raphaël et du Dominiquin, à propos desquels Meyer m’a fait une observation intéressante que je veux vous communiquer. — Ces dessins, disait-il, trahissent une main peu exercée, mais on voit que celui qui les a faits avait un sentiment juste et délicat des tableaux qui étaient devant lui, et il l’a fait passer dans ses dessins, de telle façon qu’ils nous remettent fidèlement dans l’esprit l’original. Si un artiste de nos jours copiait ces tableaux, peut-être dessinerait-il beaucoup mieux et bien plus correctement ; mais il est à supposer qu’il lui manquerait ce sentiment vrai de l’original, et qu’ainsi son dessin, tout en étant meilleur, serait loin de nous donner une idée aussi parfaite de Raphaël et du Dominiquin. — N’est-ce pas là un joli aperçu ? On pourrait dire quelque chose d’analogue pour les traductions. Ainsi Voss a certainement fait une excellente traduction d’Homère, mais il est à croire qu’un autre aurait pu avoir et inspirer un sentiment plus naïf et plus vrai de l’original, sans être pour l’ensemble un traducteur aussi magistral que Voss. »

Le temps aujourd’hui était très-beau ; le soleil était encore haut dans le ciel ; nous descendîmes dans le jardin, où Goethe fit attacher quelques branches qui tombaient jusqu’à terre. Les crocus jaunes étaient en pleine fleur. Nous regardâmes ces fleurs, et nos regards, en se reposant ensuite sur le sol, apercevaient des images violettes.

« — Vous pensiez récemment, me dit-il, que le jaune et le rouge s’appellent réciproquement mieux que le jaune et le bleu, parce que ces premières couleurs sont d’un degré supérieur et par suite plus parfaites, plus pleines, plus énergiques. Je ne suis pas de cet avis. Toute couleur, dès quelle paraît d’une façon marquée à l’œil, cherche également à produire la couleur opposée ; il faut seulement que notre œil soit dans une bonne position, que la lumière du soleil ne soit pas trop vive, et que notre regard porte sur un terrain qui laisse bien apercevoir la couleur produite par l’œil. — Et puis dans les théories sur les couleurs il faut se garder de faire des distinctions trop fines, car on est exposé au danger de tomber de l’essentiel dans l’accessoire, du vrai dans le faux, et du simple dans le compliqué. »

Je retins ces paroles comme leçon utile dans mes études. — Cependant l’heure de la représentation du théâtre était arrivée. Goethe me dit en riant : « Allez, et tâchez de bien supporter aujourd’hui les horreurs de « Trente années de la vie d’un joueur [26] ! »

Vendredi 10 avril 1829.

« En attendant la soupe, je veux donner une joie à vos yeux, » et en parlant ainsi, Goethe mit devant moi un volume de paysages de Claude Lorrain. C’étaient les premiers que je voyais de ce grand maître. L’impression qu’ils produisirent sur moi fut extraordinaire, et mon étonnement et mon enthousiasme augmentaient à chaque feuille nouvelle. Grâce aux fortes masses d’ombres sur les premiers et les derniers plans, à la vaste lumière, qui, lancée par le soleil traverse les airs et vient se refléter dans l’eau, l’impression que donne chaque tableau est claire, précise, et je surprenais ainsi les principes que le grand maître avait suivis dans son art. Je remarquais aussi avec admiration comme chaque tableau forme à lui seul un petit monde, dans lequel il n’y a rien qui ne soit en harmonie avec le sentiment dominant et qui ne serve à le mettre mieux en relief. Que ce soit un port de mer, entouré d’édifices magnifiques, avec des vaisseaux à l’ancre, des pêcheurs jetant leurs filets, ou bien une campagne stérile et solitaire, avec des collines, des chèvres cherchant leur nourriture, un petit ruisseau, un pont, quelques buissons, quelques arbres ombreux et un berger qui souffle dans son chalumeau, ou bien un ravin profond, où, pendant l’ardente chaleur de l’été, se cache une eau dormante dont la vue donne la sensation d’une douce fraîcheur, quel que soit le site reproduit, partout règne l’unité la plus parfaite, et il n’y a pas trace d’un élément étranger.

« — Vous voyez là, me dit Goethe, une créature parfaite, qui pensait et sentait avec beauté, et dans l’âme de laquelle reposait un monde que l’on ne rencontrerait pas facilement ailleurs. — Ces tableaux ont la plus grande vérité, sans ombre de réalité. Claude Lorrain connaissait par cœur le monde réel jusque dans le plus petit détail, et il s’en servait comme d’un moyen pour exprimer le monde que renfermait sa belle âme. C’est là le véritable idéalisme, il sait se servir de moyens réels de telle façon que le vrai, en apparaissant dans l’œuvre, donne l’illusion d’une réalité.

« — Cette remarque excellente, dis-je, est aussi juste dans la poésie que dans les beaux-arts. »

« — Oui, dit Goethe. Mais vous vous donnerez le plaisir de voir les autres tableaux de l’excellent Claude pour votre dessert ; ils sont vraiment trop bons pour que l’on puisse en voir beaucoup de suite. »

« — C’est mon avis aussi, dis-je, car j’hésite et je sens quelque peine, quand je tourne la feuille, tout à fait comme lorsqu’on lit un beau livre riche en passages remarquables ; nous voudrions nous arrêter, et ce n’est que malgré nous que nous marchons en avant. »

« — J’ai répondu au roi de Bavière, me dit Goethe après une pause ; vous verrez ma lettre. » — « Voilà, continua-t-il, dans ce journal, une poésie adressée au roi, que le chancelier m’a lue hier et qu’il faut que vous lisiez aussi. — Goethe me donna la feuille et je lus tout bas. — « Eh bien, qu’en dites-vous ? » me demanda-t-il.

— « Ce sont là les sentiments d’un amateur ayant plus de bonne volonté que de talent ; il a reçu des grands écrivains une langue toute faite qui résonne et rime pour lui, et il croit que c’est lui-même qui parle.

« — Vous avez parfaitement raison, dit Goethe ; je considère cette poésie comme très-faible ; il n’y a pas trace de contemplation du monde extérieur, c’est purement intellectuel, et même ce n’est pas pensé comme il le fallait. »

« — Pour faire une bonne poésie, dis-je, il faut avoir amassé de grandes connaissances sur le sujet dont on parle, car celui qui n’a pas, comme Claude Lorrain, un monde à sa disposition, fera rarement quelque chose de bon, en dépit des idées les meilleures. »

« — Et ce qu’il y a de particulier, dit Gœthe, c’est que le talent inné seul sait juste deviner ce qu’il faut dire ; tous les autres se trompent plus ou moins. »

« — C’est ce que montrent les faiseurs d’esthétique, dis-je ; aucun presque ne sait ce qu’il faut vraiment enseigner, et ils embrouillent tout à fait les jeunes poètes. Au lieu de parler de la réalité, ils parlent de l’idéal, et au lieu de donner des indications au poète sur ce qu’il ne possède pas, ils l’égarent sur ce qu’il possède. Si quelqu’un est né avec un peu d’esprit, de fantaisie, et d’humour, il déploiera surtout ses dons s’il ignore qu’il les possède. S’il lit les livres célèbres qui traitent de ces hautes qualités, immédiatement il est gêné et entravé dans l’usage innocent de ses forces ; la conscience qu’il en a le paralyse, et au lieu d’être excité, il est absolument arrêté. »

« Vous avez parfaitement raison, et il y aurait bien à dire sur ce chapitre. J’ai lu, continua-t-il, le nouveau poème épique d’Egon Ebert ; il faut que vous le lisiez aussi, nous pourrons peut-être d’ici l’aider un peu.

C’est vraiment un joli talent, mais son nouveau poëme manque de la vraie base d’un poëme, la base de la réalité. Les paysages, les levers et couchers de soleil, tous les passages où il peint les parties du monde extérieur qu’il a vues, sont parfaits ; on ne pourrait mieux faire. Mais ce qui a existé dans les siècles passés, ce qui appartient à la tradition, ne lui a pas apparu dans sa juste vérité, et son récit manque de sa vraie substance. La vie, les actions des Amazones sont peintes par des généralités que les jeunes gens croient poétiques, romantiques, et qui passent en effet pour telles dans le monde de l’esthétique. »

« — C’est là le défaut de toute la littérature actuelle, dis-je. On fuit le détail spécial, on craint qu’il ne soit pas poétique, et on tombe alors dans le lieu commun. »

« — Egon Ebert, dit Goethe, aurait dû se tenir de près à la chronique, et son poëme aurait eu de la valeur. — Quand je pense combien Schiller étudiait les récits de l’histoire, avec quel soin il a étudié la Suisse, quand il a écrit Tell ; et comme Shakspeare a tiré parti des chroniques, insérant dans ses pièces des passages entiers mot pour mot, je crois qu’on peut bien demander la même chose à un jeune poëte de nos jours. Dans mon Clavijo j’ai mis des passages entiers des Mémoires de Beaumarchais. » — « Mais on ne s’en aperçoit pas, dis-je, vous avez retravaillé ces passages ; ils ne sont pas transportés bruts. » — « C’est bien ainsi qu’il faut s’en servir et c’est ainsi qu’il faut faire, » dit-il.

Il me raconta alors quelques traits sur Beaumarchais. — « C’était un drôle de chrétien, dit-il ; il faut que vous lisiez ses Mémoires. — Les procès étaient son élément ; c’est là qu’il se sentait bien. Les plaidoyers de ses avocats dans un de ses procès existent encore, et ils sont au nombre des plus curieux, des plus remarquables et des plus hardis qui aient été prononcés. — Il perdit ce procès. En descendant les escaliers du tribunal, il rencontra le chancelier qui montait. Beaumarchais devait lui céder la place, mais il s’y refusa, et prétendit que chacun devait céder la moitié du passage. Le chancelier, offensé dans sa dignité, ordonna aux gens de sa suite de repousser Beaumarchais, ce qu’ils firent ; aussitôt Beaumarchais retourne au tribunal, intente un procès au chancelier, et il le gagne.

— J’ai repris mon second Séjour à Rome, continua gaiement Goethe, pour le terminer enfin et passer à autre chose. Comme vous le savez, j’ai rédigé mon Voyage en Italie tout entier sur des lettres… Mais les lettres que j’ai écrites pendant mon second séjour ne sont pas telles que j’en puisse faire un grand usage ; elles parlent souvent de choses trop particulières à Weimar, et montrent trop peu ma vie italienne ; elles renferment cependant mainte assertion qui peint l’état de mon âme à ce moment, aussi j’ai l’intention d’extraire ces passages, et de les enchâsser dans mon récit, qui prendra ainsi du ton et de l’accent. — Dans tous les temps, continua-t-il, on a dit et répété que l’on devait s’efforcer de se connaître. C’est une bizarre exigence, à laquelle personne n’a satisfait jusqu’à présent et à laquelle personne, à vrai dire, ne peut satisfaire. — Tous les sens, toutes les tendances de l’homme le portent vers le monde extérieur qui l’entoure, et il a déjà bien à faire pour le connaître et l’approprier au but qu’il poursuit. Il ne sait sur lui-même qu’une chose : s’il souffre ou s’il a du plaisir, et c’est ainsi qu’il apprend ce qu’il doit rechercher ou ce qu’il doit éviter. Pour le reste, l’homme est une créature obscure qui ignore d’où elle vient, où elle va, qui sait peu du monde, et qui sur elle-même sait moins que sur tout le reste. Je ne me connais pas, et que Dieu me préserve de me connaître. Je dis tout cela parce que c’est en Italie, à quarante ans, que j’ai eu assez de pénétration et que je me suis connu assez bien pour reconnaître que je n’avais aucun talent pour les arts plastiques, et que mes penchants pour ces arts étaient faux. Quand je faisais un dessin, je ne poursuivais pas d’assez près le corps même des objets ; je craignais pour ainsi dire de laisser les choses faire impression sur moi ; tout ce qui manquait d’énergie, tout ce qui était médiocre me convenait davantage. Si je faisais un paysage, j’hésitais toujours à donner aux premiers plans toute leur vigueur pour les distinguer des lointains et des plans intermédiaires, aussi mon dessin n’avait jamais son effet vrai. De plus, je ne faisais aucun progrès ; si je ne m’exerçais pas constamment, si je cessais un peu, j’étais obligé de recommencer tout. Cependant je n’étais pas tout à fait sans talent, surtout dans le paysage, et Hackert [27] me disait souvent : « Si vous voulez rester dix-huit mois avec moi, vous produirez quelque chose qui fera plaisir et à vous et aux autres. »

« — Mais, dis-je, comment reconnaitra-t-on que l’on a un vrai talent pour les arts du dessin ? »

« — Le talent réel, dit-il, possède un sens inné de la forme, des proportions, de la couleur, de telle sorte qu’en très-peu de temps quelques leçons suffisent pour qu’il sache tout ce qu’il faut sur ces points. Mais surtout il désire rendre sensibles les corps et les mettre en relief par la lumière. Même quand il ne travaille pas, il fait des progrès et grandit intérieurement. Un tel talent n’est pas difficile à reconnaître, et un maître l’aperçoit mieux que personne.

« Ce matin, continua-t-il très-gaiement, j’ai visité le Pavillon des Princes [28] ; l’appartement de la grande-duchesse est disposé avec beaucoup de goût, et Coudray avec ses Italiens a donné là une preuve nouvelle de sa grande habileté. Les peintres étaient encore occupés aux murailles ; ce sont des Milanais ; je leur ai parlé tout de suite en italien et j’ai vu que je ne l’avais pas oublié. Ils m’ont raconté qu’ils venaient de peindre le château du roi de Wurtemberg, qu’ils ont été ensuite demandés à Gotha, mais ils n’avaient pu encore s’arranger ; on avait alors entendu parler d’eux à Weimar, et on les avait appelés pour décorer l’appartement de la grande-duchesse. J’entendais et je parlais de nouveau l’italien avec grand plaisir, car dans la langue d’un pays il y a un peu de son atmosphère. Ces braves gens sont depuis trois ans hors d’Italie, mais ils disent qu’en quittant Weimar ils retourneront directement chez eux, après avoir cependant, sur la commande de M. Spiegel, peint un décor pour notre théâtre, ce qui, je le crois, ne vous fâchera pas. Ce sont des gens très-habiles ; l’un est un élève du premier peintre décorateur de Milan, et vous pouvez ainsi espérer de bons décors. »

Après que Frédéric eût ôté le couvert, Goethe se fit apporter un petit plan de Rome. — « Pour nous autres, dit-il, Rome ne pourrait être un lieu de séjour prolongé ; celui qui veut rester là et s’y établir doit se marier et se faire catholique, autrement il n’y peut tenir ; il a une vie désagréable. Hackert n’était pas peu fier, lui protestant, d’y être resté si longtemps. »

Goethe me montra alors sur le plan les édifices et les places principales. — « Voici, disait-il, le jardin Farnèse. » — « N’est-ce pas là, dis-je, que vous avez écrit la scène des sorcières de Faust ? » — « Non, dit-il, c’est dans le jardin Borghèse. »

Je regardai ensuite les paysages de Claude Lorrain, et nous causâmes de ce grand maître. — « Est-ce qu’un jeune artiste ne pourrait pas, de nos jours, demandai-je, se former sur lui ? » — Goethe répondit : « Celui qui aurait une âme semblable à la sienne pourrait certes se développer parfaitement en l’étudiant, mais celui à qui la nature a refusé les dons que possédait son âme ne pourrait lui prendre tout au plus que des détails de style, dont il se servirait comme on se sert d’une phrase empruntée. »

Samedi, 11 avril 1829.

Je trouvai aujourd’hui la table mise pour plusieurs personnes dans la grande salle. Goethe et madame de Goethe m’accueillirent très-amicalement. Puis arrivèrent madame Schopenhauer [29], le jeune comte Reinhard, de l’ambassade française ; M. de D***, son beau-frère, qui va partir pour s’engager au service de la Russie et combattre les Turcs ; mademoiselle Ulrike, et enfin le conseiller aulique Vogel. — Goethe était d’humeur très-gaie ; il raconta avant dîner quelques bons tours de Francfort, et entre autres ceux que Rothschild joue à Bethmann pour lui prendre les bonnes affaires.

Le comte Reinhard se rendit à la cour, nous nous mîmes à table ; la conversation fut animée, agréable, on parla de voyages, de villes de bains, et madame Schopenhauer nous intéressa en nous entretenant de l’arrangement de sa nouvelle propriété sur le Rhin, près de l’île de Nonnenwerth. Au dessert le comte Reinhard revint et fut loué de sa promptitude, car pendant sa courte absence il avait dîné à la cour et s’était deux fois déshabillé. Il nous apporta la nouvelle que le nouveau pape était élu, et que c’était un Castiglione. — Goethe raconta à la compagnie les formalités que l’on observe traditionnellement pour cette élection.

Le comte Reinhard, qui avait passé l’hiver à Paris, nous donna les renseignements que nous souhaitions sur les hommes d’État, les littérateurs et les poètes célèbres. On parla de Chateaubriand, de Guizot, de Salvandy, de Béranger, de Mérimée [30], etc. Après dîner, quand tout le monde fut parti, Goethe me prit dans son cabinet de travail et me montra deux écrits extrêmement curieux. C’étaient deux lettres de sa jeunesse, écrites de Strasbourg à son ami le docteur Horn, à Francfort, en 1770, l’une en juillet, l’autre en décembre. Dans ces deux lettres on voyait un jeune homme qui a le pressentiment d’une grande destinée. Dans la dernière on voyait déjà des traces de Werther ; il est parlé de Sesenheim ; l’heureux jeune homme paraît être plongé dans le vertige des plus douces sensations, et vivre à moitié dans le rêve. — L’écriture des lettres était tranquille, claire, élégante, et marquée déjà du caractère qu’elle a plus tard toujours conservé. Je ne pouvais m’empêcher de relire sans cesse ces charmantes lettres, et je quittai Goethe on ne peut plus heureux, on ne peut plus reconnaissant.

Dimanche, 12 avril 1829.

Goethe m’a lu sa réponse au roi de Bavière. Il s’y représente comme montant les degrés de la Villa et venant parler au roi. — « Il doit être difficile, dis-je, de trouver le ton juste qu’il faut employer dans ces circonstances. » — « Celui qui comme moi, me répondit Gœthe, a pendant toute sa vie eu des relations avec de grands personnages le trouve facilement. Le seul moyen, c’est de ne pas se laisser aller à parler avec trop de naturel et de conserver toujours, au contraire, les formules convenues. »

Gœthe parla alors de la rédaction du récit de son second séjour à Rome, qui l’occupe maintenant, « Par les lettres que j’ai écrites dans cette période, je vois clairement que chaque âge de la vie apporte avec lui des avantages et des désavantages. Ainsi, dans ma vingtième année, sur plusieurs sujets j’étais déjà aussi pleinement décidé, aussi instruit que maintenant, et même, à maints points de vue, mieux ; cependant je ne changerais pas ce que je possède aujourd’hui dans ma quatre-vingtième année contre ce que je possédais alors. »

« Vos paroles me rappellent votre Métamorphose des plantes, dis-je, et je conçois très-bien que l’on ne veuille pas revenir de la période de la fleur à la période des feuilles et de la période du fruit et de la graine à la période de la fleur.

« — Votre comparaison rend très-bien ma pensée. Représentez-vous, dit-il en souriant, une feuille bien dentelée, bien étendue ; voudrait-elle quitter son état de libre développement pour revenir à son ancien état si obscur, si borné de cotylédon ? Et ce qui est très-joli, c’est que nous avons une plante qui peut servir de symbole à l’âge le plus avancé, car au delà de la période de la fleur et du fruit, ne produisant plus, elle continue à croître vigoureusement. — Ce qu’il y a de fâcheux dans la vie, c’est qu’on est arrêté par de faux penchants, et on ne les aperçoit que lorsqu’on s’en est déjà débarrassé. » — « Comment peut-on voir et savoir qu’un penchant est faux ? » — « Un faux penchant est infécond, et s’il produit quelque chose, cela ne vaut rien. Le voir chez les autres n’est pas difficile, mais le voir en soi, c’est tout différent, et cela demande une grande indépendance d’esprit. Et même nous pouvons le voir sans profiter de notre perspicacité ; on hésite, on doute, on ne se décide pas, absolument comme on a de la peine à se séparer d’une jeune fille que l’on aime, malgré les preuves répétées que l’on peut avoir de son infidélité. Je parle ainsi en pensant de nouveau au nombre d’années qui m’a été nécessaire pour apercevoir que mon penchant pour les arts du dessin était faux, et au nombre d’années qu’il m’a fallu encore après ce moment pour me séparer d’eux. »

« — Cependant ce penchant, dis-je, vous a été si avantageux de tant de manières qu’on ne peut guère l’appeler un faux penchant. » — « Oui, j’ai gagné en pénétration, dit Goethe, aussi je peux être tranquille de ce côté. C’est là ce que l’on gagne avec les faux penchants. Celui qui, sans avoir le talent suffisant, s’occupe de musique, ne sera jamais un maître, mais il apprendra à reconnaître et à apprécier ce que les maîtres ont fait. Malgré tous mes efforts je ne suis pas, à la vérité, devenu un artiste, mais en m’essayant dans toutes les branches de l’art, j’ai appris à me rendre compte du moindre trait et à distinguer l’œuvre remarquable de l’œuvre défectueuse. Ce n’est pas là un petit bénéfice, et un penchant même faux rapporte toujours quelque chose. Par exemple, les croisades faites pour délivrer le Saint-Sépulcre sont évidemment une déviation de l’histoire, cependant elles ont eu le bon résultat d’affaiblir les Turcs, qui ont été empêchés de devenir les maîtres de l’Europe. »

Après avoir parlé de différents sujets, nous en vînmes à un ouvrage de Ségur sur Pierre le Grand, ouvrage qui intéresse Goethe et lui donne maints éclaircissements. — « La situation de Saint-Pétersbourg, a-t-il dit, n’est pas pardonnable ; surtout quand on pense que dans le voisinage le sol se relève, et que l’empereur aurait pu mettre à l’abri de toute inondation la ville elle-même, en la portant un peu plus haut et en laissant le port dans la partie basse. Un vieux marin lui fit des observations et lui prophétisa que tous les soixante-dix ans la population serait noyée. Il y avait là un vieil arbre, qui conservait les traces des différentes crues d’eau. Mais ce fut en vain, l’empereur persévéra dans sa fantaisie et fit abattre l’arbre pour qu’il ne pût pas témoigner contre lui. Vous avouerez qu’il y a quelque chose d’énigmatique dans cet acte d’un si grand caractère. Mais savez-vous comment je me l’explique ? L’homme ne peut pas se séparer de ses impressions d’enfance, et cela va si loin, que même des choses défectueuses auxquelles il s’est habitué dans ses premières années et au milieu desquelles il a passé ce temps heureux, lui restent chères plus tard et lui paraissent bonnes ; il est aveugle pour elles, et ne voit pas leurs défauts. — C’est la chère Amsterdam de sa jeunesse que Pierre le Grand voulut rebâtir dans sa capitale, à l’embouchure de la Neva, absolument comme les Hollandais ont toujours cherché dans leurs possessions lointaines à bâtir une nouvelle Amsterdam [31].

Lundi, 13 avril 1829.

Aujourd’hui, après bien des excellentes paroles de Goethe dites pendant le dîner, je me suis encore donné pour dessert la contemplation de quelques paysages de Claude Lorrain. — « La collection, dit Goethe, a pour titre : Liber veritatis ; elle pourrait aussi bien s’appeler Liber naturæ et artis, car la nature et l’art se trouvent là à leur plus haut degré et dans leur plus belle alliance. »

J’interrogeai Goethe sur l’origine et sur les maîtres de Claude Lorrain. — « Son maître le plus immédiat fut Antonio Tasso, mais celui-ci était élève de Paul Bril ; ce sont donc les maximes de ce dernier qui servirent de base à son éducation et qui, pour ainsi dire, fleurirent avec lui, car ce qui chez ces maîtres paraît sévère et dur s’est développé chez Claude Lorrain et s’est transformé en grâce sereine et en aimable aisance. — Aller au delà était impossible. — Mais il est bien difficile, à propos d’un si grand talent, qui a vécu dans une époque si remarquable et dans un tel entourage, de dire quel a été son maître. Il regarde autour de lui et s’approprie ce qui peut servir à nourrir ses idées propres. Claude Lorrain, sans nul doute, doit à l’école des Carrache autant qu’à ses maîtres proprement dits. On dit habituellement : Jules Romain était un élève de Raphaël, mais on pourrait aussi bien dire : il était élève du siècle. Guido Reni [32] seul a eu un élève qui avait pris si bien l’esprit, l’âme et l’art de son maître, qu’il fut presque lui-même et fit les mêmes choses, mais c’est là un cas spécial qui ne se répète guère. Au contraire l’école des Carrache était indépendante ; elle développait dans chaque talent les qualités propres qu’il possédait en lui, et les maîtres qui en sortirent ne se ressemblèrent pas entre eux. Les Carrache étaient pour ainsi dire nés professeurs de l’art ; ils tombèrent dans un temps où déjà dans toutes les branches les plus belles œuvres étaient faites, et ils purent ainsi montrer à leurs élèves des modèles en tout genre. Ils étaient grands professeurs, grands artistes, mais je ne pourrais pas leur reconnaître ce qu’on nomme proprement l’esprit. Je suis un peu hardi de parler ainsi, mais c’est là l’impression que je reçois d’eux. »

Après avoir considéré quelques paysages de Claude Lorrain, j’ouvris un dictionnaire artistique pour voir ce que l’on disait de ce grand maître. Nous trouvâmes cette phrase : « Son mérite saillant était dans sa palette. » Nous nous regardâmes et nous mîmes à rire. — « Vous voyez, dit Goethe, ce qu’on peut apprendre quand on s’en tient aux livres et qu’on veut garder pour soi ce qui est écrit ! »

Mardi, 14 avril 1829.

Ce matin, quand j’entrai, Goethe était déjà à table avec Meyer, causant sur l’Italie et sur l’art. Goethe fit apporter le portefeuille de Claude Lorrain, et Meyer nous montra le dessin du tableau que Peel a acheté pour 4 000 livres. Il faut l’avouer, c’est une belle œuvre, et M. Peel n’a pas fait un mauvais achat. À droite, le regard tombe sur un groupe d’hommes assis et debout. Un berger s’incline vers une jeune fille, à laquelle il semble montrer comment on joue du chalumeau. Au milieu s’étend un lac étincelant sous la lumière du soleil ; à gauche, des vaches paissent sous un bois obscur. Les deux groupes se balancent on ne peut mieux, et suivant l’habitude du maître, tout est éclairé avec un art magique. Meyer nous dit en la possession de qui il avait vu ce tableau en Italie. Puis nous causâmes de la nouvelle propriété du roi de Bavière à Rome. — « Je connais très-bien la Villa, dit Meyer, j’y suis allé souvent et me rappelle avec plaisir sa belle situation. C’est un château ordinaire que le roi ne manquera pas de décorer et de se rendre très-agréable. Dans mon temps il était habité par la duchesse Amélie, et Herder logeait dans le bâtiment voisin. Plus tard il a été habité par le duc de Sussex et par le comte Munster. Les étrangers de distinction l’ont toujours aimé à cause de sa situation saine et de sa vue magnifique. » — Je demandai à Meyer quelle distance il y avait de la Villa di Malta au Vatican. — « De la Trinité-du-Mont, près de la Villa, dit-il, où nous autres artistes nous habitions, il y a jusqu’au Vatican une bonne demi-lieue. Nous faisions tous les jours ce chemin et souvent plus d’une fois dans le jour. » — « Le chemin par le pont, dis-je, paraît un peu détourné ; il me semble qu’il serait plus court de passer le Tibre et d’aller à travers champ ». » — « Non, ce n’est pas plus court, dit Meyer, mais nous le croyions aussi et souvent nous nous fîmes passer. Je me rappelle une traversée de ce genre que nous avons faite en revenant du Vatican, par une belle nuit au clair de lune ; en fait de connaissances, il y avait avec nous Bury, Hirt et Lips, et entre nous s’était élevée la dispute habituelle : quel est le plus grand, Raphaël ou Michel-Ange ? — Nous montâmes dans le bateau. — Quand nous atteignîmes l’autre rive, la dispute était dans tout son feu, et un plaisant de la bande, Bury, je crois, proposa de ne pas quitter la rivière avant d’avoir vidé entièrement le différend et mis d’accord les deux partis. La proposition fut acceptée ; le marinier dut abandonner la rive et revenir sur ses pas. Mais la dispute restait aussi vive, et quand nous fûmes de l’autre côté, il fallut retourner encore, car le différend n’était pas vidé. Nous revînmes ainsi pendant des heures d’une rive à l’autre, et cela convenait surtout au marinier, qui voyait ses baïoques s’augmenter à chaque passage. Il avait avec lui pour l’aider un garçon de douze ans qui ne pouvait rien comprendre à ce que nous faisions : « Père, disait-il, pourquoi donc ces messieurs ne veulent-ils pas aborder, et nous font-ils toujours revenir quand nous touchons ? » — « Je ne sais pas, mon fils, je crois bien qu’ils sont fous. » — Enfin, pour ne pas passer toute la nuit à cette double promenade, nous nous mîmes d’accord par nécessité, et abordâmes. » Cette folie d’artistes nous fit rire ; Meyer, qui était d’humeur très-gaie, continua à nous parler de Rome ; Goethe et moi avions plaisir à l’écouter ; il continua :

« La discussion sur Raphaël et Michel-Ange était à l’ordre du jour ; tous les jours elle recommençait partout où se trouvaient des artistes de chaque parti. Elle avait l’habitude de s’engager dans une osteria, où l’on buvait de bon vin peu cher ; on citait des tableaux, certaines parties de tableaux, et quand il y avait contradiction du parti opposé, pour le convaincre il fallait aller voir les tableaux eux-mêmes. Alors, tout en discutant, on quittait l’osteria, on allait à grands pas à la chapelle Sixtine, dont un cordonnier gardait la porte, qu’il ouvrait pour quatre groschen. — Là, devant les tableaux, avaient lieu les démonstrations, et quand on avait assez disputé, on retournait à l’osteria, pour se réconcilier avec une bouteille de vin et oublier toutes les controverses. C’est ainsi que se passait chaque journée, et maintes fois le cordonnier de la chapelle Sixtine a reçu ses quatre groschen. — On rappela aussi un autre cordonnier qui avait l’habitude de taper son cuir sur une tête antique de marbre. « C’était le portrait d’un empereur romain, dit Meyer ; l’antique était devant sa porte, et très-souvent en passant nous le vîmes occupé à ce louable travail. »

Mercredi, 15 avril 1829.

Nous parlâmes des personnes qui, sans un vrai talent, sont appelées à produire, et de celles qui écrivent sur ce qu’elles ne comprennent pas. — « Voici ce qui perd les jeunes gens, dit Goethe. Nous vivons dans un temps où il y a tant de culture répandue qu’elle s’est pour ainsi dire mêlée à l’atmosphère qu’un jeune homme respire. Il sent vivre et s’éveiller en lui les pensées poétiques et philosophiques ; il les a bues avec l’air qui l’entoure, mais il s’imagine qu’elles lui appartiennent, et il les exprime comme siennes. Quand il a rendu à son temps ce qu’il en a reçu, il est pauvre. Il ressemble à une source dont l’eau est empruntée, elle coule un certain temps, mais quand le réservoir est épuisé, elle s’arrête. »

Je parlai à Goethe d’un voyageur qui a entendu une leçon de Hegel sur la preuve de l’existence de Dieu. Goethe fut d’accord avec moi que des leçons de ce genre n’étaient plus de notre temps. — « La période du doute est passée, dit-il ; on doute aujourd’hui aussi peu de soi-même que de Dieu. La nature de Dieu, l’immortalité, la nature de notre âme, son rapport avec le corps, ce sont là des problèmes éternels sur lesquels les philosophes ne nous disent rien de nouveau. Un philosophe français de nos jours commence tout tranquillement un chapitre par ces mots : « On sait que l’homme se compose de deux parties : le corps et l’âme. Nous parlerons donc d’abord du corps, puis de l’âme. » Fichte allait un peu plus loin et se tirait un peu mieux d’affaire, en disant : « Nous traiterons de l’homme considéré comme corps et de l’homme considéré comme âme. » Il sentait trop bien qu’un ensemble aussi étroitement lié ne pouvait pas se séparer. Kant a, sans contredit, rendu le plus grand service en marquant le point limité jusqu’où l’esprit humain peut s’avancer, et en laissant de côté les problèmes insolubles. A-t-on assez philosophé sur l’immortalité ! Et jusqu’où est-on allé ? Je ne doute pas de notre durée au delà de la vie, car dans la nature une entéléchie ne peut pas disparaître. Mais nous ne sommes pas tous immortels de la même façon, et pour se manifester dans l’avenir comme grande entéléchie, il faut en être déjà une ici-bas. Pendant que les Allemands se tourmentent à résoudre des problèmes philosophiques, les Anglais, avec leur grande intelligence pratique, se moquent de nous, et gagnent le monde. On connaît leurs déclamations contre la traite des esclaves, et pendant qu’ils veulent nous persuader que leur conduite a pour motifs des raisons d’humanité, il se découvre que le vrai motif est tout à fait positif, comme tous les motifs qui déterminent les Anglais ; on le savait déjà, et on devait le savoir encore une fois. À la côte occidentale d’Afrique, ils emploient eux-mêmes les nègres dans leurs grandes possessions. Il est donc contre leurs intérêts qu’on aille les leur enlever. En Amérique ils ont eux-mêmes établi de grandes colonies de nègres, qui rapportent beaucoup, et qui donnent chaque année un grand revenu en esclaves. Ils suffisent avec eux aux besoins de l’Amérique du Nord, gagnent ainsi beaucoup par le commerce, et l’importation par des étrangers nuirait beaucoup à leurs intérêts commerciaux ; ainsi ce n’est pas sans bons motifs qu’ils prêchent contre ce trafic inhumain. Encore au congrès de Vienne l’ambassadeur anglais le combattait très-vivement, mais l’ambassadeur portugais fut assez habile pour répondre bien tranquillement qu’on ne s’était pas réuni, à sa connaissance, pour établir un tribunal universel du monde, ou pour fixer les principes de la morale. Il connaissait parfaitement bien le but anglais, et il avait aussi le sien, qu’il savait défendre et atteindre. »

Mardi 1er septembre 1829.

Aujourd’hui, après dîner, Goethe m’a lu la première scène du second acte de Faust. L’impression produite sur moi a été grande, et m’a rendu intérieurement bien heureux. Nous sommes de nouveau transportés dans le cabinet d’études de Faust, et Méphistophélès trouve tout à l’ancienne place comme il l’a laissé. Faust prend au croc la vieille pelisse d’étudiant, des milliers de vers et d’insectes s’envolent, et Méphistophélès, en disant où ils se cachent, nous remet clairement devant les yeux le lieu de la scène. Il met la pelisse, pour jouer encore le personnage du maître, pendant que Faust, derrière un rideau, reste paralysé. Il sonne ; la cloche, retentissant dans les salles solitaires du cloître, produit un son si épouvantable que les portes s’ouvrent brusquement et que les murs s’ébranlent. Le famulus se précipite dans la chambre, et trouve assis dans la chaise de Faust Méphistophélès, qu’il ne connaît pas, mais qui lui en impose. Méphistophélès demande des nouvelles de Wagner, qui dans l’intervalle est devenu un homme célèbre et qui espère le retour de son maître. Nous apprenons qu’il est en ce moment dans son laboratoire, profondément occupé à créer un homunculus. Le famulus s’en va ; apparaît le bachelier, le même que nous avons vu quelques années auparavant timide jeune homme, et que Méphistophélès, dans l’habit de Faust, avait raillé. Il est devenu un homme, et si plein de présomption, que Méphistophélès lui-même ne peut pas lui tenir tête ; il recule toujours avec sa chaise, et se tourne enfin vers le parterre.

Goethe lut la scène jusqu’à la fin. J’admirai avec joie cette fécondité juvénile, et la liaison si ferme de toutes ces scènes.

« J’ai conçu ce poëme il y a bien longtemps, depuis cinquante ans je le médite, et les matériaux se sont tellement entassés, que maintenant, l’opération difficile, c’est de choisir et de rejeter. — L’invention de cette seconde partie est réellement aussi ancienne que je vous le dis. Mais le poëme gagnera, j’espère, à n’être écrit qu’aujourd’hui ; avec le temps mon esprit a acquis des idées plus claires sur les choses du monde. Je suis comme quelqu’un qui, dans sa jeunesse, a beaucoup de petite monnaie d’argent et de cuivre, qu’il a toujours changée avantageusement pendant tout le cours de sa vie, de telle sorte qu’il voit maintenant sa fortune de jeune homme tout entière changée en pièces d’or. »

Nous parlâmes du personnage du bachelier. — « Est-ce qu’il ne représente pas une certaine classe de philosophes idéalistes ? demandai-je. » — « Non, dit Goethe, il personnifie la présomption qui caractérise la jeunesse, et dont nous avons vu des exemples si frappants dans les premières années qui ont suivi notre guerre de la Délivrance. Tout jeune homme croit que le monde a commencé avec lui, et que rien n’existe que pour lui. Il y a eu vraiment en Orient un homme qui chaque matin rassemblait ses gens autour de lui, et ne les laissait pas aller au travail avant d’avoir ordonné au soleil de se lever. Mais il était assez prudent pour ne pas donner cet ordre avant que le soleil ne fût vraiment sur le point de se lever de lui-même. »

Nous parlâmes encore beaucoup sur Faust, sur sa composition, et sur beaucoup de sujets touchant ceux-ci. Goethe resta un instant enfoncé dans une méditation silencieuse, puis il dit : « Quand on est vieux, on contemple le monde bien autrement que lorsqu’on était jeune. Je ne peux pas me défendre de la pensée que les démons, pour taquiner et railler l’humanité, font apparaître de temps en temps des figures si attrayantes, que tout le monde cherche à les imiter, et si grandes, que personne ne peut les atteindre. Ils ont fait ainsi paraître Raphaël, chez qui l’acte et la pensée étaient également parfaits ; quelques-uns de ses excellents successeurs ont approché de lui, mais personne ne l’a atteint. En musique, l’être inaccessible qu’ils ont fait paraître, c’est Mozart. Dans la poésie, c’est Shakspeare. Je sais ce que vous pourriez me dire contre celui-ci, mais je ne pense qu’aux facultés naturelles, à la grandeur innée. Napoléon aussi est un être inaccessible. Il est très-important que les Russes ne soient pas allés à Constantinople, mais Napoléon lui-même a été obligé de se contenir comme les Russes, car il n’est pas allé à Rome… »

Il ajouta beaucoup de réflexions de ce genre sur ce riche thème, mais pour moi je pensais en silence que les démons pouvaient avoir eu aussi cette idée pour Goethe, qui lui-même est une figure trop séduisante pour qu’on ne cherche pas à l’atteindre, et trop grande pour qu’on puisse y réussir.

Dimanche, 6 décembre 1829.

Aujourd’hui, après dîner, Goethe m’a lu la seconde scène du second acte de Faust, lorsque Méphistophélès arrive chez Wagner, qui veut par des moyens chimiques créer un homme. L’œuvre réussit : l’Homunculus apparaît dans la fiole comme une lueur, et aussitôt il agit ; il écarte les questions que lui fait Wagner sur les choses incompréhensibles ; le raisonnement n’est pas son affaire ; il veut agir, et notre héros, Faust, est là, paralysé, ayant besoin d’un secours supérieur. — L’Homunculus, pour qui tout est transparent, voit dans l’âme de Faust endormi passer un beau songe ; c’est Léda au bain, visitée par le cygne ; les paroles que prononce l’Homunculus en apercevant ce songe de Faust nous présentent le plus ravissant tableau. Méphistophélès ne voit rien de ces images, et l’Homunculus se moque de sa nature septentrionale.

« Vous remarquerez, me dit Goethe, que Méphistophélès semble inférieur à l’Homunculus, car celui-ci a autant de lucidité intellectuelle, et il a de plus, comme supériorité, le goût du beau et de l’action utile. Il le nomme « Monsieur mon cousin, » car ces êtres spirituels comme l’Homunculus, qui, n’étant pas encore devenus tout à fait hommes, ne sont pas encore tombés dans notre obscurité étroite, étaient comptés parmi les démons, de telle sorte qu’il y a entre eux deux une espèce de parenté. »

« — À coup sûr, dis-je, Méphistophélès apparaît ici à un rang subordonné, mais je ne peux pas croire qu’il n’a pas secrètement travaillé à la naissance de l’Homunculus ; c’est toujours ainsi qu’il agit, et dans Hélène il agit aussi comme un ressort caché. Cela le relève dans l’ensemble, et lui permet de ne pas s’inquiéter, parce qu’il joue un rôle aussi secondaire dans cette circonstance. » « — Vous saisissez très-bien la situation, dit Goethe ; il en est bien ainsi, et je me suis déjà demandé si je ne mettrais pas quelques vers dans la bouche de Méphistophélès, lorsqu’il entre chez Wagner au moment où l’Homunculus va naître, pour bien faire comprendre au lecteur qu’il y contribue. »

« — Cela ne nuirait pas, dis-je. Cependant sa part est déjà indiquée, car Méphistophélès termine la scène par les mots : « Nous finissons toujours par dépendre des créatures que nous faisons. »

« — Vous avez raison, dit Goethe, cela pourrait suffire à un esprit attentif, cependant je penserai à ajouter quelques vers. »

« — Cette parole de la conclusion n’est pas facile à oublier, et elle est bien significative. »

« — Oui, dit Goethe, on pourrait y trouver à ronger pendant quelque temps. Un père qui a six enfants est perdu, quoi qu’il fasse. Les rois aussi et les ministres, qui ont donné de grandes places à beaucoup de personnes, peuvent dans leur expérience trouver des faits qui leur rappelleront ce mot. »

Je revis en esprit le songe de Faust sur Léda, et ce passage me parut un des plus remarquables du poëme. « C’est étrange, dis-je, comme dans cette œuvre les détails se rapportent les uns aux autres, agissent les uns sur les autres, se complètent et se font valoir ! Hélène qui viendra plus tard, trouve son origine dans ce rêve du second acte sur Léda. On parle dans Hélène de cygne, d’enfant de cygne ; ici, l’action elle-même apparaît, et quand plus tard, avec le souvenir de ce tableau, on arrivera à Hélène, comme tout paraîtra plus clair, plus complet ! »

Goethe me donna raison, et je vis que ma remarque lui faisait plaisir. « Vous trouverez aussi, me dit-il, que déjà dans ces premiers actes commencent à résonner les noms de classique et de romantique ; on en parle déjà pour que le lecteur soit conduit, comme par une route qui se lève peu à peu, jusqu’à Hélène, où les deux formes de poésie font leur apparition complète pour être amenées à une espèce de réconciliation.

« Les Français, continua-t-il, commencent à juger sainement cette question. Tout est également bon, disent-ils, tout se vaut, classique ou romantique ; il s’agit seulement de se servir de ces formes avec intelligence et de créer des œuvres excellentes. On peut être avec l’une et avec l’autre absurde, et alors l’une vaut aussi peu que l’autre. C’est là, il me semble, un mot d’un grand sens et sur lequel nous pouvons nous reposer. »

Mercredi, 20 décembre 1829.

Dîné avec Goethe. Nous parlâmes du chancelier et je demandai à Goethe si à son retour d’Italie il n’avait apporté aucune nouvelle de Manzoni. — « Il m’a parlé de lui dans une lettre, dit Goethe. Il lui a fait visite, il vit dans une maison de campagne près de Milan, et à mon grand chagrin il est continuellement souffrant. »

« — Il est singulier, dis-je, que les talents distingués, et surtout les poëtes, aient si souvent une constitution débile. »

« — Les œuvres extraordinaires que ces hommes produisent, dit Goethe, supposent une organisation très-délicate, car il faut qu’ils aient une sensibilité exceptionnelle et puissent entendre la voix des êtres célestes. Or, une pareille organisation, mise en conflit avec le monde et avec les éléments, est facilement troublée, blessée, et celui qui ne réunit pas, comme Voltaire, à cette grande sensibilité une solidité nerveuse extraordinaire, est exposé à un état perpétuel de malaise. Schiller aussi était constamment malade. Lorsque je fis sa connaissance, je crus qu’il n’avait pas quatre semaines à vivre. Mais il y avait en lui assez de force résistante, aussi il a pu se maintenir un assez grand nombre d’années et il se serait soutenu encore plus longtemps avec une manière de vivre plus saine. »

Nous parlâmes d’une représentation du théâtre, et à propos d’un rôle, Goethe dit : « J’ai vu Unzelmann dans ce rôle, il y plaisait parce qu’il savait nous communiquer la grande aisance de son esprit, car il en est de l’art théâtral comme des autres arts. Ce que l’artiste fait ou a fait nous met dans la disposition même où lui-même était quand il fit son œuvre. Si l’artiste avait l’esprit à l’aise, le nôtre sera à l’aise également ; s’il était tourmenté, il nous rendra tout inquiets. — Les artistes ont ordinairement cette aisance quand ils sont tout à fait nés pour ce qu’ils font ; voilà pourquoi les tableaux des Hollandais font tant de bien à regarder, c’est parce que ces artistes ont peint la vie familière qui les entourait, et qu’ils connaissaient dans la perfection. Pour qu’un acteur nous donne ce bien-être, il faut que ses études, son imagination, son naturel, l’aient rendu tout à fait maître de son rôle, que tous les mouvements du corps soient à ses ordres, et qu’il soit soutenu par une certaine énergie juvénile. L’étude ne suffit pas sans imagination, et l’étude et l’imagination ne suffisent pas sans naturel. Chez les femmes, presque tout se fait par l’imagination et par le tempérament ; c’est là ce qui était si remarquable chez Madame Wolff. »

Nous continuâmes à parler des acteurs principaux de Weimar ; mais Faust me revenait dans l’esprit, je pensais à l’Homunculus, je me demandais comment on pourrait le représenter sur la scène. — « Si on ne voit pas le petit personnage, dis-je, il faudrait du moins voir la lueur dans la fiole ; et ce qu’il dit est trop important pour qu’un enfant puisse jouer ce rôle ? »

« — Wagner, dit Goethe, devra conserver la fiole dans ses mains, et la voix semblera sortir de la fiole même. C’est un rôle pour un ventriloque ; j’en ai entendu qui sauraient parfaitement se tirer d’affaire en cette circonstance. »

Je demandai aussi comment on pourrait représenter sur la scène le grand carnaval. — « Il faudrait, dit Goethe, un très-grand théâtre ; c’est une représentation presque impossible. » — « J’espère pourtant la voir un jour, dis-je. J’aime surtout l’éléphant conduit par la Prudence, monté par la Victoire, et auprès duquel marchent enchaînées la Crainte et l’Espérance. Il n’y a guère d’allégorie plus belle que celle-là.

— « Ce ne serait pas le premier éléphant que l’on verrait sur la scène, dit Goethe. Il y en a un à Paris qui joue un rôle entier ; dans la pièce, il appartient à un parti populaire, on le voit enlever à un roi sa couronne et la placer sur une autre tête, ce qui doit produire vraiment un effet grandiose. Et à la fin de la pièce, si l’éléphant est rappelé, il paraît seul, fait sa révérence et se retire. Vous voyez donc que nous pourrions dans notre mascarade compter sur l’éléphant. Mais l’ensemble est trop considérable et demande un régisseur comme il n’y en a guère. »

« — Oui, dis-je, mais il y a dans ce spectacle tant d’éclat, tant d’effet, qu’un théâtre ne s’en privera pas facilement. Comme tout se développe et grandit peu à peu ! D’abord de beaux groupes de jardinières et de jardiniers qui ornent la scène et forment une masse de spectateurs pour les autres personnages qui doivent arriver. Puis, après l’éléphant, le char traîné par des dragons qui s’avance à travers les airs ; puis le grand Pan, et enfin l’incendie que viennent éteindre des nuages ! Si tout pouvait se représenter comme l’imagination se le représente, le public ravi d’enthousiasme serait forcé d’avouer qu’il n’a pas l’esprit et les facultés nécessaires pour accueillir dignement de pareils tableaux. »

« — Ah ! dit Goethe, laissez là le public, je ne veux pas en entendre parler ! L’important, c’est que ce soit écrit ; le monde peut ensuite en faire ce qu’il voudra, et en tirer du profit, autant qu’il en est capable. »

Nous parlâmes alors de l’enfant qui guide le char traîné par des dragons.

« — Vous aurez deviné, dit-il, que le masque de Plutus cache Faust, et celui de l’Avarice Méphistophélès, mais cet enfant, quel est-il ? » — J’hésitais à répondre. — « C’est Euphorion ! dit Goethe. » — Mais, répliquai-je, comment peut-il déjà apparaître dans cette mascarade, puisqu’il ne naît qu’au troisième acte ? » — « Euphorion, répondit Goethe, n’est pas une créature humaine, c’est un être allégorique. Il personnifie la Poésie, qui n’est attachée à aucun temps, à aucun lieu, à aucune personne. Le même esprit, à qui il plaira plus tard d’être Euphorion, apparaît alors sous la figure de cet enfant, semblable en cela aux fantômes qui peuvent être présents eu tous lieux et paraître à toute heure. »

Dimanche, 27 décembre 1829.

Aujourd’hui, après dîner, Goethe me lut la scène du papier-monnaie. — « Vous vous rappelez, me dit-il, comment à l’assemblée impériale finit la chanson : on manque d’argent et Méphistophélès promet d’en procurer. Pendant la mascarade, cette idée se poursuit ; Méphistophélès amène l’empereur à signer, sous le masque du grand Pan, un papier qui gagnant ainsi la valeur de l’or, est multiplié des milliers de fois et répandu. Maintenant, dans cette scène, des explications sont données à l’empereur, qui ne sait pas encore ce qu’il a fait. Le grand trésorier lui présente les billets de banque et lui explique l’affaire. L’empereur s’irrite d’abord, puis pensant au gain qui résulte pour lui de cet événement, il est rempli de joie, fait à son entourage de riches présents avec ce papier-monnaie ; en sortant, il en laisse tomber une valeur de quelques milliers de couronnes que le gros fou ramasse et qu’il va immédiatement échanger contre des biens-fonds. »

Pendant que Goethe me lisait cette scène délicieuse, j’admirais cette heureuse idée d’avoir montré comme créateur du papier-monnaie Méphistophélès, et d’avoir ainsi, en la liant à son drame, immortalisé une question qui intéresse tant notre époque.

À peine avions-nous lu ce morceau et causé sur ce qu’il renferme que le fils de Goethe entra et s’assit auprès de nous. Il nous raconta avec sa manière lucide un roman de Cooper qu’il venait de lire. Nous ne lui parlions pas de la scène de Faust, lorsqu’il se mit le premier à nous entretenir des bons du trésor de Prusse, nous disant qu’on les payait en ce moment au delà de leur valeur. Pendant qu’il parlait, je regardais son père en souriant un peu, il fit de même, et nous nous donnâmes ainsi à entendre que les tableaux qu’il avait tracés venaient bien à leur temps.

Mercredi, 30 décembre 1829.

Aujourd’hui, après dîner, Goethe m’a lu la scène suivante. « — Lorsqu’ils ont de l’argent à la cour impériale, me dit-il, ils veulent s’amuser. L’empereur désire voir Pâris et Hélène ; il faut les faire apparaître par des moyens magiques. Comme Méphistophélès n’a aucun rapport avec l’antiquité grecque, et n’exerce aucune puissance sur de pareilles créatures, c’est Faust qui est chargé de l’opération, et elle lui réussit parfaitement. Je n’ai pas encore tout à fait fini le passage qui décrit ce que Faust fait pour rendre possible l’apparition ; je vous le lirai la prochaine fois. Aujourd’hui vous entendrez l’apparition elle-même de Pâris et d’Hélène. »

L’attente de cette lecture me remplissait de bonheur. Goethe commença. Je vis dans la vieille salle des Chevaliers l’empereur et la cour entrer pour voir le spectacle. Le rideau se lève, et j’aperçois la scène, qui représente un temple grec. Méphistophélès est dans la loge du souffleur, l’astrologue sur un côté de l’avant-scène ; Faust paraît de l’autre côté, avec un trépied ; il prononce la formule et du milieu de la vapeur sort Pâris. — Le beau jeune homme prend différents mouvements aux sons d’une musique éthérée ; ses poses diverses, qui sont celles des marbres antiques, sont décrites tour à tour ; il s’assied, il se couche, le bras passé au-dessus de sa tête ; il enthousiasme les femmes, qui dépeignent les charmes de sa jeunesse ; il est exécré des hommes, dont il éveille l’envie et la jalousie, et qui tâchent de le rabaisser autant qu’ils peuvent. Pâris s’endort, et Hélène paraît. Elle s’approche de Pâris endormi, et dépose un baiser sur ses lèvres ; elle s’éloigne, puis le regarde encore. Alors surtout elle paraît ravissante. Elle fait sur les hommes l’impression que Pâris faisait sur les femmes. Les hommes enflammés d’amour célèbrent ses louanges ; les femmes pleines d’envie et de haine la critiquent. Faust lui-même est tout enthousiasme ; en voyant cette beauté qu’il a évoquée, il oublie le temps, le lieu, la situation, et Méphistophélès à chaque instant est obligé de lui rappeler qu’il sort de son rôle. Pâris et Hélène semblent sentir de l’inclination l’un pour l’autre ; Pâris la prend dans ses bras comme pour l’entraîner, Faust veut la lui arracher, et tourne contre lui la clef qu’il tient à la main, mais alors a lieu une violente explosion ; les apparitions s’en vont en fumée et Faust tombe à terre frappé de paralysie.

  1. Philosophe de l’école de Schelling. Il s’agit ici sans doute de son livre intitulé Vues sur une histoire générale de la vie.
  2. Proverbe.
  3. Goethe a même lancé un certain nombre d’épigrammes contre la métaphysique, par exemple celles-ci : « Toute philosophie n’est que le sens commun de l’homme en langage amphigourique. — Voilà déjà bientôt vingt ans que tous les Allemands vivent dans le monde transcendantal ; quand ils viendront à s’en apercevoir, ils se trouveront bien extraordinaires. — Comment as-tu pu faire tant de choses ? Mon enfant, j’ai été fort adroit, je n’ai jamais pensé à la manière dont on pense, » etc. La métaphysique avait à ses yeux deux grands défauts. Son esprit avait soif d’évidence, et les discussions sur le temps, sur l’espace, sur l’esprit, sur la matière, sont toujours, il faut l’avouer, d’une clarté contestable. De plus, il était poëte, c’est-à-dire qu’il avait besoin que tout prît devant son esprit une forme sensible, pittoresque, et les abstractions de l’école n’ont rien de pittoresque. Aussi il n’étudia la métaphysique pure que pour bien se convaincre qu’il préférait de beaucoup l’étude de la nature ; comme Faust, il laissa l’arbre mort de la science abstraite pour saisir et embrasser l’arbre de la vie.
  4. Poésie écossaise repensée en allemand par Goethe.
  5. M. et madame Genast, excellents acteurs de la troupe de Weimar. M. Genast était régisseur. Sous le titre : Extraits du Journal d’un vieux comédien (Aus dem Tagebuch eines alten Schauspieler), son fils vient de publier un livre intéressant qui donne de nombreux détails sur l’âge d’or du théâtre de Weimar. Voici entre autres une anecdote sur Goethe, qui montre bien sa manière d’agir avec les comédiens. « À la première répétition de Zénobie, Unzelmann, un des favoris de Goethe, parut avec son rôle à la main, et au lieu de réciter, il lut. À peine commençait-il que l’on entendit Goethe, de sa loge au fond du parterre, s’écrier : « Je ne suis pas habitué à voir lire les rôles !… » Unzelmann s’excusa, en disant que sa femme était malade depuis plusieurs jours, et qu’il n’avait pas eu le temps d’apprendre. — « Le jour a vingt-quatre heures, en comptant la nuit !… » dit Goethe. — Unzelmann s’avança vers la rampe et dit : « Votre Excellence a parfaitement raison ; en comptant la nuit, le jour a vingt-quatre heures, mais si l’homme d’État et le poëte ont besoin du repos de la nuit, il en est de même pour le pauvre comédien, obligé souvent de débiter des plaisanteries pendant que le cœur lui saigne. Votre Excellence sait que je remplis toujours mes devoirs ; aujourd’hui je suis excusable. » — Cette réponse hardie étonna tout le monde, et après qu’elle eut été faite, on restait silencieux, attendant ce qui allait se passer. Après un instant, on entendit de nouveau la voix puissante de Gœthe : « Bien répondu ! continuons !… » (Die Antwort passt ! Weiter !)
  6. Poëte dramatique, né à Berlin en 1792.
  7. Goethe a de même étudié avec le plus grand soin tous les plans tracés par Brunel pour le tunnel de Londres.
  8. On a reproché à Goethe cette opposition. Ceux qui connaissent les habitudes et le caractère de « Madame la Conseillère » savent fort bien qu’elle ne pouvait être heureuse qu’à Francfort. Jamais du reste elle n’a élevé la plus petite plainte contre son Wolfgang ; elle ne parla de lui jusqu’à son dernier moment qu’avec une affection enthousiaste.
  9. Gérard de Reutern, né en Livonie, en 1785. Il servit d’abord dans l’armée russe, et quitta le service pour se consacrer tout entier à la peinture. Voir plus loin la conversation du 1er avril 1831.
  10. Cette poésie nouvelle est intitulée Testament. Elle résume, en effet, dans sept strophes, plusieurs grands principes que Goethe considérait dans sa vieillesse comme l’essence de ses méditations et de son expérience. Son importance nous autorise à l’insérer ici, malgré son étendue :

    « I. Aucun être ne peut tomber dans le néant !… L’essence éternelle vit et agit toujours dans tous les êtres ; attache-toi donc à l’existence avec bonheur ! L’existence est éternelle ; car des lois protègent les trésors vivants dont se pare l’univers ! — II. Le vrai a été trouvé depuis longtemps ; il a réuni à lui toute la suite entière des nobles esprits. Embrasse donc l’antique vérité ! Fils de la terre, rends des actions de grâces au sage qui lui a tracé son cercle autour du soleil et qui prescrit sa route à la sœur du soleil ! — III. Tourne ensuite ton regard vers toi-même : dans les profondeurs de ton être intime, tu trouveras un guide auquel tout noble esprit se confie sans réserves. Aucune règle ne peut là te manquer, car la conscience libre est le soleil de ton jour moral. — IV. Les sens sont aussi un guide pour toi ; si ton intelligence se tient éveillée, ils ne te montreront pas d’erreurs. D’un vif regard observe avec joie, et d’un pas assuré et modeste marche à travers les plaines de ce monde comblé de riches dons. — V. Que ta jouissance soit modérée dans l’abondance et la bénédiction ; que la raison soit toujours là, quand la vie jouit de la vie. C’est ainsi que le passé cesse d’être éphémère, ainsi l’avenir est d’avance vivant en nous ; ainsi le moment présent est l’éternité. — VI. Et quand tu seras ainsi formé, quand tu seras pénétré de cette vérité : « Il n’y a de vrai, de vraiment existant pour toi que ce qui rend « ton esprit fécond, » alors observe le cours général du monde, et, le laissant suivre sa route, associe-toi à la minorité. — VII. Dans tous les temps, ce que le philosophe, le poëte a préféré, c’est travailler en silence aux créations de son esprit ; ce sera là ton sort, le plus enviable de tous ; tu jouiras par avance des sentiments qui doivent remplir un jour les plus nobles âmes. »

  11. Dans le Faust, seconde partie, scène iv.
  12. Goethe ici résume à sa façon, en la modifiant sur plusieurs points, une belle leçon de M. Cousin.
  13. Libraire-éditeur.
  14. Schiller dans ce poëme, s’est contenté, comme Goethe l’a fait si souvent, de donner une forme artistique accomplie à un chant populaire. Kœrner ne trouvait à blâmer que le rhythme, qui, selon sa juste remarque, aurait dû être nouveau et étrange, comme les sentiments et les pensées.
  15. Capo d’Istria avait été élu président le 2 avril 1827 ; il fut assassiné le 27 septembre 1831, quelques jours avant de résigner ses pouvoirs, devenus impuissants entre ses mains.
  16. Goethe a résumé dans une Xénie douce ses principes sur l’art, en les opposant aux principes du romantisme : « Artistes, que vos œuvres montrent toujours à nos yeux, sous un riche coloris, des contours purs ! Que les illusions que vous donnez à nos âmes soient saines ; qu’elles laissent en nous de saines émotions. Fuyez ces lieux où la sottise ténébreuse se plaît à errer, adorant avec ferveur ce qu’elle ne comprend pas ; là on aperçoit des bandes innombrables de contes effrayants qui se glissent, s’agitent et puis s’enfuient. Chassez loin de vous le limon verdâtre de l’enfer de Dante ; que le naturel et l’heureuse persévérance n’aillent puiser qu’à des sources limpides ! » — (Zahme Xenien. III). — Goethe trouvait le succès des Contes fantastiques d’Hoffmann « déplorable » et les Danses des Morts, si vantées, lui paraissaient « absurdes, »
  17. Village à quelques lieues de Weimar.
  18. Le célèbre architecte de Berlin ; mort en 1841.
  19. Pour l’édition des œuvres de Goethe.
  20. Bourrienne ; ses Mémoires ont paru de 1829 à 1831.
  21. Wlasta, poëme héroïque sur l’histoire de Bohême. Prague, 1829.
  22. En 1817, lors de l’anniversaire de la publication des propositions de Luther (1617). On avait brûlé tous les écrits considérés comme opposés au vieil esprit germanique, fier, libre et pur. Cette conspiration libérale, en avortant, eut pour unique résultat de fortifier le pouvoir absolu.
  23. Le lecteur a déjà remarqué que les noms que cite Eckermann sont presque toujours escortés de leur titre, quelque long qu’il soit. C’est l’usage invariable en Allemagne. Ne pas s’y conformer serait une impolitesse grave. Goethe était pour tout le monde, à Weimar, M. le Conseiller intime ; Schiller était : M. le Conseiller aulique. Ce dernier titre produit un effet singulier, rapproché du nom de Schiller, et la France semblait avoir donné à l’auteur de Fiesque un titre plus en harmonie avec son génie, en faisant de lui un citoyen. Nous ne sommes pas moins surpris du nom d’Excellence, donné constamment à Goethe dans les relations de la vie privée. Il faut nous rappeler que la France est presque le seul pays en Europe où l’esprit d’égalité ait fait disparaître ces usages ; ils nous paraissent très-surannés et un peu ridicules ; ils sont encore très-vivants à l’étranger.
  24. Le premier recueil parut en 1829, Ces poésies sont souvent très-élevées par la pensée, mais le style est rude, obscur et sans charme.
  25. Genèse.
  26. Le drame de Ducange et Dinaux (Beudin et Goubaux), joué à Paris en 1827.
  27. Peintre allemand qui a vécu en Italie. Goethe a écrit sa vie.
  28. Partie du château de Weimar.
  29. Auteur de romans nombreux, mère du philosophe.
  30. Dans une lettre que Goethe adressait quelques mois plus tard (18 juin 1829) au comte Reinhard, ambassadeur à Francfort, nous lisons ce passage :

    « Depuis quelque temps je suis plongé presque exclusivement dans la lecture de livres français ; je viens de recevoir les huit volumes de la Revue française ; les articles qu’ils renferment sont si variés et si importants que ce n’est pas un petit travail de les lire tous depuis le commencement. Les ouvrages qui paraissent ne sont pour les rédacteurs qu’un texte et une occasion d’exposer leurs opinions et leurs manières de voir, qui sont sincères et bien fondées. Reconnaître tous les mérites sied à l’homme libéral ; il doit, comme il le fait dans cette Revue, nous prouver qu’il sait d’un libre regard envisager les intérêts les plus divers, et qu’il ne se place à un point de vue élevé que pour être impartial.

    « Il est vraiment merveilleux de voir quel essor le Français a pris depuis qu’il n’est plus enfermé dans des idées étroites et exclusives. Il connaît ses Allemands, ses Anglais, mieux que ces peuples ne se connaissent eux-mêmes. Avec quelle précision il dépeint l’Anglais comme l’homme du monde plein d’égoïsme, et l’Allemand comme un simple particulier plein de bonhomie !… J’aime et j’apprécie aussi beaucoup le Globe, quoique sa tendance politique toute spéciale nous gêne parfois un peu. Mais il n’est pas nécessaire d’être tout à fait d’accord avec les hommes supérieurs pour qu’ils nous inspirent sympathie et admiration… Quand j’ai reçu votre lettre, j’étais occupé à ranger et à étiqueter une riche collection de minéraux du Nord qui venaient de m’arriver ; je les ai disposés dans six casiers, que l’on peut parcourir d’un seul coup d’œil… Encore quelques mots sur la littérature française. Victor Hugo a un talent poétique qui ne peut se contester, seulement il s’avance sur une route où il lui sera difficile de trouver un emploi pur et entier de son talent. D’autres esprits remarquables essayent de prendre pied comme lui sur le sol romantique, mais dans cette région humide voltigent tant de feux follets que le meilleur voyageur est en danger de perdre le bon sentier ; et puis on est si ravi, à la lumière du jour, de ces perspectives si libres, si variées, ouvertes sur de charmants et nouveaux paysages, que l’on est entraîné à les parcourir en tous sens sans pouvoir se décider à bâtir solidement sa maison ici plutôt que là. (Ceci s’applique sans doute à M. Mérimée.) Cependant ces écrivains de talent sont en train de créer des œuvres excellentes et durables. Avant tout, ils doivent chercher à écrire des pièces de théâtre où il y ait en même temps élévation d’idées et entente théâtrale ; M. Casimir Delavigne paraît y avoir réussi avec son Marino Faliero. C’est là un problème qui a bien des difficultés, je ne veux pas me laisser aller à les exposer ; je dirai seulement que, par une bizarrerie bien étrange, les nations en général ont le désir de posséder des œuvres parfaites, mais quand on leur offre des œuvres d’une beauté parfaitement pure, elles n’y trouvent presque aucun plaisir. Pour être bien accueillie dans le groupe favori, il faut du moins que l’œuvre arbore la cocarde nationale.

    « La littérature universelle, en se formant, exerce sur les différents peuples les influences les plus curieuses ; si je ne me trompe, ce sont les Français qui tireront les plus grands avantages de cet immense mouvement ; ce sont eux qui gagneront le plus pour l’étendue du coup d’œil ; ils ont déjà le pressentiment que leur littérature exercera sur l’Europe l’influence qu’elle avait déjà conquise au milieu du dix-huitième siècle, et cette fois l’influence sera exercée par des idées plus hautes. »

  31. Dans une lettre à Zelter, il ajoutait : « Quand c’est la nécessité qui établit des hommes au milieu de marécages, comme les Vénitiens, ou bien quand c’est le hasard qui les conduit maladroitement dans un endroit incommode, comme les Romains, alors le fait est excusable, mais de son plein gré, choisir un emplacement aussi funeste, comme l’a fait le grand empereur, c’est là un bien triste exemple du principe de la monarchie absolue. »
  32. Eckermann n’a-t-il pas, dans ses notes, confondu Guide Reni avec Léonard de Vinci, qui a eu pour élève et habile imitateur Luini ?