Conversations de Goethe/Année 1828

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Conversations de Goethe, pendant les dernières années de sa vie : 1822-1832
Traduction par Émile Délerot.
G. Charpentier et E. Fasquelle, Éditeurs (Bibliothèque-Charpentier) (Tome secondp. 1-78).



Mardi, 11 mars 1828.

Depuis quelque temps je ne suis pas très-bien portant. Goethe m’a engagé plusieurs fois à prendre conseil de mon médecin. « Ce que vous avez n’est sans doute rien de grave. C’est un petit encombrement intérieur qui sera dissipé par quelques verres d’eau minérale ou par quelque sel. Mais ne laissez pas cela traîner en longueur, agissez tout de suite. » — Je trouvais que Goethe avait raison, mais, par manque de décision, je ne fis rien. Aujourd’hui j’allai chez Goethe après le dîner ; voyant que je n’avais pas recouvré ma sérénité, il me railla avec un peu d’impatience : « Vous êtes un second Shandy, le père du célèbre Tristram c7, qui, pendant la moitié de sa vie, fut ennuyé par une porte qui criait sans pouvoir se résoudre à faire disparaître, avec deux gouttes d’huile, son ennui de chaque jour. Mais c’est ainsi que nous sommes tous ! La destinée de l’homme dépend de la lumière ou de l’obscurité qu’il a tour à tour en lui. — Il faudrait qu’un bon démon nous menât toujours par une lisière, en nous indiquant ce que nous avons à faire. Quand le génie favorable nous abandonne, nous nous affaissons sur nous-mêmes, et nous tâtonnons dans la nuit. — Napoléon, c’était là un homme ! toujours lumineux, toujours clair, décidé, possédant à toute heure assez d’énergie pour mettre immédiatement à exécution ce qu’il avait reconnu comme avantageux et nécessaire. Sa vie fut celle d’un demi-dieu qui marchait de bataille en bataille et de victoire en victoire. On peut dire que pour lui la lumière qui illumine l’esprit ne s’est pas éteinte un instant ; voilà pourquoi sa destinée a eu cette splendeur que le monde n’avait pas vue avant lui, et qu’il ne reverra peut-être pas après lui. — Oui, oui, mon bon, c’était là un gaillard [1] que nous ne pouvons pas imiter en cela ! »

Goethe, en parlant, marchait à travers la chambre. Je m’étais assis à la table qui déjà était desservie, mais sur laquelle se trouvait un reste de vin avec quelques biscuits et des fruits. — Goethe me versa à boire, et me força à prendre du biscuit et des fruits. — « Vous avez, il est vrai, me dit-il, dédaigné d’être à midi notre hôte, mais un verre de ce vin, présent d’amis aimés, vous fera du bien ! » — Je cédai à ses offres ; Goethe continua à parcourir la pièce en se parlant à lui-même ; il avait l’esprit excité, et j’entendais de temps en temps ses lèvres jeter des mots inintelligibles. — Je cherchai à ramener la conversation sur Napoléon, en disant : « Je crois cependant que c’est surtout quand Napoléon était jeune, et tant que sa force croissait, qu’il a joui de cette perpétuelle illumination intérieure : alors une protection divine semblait veiller sur lui, à son côté restait fidèlement la fortune ; mais plus tard, cette illumination intérieure, son bonheur, son étoile, tout paraît l’avoir délaissé. »

« — Que voulez-vous ! répliqua Goethe. Je n’ai pas non plus fait deux fois mes chansons d’amour et mon Werther. Cette illumination divine, cause des œuvres extraordinaires, est toujours liée au temps de la jeunesse et de la fécondité. Napoléon, en effet, a été un des hommes les plus féconds qui aient jamais vécu. Oui, oui, mon bon, ce n’est pas seulement en faisant des poésies et des pièces de théâtre que l’on est fécond ; il y a aussi une fécondité d’actions qui en maintes circonstances est la première de toutes. Le médecin lui-même, s’il veut donner au malade une guérison vraie, cherche à être fécond à sa manière, sinon ses guérisons ne sont que des accidents heureux, et, dans leur ensemble, ses traitements ne valent rien. »

« Vous paraissez, dis-je, nommer fécondité ce que l’on nomme ordinairement génie. »

« Génie et fécondité sont deux choses très-voisines en effet. Car qu’est-ce que le génie, sinon une puissance de fécondité, grâce à laquelle naissent des œuvres qui peuvent se montrer avec honneur devant Dieu et devant la Nature, et qui, à cause de cela même, produisent des résultats et ont de la durée. Toutes les œuvres de Mozart sont de cette race ; elles ont en elles-mêmes une force fécondante dont l’action se prolonge de génération en génération, et qui ne peut être si vite ni épuisée, ni consumée. Il en est de même pour les autres grands compositeurs et artistes. Quelle action n’ont pas eu sur les siècles suivants Phidias et Raphaël, Durer et Holbein ! — Celui qui, le premier, a trouvé les formes et les proportions de la vieille architecture allemande, et a rendu ainsi possibles, par la suite des temps, un Munster de Strasbourg, un Dôme de Cologne, était aussi un génie, car ses pensées ont conservé toujours une force fécondante, et elles exercent leur action même sur l’heure présente. Luther était un génie de la grande race ; voilà déjà longtemps qu’il agit, et on ne peut pas désigner le jour dans l’avenir où il perdra sa force fécondante. Lessing repoussait de son nom le grand titre d’homme de génie [2], mais la durée de son influence témoigne contre lui-même. En sens inverse, nous avons en littérature d’autres écrivains, et de très-considérables, qui, pendant leur vie, ont été tenus pour des génies, mais dont l’influence a cessé avec leur vie ; ils étaient donc moins grands qu’eux-mêmes et que d’autres ne le pensaient. Car, je le répète, il n’y a pas génie là où il n’y a pas puissance durable de création. — L’affaire, l’art, le métier de l’individu importe peu ; tout se vaut. Que l’on montre son génie dans la science, comme Oken et Humboldt ; dans la guerre et l’administration des États, comme Frédéric, Pierre le Grand et Napoléon, ou que l’on fasse une chanson comme Béranger, tout cela se vaut ; il s’agit seulement de savoir si la pensée, l’aperçu, l’action vivaient et pouvaient continuer à vivre.

« Et j’ajouterai : ce n’est pas la quantité de productions ou d’actions dues à un homme qui en fait un homme fécond. Nous avons en littérature des poëtes que l’on tient pour très-féconds parce qu’ils font paraître volume de poésies sur volume de poésies. Selon moi, ces gens-là sont tout à fait stériles, car ce qu’ils ont fait est sans vie et sans durée. Goldsmith, au contraire, a écrit des poésies presque insignifiantes par leur nombre, mais cependant c’est à mes yeux un poëte très-fécond, parce que le peu qu’il a fait a en soi une vie qui sait se conserver… »

Il se fit un silence, pendant lequel Goethe continuait à marcher dans la chambre. J’étais désireux de l’entendre encore parler sur ce sujet important, je cherchais à ranimer sa parole, et je dis : « Cette fécondité du génie est-elle tout entière dans l’esprit d’un grand homme ou bien dans son corps ? »

« Le corps a du moins la plus grande influence, dit Goethe. Il y a eu, il est vrai, un temps en Allemagne où l’on se représentait un génie comme petit, faible, voire même bossu ; pour moi, j’aime un génie bien constitué aussi de corps. — Quand on a dit de Napoléon que c’était un homme de granit, le mot était juste, surtout de son corps. Que n’a-t-il pas exigé et pu exiger de lui ! Depuis les sables brûlants des déserts de Syrie jusqu’aux plaines de neige de Moscou, quelle infinité de marches, de batailles, de bivouacs nocturnes, n’apercevons-nous pas ! que de fatigues, que de privations corporelles n’a-t-il pas dû endurer ? Peu de sommeil, peu de nourriture, et, de plus, toujours une activité d’esprit extrême ! Au 18 brumaire, dans l’excitation et dans le tumulte de cette terrible journée, il était minuit, il n’avait encore rien mangé ; et, sans penser à restaurer son corps, il se sentit encore assez de force, à une heure avancée de la nuit, pour ébaucher la célèbre proclamation au peuple français. Quand on pèse tout ce que celui-là a fait et enduré, il semble qu’à quarante ans il devait être usé jusqu’au dernier atome, mais, pas du tout ; à cet âge on le voyait s’avancer encore, toujours héros parfait.

« Mais vous avez raison, le vrai apogée de sa carrière se trouve dans sa jeunesse. — Et ce n’était pas peu de chose pour un individu d’origine obscure de savoir, en ce temps où toutes les intelligences bien douées étaient en mouvement, se faire tellement distinguer, qu’il se trouvât à vingt-sept ans l’idole d’une nation de trente millions d’âmes ! Oui, oui, mon bon, il faut être jeune pour faire de grandes choses. Et Napoléon n’est pas unique ! » — « Son frère Lucien, dis-je, était aussi dès sa jeunesse arrivé très-haut. Nous le voyons président des Cinq-Cents et ensuite ministre de l’intérieur, ayant à peine vingt-cinq ans accomplis. »

« Lucien n’a rien à faire ici, dit Goethe, car l’histoire offre par centaines des exemples d’hommes remarquables, qui, dès leur jeunesse, ont accompli les œuvres les plus éclatantes aussi bien dans les cabinets que sur les champs de bataille. Si j’étais prince, continua Goethe avec vivacité, je ne choisirais jamais pour mes premiers emplois des gens qui, n’ayant avancé que peu à peu, grâce à leur naissance ou à leur ancienneté, continuent dans leur vieillesse à se traîner sans se gêner dans leur ornière habituelle. On ne fait avec eux rien de bien remarquable. — Des jeunes gens, voilà ce que je voudrais avoir ! — Mais il me faudrait des talents, armés d’énergie et de clarté, et de plus animés d’une bonne volonté parfaite et d’une noblesse parfaite de caractère. — C’est alors que ce serait un plaisir de régner et d’entraîner son peuple en avant ! Mais où est le prince qui aurait le bonheur d’être aussi bien servi !…

« Je place de grandes espérances sur le prince héréditaire de Prusse [3] ; d’après tout ce que je sais et j’entends de lui, c’est un homme très-distingué, et il faut cela pour savoir reconnaître, choisir les gens solides et qui ont du talent. Car, on a beau dire, on n’est connu que par ses pairs et le prince d’une grande capacité saura seul bien distinguer et apprécier la capacité de ses sujets et de ses serviteurs. — La porte ouverte au talent ! c’était là, vous le savez, le mot favori de Napoléon, qui avait un tact tout particulier pour choisir les gens, et qui savait placer toute force puissante dans sa vraie sphère ; aussi, dans toutes les grandes entreprises de sa vie, il a été servi comme pas un. »

Goethe, pendant cette soirée, me plaisait plus que jamais. — Tout ce qu’il y avait de plus noble dans sa nature paraissait en mouvement ; les flammes les plus pures de la jeunesse semblaient s’être ranimées toutes brillantes en lui, tant il y avait d’énergie dans l’accent de sa voix, dans le feu de ses yeux. Il me semblait singulier que lui, qui dans un âge si avancé occupait encore un poste important, plaidât avec tant de force la cause de la jeunesse et voulût que les premières places de l’État fussent données, sinon à des adolescents, du moins à des hommes encore jeunes. Je ne pus m’empêcher de lui rappeler quelques Allemands haut placés auxquels, dans un âge avancé, n’avaient paru en aucune façon manquer ni l’énergie ni la dextérité que la jeunesse possède, qualités qui leur étaient nécessaires pour diriger des affaires de toute sorte très-importantes.

« Ces hommes, et ceux qui leur ressemblent, dit Goethe, sont des natures de génie, pour lesquelles tout est différent ; ils ont dans leur vie une seconde puberté, mais les autres hommes ne sont jeunes qu’une fois. — Chaque entéléchie [4] est un fragment de l’éternité et les quelques années qu’elle passe unie avec le corps terrestre ne la vieillissent pas. — Si cette entéléchie est d’une nature inférieure, elle sera peu souveraine pendant son obscurcissement corporel [5] et même le corps la dominera ; elle ne saura pas, quand il vieillira, le maintenir et l’arrêter. — Mais si au contraire elle est d’une nature puissante, comme c’est le cas chez tous les êtres de génie, non-seulement en se mêlant intimement au corps qu’elle anime, elle fortifiera et ennoblira son organisme ; mais encore, usant de la prééminence qu’elle a comme esprit, elle cherchera à faire valoir toujours son privilège d’éternelle jeunesse. De là vient que chez les hommes doués supérieurement, on voit, même pendant leur vieillesse, des périodes nouvelles de grande fécondité ; il semble toujours qu’il y a eu en eux un rajeunissement momentané, et c’est là ce que j’appellerais la seconde puberté.

« Mais la jeunesse est la jeunesse, et quelque puissante que se montre l’entéléchie, elle ne maîtrisera cependant jamais entièrement le corps, et il est bien différent de sentir en lui un allié ou un adversaire. J’ai eu dans ma jeunesse un temps ou je pouvais exiger de moi chaque jour la valeur d’une feuille d’impression, et j’y parvenais sans difficulté. J’ai écrit le Frère et la Sœur [6] en trois jours ; Clavijo, comme vous le savez, en huit. Maintenant je n’essaye plus de ces choses-là, et cependant, même dans ma vieillesse la plus avancée, je n’ai pas du tout à me plaindre de stérilité ; mais ce qui dans mes jeunes années me réussissait tous les jours et au milieu de n’importe quelles circonstances, ne me réussit plus maintenant que par moments et demande des conditions favorables. Il y a dix ou douze ans, dans ce temps heureux qui a suivi la guerre de la Délivrance [7], lorsque les poésies du Divan me tenaient sous leur puissance, j’étais assez fécond pour écrire souvent deux ou trois pièces en un jour, et cela, dans les champs, ou en voiture, ou à l’hôtel ; cela m’était indifférent. — Mais maintenant, pour faire la seconde partie de mon Faust, je ne peux plus travailler qu’aux premières heures du jour, lorsque je me sens rafraîchi et fortifié par le sommeil, et que les niaiseries de la vie quotidienne ne m’ont pas encore dérouté. Et cependant, qu’est-ce que je parviens à faire ? Tout au plus une page de manuscrit, dans le jour le plus favorisé, mais ordinairement ce que j’écris pourrait s’écrire dans la paume de la main, et bien souvent, quand je suis dans une veine de stérilité, j’en écris encore moins ! »

« Est-ce qu’il n’y a pas, demandai-je, un moyen d’amener une veine de fécondité, ou du moins de rendre la veine plus abondante lorsqu’elle est trop maigre ? » — « C’est là un point bien bizarre, et sur lequel il y a bien à penser et à dire, répondit Goethe. Toute fécondité d’une nature très-élevée, tout ce qui est aperçu important, invention, grande pensée, tout ce qui porte des fruits et a des résultats, tout cela n’obéit à personne et reste au-dessus de toute puissance terrestre. L’homme doit considérer ces choses comme des présents inespérés d’en haut, comme de purs enfants de Dieu, qu’il faut recevoir avec une joie respectueuse et vénérer. — Il y a là comme une puissance démoniaque [8], qui mène l’homme comme elle le veut, pendant qu’il croit agir par lui-même. Dans ces circonstances l’homme doit souvent être considéré comme l’instrument du gouvernement suprême du monde, comme l’outil qui a été jugé digne de recevoir l’impulsion divine. — Je parle ainsi en pensant combien de fois il est arrivé qu’une seule idée ait donné à des siècles entiers une physionomie différente, et qu’un seul homme ait mis sur son temps une empreinte qui se reconnaissait encore dans les générations suivantes et continuait à produire un heureux effet. — Mais il y a aussi une fécondité d’espèce différente, soumise à des influences terrestres, et que l’homme tient plus en sa puissance, quoique là encore il trouve des motifs pour s’incliner devant quelque chose de divin. Je mets dans cette catégorie tout ce qui appartient à l’exécution d’un plan conçu, tous les anneaux intermédiaires d’une chaîne de pensées dont on voit briller déjà les points extrêmes ; j’entends tout ce qui donne une vie, un corps visible à une œuvre d’art. — Ainsi, quand Shakspeare eut la première pensée de son Hamlet, quand l’idée de l’ensemble entra dans son esprit, comme une impression inattendue, et que, dans un instant d’émotion sublime, il aperçut les diverses situations, les divers caractères et le dénoûment général, ce fut là, pour lui, un pur présent d’en haut, sur lequel il n’avait eu aucune influence immédiate, quoique cependant pour qu’une telle vue soit possible, il faille toujours supposer l’existence d’un esprit comme le sien. — Quant à l’exécution de chaque scène, qui vint plus tard, quant aux dialogues des personnages, ils dépendaient tout à fait de lui ; il pouvait y travailler à ses heures, chaque jour, et comme il le voulait. — Cependant, dans tout ce que lui, Shakspeare, a fait, il y a toujours la même énergie de production, et on ne découvre pas dans ses pièces un seul passage qui ne soit pas dans le ton exact, et qui ait été écrit avec faiblesse. En le lisant, nous avons l’impression d’un être qui, spirituellement et corporellement, avait ses forces toujours et entièrement saines. — Si, au contraire, le tempérament physique d’un poëte dramatique n’est pas aussi solide, aussi parfait, s’il est exposé à des indispositions et à des langueurs, alors la force qui lui est nécessaire pour écrire ses dialogues lui manquera souvent, et cela peut-être bien pendant des jours entiers. S’il veut, par exemple, par des boissons spiritueuses, contraindre la fécondité absente à apparaître ou augmenter le peu qu’il sent en lui, alors il pourra peut-être avancer son œuvre, mais toutes les scènes qu’il aura ainsi produites forcément seront faciles à reconnaître à des signes fâcheux. — Mon avis est qu’il ne faut rien forcer, et qu’il faut passer les heures et les jours stériles à niaiser ou à dormir, plutôt que de vouloir faire quelque chose qui plus tard nous chagrinera. »

« Ce que vous dites là, répliquai-je, je l’ai souvent vérifié par moi-même, et c’est là à coup sûr une vérité incontestable et qu’il faut respecter. Mais cependant il me semble que, sans se forcer précisément, on peut par des moyens naturels se mettre mieux en veine. Bien souvent dans ma vie, dans certaines circonstances embarrassées, je ne pouvais venir à bout de prendre une décision. Si je buvais alors quelques verres de vin, tout à coup je voyais clairement ce que j’avais à faire, et j’étais décidé sur-le-champ. Prendre une décision, c’est aussi en une certaine façon produire quelque chose, et si quelques verres de vin ont cette vertu, un pareil moyen n’est pas tout à fait à mépriser. »

« — Je ne veux pas contester votre opinion, répondit Goethe, mais ce que j’ai dit a aussi sa justesse, ce qui nous montre que la vérité peut se comparer à un diamant qui lance ses feux non pas dans une seule direction, mais bien dans plusieurs. — Vous qui connaissez si bien mon Divan, vous savez que j’ai dit moi-même : Quand on a bu, on connaît la vérité ! et par conséquent je suis complètement de votre avis [9]. Il y a certainement dans le vin des forces fécondantes très-remarquables, mais tout dépend aussi des circonstances, et du temps, et de l’heure : ce qui sert à l’un nuit à l’autre. Il y a de même des forces fécondantes dans le repos et le sommeil, et il y en a aussi dans le mouvement. Il y en a dans l’eau, et surtout dans l’atmosphère. — L’air frais des champs, voilà notre vraie place ; il semble que là l’esprit de Dieu entoure l’homme de son souffle, et qu’il soit soumis à une influence divine. Un des hommes les plus féconds qui aient jamais vécu, c’est lord Byron, qui passait tous les jours plusieurs heures en plein air, tantôt à cheval sur le bord de la mer, tantôt dans une barque, ramant ou tenant la voile, puis de là allant se baigner en mer et nageant pour exercer ses forces physiques [10]. » Goethe s’était assis en face de moi ; nous parlâmes encore de différents sujets, de lord Byron surtout ; nous rappelâmes les divers incidents qui troublèrent ses dernières années, jusqu’à ce qu’enfin une noble pensée, mais une malheureuse destinée, l’entraînassent finir son existence en Grèce.

« En général, dit Goethe, vous trouverez que souvent dans le milieu de la vie de l’homme il y a comme un virement ; tout dans la jeunesse lui réussissait, tout lui devient contraire, et les malheurs lui arrivent les uns après les autres. Savez-vous comment je m’explique cela ? C’est qu’il faut alors que l’homme soit détruit ! Tout homme extraordinaire a une certaine mission à remplir ; c’est pour elle qu’il a été appelé. Lorsqu’il l’a accomplie, il ne peut plus servir à rien sur cette terre sous sa forme actuelle, et la Providence l’emploie à quelque autre chose. — Mais comme tout ici-bas doit arriver par des voies naturelles, les puissances supérieures lui tendent pièges sur pièges jusqu’à ce qu’il se laisse prendre. C’est ainsi qu’il en a été de Napoléon et de bien d’autres. Mozart est mort à trente-six ans, Raphaël aussi. Byron n’a guère vécu davantage. Mais tous avaient complètement rempli leur mission, et il était bien temps pour eux de s’en aller, afin de laisser aussi aux autres quelque chose à faire dans ce monde, qui doit durer longtemps. » Il s’était fait très-tard. Goethe me tendit sa main bien-aimée, et je partis.

Mercredi, 12 mars 1828.

Après avoir quitté Goethe hier soir, la conversation importante que j’avais eue avec lui me restait dans l’esprit. Nous avions parlé aussi des forces de la mer et de l’air marin. Goethe avait dit qu’il croyait toutes les populations des îles voisines de la mer, dans les climats tempérés, bien plus actives et d’un esprit plus fécond que les populations renfermées dans l’intérieur des grands continents.

M’étais-je endormi avec ces pensées et avec un certain désir de jouir des forces vivifiantes de l’Océan, je ne sais, mais j’eus dans la nuit un rêve très-agréable et qui m’étonna fort. — Je me vis dans un lieu inconnu, au milieu de personnes qui m’étaient étrangères. C’était par un très-beau jour d’été ; j’apercevais autour de moi une nature ravissante, nous avions bu joyeusement à table ; nous nous promenions à travers d’agréables vallons, quand tout à coup nous nous trouvâmes au milieu de la mer, sur une île très-petite, espèce de rocher isolé, où pouvaient à peine tenir place cinq à six personnes et où l’on ne pouvait se remuer sans craindre de glisser dans l’eau. — Devant nous, à un quart de lieue on apercevait un rivage délicieux ; une foule joyeuse, répandue au milieu de bosquets de verdure, écoutait un concert. — Un de nous dit ; Il n’y a qu’une chose à faire ; déshabillons-nous et nageons jusque là-bas. — Cela vous est facile à dire, répliquai-je, à vous qui êtes jeune, beau, et avec cela bon nageur. Mais moi je nage mal, et je n’ai pas une stature assez belle pour paraître avec plaisir et sans embarras devant tous ces étrangers qui sont sur le rivage. — Tu es fou, me dit un des mieux faits de la compagnie ; déshabille-toi et donne-moi ton corps, tu prendras le mien. — À ces mots je me déshabillai vite, je me mis à l’eau, et tout de suite je me sentis dans le corps de ce jeune homme ; j’étais devenu vigoureux nageur, j’eus bientôt atteint la côte, et tout nu, tout mouillé, je m’avançai au milieu de la foule avec la confiance la plus sereine. J’étais heureux de me sentir avec ces beaux membres ; je n’avais aucune roideur, aucune gêne, et je fis vite connaissance avec des étrangers réunis gaiement à une table sous un berceau. — Peu à peu mes camarades avaient touché terre aussi, et s’étaient joints à nous, il ne manquait que ce jeune homme qui avait pris mon corps, et dans les membres duquel je me sentais si à mon aise. — Enfin il arriva aussi près du rivage et on me demanda si je n’avais pas de plaisir à voir mon ancien moi. Ces paroles me donnèrent un certain malaise, en partie parce que je ne croyais pas devoir être fier de mon moi, et en partie parce que je craignais que mon ami ne voulût reprendre tout de suite son corps. Cependant je me tournai vers la mer, et je vis mon second moi qui nageait très-près du rivage ; il regarda de notre côté ; en me voyant, il sourit, et me cria : tes membres n’ont pas la force de nager, j’ai eu fort à faire pour triompher des vagues et des écueils ; il n’est pas étonnant que j’arrive si tard et que je sois le dernier de tous. — Je reconnus aussitôt le visage ; c’était le mien, mais rajeuni. Je pris à part ce jeune homme et lui demandai : Comment vous trouvez-vous dans mon corps ? — Maintenant, très à mon aise, dit-il ; je sens toute ma force comme autrefois ; je ne sais pas ce que tu as contre tes membres, ils sont très-bons, seulement il faut savoir s’en servir. Reste dans mon corps aussi longtemps que cela te fera plaisir ; je resterai volontiers dans le tien. — Cette déclaration me réjouit fort, et, me sentant changé de forme en restant le même pour les pensées, les sentiments et les souvenirs, j’eus l’impression vive de l’indépendance parfaite de notre âme et de la possibilité d’une existence future dans un autre corps. »

« Votre rêve est très-joli, me dit Goethe, lorsque je lui en racontai aujourd’hui après dîner les principaux incidents. On voit que les muses vous visitent aussi pendant votre sommeil, et pour vous être très-favorables, car vous avouerez qu’il vous serait difficile dans l’état de veille d’inventer quelque chose d’aussi original et d’aussi joli. »

« Je ne conçois guère comment j’ai pu avoir ces idées, car tous ces jours-ci je me sentais l’esprit si abattu que j’étais très-loin de tout tableau aussi animé et aussi vivant. »

« La nature humaine tient cachées des forces étranges, dit Goethe, et au moment même où nous l’espérons le moins, elle garde en réserve pour nous quelque bon présent. J’ai eu dans ma vie des temps pendant lesquels je m’endormais en pleurant ; mais dans mes rêves je voyais les images les plus charmantes qui m’apparaissaient pour me consoler, pour me rendre le bonheur ; et le matin suivant je me levais tout gai et tout frais.

« Du reste, nous autres Européens, tout ce qui nous entoure est, plus ou moins, parfaitement mauvais ; toutes les relations sont beaucoup trop artificielles, trop compliquées ; notre nourriture, notre manière de vivre, tout est contre la vraie nature ; dans notre commerce social, il n’y a ni vraie affection, ni bienveillance. Tout le monde est plein de finesse, de politesse, mais personne n’a le courage d’être naïf, simple et sincère ; aussi un être honnête, dont la manière de penser et d’agir est conforme à la nature, se trouve dans une très-mauvaise situation. On souhaiterait souvent d’être né dans les îles de la mer du Sud, chez les hommes que l’on appelle sauvages, pour sentir un peu une fois la vraie nature humaine, sans arrière-goût de fausseté.

« Quand, dans un mauvais jour, on se pénètre bien de la misère de notre temps, il semble que le monde soit mûr pour le jugement dernier. Et le mal s’augmente de génération en génération ! Car ce n’est pas assez que nous ayons à souffrir des péchés de nos pères, nous léguons à nos descendants ceux que nous avons hérites, augmentés de ceux que nous avons ajoutés. »

« — J’ai souvent des pensées de ce genre dans l’esprit, dis-je, mais si je viens à voir passer à cheval un régiment de dragons allemands, en considérant la beauté et la force de ces jeunes gens, je me sens un peu consolé et je me dis : l’avenir de l’humanité n’est pas encore si menacé ! »

« — Notre population des campagnes, en effet, répondit Goethe, s’est toujours conservée vigoureuse, et il faut espérer que pendant longtemps encore elle sera en état non-seulement de nous fournir de solides cavaliers, mais aussi de nous préserver d’une chute et d’une décadence absolues. Elle est comme un dépôt où viennent sans cesse se refaire et se retremper les forces alanguies de l’humanité. Mais allez dans nos grandes villes, et vous aurez une autre impression. Causez avec un nouveau Diable boiteux, ou liez-vous avec un médecin ayant une clientèle considérable, il vous racontera tout bas des histoires qui vous feront tressaillir en vous montrant de quelles misères, de quelles infirmités souffrent la nature humaine et la société.

« — Mais chassons ces pensées hypocondriaques ; — comment allez-vous ? que faites-vous ? qu’avez-vous fait aujourd’hui ? Racontez-moi tout cela, et faites-moi avoir de bonnes idées. »

« — J’ai lu dans Sterne le passage où, montrant Yorick flânant dans les rues de Paris, il fait la remarque que sur dix hommes il y a un nain. Je pensais à ce trait lorsque vous parliez des infirmités des grandes villes. Je me rappelle aussi avoir vu sous Napoléon un bataillon d’infanterie française qui était composé uniquement de Parisiens, et c’étaient tous des hommes si petits et si grêles qu’on ne concevait guère ce qu’on voulait faire avec eux à la guerre. »

« Les montagnards écossais du duc de Wellington devaient paraître d’autres héros, dit Goethe. »

« — Je les ai vus à Bruxelles un an avant la bataille de Waterloo. C’étaient en réalité de beaux hommes ! Tous forts, frais, vifs, comme si Dieu lui-même les avait créés les premiers de leur race. — Ils portaient tous leur tête avec tant d’aisance et de bonne humeur, et s’avançaient si légèrement avec leurs vigoureuses cuisses nues, qu’il semblait que pour eux il n’y avait pas eu de péché originel, et que leurs aïeux n’avaient jamais connu les infirmités. »

« — C’est un fait singulier, dit Goethe. Cela tient-il à la race ou au sol, ou à la liberté de la constitution politique, ou à leur éducation saine, je ne sais, mais il y a dans les Anglais quelque chose que la plupart des autres hommes n’ont pas. Ici, à Weimar, nous n’en voyons qu’une très-petite fraction, et ce ne sont sans doute pas le moins du monde les meilleurs d’entre eux, et cependant comme ce sont tous de beaux hommes, et solides ! Quelque jeunes qu’ils arrivent ici en Allemagne, à dix-sept ans déjà, ils ne se sentent pas hors de chez eux et embarrassés en vivant à l’étranger ; au contraire, leur manière de se présenter et de se conduire dans la société est si remplie d’assurance et si aisée que l’on croirait qu’ils sont partout les maîtres et que le monde entier leur appartient. C’est bien là aussi ce qui plaît à nos femmes, et voilà pourquoi ils font tant de ravages dans le cœur de nos jeunes dames. Pour moi, en qualité de père de famille allemand, à qui le repos des siens est cher, je ressens souvent un peu d’ennui quand ma belle-fille m’annonce que l’on attend l’arrivée prochaine d’un nouveau jeune Insulaire. Toujours, je vois déjà en imagination les larmes qui doivent couler à son départ. Ce sont de dangereux jeunes gens ; mais, vraiment, c’est leur mérite même d’être dangereux. »

« — Je n’affirmerais pourtant pas, dis-je, que nos jeunes Anglais de Weimar soient plus intelligents, plus spirituels, plus instruits et mieux doués par le cœur que d’autres personnes. »

« — Mon bon ami, il ne s’agit pas de cela, répliqua Goethe. Cela ne tient pas non plus à la naissance et à la richesse. Ce qui les distingue, c’est d’avoir le courage d’être tels que la nature les a faits. Il n’y a en eux rien de faussé, rien de caché, rien d’incomplet et de louche ; tels qu’ils sont, ce sont toujours des êtres complets. Ce sont parfois des fous complets, je l’accorde de grand cœur ; mais leur qualité est à considérer, et dans la balance de la nature elle pèse d’un grand poids. — Le bonheur de la liberté individuelle, la conscience qu’ils ont du nom anglais et de son importance chez les autres nations fait déjà du bien aux enfants ; dans leur famille aussi bien que dans les établissements d’éducation, on les traite avec bien plus de considération, et leur développement est bien plus libre et plus heureux que chez nous autres Allemands. — Dans notre cher Weimar, je n’ai besoin que de me mettre à la fenêtre pour voir ce qu’il en est chez nous. Quand dernièrement il est tombé de la neige, les enfants du voisinage voulaient essayer leurs petits traîneaux, aussitôt est venu un homme de la police, et j’ai vu les pauvres petits se sauver à toutes jambes. — Maintenant le soleil du printemps les attire hors des maisons, ils aimeraient bien à jouer avec leurs camarades devant leurs portes, mais je vois qu’ils sont gênés, ils manquent de sécurité : ils semblent craindre toujours l’arrivée d’un représentant de la police. — Un gamin ne peut pas faire claquer son fouet, ou chanter, ou appeler, aussitôt voilà la police qui arrive pour l’en empêcher. — Tout chez nous concourt à discipliner de bonne heure nos chers enfants et à faire envoler tout naturel, toute originalité, toute fougue ; aussi à la fin il ne reste plus rien que le Philistin. — Vous savez qu’il n’y a guère de jour où je ne reçoive la visite de quelque étranger qui passe par Weimar. Si je disais que j’éprouve grand plaisir à voir les Allemands, surtout les jeunes savants qui viennent d’un certain pays du nord-est [11], je mentirais. La vue basse, le teint pâli, la poitrine affaissée, jeunes sans jeunesse, voilà le portrait de la plupart de ceux qui se présentent. Et lorsque je me mets à causer avec eux, je vois tout de suite que ce qui nous plaît leur semble trivial et de nulle valeur. — Ils sont tout entiers plongés dans l’idée, et ne savent s’intéresser qu’aux plus hauts problèmes de spéculation. — Il n’y a pas trace en eux de cette santé intellectuelle qui nous fait aimer les choses qui agissent sur les sens ; tous les sentiments jeunes, tous les plaisirs de la jeunesse sont partis pour eux, et ils ne peuvent plus revenir, car celui qui n’est pas jeune à vingt ans, que sera-t-il à quarante ! »

Goethe poussa un soupir, et se tut.

Je pensais à la jeunesse de Goethe, qui appartient à une époque si heureuse du siècle précédent ; je sentis passer sur mon âme le souffle d’été de Sesenheim, et dans ma mémoire revinrent les vers :

L’après-midi toute la bande de la jeunesse
Allait s’asseoir sous les frais ombrages…

« Hélas ! dit Goethe en soupirant, oui, c’était là un beau temps ! Mais chassons-le de notre esprit pour que les jours brumeux et ternes du temps présent ne nous deviennent pas tout à fait insupportables. »

« — Il serait bon, dis-je, qu’un second Sauveur vint nous délivrer de l’austérité pesante qui écrase notre état social actuel. »

« — S’il venait, on le crucifierait encore pour la seconde fois. Mais un si grand événement n’est pas nécessaire. Si on pouvait seulement, en suivant l’exemple des Anglais, donner aux Allemands moins de philosophie et plus d’énergie réelle, moins de théorie et plus de pratique, nous serions déjà presque sauvés, sans avoir besoin d’attendre l’apparition d’un être supérieur comme le Christ. — Beaucoup de bien pourrait se produire par en bas, par le peuple, au moyen des écoles et de l’éducation domestique ; beaucoup de bien pourrait être produit aussi par les souverains et par ceux qui les approchent. Ainsi, je ne peux pas approuver que l’on exige de ceux qui travaillent pour devenir employés de l’État tant de connaissances de théorie scientifique ; on ruine ainsi avant le temps l’esprit et le corps des jeunes gens. Puis, lorsqu’ils arrivent à la pratique du service, ils ont, il est vrai, un bagage énorme de philosophie et d’érudition, mais ils n’en trouvent pas l’usage dans le cercle limité de leur emploi, et toutes ces connaissances, ne servant pas, s’oublient bien vite. — Quant à ce qui leur était nécessaire avant tout, ils ne le possèdent pas ; il leur manque cette énergie d’esprit et de corps qui est absolument indispensable pour faire quelque chose de bon dans toute carrière pratique. Et puis aussi, pour manier les hommes, est-ce qu’un serviteur de l’État n’a pas toujours besoin de dispositions affectueuses et bienveillantes ? Or comment sentirait-on et montrerait-on pour les autres de la bienveillance, quand on n’est pas bien à son aise avec soi-même ? Tous ces gens-là s’arrangent parfaitement mal ! Le tiers de tous ces savants et de tous ces employés enchaînés à leurs bureaux a l’organisation attaquée, et succombe au démon de l’hypocondrie. Il faudrait que le pouvoir prît des mesures pour préserver au moins les générations futures de cette altération. Espérons cependant et attendons, ajouta-t-il en souriant ; dans un siècle, peut-être, les Allemands sauront n’être plus des savants abstraits et des philosophes, mais bien des hommes. »

* Vendredi, 16 mai 1828.

Je suis allé me promener en voiture avec Goethe. Il s’est amusé du souvenir de ses discussions avec Kotzebue et consorts [12] et il a récité quelques épigrammes très-gaies dirigées contre Kotzebue, épigrammes d’ailleurs plus comiques que blessantes. Je lui demandai : « Pourquoi ne les insérez-vous pas dans vos œuvres ? » — Il me répondit : « J’ai toute une collection de semblables poésies que je garde secrètes et que je ne montre qu’à l’occasion à mes amis les plus sûrs. — C’était là l’unique et innocente arme dont je disposais pour répondre aux attaques de mes ennemis. Je m’épanchais en silence, et avec elles je me délivrais et je me purifiais des fâcheux sentiments de malveillance, que sans cela j’aurais dû éprouver et nourrir contre mes adversaires, qui souvent me faisaient en public des égratignures très-malignes. Je me suis ainsi par ces petites poésies rendu personnellement à moi-même un service essentiel. Mais je ne veux pas occuper le public de mes affaires privées et blesser des personnes encore vivantes. Plus tard une pièce, puis une autre pourra se publier sans inconvénient. »

* Vendredi, 6 juin 1828.

Le roi de Bavière [13], il y a quelque temps, a envoyé à Weimar Stieler, peintre de la cour, pour faire le portrait de Goethe. Stieler, en guise de lettre de recommandation et comme témoignage de son habileté, a apporté le portrait de grandeur naturelle d’une très-belle jeune femme, mademoiselle de Hagen, actrice à Munich. — Goethe a accordé alors à M. Stieler toutes les séances qu’il demandait, et, il y a quelques jours, son portrait a été terminé.

Aujourd’hui j’ai dîné avec lui à midi. Il était seul ; au dessert, il se leva, me conduisit dans un cabinet attenant à la salle à manger et me montra l’œuvre que vient de terminer Stieler [14]. Puis, très-mystérieusement, il m’emmena dans la chambre que l’on appelle la chambre des Majoliques, ou se trouvait le portrait de la belle actrice. — « Eh bien ! n’est-ce pas, cela mérite d’être vu ! me dit-il après que nous l’eûmes examiné. — Stieler n’a pas été sot du tout ! Il m’a apporté ce gentil morceau et me l’a montré comme un appât, pour m’engager à poser et pour me faire concevoir l’espérance que son pinceau, en retraçant ma tête de vieillard, ferait naître une seconde fois comme ici une tête angélique ! »

Dimanche 15 juin 1828.

Nous venions de nous mettre à table quand M. Seidel [15] entra avec des chanteurs tyroliens. Ils furent installés dans le pavillon du jardin ; on pouvait les apercevoir par les portes ouvertes, et leur chant à cette distance faisait bon effet. M. Seidel se mit avec nous à table. Les chants et les cris joyeux des Tyroliens nous plurent à nous autres jeunes gens ; mademoiselle Ulrike et moi, nous fûmes surtout contents du « Bouquet » et de : « Et toi, tu reposes sur mon cœur », et nous en demandâmes les paroles. Goethe ne paraissait pas aussi enthousiasmé que nous. « Il faut demander aux oiseaux et aux enfants si les cerises sont bonnes [16], » dit-il. — Entre les chants, les Tyroliens jouèrent différentes danses nationales, sur une espèce de cithare couchée, avec un accompagnement de flûte traversière d’un son clair.

On appelle le jeune Goethe ; il sort, revient presque aussitôt, et congédie les Tyroliens, s’assied de nouveau à table avec nous. Nous parlons d’Obéron, et de la foule qui est arrivée à Weimar de tous côtés pour assister à la représentation ; déjà à midi il n’y avait plus de billets. Le jeune Goethe alors met fin au dîner en disant à son père : « Cher père, si nous nous levions ? Ces dames et ces messieurs désirent peut-être aller au théâtre de meilleure heure. » — Cette hâte paraît singulière à Goethe, puisque il était à peine quatre heures ; cependant il consent et se lève ; nous nous dispersons dans les différentes pièces de la maison. M. Seidel s’approche de moi et de quelques autres personnes, et me dit tout bas, le visage troublé : « Votre joie à propos du théâtre est vaine ; il n’y aura pas de représentation ; le grand-duc est mort !… il a succombé hier en revenant de Berlin à Weimar. » — Nous restons tous consternés. — Goethe entre, nous faisons tous comme si rien ne s’était passé et nous parlons de choses indifférentes. — Goethe s’avance près de la fenêtre avec moi et me parle des Tyroliens et du théâtre. — « Vous allez aujourd’hui dans ma loge, me dit-il, vous avez donc le temps jusqu’à six heures ; laissons les autres et restez avec moi, nous bavarderons encore un peu. » — Le jeune Goethe cherchait à renvoyer la compagnie pour préparer son père à la nouvelle avant le retour du chancelier qui la lui avait donnée le premier. Goethe ne comprenait pas l’air pressé de son fils et paraissait fâché. — « Ne prendrez-vous pas votre café, dit-il, il est à peine quatre heures ! » — Cependant on s’en allait, et moi aussi je pris mon chapeau. — « Eh bien ! vous aussi, vous voulez vous en aller ? » me dit-il en me regardant tout étonné. — « Oui, dit le jeune Goethe, Eckermann a aussi quelque chose à faire avant la représentation. » — « Oui, dis-je, j’ai quelque chose à faire avant la représentation. » — « Partez donc, dit Goethe, en secouant la tête d’un air sérieux, mais je ne vous comprends pas. »

Nous montâmes dans les chambres du haut avec mademoiselle Ulrike ; le jeune Goethe resta en bas pour préparer son père à la triste nouvelle.

Je vis ensuite Goethe le soir. Avant d’entrer dans la chambre, je l’entendis soupirer et parler tout haut. Il paraissait sentir qu’un vide irréparable s’était creusé dans son existence. Il éloigna toutes les consolations et n’en voulut entendre d’aucune sorte. — « J’avais pensé, disait-il, que je partirais avant lui, mais Dieu dispose tout comme il le trouve bien, et à nous autres pauvres mortels il ne reste rien qu’à tout supporter, et à rester debout comme il le veut et tant qu’il le veut. »

La nouvelle funèbre trouva la grande-duchesse mère à son château d’été de Wilhemsthal ; les jeunes princes étaient en Russie. — Goethe partit bientôt pour Dornbourg, afin de se soustraire aux impressions troublantes qui l’auraient entouré chaque jour à Weimar, et de se créer un genre d’activité nouveau et un entourage différent. — Il lui était venu de France des nouvelles qui le touchaient de près et qui avaient réveillé son attention ; elles l’avaient ramené une fois encore vers la théorie du développement des plantes. — Dans son séjour champêtre il se trouvait très-bien placé pour ces études, puisqu’à chaque pas qu’il faisait dehors il rencontrait la végétation la plus luxuriante de vignes grimpantes et de plantes sarmenteuses. Je lui fis là quelques visites, accompagné de sa belle-fille et de son petit-fils. — Il paraissait très-heureux ; il disait qu’il était très-bien portant, et ne pouvait se lasser de vanter le site ravissant du château et des jardins. Et, en effet, à cette hauteur, on a des fenêtres le délicieux coup d’œil de la vallée, animée de tableaux variés ; la Saale serpente à travers les prairies ; en face, du côté de l’est s’élèvent des collines boisées ; le regard se perd au delà dans un vague lointain ; il est évident que de cette position on peut très-facilement observer, pendant le jour, les nuages chargés de pluie qui passent et vont se perdre à l’horizon, et pendant la nuit, l’armée des étoiles et le lever du soleil.

« Ici, disait Goethe, nuit et jour j’ai du plaisir. Souvent avant l’apparition de la lumière je suis éveillé, j’ouvre ma fenêtre ; je rassasie mes yeux de la splendeur des trois planètes qui sont dans ce moment au-dessus de l’horizon ; je me rafraîchis en voyant l’éclat grandissant de l’aurore. — Presque toute la journée je reste en plein air, j’ai des conversations muettes avec les pampres et les vignes ; elles me donnent de bonnes idées, et je pourrais vous en raconter des choses étranges. Je fais aussi des poésies, et qui ne sont pas mauvaises [17]. Je voudrais continuer partout la vie que je mène ici. »

Jeudi, le 11 septembre 1828.

Aujourd’hui à deux heures, par le plus beau temps, Goethe est revenu de Dornbourg. Il était très-bien portant et tout bruni par le soleil. Nous nous mîmes bientôt à table dans la pièce qui donne sur le jardin, et nous laissâmes les portes ouvertes. Il nous a parlé de diverses visites qu’il a reçues, de présents qu’on lui a envoyés, et il accueillait avec plaisir les plaisanteries légères qui se présentaient de temps en temps dans la conversation. Mais en regardant d’un œil attentif, il était impossible de ne pas apercevoir en lui une gêne semblable à celle d’une personne revenant dans une situation qui, par un concours de diverses circonstances, se trouve changée. Nous ne faisions que commencer, lorsqu’on vint de la part de la grande-duchesse mère féliciter Goethe de son retour et lui annoncer que la grande-duchesse aurait le plaisir de lui faire sa visite le mardi suivant.

Depuis la mort du grand-duc, Goethe n’avait vu personne de la famille du prince. Il avait été, il est vrai, en correspondance constante avec la grande-duchesse, et ils s’étaient à coup sûr suffisamment étendus sur la perte qu’ils venaient de faire. Mais il allait pour la première fois la revoir elle-même, et cette entrevue, qui ne pouvait se passer sans amener des deux côtés des retours douloureux sur le passé, devait être attendue avec un peu d’appréhension. — Goethe n’avait pas encore vu non plus les enfants du grand-duc, et n’avait pas été présenter ses hommages à ses nouveaux souverains. Il pensait à tout cela, et quoique pour l’homme du monde accompli ces devoirs ne fussent pas embarrassants, ils étaient une gêne pour le poète, qui aurait toujours désiré ne suivre que sa vraie direction et se livrer tout entier au seul genre d’activité pour lequel il était né. — D’autres visites encore le menaçaient. La réunion des naturalistes célèbres à Berlin avait mis en mouvement beaucoup d’hommes remarquables ; la plupart de ceux qui traversaient Weimar avaient annoncé leur visite et on attendait leur arrivée. Ces dérangements qui, devant durer des semaines entières, étaient si bien faits pour paralyser les pensées intimes et les détourner de leur voie accoutumée ; les embarras que devaient amener ces visites d’ailleurs si dignes d’être accueillies, c’étaient là autant de préoccupations qui durent se présenter à Goethe comme de vilains spectres, dès qu’il mit le pied sur le seuil de sa maison et qu’il pénétra dans son appartement. — Mais ce qui lui pesait encore plus que tous ces ennuis tenait à un fait que je ne dois pas oublier. La cinquième livraison de ses œuvres, qui renferme les Années de voyage de Wilhelm Meister, doit s’imprimer à Noël. Ce roman a été publié jadis en un volume, mais Goethe a commencé à le retoucher partout, et a mêlé tant de nouveau à l’ancien, que l’ouvrage, dans la nouvelle édition, formera trois volumes. Il en a achevé une grande partie, mais une grande partie reste encore à finir. Le manuscrit est tout plein de pages blanches qui ne se remplissent pas. Ici il faut ajouter quelque chose dans l’exposition ; là c’est une transition habile qu’il faut trouver pour que le lecteur sente moins que l’ouvrage est fait de morceaux réunis ; là sont des fragments de grande importance, auxquels manque tantôt le commencement, tantôt la fin ; il y a donc encore beaucoup à faire dans les trois volumes pour que ce grand ouvrage soit agréable et attachant. — Le printemps dernier, Goethe m’a donné le manuscrit à examiner ; nous avons alors, verbalement et par écrit, discuté beaucoup ce sujet important ; je lui conseillai de consacrer l’été tout entier à finir cette œuvre et de laisser pendant ce temps tous ses autres ouvrages ; il était convaincu que c’était là une résolution nécessaire, et il voulait en effet agir ainsi. — Mais le grand-duc était mort alors, et cette mort avait creusé dans l’existence de Goethe un tel vide, qu’il ne fallait plus espérer avoir l’enjouement et les dispositions d’esprit paisibles, nécessaires pour cette composition. Il n’avait alors à penser qu’à une chose : comment il se maintiendrait au-dessus de ce coup, et comment il arriverait à reprendre son équilibre.

Aujourd’hui, revenant de Dornbourg, et entrant au commencement de l’automne dans son habitation de Weimar, il dut se rappeler aussitôt l’achèvement de ses Années de voyage, et son esprit dut se représenter vivement le peu de temps qui lui restait et les dérangements de toute nature qui venaient se mettre en travers de son esprit pour l’empêcher de se livrer à une création pure et paisible.

Si l’on réunit ensemble tous ces motifs, on me comprendra quand je dirai que malgré l’enjouement de Goethe à table, il y avait au fond de son âme une gêne visible. — Je donne aussi tous ces détails parce qu’ils se rattachent à une parole de Goethe qui me parut très-curieuse, et qui peint sa situation et sa nature dans son originalité caractéristique. Le professeur Abeken d’Osnabruck [18], quelques jours avant le 28 août, m’avait adressé avec une lettre un paquet qu’il me priait de donner à Goethe à son anniversaire de naissance : « C’était un souvenir qui se rapportait à Schiller, et qui certainement ferait plaisir. » — Aujourd’hui, quand Goethe, à table, nous parla des divers présents qui lui avaient été envoyés à Dornbourg pour son anniversaire, je lui demandai ce que renfermait le paquet d’Abeken. — « C’était un envoi curieux qui m’a fait grand plaisir, dit-il. Une aimable dame chez laquelle Schiller avait pris le thé a eu l’idée excellente d’écrire ce qu’il avait dit. Elle a tout vu et tout reproduit très-fidèlement ; après un si long espace de temps, cela se lit encore très-bien, parce qu’on est replacé directement dans une situation qui a disparu, avec tant d’autres grandes choses, mais qui a été saisie avec toute sa vie et heureusement fixée à jamais dans ce récit. — Là, comme toujours, Schiller paraît en pleine possession de sa haute nature ; il est aussi grand à la table à thé qu’il l’aurait été dans un conseil d’État. Rien ne le gêne, rien ne resserre ou n’abaisse le vol de sa pensée ; les grandes vues qui vivent en lui s’échappent toujours sans restrictions, sans vaines considérations. — C’était là un vrai homme ! et c’est ainsi que l’on devrait être ! Mais nous autres, nous avons toujours quelque chose qui nous arrête ; les personnes, les objets qui nous entourent exercent sur nous leur influence ; la cuiller à thé nous gêne, si elle est d’or, et que nous croyions la trouver d’argent, et c’est ainsi que paralysés par mille considérations, nous n’arrivons pas à exprimer librement ce qu’il y a peut-être de grand en nous-même. Nous sommes les esclaves des choses extérieures, et nous paraissons grands ou petits, suivant qu’elles diminuent ou élargissent devant nous l’espace ! »

Gœthe se tut, la conversation changea, mais moi je gardai dans mon cœur ces paroles qui exprimaient mes convictions intimes.

* Vendredi, 26 septembre 1828.

Goethe m’a montré aujourd’hui sa riche collection de fossiles, placée dans le pavillon du jardin de sa maison de campagne. C’est lui-même qui l’a rangée, elle a été très-augmentée par son fils, et elle est surtout intéressante par une riche suite d’os pétrifiés qui tous ont été trouvés dans les environs de Weimar.

Mercredi, 1er octobre 1828.

M. Hœnninghausen, de Crefeld, chef d’une grande maison de commerce, et en même temps amateur des sciences naturelles, et surtout de minéralogie, était aujourd’hui à dîner chez Goethe. C’est un homme à qui ses grands voyages et ses études ont donné des connaissances très-variées ; il revenait de l’assemblée des naturalistes de Berlin, on causa de tous les sujets qui y avaient été agités, et surtout de minéralogie. En parlant des Vulcaniens et de la manière dont les hommes arrivent à leurs hypothèses et à leurs vues sur la nature, on prononça le nom du grand naturaliste Aristote, et Goethe dit :

« Aristote a vu la nature mieux que pas un moderne, mais il adoptait ses opinions trop vite. — Il faut avec la nature procéder doucement, lentement, si l’on veut gagner quelque chose sur elle. Lorsque, dans mes recherches d’histoire naturelle, il me venait une idée, je n’exigeais pas que la nature me donnât immédiatement raison ; non, je continuais à observer, j’expérimentais, et j’étais content si elle voulait bien de temps en temps se montrer assez bonne pour confirmer mon idée théorique. Lorsqu’elle la contredisait, elle me conduisait parfois à un autre aperçu dont elle était peut-être plus disposée à prouver la justesse, et que j’étudiais, en marchant toujours derrière elle. »

Vendredi, 5 octobre 1828.

Aujourd’hui, à dîner, j’ai causé avec Goethe de la Guerre des Chanteurs de la Wartburg [19] par Fouqué, poëme que j’ai lu d’après son désir. Nous convînmes tous deux que ce poëte, après avoir pendant toute sa vie étudié l’Allemagne ancienne, n’avait à la fin tiré de là aucun profit pour lui-même.

« De cette ancienne et ténébreuse Allemagne, dit Goethe, il y a pour nous à tirer aussi peu que des chants serbes et des autres poésies barbares du même genre. On lit cela, on s’y intéresse bien un certain temps, mais seulement pour en avoir fini et pour le laisser de côté.

L’homme en général est assez attristé par ses propres passions et ses propres vicissitudes, sans avoir besoin de s’attrister encore par les sombres tableaux d’un passé barbare. Il a besoin de clarté, d’idées rassérénantes, et il faut pour cela qu’il se tourne vers ces époques artistiques et littéraires pendant lesquelles les hommes supérieurs étant arrivés à un développement parfait, se sentaient bien avec eux-mêmes, et pouvaient verser dans les âmes la félicité que leur donnait leur science. — Mais voulez-vous avoir une bonne opinion de Fouqué ? Lisez Ondine, c’est vraiment délicieux. C’était, il est vrai, un excellent sujet, et on ne peut pas dire même que le poëte en ait tiré tout ce qu’il renfermait, mais cependant Ondine est un bon ouvrage et vous plaira. »

« Je n’ai pas de bonheur avec la littérature allemande contemporaine, dis-je. Quand j’ai lu les poésies de Egon Ebert [20], je sortais de Voltaire, dont j’ai commencé à faire la connaissance en lisant ses petites poésies adressées à diverses personnes ; elles sont certainement au nombre des meilleures qu’il ait écrites. — Aujourd’hui, avec Fouqué, la même chose m’arrive. J’étais enfoncé dans la Jolie fille de Perth, de Walter Scott, la première œuvre également que j’aie lue de ce grand écrivain, et je me trouve amené à la mettre de côté pour me donner à la Guerre des Chanteurs de la Wartburg ! »

« Contre d’aussi grands étrangers, dit Goethe, nos contemporains allemands ne peuvent pas lutter. Vous faites bien cependant d’apprendre à connaître peu à peu tous les écrivains nationaux et étrangers, vous verrez ainsi où il faut aller puiser cette haute éducation générale, nécessaire au poëte. »

Madame de Gœthe entra et se plaça avec nous à table.

« Mais n’est-ce pas, continua gaiement Goethe, la Jolie fille de Perth de Walter Scott ? quel charmant ouvrage ! Voilà qui est fait ! Voilà une main ! Pour l’ensemble, un plan fermement tracé : et pour le détail, pas une ligne qui ne conduise au but ! Et quel détail ! Dialogues, descriptions, tout est excellent ! Ses scènes et ses situations ressemblent à des tableaux de Téniers ; dans la disposition générale se montre la hauteur de son art ; les figures, prises à part, ont une vérité parlante, et l’exécution est finie avec tant d’amour pour l’art jusque dans les plus petits détails que l’artiste ne nous laisse plus un seul coup de pinceau à donner. Jusqu’où avez-vous lu ? »

« — Je suis arrivé à cet endroit où Henri Smith conduit la belle harpiste chez elle, à travers les détours des rues, et rencontre à son grand dépit le chapelier Proutfut et l’apothicaire Dwining. »

« — Oui, dit Goethe, un joli passage !… l’honnête armurier obligé malgré lui de prendre à la fin sur son dos cette fille, et même son petit chien, c’est là un des traits les plus remarquables qui aient été saisis dans un roman. Cela montre un connaisseur du cœur humain à qui tous ses secrets les plus intimes sont clairement découverts. »

« — J’admire aussi cette habileté d’avoir fait du père de l’héroïne un fabricant de gants, qui, par ses achats de peaux, se trouve depuis longtemps en relations avec les hautes terres. »

« — Oui, dit Goethe, c’est là un trait rempli d’art. Il amène dans tout le livre une foule de circonstances très-favorables au récit et une foule de détails qui, ayant ainsi un point de départ dans un fait réel bien choisi, prennent une couleur de vérité parfaite. Partout vous trouvez dans les tableaux de Walter Scott une sûreté et une richesse de dessin admirables dues à sa profonde connaissance du monde réel ; il l’avait peu à peu acquise par des études, par des observations prolongées pendant sa vie entière, et par des entretiens quotidiens sur les affaires les plus importantes. Ajoutez à cela sa grande habileté et l’étendue de son génie ! Vous rappelez-vous le critique anglais [21] qui compare les poètes avec les chanteurs, disant que les uns n’ont que quelques bonnes notes, tandis que les autres ont à leur service tous les sons, depuis les plus élevés jusqu’aux plus bas. C’est parmi ces derniers que se range Walter Scott. Dans la Jolie fille de Perth, vous ne trouvez pas un seul passage faible où vous sentiez que ses connaissances ou son talent aient été insuffisants. Il est toujours à la hauteur de toutes les parties de son sujet. Le roi, le frère du roi, le prince héréditaire, le chef de la religion, le noble, le magistrat, le bourgeois, l’artisan, le montagnard, tous sont dessinés d’une main aussi sûre, et saisis avec la même vérité. »

« — Les Anglais, dit madame de Goethe, aiment surtout le caractère de Henri Smith, et Walter Scott paraît avoir fait de lui le héros du livre. Ce n’est pas mon favori ; celui qui me plaît le mieux, c’est le prince. »

« — Le prince, dis-je, malgré sa brusquerie, reste encore digne d’être aimé, et il est aussi bien dessiné que pas un. »

« — Lorsqu’il est à cheval, dit Goethe, et qu’il élève sur son pied la jolie harpiste pour l’embrasser, voilà un trait de ce damné art anglais ! — Mais vous autres femmes, quand vous prenez ainsi parti, vous avez tort ; vous ne lisez un livre que dans le désir d’y trouver un aliment pour votre cœur, un héros que vous puissiez aimer ! Ce n’est pas ainsi qu’il faut lire ; ce n’est pas un caractère qui doit vous plaire, c’est le livre. »

« Oui, nous autres femmes, voilà comme nous sommes, cher père ! dit Madame de Goethe en se penchant et en tendant la main à Goethe par-dessus la table pour la lui serrer. » — « Et il faut bien vous laisser avec vos qualités charmantes, » répondit Goethe.

Il prit alors le dernier numéro du Globe, qui était près de lui. Je causai pendant ce temps avec Madame de Goethe des jeunes Anglais dont j’avais fait la connaissance au théâtre.

« Quels hommes que ces Messieurs du Globe ! dit Goethe avec assez de feu ; on n’a pas d’idée comme chaque jour ils grandissent et prennent plus d’importance. Comme ils sont tous pénétrés d’un même esprit ! En Allemagne, un pareil journal serait purement et simplement impossible. Nous ne sommes tous que des individus isolés ; il ne faut pas penser à un pareil accord ; chacun a les opinions de sa province, de sa ville, de sa propre personne, et nous attendrons encore longtemps avant que l’Allemagne soit pénétrée par un même esprit général ! »

* Lundi, 6 octobre 1828.

J’ai dîné chez Goethe avec M. de Martius  [22], qui est ici depuis quelques jours, et qui s’entretient avec Goethe de botanique. Ils parlent surtout de la tendance spiraloïde des plantes. M. de Martius a fait, sur ce sujet, des découvertes importantes ; il les a communiquées à Goethe, à qui elles ouvrent un champ nouveau. Goethe semblait accueillir les idées de son ami avec une espèce de passion juvénile. Il a dit : « Cette découverte est un progrès très-grand dans l’étude de la physiologie des plantes. Le nouvel aperçu sur la tendance spiraloïde est tout à fait en harmonie avec ma théorie des métamorphoses ; elle appartient à la même voie de recherches, mais elle fait faire un pas immense en avant. »

Mardi, 7 octobre 1828.

Aujourd’hui se trouvait à dîner la société la plus animée. Outre les amis de Weimar, il y avait quelques naturalistes revenant de Berlin, et entre autres, placé à côté de Goethe, M. de Martius. On parla gaiement sur les sujets les plus divers. Goethe était dans une excellente disposition et très-communicatif. On causa du théâtre, et surtout du dernier opéra de Rossini, Moïse. On blâmait le sujet, on louait ou on critiquait la musique ; Goethe dit alors : « Je ne vous conçois pas, vous autres, braves enfants, quand vous séparez le sujet et la musique, et que vous pouvez jouir séparément de chaque chose ; vous dites : le sujet ne vaut rien ; mais vous ne l’avez pas vu, et vous avez joui seulement de la musique qui était excellente. J’admire vraiment votre organisation, et vous êtes étonnants d’avoir des oreilles capables d’écouter des sons agréables au même moment où le plus puissant des sens, votre vue, est affligée du spectacle le plus absurde. Et vous ne nierez pas que votre Moïse ne soit vraiment par trop absurde. Déjà, quand le rideau se lève, les personnages sont en prière ! C’est là une inconvenance choquante. Il est écrit : « Si tu veux prier, va dans ta « chambre et ferme la porte sur toi. » — On ne doit pas prier sur le théâtre. — J’aurais fait un tout autre Moïse et j’aurais donné à la pièce un tout autre commencement. J’aurais d’abord montré les enfants d’Israël écrasés de travaux par la tyrannie des rois d’Égypte, afin de mieux mettre en relief les services que Moïse a rendus à son peuple, en le délivrant d’un esclavage aussi honteux… »

Goethe continua gaîment à bâtir ainsi pas à pas tout l’opéra, scène par scène, acte par acte, en suivant l’histoire, semant partout l’esprit et la vie, étonnant et charmant toute la compagnie qui admirait l’intarissable flot de ses pensées et la richesse heureuse de ses inventions. — Cela passa si vite que je n’ai pu rien retenir ; cependant je me rappelle encore qu’il avait introduit une danse d’Égyptiens, danse par laquelle ceux-ci célébraient le retour de la lumière après l’éclipse.

De Moïse on passa au Déluge, et, agitée par ces ingénieux naturalistes, la question fut bien vite traitée au point de vue de l’histoire naturelle.

« On prétend avoir trouvé sur l’Ararat un morceau de l’arche de Noé, dit M. de Martius ; je serais étonné si l’on n’y trouvait pas aussi les crânes pétrifiés des premiers hommes. »

Cette phrase amena la conversation sur les diverses races d’hommes, noire, brune, jaune, blanche, qui habitent les diverses contrées de la terre ; on se demanda s’il fallait vraiment admettre que tous les hommes descendent d’un seul couple, Adam et Eve. — M. de Martius tenait pour la tradition de l’Écriture sainte, et il cherchait à la fortifier en naturaliste, par le principe que la nature, dans toutes ses productions, se montre d’une économie extrême.

Goethe dit : « Je suis d’un avis tout à fait opposé. Je soutiens, au contraire, que la nature se montre toujours généreuse, prodigue même, et qu’il est bien plutôt conforme à son esprit de supposer qu’elle a fait naître, non un pauvre et unique couple, mais des douzaines, des centaines de couples. — Lorsque la terre fut arrivée à un certain point de maturité, que les eaux furent écoulées et que le sol suffisamment sec se couvrait déjà un peu de verdure, alors arriva l’époque de la naissance de l’homme, et les êtres humains se produisirent par la toute puissance de Dieu partout où le sol le permit, peut-être d’abord sur les parties les plus élevées. Je considère cette manière de concevoir nos origines comme la plus sensée ; quant à chercher comment le fait s’est passé, c’est là pour moi un travail vain qu’il faut laisser à ceux qui aiment les problèmes insolubles et qui n’ont rien de mieux à faire [23]. »

« Quand même, comme naturaliste, dit M. de Martius avec une certaine malice, je serais disposé à adopter les vues de Votre Excellence, comme bon chrétien je me sens assez embarrassé d’accepter une théorie qui ne concorde pas avec les dires de la Bible. »

« — L’Écriture sainte, répondit Goethe, ne parle certainement que d’un couple, créé par Dieu au sixième jour ; les esprits hautement doués qui ont écrit cette parole de Dieu, transmise par la Bible, pensaient avant tout à leur peuple élu, et nous ne voulons nullement contester à ce peuple l’honneur de descendre d’Adam. Mais nous autres, et avec nous les nègres, les Lapons et les hommes élancés qui sont plus beaux que nous tous, nous avons eu certainement d’autres aïeux, car l’honorable compagnie m’accordera à coup sûr qu’il y a entre nous et les fils authentiques d’Adam de grandes différences, et entre autres, au point de vue de l’argent. »

On rit ; la conversation redevint générale ; Goethe, excité par M. de Martius à la contradiction, prononça encore plusieurs mots remarquables qui, sous une apparence de plaisanterie, cachaient un sens très-sérieux. Quand on sortit de table, on annonça M. de Jordan, ministre de Prusse, et nous nous retirâmes dans une chambre voisine.

Mercredi, 8 octobre 1828.

Aujourd’hui, chez Goethe, on attendait à dîner Tieck, avec sa femme, ses filles et la comtesse Finkenstein [24]. Je me trouvai avec eux dans la pièce d’entrée. Tieck avait très-bonne mine ; les eaux du Rhin paraissaient avoir produit sur lui un très-bon effet. Je lui racontai que j’avais lu, depuis que je l’avais vu, le dernier roman de Walter Scott, et quel plaisir m’avait donné ce talent extraordinaire. « Je doute, dit Tieck, que ce roman, que je n’ai pas encore lu, soit le meilleur que Walter Scott ait composé, mais cet écrivain est si remarquable que la première œuvre de lui qu’on lit étonne toujours ; on peut l’aborder par n’importe quel côté. »

Le professeur Gœttling [25] entra ; il revenait tout nouvellement de son voyage en Italie. J’avais un grand plaisir à le revoir, et je l’attirai près d’une fenêtre pour qu’il me fît quelques récits de son voyage. — « Rome ! dit-il, Rome ! voilà où il faut que vous alliez pour devenir quelque chose ! Voilà une ville ! Voilà une vie ! Voilà un monde ! Nous ne pouvons ici, en Allemagne, nous détacher de tout ce qu’il y a de petit dans notre nature. Mais dès que l’on entre à Rome, on est transformé, et nous nous sentons grands comme ce qui nous entoure. » — « Pourquoi n’êtes-vous pas resté plus longtemps ? » — « Mon congé et mon argent étaient à leur fin !… J’ai ressenti une émotion étrange quand, tournant le dos à l’Italie, j’ai de nouveau franchi les Alpes. »

Goethe arriva, salua la compagnie, causa avec Tieck et sa famille, et offrit bientôt le bras à la comtesse pour la conduire à table. La conversation fut vive, sans façon, mais je ne m’en rappelle pas le sujet. Après dîner, on annonça les princes d’Oldenbourg. Nous montâmes tous dans l’appartement de Madame de Goethe ; Mademoiselle Agnès Tieck se mit au piano, et chanta la jolie romance : « Je me glisse dans la campagne ; » sa belle voix de soprano a une vérité d’expression qui ne peut s’oublier.

Jeudi, 9 octobre 1828.

Aujourd’hui j’ai dîné seul avec Goethe et Madame de Goethe. — Nous reprîmes les sujets de conversation des jours précédents. — Je rappelai à Goethe son heureuse improvisation sur le Moïse de Rossini. — « Je ne sais plus, me dit-il, ce que dans un moment de plaisanterie et de bonne humeur, j’ai pu dire sur le Moïse, ces choses-là s’oublient vite. Mais ce qui est certain, c’est que je ne peux jouir vraiment d’un opéra que lorsque le poème est aussi parfait que la musique, et que tous deux marchent du même pas. Si vous me demandez quel opéra je trouve bon, je vous citerai le Porteur d’eau [26] car la pièce est si bonne qu’on la donnerait et qu’on la verrait seule avec plaisir. Les compositeurs ne comprennent pas l’importance d’un bon sujet, ou bien il leur manque des poëtes qui s’entendent à leur écrire de bons poëmes. Si le Franc archer n’était pas un sujet aussi heureux, la musique aurait eu de la peine à donner à l’opéra la popularité dont il jouit ; on devrait donc avoir aussi quelque considération pour M. Kind [27]. »

Nous parlâmes ensuite du voyage en Italie du professeur Gœttling.

« Je ne peux reprocher à ce bon ami de parler de l’Italie avec cet enthousiasme, car je sais l’effet qu’elle a produit sur moi !… Je peux dire que c’est seulement à Rome que j’ai senti ce que c’est vraiment qu’un homme ! Plus tard, je n’ai plus joui d’émotions aussi hautes, aussi heureuses, et vraiment je n’ai jamais retrouvé cette joie que je sentais en moi pendant mon séjour à Rome !… Mais ne nous laissons pas entraîner à des idées mélancoliques, dit-il après une pause. — Comment cela va-t-il avec la Jolie Fille de Perth ? Racontez-moi vos impressions. »

« — Je lis lentement ; je suis cependant arrivé à la scène où Proutfut, ayant revêtu l’armure de Henri Smith, dont il imite la démarche et la manière de siffler, est frappé, et trouvé le lendemain matin dans la rue par les bourgeois de Perth, qui le prennent pour Henri Smith et mettent toute la ville en alarme. »

« — Oui, dit Goethe, c’est une scène remarquable et l’une des meilleures. »

« — J’ai observé là, continuai-je, avec quel talent et quelle clarté Walter Scott sait démêler les circonstances les plus embrouillées ; tout se sépare en masses isolées, en tableaux distincts ; il semble que nous assistions à tout ce qui se passe en différents lieux comme le feraient des êtres supérieurs à qui rien n’est caché et qui voient tout d’en haut. »

« — En général, dit Goethe, chez Walter Scott, l’habileté de l’artiste est très-grande, aussi ceux qui comme nous remarquent avec soin comment un livre est fait, trouvent dans ses œuvres un double intérêt et y apprennent beaucoup. Je ne veux pas anticiper sur votre lecture, mais dans la troisième partie vous trouverez encore une habileté artistique de premier ordre. Vous avez déjà vu que le prince dans le conseil d’État a prudemment proposé de laisser les montagnards révoltés se massacrer entre eux, et que le dimanche des Rameaux a été choisi par les tribus ennemies des montagnards pour descendre à Perth, où ils doivent, trente contre trente, lutter à mort. Vous verrez maintenant tous les moyens que Walter Scott met en œuvre pour que, le jour du combat, un homme manque à l’un des partis, et avec quelle adresse il sait amener au milieu des combattants, à la place de l’absent, son héros Henri Smith. C’est un trait extrêmement remarquable, qui vous fera grand plaisir. — Lorsque vous aurez fini la Jolie Fille de Perth, lisez tout de suite Waverley ; c’est une œuvre toute différente, et sans contredit, on peut la placer à côté de tout ce qui a été écrit de mieux dans le monde. On y reconnaît l’homme qui a écrit la Jolie Fille de Perth, mais lorsqu’il avait encore à gagner la faveur du public, et qu’il s’appliquait à ne tracer aucun trait qui ne fût excellent. La Jolie Fille de Perth, au contraire, est écrite d’une plume plus large ; l’auteur est déjà sûr de son public, et il prend ses aises. Quand on a lu Waverley, on conçoit bien pourquoi encore aujourd’hui Walter Scott s’intitule « auteur de Waverley. » — Car il a montré là ce qu’il était capable de faire, et il n’a jamais, plus tard, écrit rien qui fût supérieur ou même égal au premier roman qu’il a publié. »

Jeudi, 9 octobre 1828.

Il y a eu ce soir, en l’honneur de Tieck, dans l’appartement de Madame de Goethe, un thé très-agréable. On nous avait fait espérer que Tieck lirait quelque chose [28], et, en effet, la lecture eut lieu. On s’établit commodément en cercle autour de Tieck ; il lut Clavijo, — J’avais souvent lu cette pièce, et avec émotion, mais elle me parut ce soir-là entièrement nouvelle, et fit sur moi un effet extraordinaire. C’était mieux encore qu’au théâtre ; chaque caractère, chaque situation frappait ; c’était comme une représentation, mais dans laquelle chaque rôle aurait été admirablement interprété. Il serait difficile de dire si Tieck lisait mieux les scènes dans lesquelles se montrent l’énergie et la passion viriles, ou bien les scènes de raisonnement tranquille et lucide, ou bien les scènes passionnées d’amour. Cependant pour ces dernières il disposait de ressources toutes particulières. J’entends toujours le dialogue entre Marie et Clavijo ; je vois encore et je n’oublierai jamais les palpitations de sa poitrine oppressée, les arrêts, les tremblements de sa voix, les mots, les sons brisés, étouffés, le souffle ardent de sa respiration, et les soupirs mêlés de larmes. Tout le monde était plongé dans une attention profonde, les flambeaux ne donnaient plus qu’une lumière trouble, personne ne pensait ou ne se décidait à les ranimer, de peur d’amener la plus légère interruption ; les larmes qui coulaient sans cesse des yeux des femmes témoignaient de l’effet profond de la pièce et formaient le plus expressif tribut qui pût être payé au poëte comme au lecteur.

Tieck avait fini, et s’était levé, essuyant la sueur qui couvrait son front, et toute la société restait encore assise, comme enchaînée sur les sièges ; chacun paraissait trop agité par les émotions qu’il venait d’éprouver pour avoir toutes prêtes les paroles de remercîment que méritait le lecteur auquel on devait une telle émotion. — Peu à peu on se remit ; on se leva, et on causa de nouveau avec gaieté. — Goethe, ce soir-là, n’était pas présent, mais son esprit et son souvenir étaient vivants au milieu de nous. Il fit adresser ses excuses à Tieck, et il fît remettre à ses deux filles, Agnès et Dorothée, deux broches avec son portrait et deux nœuds rouges que Madame de Goethe leur attacha comme les insignes d’un ordre.

Vendredi, 10 octobre 1828.

Ce matin, j’ai reçu de M. Guillaume Fraser, de Londres, éditeur de la Revue étrangère, deux exemplaires du troisième numéro de cet écrit périodique ; et à midi j’ai porté l’un deux à Goethe. Je trouvai de nouveau une table de joyeux invités, réunis en l’honneur de Tieck et de la comtesse de Meden, qui sur la prière de Goethe et de leurs autres amis avaient encore accordé à Weimar une journée ; leur famille était partie dès le matin.

— On causa surtout de la littérature anglaise, et de Walter Scott ; à cette occasion Tieck dit qu’il avait, dix ans auparavant, apporté en Allemagne le premier exemplaire de Waverley.

Samedi, 11 octobre 1828.

Le numéro de la Revue étrangère de M. Fraser contenait, parmi beaucoup d’autres choses remarquables et intéressantes, un très-bel article de Carlyle sur Goethe, que j’ai étudié ce matin. — Je me rendis chez lui à midi, un peu avant l’heure de dîner, pour causer de cet article avant l’arrivée des autres hôtes. — Je le trouvai qui les attendait ; il était seul, comme je le désirais. Il portait son frac noir et son étoile d’argent, costume dans lequel j’aime tant à le voir ; il avait aujourd’hui une gaieté toute juvénile, et nous parlâmes aussitôt du sujet qui nous intéressait tous deux. Goethe me dit qu’il avait aussi examiné ce matin l’article que Carlyle avait écrit sur lui, et nous pûmes échanger plus d’une bonne parole sur les travaux qui se faisaient à l’étranger sur nous.

« C’est un plaisir, dit Goethe, de voir comme l’ancienne pédanterie des Écossais s’est transformée en qualités sérieuses et solides. Quand je pense comment les écrivains d’Édimbourg, il n’y a pas encore longtemps, ont parlé de mes œuvres, et que je vois comment la littérature allemande est aujourd’hui appréciée par Carlyle, je suis frappé du progrès considérable qui a été fait. »

« L’intention des travaux de Carlyle me paraît surtout digne de respect, dis-je. Il veut aider au progrès de sa nation, et c’est dans ce but qu’il s’adresse aux œuvres littéraires de l’étranger ; il veut que ses compatriotes les connaissent, et y étudient, non pas tant les secrets d’un art habile que l’élévation morale que l’on peut y aller respirer. »

« — Oui, dit Goethe, la pensée générale qui l’inspire, voilà ce qui a surtout du prix chez lui. Et quel esprit sérieux ! comme il a étudié notre Allemagne ! Il semble plus au courant de notre littérature que nous-mêmes ; du moins nous n’avons rien fait de comparable sur la littérature anglaise. »

« — L’article, dis-je, est écrit avec un feu et une vigueur qui montrent qu’il y a encore en Angleterre bien des préjugés et des oppositions à vaincre. Des critiques malveillants et de méchants traducteurs paraissent avoir jeté surtout sur Wilhem Meister un mauvais jour. Mais Carlyle s’y prend très-bien. Il répond très-gaiement à ce sot propos : « qu’aucune femme bien née ne devrait lire ce roman, » par l’exemple de la dernière reine de Prusse, qui s’était pénétrée de ce livre et qui pourtant passe à bon droit pour une des premières femmes de son temps [29]. »

Différents invités entrèrent. Goethe alla les saluer, puis revint vers moi, et je continuai : « Carlyle a étudié Wilhelm Meister, et, persuadé comme il l’est de la valeur de ce livre, il voudrait que tout homme instruit le lût et en tirât autant de profit et de plaisir que lui-même. »

Goethe m’attira à une fenêtre, pour me répondre ; « Cher enfant, je veux vous faire une confidence qui dès à présent vous aidera à comprendre bien des choses et qui vous servira toute votre vie : Mes ouvrages ne peuvent pas devenir populaires ; celui qui pense le contraire et qui travaille à les rendre populaires est dans l’erreur. Ils ne sont pas écrits pour la masse, mais seulement pour ces hommes qui, voulant et cherchant ce que j’ai voulu et cherché, marchent dans les mêmes voies que moi… »

Il voulait continuer ; une jeune dame qui entra l’interrompit et se mit à causer avec lui. J’allai avec d’autres personnes, et bientôt après on se mit à table. Je ne saurais dire de quoi on causa, les paroles de Goethe me restaient dans l’esprit et m’occupaient tout entier. — « C’est vrai, pensais-je, un écrivain comme lui, un esprit d’une pareille élévation, une nature d’une étendue aussi infinie, comment deviendraient-ils populaires ? — Et, à bien regarder, est-ce qu’il n’en est pas ainsi de toutes les œuvres extraordinaires ? Est-ce que Mozart est populaire ? Et Raphaël, l’est-il ? Les hommes ne s’approchent parfois de ces sources immenses et inépuisables de vie spirituelle que pour y venir saisir quelques gouttes précieuses qui leur suffisent pendant longtemps. — Oui, Goethe a raison ! Il est trop immense pour être populaire, et ses œuvres ne sont destinées qu’à quelques hommes occupés des mêmes recherches, et marchant dans les mêmes voies que lui. Elles sont pour les natures contemplatives, qui veulent sur ses traces pénétrer dans les profondeurs du monde et de l’humanité. Elles sont pour les êtres passionnés qui demandent aux poëtes de leur faire éprouver toutes les délices et toutes les souffrances du cœur. Elles sont pour les jeunes poëtes, désireux d’apprendre comment on se représente, comment on traite artistement un sujet. Elles sont pour les critiques, qui trouvent là d’après quelles maximes on doit juger, et comment on peut rendre intéressante et agréable la simple analyse d’un livre. Elles sont pour l’artiste, parce quelles donnent de la clarté à ses pensées et lui enseignent quels sujets ont un sens pour l’art, et par conséquent quels sont ceux qu’il doit traiter et ceux qu’il doit laisser de côté. Elles sont pour le naturaliste, non-seulement parce qu’elles renferment les grandes lois que Goethe a découvertes, mais aussi et surtout parce qu’il y trouvera la méthode qu’un bon esprit doit suivre pour que la nature lui livre ses secrets. — Ainsi tous les esprits dévoués à la science, à l’art, seront reçus comme hôtes à la table que garnissent richement les œuvres de Goethe, et dans leurs créations se reconnaîtra l’influence de cette source commune de lumière et de vie à laquelle ils auront puisé ! »

Ces idées et d’autres du même genre me traversaient l’esprit pendant le dîner. Je pensais à tous ces artistes, à tous ces naturalistes, poètes, critiques qui, en Allemagne, sont redevables à Goethe d’une grande partie de leur développement moral. Je pensais à ces écrivains distingués qui, en Italie, en France, en Angleterre, ont les yeux fixés sur Goethe et agissent dans le même sens que lui. — Cependant autour de moi on dînait et on causait gaiement. J’avais bien dit çà et là un mot, mais sans trop écouter. Une dame m’adressa alors une question ; je fis sans doute une réponse peu en harmonie avec la demande, car on se moqua de moi. — « Laissez Eckermann, dit Goethe, il est toujours absent, excepté quand il est au théâtre. » — On riait à mes dépens, mais cela ne me déplaisait pas. J’avais l’âme aujourd’hui remplie de bonheur. Je bénissais mon sort, qui, après d’étranges vicissitudes, m’avait admis au petit nombre de ceux qui jouissent de la société intime et de la confiance d’un homme dont je venais encore à l’instant de sentir toute la grandeur, et que je voyais en ce moment même devant mes yeux dans toute son amabilité.

On apporta au dessert des biscuits et de beaux raisins ; ceux-ci étaient envoyés de loin, et Goethe fit mystère du lieu d’où ils venaient. Il les servit et me tendit à travers la table une très-belle grappe. — « Tenez, mon bon, dit-il, mangez de ces douceurs, et soyez heureux ! » — J’acceptai les raisins que me présentait la main de Goethe, et de corps comme d’esprit je sentis que j’étais près de lui.

On parla du théâtre, du talent de Wolff, et de toutes les qualités de cet excellent artiste. « Je sais bien, dit Goethe, que tous nos vieux acteurs ici ont appris beaucoup de moi, mais je ne peux cependant nommer mon véritable élève que Wolff. Pour vous montrer combien il était pénétré de mes maximes et comme il jouait bien selon mes principes, je veux vous raconter un trait que j’aime à répéter. J’avais un jour ressenti un violent mécontentement contre lui. Il devait jouer le soir ; j’étais dans ma loge. « Ce soir, me disais-je, il faut bien l’épier, « je n’ai pas aujourd’hui en moi la moindre trace de prévention qui puisse parler pour lui et l’excuser. » Wolff joua ; je restai les yeux tendus sur lui ; mais quel jeu ! quelle sûreté ! quelle assurance ! Il me fut impossible d’apercevoir même l’apparence d’une faute contre les règles que j’avais gravées en lui, et je ne pus m’empêcher de lui rendre ma bienveillance. »

Vendredi, 17 octobre 1828.

Depuis quelque temps Goethe lit avec beaucoup d’ardeur le Globe, et il fait très-souvent de cette feuille le sujet de sa conversation. Les travaux de Cousin et de son école lui paraissent très-importants. « Ces hommes, dit-il, sont bien sur la voie qui conduit au rapprochement entre l’Allemagne et la France ; ils forment une langue qui est tout à fait propre à faciliter l’échange des idées entre les deux nations. »

Le Globe a aussi de l’intérêt pour Goethe, par cette raison que l’on y traite surtout des œuvres contemporaines de la littérature française, et qu’à cette occasion l’on y défend avec vivacité les libertés de l’école romantique, ou plutôt l’affranchissement de règles insignifiantes.

« Qu’est-ce que nous veut, disait-il aujourd’hui, tout le fatras de ces règles d’une époque vieillie et guindée ! Qu’est-ce que signifie tout ce bruit sur le classique et le romantique ! Il s’agit de faire des œuvres qui soient vraiment bonnes et solides, et ce seront aussi des œuvres classiques ! »

Lundi, 20 octobre 1828.

Le conseiller supérieur des mines, M. Nœggerath, de Bonn, qui revient de la réunion des naturalistes de Berlin, a été aujourd’hui accueilli avec grand plaisir par Goethe à sa table. On a beaucoup causé minéralogie ; l’honorable étranger a donné surtout des détails approfondis sur la constitution minéralogique des environs de Bonn. Après dîner, nous allâmes dans la pièce voisine, qui renferme le buste colossal de Junon. Goethe montra à ses hôtes une longue bande de papier sur laquelle est tracée la frise du temple de Phigalie. En examinant cette planche, on crut remarquer que les Grecs, dans leurs représentations des animaux, se conformaient plutôt à certaines convenances adoptées par eux qu’à la nature même. On crut avoir trouvé qu’ils étaient dans ce genre restés loin de la nature, et que les béliers, les victimes et les chevaux que l’on voit sur les bas-reliefs sont souvent roides, sans formes et comme ébauchés.

« Je ne veux pas contester sur ce point, dit Goethe, mais avant tout il faut distinguer de quel temps et de quels artistes sont ces œuvres. Car il existe des chefs-d’œuvre où les artistes grecs n’ont pas seulement atteint la nature, mais où ils l’ont dépassée. Les Anglais, les premiers connaisseurs du monde en chevaux, avouent qu’il y a deux têtes de chevaux antiques si parfaites de formes, qu’aucune race actuelle n’en offre de pareilles. Ces têtes sont du meilleur temps de la Grèce ; et si de telles œuvres nous étonnent, il ne faut pas croire que ces artistes ont travaillé d’après des modèles plus parfaits, mais bien plutôt que par suite du progrès de leur siècle, de leur art, ils étaient venus à donner à la nature leur propre perfection. »

Pendant que Goethe parlait, je regardais avec une dame d’autres œuvres d’art ; je ne pouvais prêter qu’à moitié mon attention à toutes ses paroles, mais celles-là pénétrèrent d’autant plus fortement dans mon âme. Peu à peu les invités partirent ; je restai seul avec Goethe, assis près du poêle. Je m’approchai de lui. « Votre Excellence, lui dis-je, a dit que les Grecs voyaient la nature à travers leur propre grandeur ; c’est là une parole très-juste, et je crois qu’on ne peut trop se pénétrer de ce principe. »

« Oui, mon bon, dit Goethe, tout est là. Il faut être quelque chose pour faire quelque chose. Dante nous paraît grand, mais il avait derrière lui des siècles de culture ; la maison Rothschild est riche, mais il a fallu plus d’un âge d’homme pour amasser ses trésors. Toutes ces choses pénètrent plus profondément qu’on ne le pense. Nos artistes qui veulent refaire du vieil art allemand ne s’en doutent pas ; ils veulent, avec leur faiblesse, leur impuissance artistique, imiter la nature, et s’imaginent faire quelque chose. Ils restent au-dessous d’elle. Celui qui veut faire quelque chose de grand doit avoir amené son développement intérieur à un point tel que, comme les Grecs, il soit en état d’élever la réalité étroite de la nature à la hauteur de son esprit, afin d’être capable de faire une réalité de ce qui, dans la nature, par suite d’une faiblesse intime ou par quelque obstacle extérieur, est resté à l’état d’intention. »

Mercredi, 22 octobre 1828.

Aujourd’hui, à table, on parlait des femmes, et Goethe a dit : « Les femmes sont des coupes d’argent dans lesquelles nous plaçons des pommes d’or. L’idée que j’ai des femmes n’est pas le résultat des observations que j’ai faites dans la réalité ; c’est une idée qui était innée en moi ou qui m’est venue Dieu sait comment. Aussi les caractères de femmes que j’ai tracés ont tous réussi ; ils sont tous supérieurs à ceux que l’on peut rencontrer dans la vie réelle. »

Jeudi, 23 octobre 1828.

Goethe a parlé aujourd’hui avec beaucoup d’éloges d’un petit écrit du chancelier, qui a pour sujet le grand-duc Charles-Auguste, et qui présente une esquisse abrégée de la vie si riche d’activité de ce prince rare.

« Ce petit écrit est vraiment très-réussi, dit Goethe ; tout a été rassemblé avec grande intelligence et grand soin ; de chaque page s’exhale comme un souffle d’affection profonde ; et le récit est si concis, si serré, les faits succèdent tellement aux faits, qu’en présence d’une telle abondance de vie et d’actions on se sent à l’esprit comme un vertige. Le chancelier a envoyé son écrit à Berlin, et il a reçu, il y a peu de temps, d’Alexandre de Humboldt, une lettre bien curieuse, et que je n’ai pu lire sans une profonde émotion. — Pendant de longues années, Humboldt avait été intimement lié avec le grand-duc, ce qui n’a certes rien d’étonnant ; la nature sérieuse et richement douée du prince était toujours avide de nouvelles connaissances, et Humboldt, avec son universalité, était l’homme le plus capable de lui donner sur chaque question la réponse la meilleure et la plus approfondie. — Il s’est trouvé que pendant les derniers jours qui ont précédé sa mort, le grand-duc est resté à Berlin presque constamment avec Humboldt ; il a pu ainsi recevoir de son ami des éclaircissements sur des questions qui lui tenaient à cœur ; c’est un bonheur qu’un des plus grands princes que l’Allemagne ait jamais possédés ait eu pour témoin de ses derniers jours et de ses dernières heures un homme comme Humboldt. J’ai fait copier la lettre ; je veux vous en communiquer une partie. »

Goethe se leva et alla à son pupitre, où il prit la lettre, puis il vint se rasseoir auprès de moi à la table. Il lut un instant en silence. Je voyais des larmes dans ses yeux. « Lisez vous-même tout bas, me dit-il enfin, en me tendant la lettre. Il se leva, et marcha de long en large dans la chambre pendant que je lisais. Humboldt écrivait :

« Qui a pu être ébranlé par le rapide départ du grand-duc plus que moi, que depuis trente ans il traitait avec tant de bienveillance, et, j’ose le dire, avec une préférence si sincère ! Encore ici, à Berlin, il voulait m’avoir près de lui presque à chaque heure, et de même que jamais les cimes des Alpes n’ont autant d’éclat qu’au moment où le soleil va se coucher, jamais je n’avais vu ce grand prince si humain, si plein de vie, si spirituel, si affectueux, si occupé de tous les progrès futurs de la vie du peuple que pendant ces derniers jours qu’il a passés au milieu de nous. J’avais dit plusieurs fois à mes amis, dans un triste pressentiment, que cette vivacité, cette étrange lucidité d’esprit, avec tant de faiblesse physique, me semblait un phénomène effrayant. Lui-même oscillait visiblement entre l’espérance de la guérison et l’attente de la grande catastrophe. Lorsque je le vis, vingt-quatre heures avant cette catastrophe, c’était à déjeuner, il était malade ; il n’avait aucune envie de manger, et il fit encore avec vivacité plusieurs questions sur les galets de granit venus de Suède et des bords de la Baltique, sur la possibilité pour notre atmosphère d’être troublée par le passage de la queue des comètes, sur la cause du froid de l’hiver pour toutes les côtes orientales. En me quittant, il me serra la main et me fit ses adieux par ces mots enjoués : Vous croyez, Humboldt, que Tœplitz et toutes les sources chaudes sont comme des eaux échauffées artificiellement ? Ce n’est pas là un feu de cuisine ! Nous bataillerons là-dessus à Tœplitz, si vous y venez avec le roi. Vous verrez que votre vieux feu de cuisine me raffermira encore une fois. Étranges paroles, car avec un pareil homme tout devient significatif. À Postdam, j’étais resté plusieurs heures assis seul avec lui sur un canapé. Il buvait, puis s’endormait ; buvait de nouveau, se levait pour écrire à sa femme, puis se rendormait. Il était gai, mais très-épuisé. Dans les intervalles, il me pressait de questions sur les problèmes les plus difficiles de physique, d’astronomie, de météorologie et de géologie, sur la transparence du noyau des comètes, sur l’atmosphère de la lune, sur les étoiles doubles colorées, sur l’influence des taches du soleil, sur la température, sur l’apparition des formes organisées dans le monde primitif, sur la chaleur intérieure de la terre. Il s’endormait en me parlant ou en m’écoutant, s’agitait souvent, et, remarquant son visible manque d’attention, il me demandait pardon doucement et amicalement en me disant : Vous voyez, Humboldt, c’est fini de moi. — Tout à coup, sans transition, il passa à des sujets religieux. Il se plaignit de l’envahissement du piétisme, comme d’une doctrine exaltée qui s’allie à la politique de l’absolutisme et à l’abaissement de tous les efforts de l’esprit. Ce sont des hypocrites drôles, s’écria-t-il, ils s’imaginent ainsi gagner la faveur d’un prince et recevoir des places et des décorations ! Ils se sont faufilés en même temps que le goût de la poésie pour le moyen âge [30]. — Puis sa colère s’apaisa, et il dit combien il trouvait de consolations dans la religion chrétienne. C’est une doctrine amie de l’humanité, mais dès le commencement on l’a défigurée. Les premiers chrétiens étaient des libres penseurs mêlés à des ultras !… »

J’exprimai à Goethe tout le plaisir que me causait cette lettre. « Vous voyez, dit-il, quel homme remarquable ! comme Humboldt a bien fait de réunir ces quelques traits suprêmes qui sont vraiment comme un symbole dans lequel se reflète la nature entière de ce prince éminent ! Oui, voilà comment il était ! Je peux le dire mieux que personne, car personne ne le connaissait à fond comme moi. N’est-ce pas déplorable qu’il n’y ait pas de privilège, et qu’un pareil homme disparaisse sitôt ! — Encore un misérable siècle, et quel pas il aurait fait faire à son temps !… Mais savez-vous quelque chose : le monde ne doit pas arriver au but aussitôt que nous le pensons et le désirons. Toujours les génies retardataires sont là ; ils se glissent partout, font obstacle partout ; aussi, on marche bien en avant, mais très-lentement. Vivez seulement un peu, et vous trouverez que j’ai raison. »

« — Le développement de l’humanité, dis-je, semble calculé sur des milliers d’années. »

« — Qui sait, dit Goethe, peut-être sur des millions d’années !… Mais que l’humanité dure autant qu’elle le voudra, elle ne manquera jamais d’obstacles pour l’embarrasser et de misères pour développer ses forces. Elle deviendra plus sage et plus savante, mais meilleure, plus heureuse, ou plus forte, non, ou cela ne durera que quelques moments. Je vois venir le temps où Dieu ne trouvera plus aucune joie en elle, où il lui faudra de nouveau la détruire et rajeunir la création. Je suis sûr que tout est disposé sur ce plan, et déjà, dans un lointain avenir, sont arrêtés le temps et l’heure où doit commencer cette époque de rajeunissement. Mais jusque-là il y a encore bien du temps, et nous pouvons encore pendant des siècles et des siècles nous amuser comme nous le voudrons sur cette chère et vieille surface de la terre telle qu’elle est. »

Goethe était dans une heureuse disposition d’esprit ; il semblait plus animé que d’habitude. Il fit venir une bouteille de vin et m’en versa ainsi qu’à lui. Notre entretien revint sur le grand-duc Charles-Auguste. — « Vous voyez, me dit Goethe, comme son esprit extraordinaire embrassait l’empire entier de la nature. Physique, astronomie, géologie, météorologie, paléontologie végétale et animale, et tout ce qui tient à ces sciences, il comprenait tout et s’intéressait à tout. Il avait dix-huit ans quand je vins à Weimar, mais déjà des germes et des boutons montraient ce que serait l’arbre un jour. Il se lia bientôt de la façon la plus intime avec moi, et prit l’intérêt le plus entier à tout ce que je faisais. Comme j’avais presque dix ans de plus que lui, nos relations prospérèrent. Il restait assis auprès de moi quelquefois pendant des soirées entières, enfoncés que nous étions dans de graves entretiens sur l’art, sur la nature, sur tous les sujets intéressants qui se présentaient. Souvent nous restions ainsi jusqu à une heure avancée de la nuit et il n’était pas rare qu’il nous arrivât de nous endormir à côté l’un de l’autre sur le sofa. Nous avons ainsi vécu ensemble cinquante années ; et il n’y a pas à s’étonner que nous soyons arrivés à quelque chose au bout de ce temps. »

« — Une instruction aussi complète que celle que paraît avoir possédée le grand-duc doit être rare chez les princes. »

« — Très-rare ! Un grand nombre sont bien capables de soutenir très-habilement la conversation sur tout sujet ; mais ils n’ont rien pénétré, ils n’ont qu’effleuré la surface de tout. Et ce n’est pas étonnant, quand on pense à toutes ces occasions insupportables de dissipations et de distractions que la vie de cour entraîne avec elle, et auxquelles un jeune prince ne peut échapper. — Il aura une idée abrégée de tout. Il connaîtra un peu de ceci, un peu de cela, et puis aussi un peu de ceci, et puis encore un peu de cela ; mais avec cette méthode, rien ne peut se fixer et s’enraciner, et avec de pareilles prétentions il faut qu’une nature ait un fonds solide pour ne pas s’en aller tout entière en fumée. Le grand-duc était né grand homme ; voilà qui suffit, cela dit tout.

« — Avec tous ses penchants élevés pour la science et les travaux de l’esprit, il paraît cependant avoir aussi très-bien entendu le gouvernement. »

« — C’était un homme au-dessus du commun ; tout chez lui venait d’une source unique qui coulait à flots ; l’ensemble était bon, et chaque partie était bonne ; aussi il pouvait faire tout ce qu il voulait. Il avait surtout trois qualités du chef de gouvernement. Il avait le don de distinguer les esprits et les caractères, et de mettre chacun à sa place. C’était beaucoup. Il avait ensuite une autre qualité égale, sinon supérieure ; il était animé de la plus noble bienveillance, de l’amour le plus pur des hommes, ne voulait que le bien, et cela de toute son âme. Toujours il pensait d’abord au bonheur du pays ; à lui-même il ne pensait que peu, et bien après. Pour aller au-devant des nobles créatures, pour protéger toutes les bonnes entreprises, sa main était toujours prête, toujours ouverte. Il y avait beaucoup de la divinité en lui ; il aurait pu rendre toute l’humanité heureuse, car l’amour engendre l’amour, et pour celui qui est aimé, le gouvernement est un poids léger. En troisième lieu, il était supérieur à son entourage. Quand dix voix lui avaient donné leur avis sur un sujet, il en entendait une onzième, la meilleure de toutes, la sienne. Les insinuations étrangères coulaient sur lui sans le toucher, et il n’était pas facile de l’amener à commettre quelque acte indigne d’un prince, en lui faisant repousser un homme de mérite rendu suspect, et favoriser un coquin bien recommandé. Il voyait tout lui-même, jugeait lui-même, et dans tous les cas trouvait en lui-même la base la plus sûre. Avec cela, c’était une nature silencieuse, et chez lui l’acte suivait la parole. »

« — Combien je regrette, dis-je, de n’avoir guère connu de lui que son extérieur ; mais cet extérieur même m’a laissé une profonde impression. Je le vois toujours, lorsque, dans son vieux droschki, avec son manteau bleu usé, sa casquette militaire, fumant un cigare, il partait à la chasse, entouré de ses chiens favoris. Je ne l’ai jamais vu dans une autre voiture que dans ce vieux droschki, qui n’avait jamais plus de deux chevaux. Un attirail de six chevaux, des habits avec des décorations ne paraissent pas avoir été beaucoup de son goût. »

« — Le temps de ces choses-là est passé pour presque tous les princes. — Il s’agit de savoir aujourd’hui ce qu’un homme pèse dans la balance du monde ; tout le reste est vanité. Un habit avec des décorations, une voiture à six chevaux n’imposent plus qu’à la masse la plus grossière, et encore ? Ce vieux droschki du grand-duc tenait à peine sur ses ressorts. Quand on allait dans sa voiture avec lui, on avait à supporter de damnés sauts !… Mais cela lui convenait. Il n’aimait pas les douceurs et le confortable, il était l’ennemi de tout ce qui peut amollir. »

« — On voit déjà des traces de tout cela dans votre poésie : Ilmenau  [31], où vous paraissez l’avoir dessiné d’après nature. »

« — Il était alors très-jeune, et nous faisions un peu les fous. C’était comme un vin généreux, mais encore en fermentation énergique. Il ne savait encore quel emploi faire de ses forces, et nous étions souvent tout près de nous casser le cou. — Courir à cheval à bride abattue par-dessus les haies, les fossés, les rivières, monter et descendre les montagnes pendant des journées, camper la nuit en plein vent, près d’un feu allumé au milieu des bois, c’étaient là ses goûts. Être né héritier d’un duché, cela lui était fort égal, mais avoir à le gagner, à le conquérir, à l’emporter d’assaut, cela lui aurait plu. — La poésie d’Ilmenau peint une époque qui, en 1785, lorsque j’écrivis la poésie, était déjà depuis plusieurs années derrière nous, de sorte que je pus me dessiner moi-même comme une figure historique et causer avec mon moi des années passées. C’est la peinture, vous le savez, d’une scène de nuit, après une chasse dans les montagnes comme celles dont je vous parlais. Nous nous étions construit au pied d’un rocher de petites huttes, couvertes de branches de sapin, pour y passer la nuit sur un sol sec. Devant les huttes brûlaient plusieurs feux, où nous cuisions et faisions rôtir ce que la chasse avait donné. Knebel, qui déjà alors ne laissait pas refroidir sa pipe, était assis près du feu, et amusait la société avec toute sorte de plaisanteries dites de son ton tranquille, pendant que la bouteille passait de mains en mains. Seckendorf (c’est l’élancé, aux longs membres effilés) s’était commodément étendu au pied d’un arbre et fredonnait des chansonnettes. De l’autre côté, dans une petite hutte pareille, le duc était couché et dormait d’un profond sommeil. Moi-même, j’étais assis devant, près des charbons enflammés, dans de graves pensées, regrettant parfois le mal qu’avaient fait çà et là mes écrits. Encore aujourd’hui Knebel et Seckendorf ne me paraissent pas mal dessinés du tout, ainsi que le jeune prince, alors dans la sombre impétuosité de sa vingtième année :

« La témérité l’entraîne au loin ; aucun rocher n’est pour lui trop escarpé, aucun passage trop étroit ; le désastre veille auprès de lui, l’épie et le précipite dans les bras du tourment ! Les mouvements pénibles d’une âme violemment tendue le poussent tantôt ici, et tantôt là ; il passe d’une agitation inquiète à un repos inquiet ; aux jours de gaieté, il montrera une sombre violence, sans frein, et pourtant sans joie ; abattu, brisé d’âme et de corps, il s’endort sur une couche dure… »

« C’est absolument ainsi qu’il était ; il n’y a pas là le moindre trait exagéré. Mais le duc avait su bientôt se dégager de cette période orageuse et tourmentée, et parvenir à un état d’esprit plus lucide et plus doux ; aussi, en 1785, à l’anniversaire de sa naissance, je pouvais lui rappeler cet aspect de sa première jeunesse. Je ne le cache pas, dans les commencements, il m’a donné bien du mal et bien des inquiétudes. Mais son excellente nature s’est bientôt épurée, et s’est si parfaitement façonnée que c’était un plaisir de vivre et d’agir en sa compagnie. »

« — Vous avez fait, seuls ensemble, un voyage en Suisse, à cette époque ? »

« — Il aimait beaucoup les voyages, mais non pas tant pour s’amuser et se distraire que pour tenir ouverts partout les yeux et les oreilles, et découvrir tout ce qu’il était possible d’introduire de bon et d’utile dans son pays. L’agriculture, l’élève du bétail, l’industrie lui sont de cette façon très-redevables. Ses goûts n’avaient rien de personnel, d’égoïste ; ils tendaient tous à un but pratique d’intérêt général. C’est ainsi qu’il s’est fait un nom qui s’étend bien au delà de cette petite principauté. »

« — La simplicité et le laisser aller de son extérieur, dis-je, semblaient indiquer qu’il ne cherchait pas la gloire et qu’il n’en faisait pas grand cas. On aurait dit qu’il était devenu célèbre sans l’avoir cherché, simplement par suite de sa tranquille activité. »

« — La gloire est une chose singulière, dit Goethe. Un morceau de bois brûle, parce qu’il a du feu en lui-même ; il en est de même pour l’homme : il devient célèbre s’il a la gloire en lui. Courir après la gloire, vouloir la forcer, vains efforts ; on arrivera bien, si on est adroit, à se faire par toutes sortes d’artifices une espèce de nom ; mais si le joyau intérieur manque, tout est inutile, tout tombe en quelques jours. — Il en est exactement de même avec la popularité. Il ne la cherchait pas et ne flattait personne, mais le peuple l’aimait parce qu’il sentait que son cœur lui était dévoué. »

Goethe parla alors des autres membres de la famille grand-ducale, disant que chez tous brillaient de nobles traits de caractère. Il parla de la bonté du cœur de la régente actuelle, des grandes espérances que faisait naître le jeune prince [32], et se répandit avec une prédilection visible sur les rares qualités de la princesse régnante [33], qui s’appliquait avec tant de noblesse à calmer partout les souffrances et à faire prospérer tous les germes heureux.

« Elle a toujours été pour le pays un bon ange, dit-il et le deviendra davantage à mesure qu’elle lui sera plus attachée. Je connais la grande-duchesse depuis 1805 et j’ai eu une foule d’occasions d’admirer son esprit et son caractère. C’est une des femmes les meilleures et les plus remarquables de notre temps, et elle le serait même sans être princesse. C’est là le signe vrai : il faut que, même en déposant la pourpre, il reste encore dans celui qui la porte beaucoup de grandes qualités, les meilleures même. »

Nous causâmes alors de l’unité de l’Allemagne, cherchant comment elle était possible et en quoi elle était désirable.

« Je ne crains pas que l’Allemagne n’arrive pas a son unité, dit Goethe ; nos bonnes routes et les chemins de fer qui se construiront feront leur œuvre. Mais, avant tout, qu’il y ait partout de l’affection réciproque, et qu’il y ait de l’union contre l’ennemi extérieur. Qu’elle soit une, en ce sens que le thaler et le silbergroschen aient dans tout l’empire la même valeur ; une, en ce sens que mon sac de voyage puisse traverser les trente-six États sans être ouvert ; une, en ce sens que le passe-port donné aux bourgeois de Weimar par la ville ne soit pas à la frontière considéré par l’employé d’un grand État voisin comme nul, et comme l’égal d’un passe-port étranger.

Que l’on ne parle plus, entre Allemands, d’extérieur et d’intérieur ; que l’Allemagne soit une pour les poids et mesures, pour le commerce, l’industrie, et cent choses analogues que je ne peux ni ne veux nommer. Mais si l’on croit que l’unité de l’Allemagne consiste à en faire un seul énorme empire avec une seule grande capitale, si l’on pense que l’existence de cette grande capitale contribue au bien-être de la masse du peuple et au développement des grands talents, on est dans l’erreur. — On a comparé un État à un corps vivant, pourvu de membres nombreux ; la capitale, c’est le cœur, et du cœur coulent partout dans tous les membres la vie et le bien-être. C’est fort bien ; mais lorsque les membres sont éloignés du cœur, la vie qui s’en échappe y arrivera affaiblie et elle s’affaiblira toujours en s’éloignant. Un Français, homme d’esprit, Dupin, je crois, a dressé une carte du développement intellectuel de la France, et teinté en couleurs plus ou moins claires ou foncées les divers départements, d’après leur culture plus ou moins avancée ; on voit les départements du sud, éloignés de la capitale, teintés en noir foncé, signe de l’ignorance épaisse qui y règne. — Ce serait un bonheur pour la belle France si, au lieu d’un seul centre, elle en avait dix, tous répandant la lumière et la vie. — Où est la grandeur de l’Allemagne, sinon dans l’admirable culture du peuple, répandue également dans toutes les parties de l’empire ? Or, cette culture n’est-elle pas due à ces résidences princières partout dispersées ; de ces résidences part la lumière, par elles elle se répand partout. Si depuis des siècles nous n’avions en Allemagne que deux capitales, Vienne et Berlin, ou même une seule, je serais curieux de voir ce que serait la civilisation allemande, et ce que serait aussi le bien-être matériel, qui va de pair avec la civilisation morale. L’Allemagne a plus de vingt Universités, répandues dans tout l’empire, et plus de cent bibliothèques publiques. Elle a également un grand nombre de collections d’art et de collections d’objets de tous les règnes de la nature, car chaque prince a cherché à avoir près de lui de beaux échantillons en ce genre. Des collèges, des écoles pour les arts pratiques et pour l’industrie, il y en a en excès. Il n’y a guère en Allemagne de village qui n’ait son école. En France, où en est-on sous ce rapport ? Et cette quantité de théâtres allemands, au nombre de plus de soixante-dix, établissements qui ne sont pas du tout à dédaigner comme moyen de répandre et d’encourager dans le peuple une haute instruction ! — Le goût et la pratique de la musique et du chant ne sont dans aucun pays aussi répandus qu’en Allemagne, et c’est là encore quelque chose ! Pensez à ces villes comme Dresde, Munich, Stuttgart, Cassel, Brunswick, Hanovre, et à leurs pareilles, pensez aux grands éléments de vie que ces villes portent en elles ; pensez à l’influence qu’elles exercent sur les provinces voisines et demandez-vous : Tout serait-il ainsi, si depuis longtemps elles n’étaient pas la résidence de princes souverains ? Francfort, Brème, Hambourg, Lubeck sont grandes et brillantes ; leur influence sur la prospérité de l’Allemagne est incalculable. Resteraient-elles ce qu’elles sont, si elles perdaient leur indépendance, et si elles étaient annexées à un grand empire allemand, et devenaient villes de province ? J’ai des raisons pour en douter. »

Mardi, 18 novembre 1828.

Gœthe a parlé d’un nouvel article de la Revue d’Edimbourg. « C’est un plaisir, a-t-il dit, de voir à quelle élévation, à quelle solidité parviennent les critiques anglais de nos jours. De l’ancien pédantisme plus une trace, et, pour le remplacer, de grandes qualités. Dans le dernier article sur la littérature allemande on trouve cette assertion : Il y a parmi les poëtes des gens dont le penchant est de vivre toujours avec les idées que tout autre aime à chasser de son esprit. — Eh bien ? qu’en dites-vous ? au moins nous savons cette fois où nous en sommes, et nous n’ignorons plus dans quelle catégorie nous devons ranger une grande partie de nos littérateurs contemporains [34]. »

* Mercredi, 3 décembre 1828.

Aujourd’hui j’ai fait une plaisanterie assez originale avec Goethe. Madame Du val, de Cartigny, dans le canton de Genève, dame très-habile dans la confection des confitures, m’avait envoyé comme produits de son habileté quelques cédrats destinés à la grande princesse et à Goethe, dans la pleine certitude que ses confitures surpassaient toutes les autres autant que les poésies de Goethe surpassent les poésies de la plupart de ses rivaux allemands. La fille aînée de cette dame désirait depuis longtemps un autographe de Goethe ; j’eus l’idée de me servir des cédrats comme d’un appât excellent pour tirer de Goethe la poésie que ma jeune amie désirait. Avec la mine d’un grave diplomate, chargé d’une importante affaire, j’allai chez lui, et, traitant de puissance à puissance, je lui offris ces cédrats en échange d’une poésie originale de sa main. Goethe, prenant très-bien la plaisanterie, se mit à rire, et aussitôt s’offrit à lui-même les cédrats, qu’il trouva tout à fait excellents. Quelques heures après je fus tout étonné de voir arriver chez moi les vers suivants, cadeau de Noël pour ma jeune amie :

Heureuse contrée, où les cédrats
Mûrissent si parfaitement !
Où de savantes dames savent les adoucir
Et les transformer en mets délicieux ! etc.

Quand je le revis, il plaisanta sur les avantages qu’il retirait maintenant de son métier de poëte, lui qui dans sa jeunesse n’avait pu trouver d’éditeur pour son Gœtz. « J’accepte, dit-il, votre traité de commerce ; quand mes cédrats seront croqués, n’oubliez pas de m’en commander d’autres ; je les payerai ponctuellement avec ma monnaie poétique. »

Mardi, 16 décembre 1828.

J’ai dîné seul avec Goethe, dans son cabinet de travail. Nous avons parlé de divers sujets de littérature. « Les Allemands, a-t-il dit, ne peuvent se guérir de leurs idées de Philistins ! Les voilà maintenant qui se chamaillent et se disputent à propos de quelques distiques imprimés dans les œuvres de Schiller et dans les miennes, et ils pensent qu’il est très-important de découvrir ceux qui appartiennent à Schiller et ceux qui m’appartiennent. Comme s’il y avait par là quelque chose à gagner, comme s’il ne suffisait pas d’avoir les distiques ! Entre deux amis comme nous l’étions Schiller et moi, qui pendant des années sommes restés liés, ayant les mêmes intérêts, se voyant et échangeant tous les jours des idées, il ne pouvait pas être question de propriété pour quelques pensées détachées. Nous avons fait beaucoup de distiques en commun ; souvent l’idée était de moi, les vers étaient de Schiller, ou bien c’était le contraire ; ou bien je faisais un vers, et Schiller l’autre. Comment peut-on parler de tien et de mien ? Il faudrait vraiment être soi-même encore profondément Philistin pour attacher la moindre importance à l’éclaircissement de pareils doutes.

« — De semblables faits se produisent souvent dans le monde littéraire, dis-je ; par exemple, on élève souvent des doutes sur l’originalité de tel ou tel homme célèbre, en montrant les sources où il a puisé ses idées. »

« — C’est parfaitement ridicule, dit Goethe ; on pourrait aussi bien, à propos d’un homme qui se porte bien et qui paraît bien nourri, faire des recherches sur les bœufs, les moutons et les porcs qui ont servi à sa nourriture et lui ont donné des forces. Nous apportons bien avec nous des facultés, mais nous devons notre développement aux mille influences d’un monde infini ; de ce monde nous nous approprions ce que nous pouvons et ce qui nous convient. Je dois beaucoup aux Grecs, aux Français, je dois infiniment à Shakspeare, à Sterne, à Goldsmith. Mais ce ne sont pas là toutes les sources auxquelles mon esprit a puisé ; elles sont en nombre infini, et quelle utilité y a-t-il à les connaître ? Le principal, c’est d’avoir une âme qui aime le vrai et qui le prenne là où elle le trouve. — D’ailleurs, le monde est maintenant si vieux et, depuis des siècles, tant d’hommes remarquables ont vécu et pensé, qu’il y a peu de nouveau à trouver et à dire. Ma Théorie des couleurs n’est pas absolument une nouveauté. Platon, Léonard de Vinci et d’autres excellents esprits ont en partie trouvé et dit tout ce que j’ai moi-même trouvé et dit, mais l’avoir retrouvé, redit, propagé, défendu, avoir de nouveau, à travers la confusion de ce monde, frayé une route au vrai, voilà mon mérite. — Le vrai a toujours besoin d’être répété, parce que l’erreur nous est sans cesse reprêchée, et non par quelques voix isolées, mais par la foule. Dans les journaux, dans les encyclopédies, dans les écoles, dans les Universités, partout l’erreur tient le haut du pavé ; elle est à son aise chez la majorité, qui se charge de sa défense. Souvent aussi on expose tour à tour la vérité et l’erreur, puis on s’arrête à cette dernière. Ainsi il y a quelques jours, je lisais dans une encyclopédie anglaise l’exposé de la formation du bleu. On donnait d’abord la théorie de Léonard de Vinci, qui est la vraie ; puis tout aussitôt après on donnait bien tranquillement la théorie de Newton, qui est fausse, mais on faisait remarquer qu’il fallait accepter cette dernière, parce qu’elle est universellement reçue ! »

Je me mis à rire, tout en montrant ma surprise. — « Un cierge, dis-je, un peu de fumée dans une cuisine, si elle a derrière elle une paroi sombre, un nuage qui le matin glisse sur un fond obscur, suffisent pour me montrer comment se forme le bleu, et m’apprennent à comprendre pourquoi le ciel est bleu. Mais je ne comprends pas du tout ce que les élèves de Newton veulent dire quand ils affirment que l’air a la propriété d’absorber les autres couleurs et de ne réfléchir que le bleu ; je ne vois pas quelle utilité et quelle satisfaction on peut trouver dans une théorie qui arrête toute idée et nuit à une vue saine des choses. »

« — Bonne âme ! dit Goethe, il s’agit bien avec ces gens-là de penser et de bien voir ! Ils sont contents s’ils ont des mots à échanger entre eux ; mon Méphistophélès autrefois savait cela, et il l’a dit assez bien :

Avant tout, tenez-vous ferme au mot !
Et par cette porte sûre
Entrez au temple de la Certitude,
Car où manquent les idées,
Le mot arrive très-à-propos… »

Goethe récita ce passage en riant ; il paraissait de la meilleure humeur — « Il est très-heureux que tout cela soit imprimé ; je continuerai, et j’imprimerai tout ce que j’ai encore sur le cœur contre les fausses théories et contre ceux qui les répandent. »

« D’excellentes personnes, continua-t-il après une pause, abordent maintenant les sciences naturelles, et je les vois arriver avec plaisir. Certains savent bien commencer, mais ils ne continuent pas comme ils ont commencé, parce qu’ils sont trop occupés de leurs propres idées, qui les mènent à l’erreur. D’autres, au contraire, n’ont d’attention que pour les faits, ils en rassemblent des quantités, mais n’arrivent à rien cependant, parce qu’il leur manque l’esprit théorique qui pénètre jusqu’au phénomène primitif et se rend maître des faits isolés. »

Une courte visite suspendit la conversation, mais, restés bientôt de nouveau seuls, nous reprîmes notre entretien, qui se tourna vers la poésie. Je racontai à Goethe que ces jours derniers j’avais examiné de nouveau ses petites poésies, et que deux surtout avaient retenu mon attention, la Ballade des Enfants et du Vieillard [35] et les Heureux Époux.

« — J’ai aussi assez d’estime pour ces deux poésies, me dit Goethe, mais cependant le public allemand jusqu’à présent ne paraît pas en faire grand cas. »

« Dans la première ballade, dis-je, un sujet très-riche, grâce aux formes poétiques et à toutes les ruses de l’art, a pu être renfermé dans un étroit espace, et parmi les moyens employés, j’admire surtout l’idée d’avoir fait de toute la partie ancienne de l’histoire un récit, et de n’avoir mis que la seconde partie en tableau se déroulant devant nos yeux. »

« Avant d’écrire cette ballade, je l’ai longtemps portée en moi ; elle contient des années de réflexion, et avant de réussir à l’écrire comme elle est actuellement, je l’avais manquée trois ou quatre fois. »

« La pièce des Heureux Époux [36] continuai-je, est également très-riche d’idées poétiques ; on y aperçoit des paysages entiers, des existences tout entières, et sur toutes les scènes sont répandus la douce chaleur et l’aimable éclat d’un soleil et d’un ciel printaniers. »

« — J’ai toujours aimé cette poésie, dit Goethe, et je vous vois avec plaisir lui accorder un intérêt marqué. La conclusion du double baptême me semblait assez joliment trouvée. »

Nous parlâmes ensuite du Citoyen général. Je lui racontai que ces jours derniers j’avais lu cette amusante pièce avec un Anglais, et que tous deux nous avions vivement désiré la voir sur le théâtre. — « L’esprit de la pièce, dis-je, n’a pas vieilli, et dans le détail du développement dramatique tout semble calculé pour la scène. »

« — C’était dans son temps une très-bonne pièce, et elle nous a procuré plus d’une joyeuse soirée. À la vérité, elle était très-bien distribuée, et si bien étudiée, que le dialogue roulait avec une vie admirable. — Malkolmi jouait Martin ; on ne pouvait rien voir de plus parfait. »

« Le rôle de Schnaps, dis-je, me paraît aussi très-heureux ; je crois que le répertoire n’en possède pas beaucoup de meilleurs. Il y a dans cette figure, comme dans la pièce entière, toute la clarté, toute la vie que le théâtre peut désirer. La scène dans laquelle Schnaps arrive avec la valise, sort les objets les uns après les autres, colle une paire de moustaches à Martin, et se met à lui-même le bonnet de la liberté, l’uniforme et l’épée, est une des meilleures qui existent. »

« — Autrefois, sur notre théâtre, cette scène réussissait toujours beaucoup. Ce qui contribuait encore au succès, c’est que le sac de nuit et les objets qu’il renfermait appartenaient vraiment à l’histoire. J’avais trouvé ce sac de nuit pendant le voyage que j’ai fait, au temps de la Révolution, sur la frontière française ; un des émigrés, en fuyant, l’avait sans doute perdu ou jeté. Il renfermait tous les objets dont la pièce parle ; c’est en les ayant sous les yeux que j’écrivis la scène, et à la grande joie de nos acteurs, ce sac de nuit et tous les accessoires jouaient leur rôle toutes les fois que l’on donnait la pièce. »

Nous discutâmes encore un peu sur l’intérêt et l’utilité que pourrait avoir une représentation du Citoyen général, puis Goethe me fit des questions sur mes progrès dans la littérature française. Je lui dis que j’étudiais toujours Voltaire, et que le grand talent de cet écrivain me donnait les plus vifs plaisirs. — « Je ne connais encore que peu de chose de lui ; je me renferme dans le cercle de ses poésies adressées à diverses personnes ; je les lis et les relis sans pouvoir m’en séparer. »

« — À vrai dire, tout ce qu’un grand talent comme Voltaire écrit est bon, quoique je ne lui passe pas toutes ses témérités, mais vous n’avez pas tort de rester aussi longtemps avec ces poésies légères ; elles sont sans contredit au nombre de ses œuvres les plus charmantes ; il n’y a pas un vers qui ne soit plein d’esprit, de clarté, d’enjouement et de grâce. »

« Et puis, ajoutai-je, on voit quels étaient ses rapports avec les grands et les puissants de la terre ; on remarque avec plaisir quelle dignité conserve Voltaire ; toujours il semble se sentir l’égal des plus grands personnages, et on ne voit pas un seul instant qu’une majesté quelconque ait gêné la liberté de son esprit. »

« — Oui, dit Goethe, il avait toujours l’air d’un homme de qualité. Et avec toute sa liberté aventureuse, il a toujours su se maintenir dans les limites de la convenance, ce qui est encore bien plus difficile. Je peux citer en pareilles matières comme autorité l’impératrice d’Autriche : elle m’a très-souvent répété que dans les poésies de Voltaire adressées à des personnes princières, il n’a jamais un seul instant franchi le moins du monde la limite que tracent les convenances. »

« Votre Excellence se rappelle-t-elle la petite poésie où il fait à la princesse de Prusse, plus tard reine de Suède, une charmante déclaration d’amour, en lui disant qu’il s’était vu en rêve élevé au rang des rois ? »

« — C’est une de ses plus jolies, dit Goethe, et il récita ces vers :

Je vous aimais, princesse, et j’osais vous le dire ;
Les dieux à mon réveil ne m’ont pas tout ôté,
Je n’ai perdu que mon empire !…

Est-ce joli ! Et puis, il n’y a jamais eu de poëte qui ait toujours eu son talent à sa disposition comme Voltaire. Je me rappelle à ce sujet l’anecdote suivante. Il était resté assez longtemps en visite chez son amie madame du Châtelet ; il allait partir, la voiture était déjà devant la porte, quand arrive une lettre, envoyée par un grand nombre de jeunes filles d’un couvent du voisinage, dans laquelle on le prie de vouloir bien écrire un prologue à la tragédie de Jules César, que ces jeunes filles voulaient jouer à la fête de leur abbesse. La demande était trop aimable pour qu’on pût refuser. — Voltaire aussitôt se fait donner plume et papier, et sur le bord d’une cheminée il écrit le prologue demandé. C’est une poésie d’une vingtaine de vers, dont le fond et la forme sont parfaits, tout à fait appropriés à la circonstance, en un mot, de sa meilleure manière. » — « Je suis très-curieux de la lire, » dis-je. — « Je doute qu’elle se trouve dans votre édition, elle n’a paru qu’il y a peu de temps ; comme il a fait de ces poésies par centaines, beaucoup sont encore dispersées çà et là et en la possession de particuliers. »

« — Ces jours-ci, dans lord Byron, j’ai trouvé avec joie un passage qui montre l’estime extraordinaire que Byron avait aussi pour Voltaire. Et on voit clairement d’ailleurs combien il a lu, étudié et mis à profit Voltaire [37]. »

« — Byron, dit Goethe, savait trop bien où l’on pouvait trouver de bonnes choses, et il était trop adroit pour ne pas aller puiser aussi à cette source universelle de lumière [38]. »

La conversation vint alors sur Byron, et Goethe trouva plusieurs fois l’occasion d’exprimer encore l’admiration qu’il ressent pour ce grand poëte.

« — À tout ce que Votre Excellence dit de Byron, répondis-je, j’applaudis de tout mon cœur ; cependant, quelque grand, quelque remarquable que soit le talent de ce poëte, je doute que ses écrits puissent exercer une influence pure sur le développement des esprits et que l’humanité gagne beaucoup avec eux. »

« — Je ne suis pas de votre avis, dit Goethe. La témérité, l’audace, le grandiose de Byron, est-ce que tout cela ne sert pas d’une façon heureuse à notre développement ? Il faut prendre garde de ne chercher jamais les éléments de développement que dans ce qui est parfaitement pur et moral. — Toute œuvre qui a un caractère de grandeur nous forme, dès que nous savons voir en elle ce qui est grand [39]. »

  1. Das war ein Kerl !
  2. On se rappelle son avertissement si clair : « Je donnerai un soufflet qui en vaudra deux à qui m’appellera un génie. »
  3. Roi en 1840, sous le nom de Frédéric Guillaume IV ; mort en 1862. Il avait reçu, en effet, un esprit très-distingué, mais malheureusement il n’a pas su le diriger.
  4. Pour désigner l’âme, Gœthe aimait à se servir de cette expression aristotélique, expression énergique en harmonie parfaite avec ses idées philosophiques et qui les révèle d’un mot. Entéléchie, c’est la force éternelle, l’essence inaltérable qui possède en soi toutes les lois de son développement.
  5. Goethe ici platonise ; cette définition : « La vie est un obscurcissement de l’âme par le corps, » semble extraite du Phédon. Elle sort naturellement de l’esprit de Goethe, si faussement accusé d’athéisme. Gœthe a lu et aimé toute sa vie Spinosa, mais sans jamais y trouver un panthéisme athée. Il n’y trouvait, comme tant de ses compatriotes, qu’une ardente piété, qui n’adore pas seulement Dieu caché et inconnu dans l’inconcevable infini, mais aussi Dieu visible et vivant dans l’univers que nos yeux contemplent.
  6. De Jery et Bately, on a fait le Chalet. Dans le Frère et la Sœur, il y a aussi un charmant opéra-comique qu’un de nos compositeurs devrait tâcher de rendre aussi populaire que Jery et Bately.
  7. Terme consacré en Allemagne pour désigner les guerres de 1814-15.
  8. Les conversations suivantes vont éclaircir le sens de cette expression. Dans les développements que Goethe donne à ce sujet, on trouvera les indications les plus intéressantes sur son mysticisme, assez analogue au mysticisme de Socrate, par conséquent très-sage et très-réservé. On peut dire qu’il se réduit à ceci :
    Est Deus in nobis, agitante calescimus illo.
  9. Dans ses Xénies et dans ses Pensées, Goethe a dit encore : « Le vin donne de la vivacité à l’esprit bien doué. Sans feu, l’encens ne répand pas d’odeur ; il faut donc l’enflammer avec des charbons ardents, si tu veux sentir ses parfums. » — « Tout vase qui renferme un bon vin semble bon au buveur, mais, pour moi, je ne bois avec plaisir que si je bois dans une coupe grecque artistement travaillée. »
  10. « Je puis rester dans la mer pendant des heures, je m’y plais, et j’en sors avec une liberté d’esprit que je n’éprouve jamais que dans ces occasions. » Conversations de lord Byron avec Medwin, 1er vol., page 123.
  11. Berlin sans doute, Goethe, on l’a vu plusieurs fois, n’a pas de sympathie pour l’esprit berlinois, esprit négatif, prosaïque, vain et moqueur. « Les Berlinois sont les Gascons de l’Allemagne, » disait Napoléon, qui ne les aimait pas plus que Goethe.
  12. Voir la Correspondance de Goethe et de Schiller. M. Saint-René Taillandier a raconté dans son commentaire si intéressant la conspiration que Kotzebue organisa contre Goethe en mars 1802.
  13. Le roi Louis. Il avait des soins très-délicats pour Goethe. L’année précédente, il lui avait témoigné son admiration de la façon la plus gracieuse. On sait que les cadeaux et les compliments que nous nous faisons le jour de la fête de notre patron et le premier jour de l’an se font en Allemagne le jour anniversaire de la naissance et le jour de Noël. Or, dans la nuit du 27 août 1827, le roi de Bavière était arrivé sans être attendu à Weimar. Pourquoi venait-il ? Uniquement pour saluer Goethe et lui remettre de sa main une décoration dans la matinée du 28, jour anniversaire de la naissance du poëte. Ce sont là des galanteries qui honorent le prince assez bien né pour en avoir l’idée.
  14. Ce portrait est aujourd’hui à la Pinacothèque de Munich.
  15. Acteur du théâtre de Weimar.
  16. Proverbe.
  17. Dornbourg en septembre ; À minuit ; le Fiancé ; À la lune se levant. La mélancolie et la sérénité, en apparaissant tour à tour dans ces petites poésies, leur donnent le charme le plus original et le plus sympathique »
  18. De 1808 à 1810 précepteur des enfants de Schiller ; plus tard directeur du collège d’Osnabrück. Il a publié deux ouvrages sur Goethe.
  19. Poëme publié en 1828.
  20. Poëte autrichien, né en 1801.
  21. Carlyle.
  22. Voyageur et naturaliste, aujourd’hui secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences de Munich.
  23. Comparer 1er volume, page 104.
  24. Amie intime de Tieck.
  25. Philologue et archéologue distingué, professeur à l’Université d’Iéna. En 1824, il avait dédié à Goethe son édition de la Politique d’Aristote avec cette dédicace : « Gœthio laureati populi principi hanc principis Peripateticorum editionem sacram esse voluit editor. »
  26. Nom allemand des Deux Journées, paroles de Bouilly, musique de Chérubini.
  27. Auteur des paroles du Freyschütz.
  28. Les lectures de Tieck étaient célèbres et très-recherchées.
  29. Elle avait pris pour devise les vers célèbres : « Celui qui n’a jamais mangé son pain avec des larmes, celui qui n’a jamais passé des nuits amères à pleurer sur son lit, celui-là ne vous connaît pas, ô puissances célestes !… »
  30. On reconnaît les idées de Goethe.
  31. Voir Poésies, traduites par M. Blaze de Bury, page 170.
  32. Charies-Frédéric, mort en 1855.
  33. Maria Paulowna, née en 1786, morte en 1859. — C’est à elle qu’Eckermann dédia les Conversations de Goethe.
  34. De l’École romantique.
  35. Poésies, traduites par M. Blaze de Bury, p. 46 et 52.
  36. Poésies, traduites par M. Blaze de Bury, p. 46.
  37. « Lord Byron a beaucoup d’esprit et de l’esprit très-varié… il a bien lu Voltaire, et il l’imite souvent. » (Chateaubriand.)
  38. Dans les notes de sa traduction du Neveu de Rameau, Goethe a exprimé sur Voltaire un jugement qui doit prendre place ici : « Quand les familles se conservent longtemps, dit-il, on peut remarquer que la nature produit enfin un individu qui réunit les qualités de tous ses ancêtres, rassemble et exprime dans la perfection toutes les dispositions qui jusqu’à lui s’étaient montrées isolées et en germe. Il en est de même pour les nations, dont les mérites ont souvent le bonheur de trouver leur expression dans un individu unique. C’est là ce qui est arrivé pour Louis XIV, le roi français dans toute la force du terme, cela est arrivé aussi pour Voltaire, le français suprême, l’écrivain qui a été le plus en harmonie avec sa nation.

    « Les qualités que l’on exige d’un homme bien doué que l’on admire en lui, sont variées, et les exigences des Français en cela sont, sinon plus grandes, du moins encore plus variées que celles des autres peuples. En voici une liste que l’on peut s’amuser à parcourir ; elle est écrite sans méthode, et peut-être n’est-elle pas encore complète :

    « Profondeur, génie (force d’invention), puissance de coup d’œil, élévation, naturel, talent dans l’exécution, mérite dans la pensée, noblesse, esprit, bel esprit, bon esprit, âme, sensibilité, adresse du goût, bonté du goût, intelligence, justesse, convenance, accent, bon ton, ton de cour, variété, plénitude, richesse, fécondité, chaleur, magie, charme, grâces, attrait, légèreté, vivacité, finesse, brillant, saillant, pétillant, piquant, délicatesse, ingéniosité, style, versification, harmonie, pureté, correction, élégance, perfection.

    « De toutes ces qualités et de toutes ces formes de l’esprit, on ne peut à Voltaire contester peut-être que la première et la dernière : la profondeur du fond et la perfection dans l’exécution. Tous ces autres dons, tous ces autres talents qui remplissent brillamment l’immensité du monde, il les a possédés, et ce sont eux qui ont porté sa réputation dans l’univers entier. »

  39. On s’étonne d’abord de la sympathie que Goethe montre pour Byron. Il semble que rien ne pouvait rapprocher deux caractères en apparence si opposés. D’où vient donc cette affection si fidèle du plus calme des poètes allemands pour le plus impétueux des poètes anglais ? Si Goethe se sentait attiré vers Byron, et lui pardonnait presque tout, c’est d’abord, je crois, parce que le poëte anglais avait, comme lui-même, déclaré une guerre ouverte à toutes les hypocrisies ; c’est aussi et surtout parce que tous deux étaient des fils du Nord, épris d’un même amour passionné pour l’Italie et l’Orient. Byron réalisait l’idéal de Goethe : dans les vers les plus mélancoliques de cet enfant de la brumeuse Angleterre, le soleil du Midi a semé de brillantes étincelles. Cette union du Nord et du Midi, de la profondeur et de l’éclat était une des aspirations artistiques de Goethe. Ne voyons-nous pas déjà Werther emporter ensemble dans les champs Ossian et Homère, c’est-à-dire le rêve insaisissable et la réalité vivante, le brouillard et la lumière ? La jeune sœur de Werther, Mignon, a dans le regard, dans les gestes, dans la parole la vivacité fébrile de l’Italienne, mais en même temps elle est pensive comme la Muse même de la Germanie. Byron devait donc ravir et enthousiasmer Goethe, car sa pensée a toutes les rêveries et son expression toutes les splendeurs. Goethe lui-même portait sur sa physionomie les signes de cette double nature qui vivait aussi dans son âme : ses traits étaient graves et très-sérieux d’expression, mais dans son œil noir et ardent brillait le feu méridional.

Errata :

c7 texte corrigé, voir ERRATA, IIe volume.