Coran Savary/Vie de Mahomet/JC637

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Claude-Étienne Savary.
Dufour (1p. 83-96).


( Depuis la chute d’Adam, suivant Abul-Feda. 6222. — Depuis la
naissance de J.-C. 637. — Après l’hégire. 7. — De Mahomet. 59. )


Au mois de Moharam, Mahomet partit secrètement de Médine à la tête de quatorze cents hommes d’infanterie et de deux cents cavaliers. Il attaqua brusquement le château de Naëm et l’emporta d’emblée. Il alla ensuite mettre le siége devant la forteresse Elaçab ; les Juifs étaient préparés à le recevoir. Ils avaient fait le dégât autour de leur ville, et coupé leurs palmiers[1]. Ils opposèrent une vigoureuse résistance. Les Musulmans, accablés de fatigues et souffrant extrêmement par la disette des vivres, entourèrent la tente de leur général, et lui portèrent leurs plaintes[2]. Il se mit en prière, et levant les mains au ciel, il s’écria : « Seigneur, tu vois l’état où ils sont réduits. Les forces leur manquent. Ils meurent de besoin. Ouvre-leur les portes de cet immense château rempli de provisions et de richesses. » La prière produisit son effet[3]. Elle ranima le courage des soldats. Ils livrèrent l’assaut, et la place fut emportée. On y trouva des monceaux d’orge et de dattes ; beaucoup d’huile et de miel ; des amas d’armes ; des troupeaux de bœufs, de brebis et d’ânes. On apporta à Mahomet un large cuir de chameau rempli de ceintures, de bracelets, de jarretières, de pendans d’oreille et d’anneaux d’or ; outre une grande quantité de pierres précieuses. Ces dépouilles furent partagées entre les vainqueurs. Avant de laisser ralentir leur ardeur, il les mena contre le château Elcamous ; c’était la citadelle de Khaïbar[4]. Sa situation sur un rocher et les travaux que Kenana y avait ajoutés la rendaient presque imprenable. Ce prince, le plus riche et le plus puissant de la nation, prenait le titre de roi des Juifs. Il s’y était renfermé avec ses trésors. Il fallut l’assiéger en forme. On fit approcher les beliers et les autres machines de guerre. On battit la muraille sans relâche, malgré les efforts des assiégés. Encouragés par l’exemple de leur chef, qui s’exposait aux plus grands périls, les Musulmans montrèrent une ardeur incroyable. On fit brèche. Il s’y livra plusieurs combats ; mais les assiégeans, malgré leur bravoure, ne purent gagner les derniers retranchemens. Mahomet voyant leurs efforts inutiles fit sonner la retraite. Pendant deux jours il resta enfermé dans sa tente, méditant sur les moyens de se rendre maître de la forteresse[5]. Tandis qu’il combinait son plan, Abubecr prit l’étendard de l’islamisme, et, suivi d’une troupe d’élite, alla le planter sur la brèche. Il y combattit vaillamment ; mais la résistance opiniâtre des assiégés l’obligea de se retirer. Omar crut qu’il serait plus heureux. Il saisit le même étendard, et, appelant ses braves compagnons, il les mena contre l’ennemi. Malgré une grêle de dards et de flèches, ils montèrent sur les débris de la muraille, et firent des prodiges de valeur ; mais, après un rude combat, ils furent forcés à prendre la fuite. Les deux officiers rendirent compte à leur général du peu de succès de leurs armes. « J’en jure par l’Éternel, leur dit Mahomet ; demain je confierai cet étendard aux mains d’un brave, ami de Dieu et de l’apôtre qu’il aime, guerrier intrépide qui ne sait point tourner le dos à l’ennemi. » Le lendemain, les Mohagériens et les Ansariens avaient de grand matin entouré sa tente. Le cou penché en avant, l’œil fixe, ils pressaient leurs rangs pour découvrir sur qui tomberait le choix glorieux. Chaque brave s’en faisait honneur. Depuis plusieurs jours l’invincible Ali gémissait de voir son courage inutile ; un mal d’yeux le forçait à demeurer oisif. Il parut le front ceint d’un bandeau[6]. Mahomet l’ayant fait approcher lui frotta les yeux de sa salive, et le mal se dissipa. Après cette cure merveilleuse[7], il lui donna l’étendard de la religion, et l’envoya contre les assiégés. Ali le reçut avec joie, et marcha avec confiance. Il monta sur la brèche et y planta son drapeau. Les Juifs sortirent en grand nombre pour le repousser ; mais Ali, inébranlable dans son poste, renversait tous ceux qui osaient se mesurer avec lui. Il avait étendu à ses pieds Elhareth. Marhab, lieutenant du château, descendit pour venger la mort de son frère. Cet officier était renommé pour sa force et son audace[8]. Couvert d’une double cuirasse, ceint de deux épées, il portait deux turbans avec un casque où l’on voyait briller une pierre précieuse de la grosseur d’un œuf. Sa main était armée d’une lance en forme de trident. Les Musulmans n’osaient se mesurer avec lui. Il marcha fièrement contre Ali, qui l’attendait de pied ferme, et lui dit en l’abordant : Tu connais Khaïbar. Je suis Marhab. Mes armes sont bonnes, et j’ai le bras d’un héros. Et moi, lui répondit Ali, je m’appelle le lion ; c’est le nom que ma mère me donna en naissant. Je vais te mesurer avec cette épée à la mesure de Sandara. (C’est une grande mesure.)

A ces mots les deux rivaux en vinrent aux mains. Ils se portèrent des coups terribles. Ali, plus adroit, trompait le bras de son pesant adversaire. Ayant saisi l’instant où Marhab avait porté à faux, il lui fendit la tête d’un coup de sabre. Son casque, ses turbans, ne purent le garantir. Marhab, sans vie, roula sur la poussière. Ali ne s’arrêta point à cet exploit. Il poursuivit les Juifs, consternés de la mort de leu-r chef, et entrant avec eux dans le château, s’en rendit maître[9]. Mahomet en prit possession. Tous les habitans furent faits esclaves[10]. Parmi les captives on remarquait le belle Safia, fille d’un des principaux Juifs. Il la destina à devenir son épouse, et lui donna la liberté pour dot.

Tandis qu’il se délassait de ses travaux, et qu’il célébrait avec les chefs de son armée cette superbe conquête, Zaïnab, sœur de Marhab, qui avait succombé sous le bras d’Ali, préparait sa mort. Elle empoisonna un agneau rôti, et le fit servir à sa table. A peine Mahomet en eut-il mis un morceau dans sa bouche, qu’il le rejeta en disant : Ce mouton est empoisonné. Bashar, un de ses compagnons, qui en avait avalé une bouchée, mourut sur-le-champ. Malgré la promptitude avec laquelle Mahomet avait rejeté le morceau empoisonné, malgré les ventouses qu’il se fit appliquer aux épaules, la malignité du poison pénétra la masse du sang, abrégea ses jours, et lui fit éprouver de violentes douleurs jusqu’à la mort[11]. Cet événement n’était pas propre à diminuer la haine qu’il portait aux Juifs ; aussi continua-t-il à les dépouiller de leurs biens, et à les réduire en servitude. Les habitans de Khaïbar, voyant toutes leurs forteresses enlevées, ouvrirent au conquérant les portes de leur ville. Ils le prièrent de leur laisser la culture de leurs palmiers et de leurs terres, promettant de lui remettre la moitié du produit. Leur demande fut accordée. Ils demeurèrent en possession de Khaïbar jusqu’au califat d’Omar, qui chassa tous les Juifs d’Arabie, et les relégua en Syrie, où il leur donna des terres.

Les habitans de Fadac, effrayés du sort de leurs voisins, se soumirent, et obtinrent les mêmes conditions qu’eux. Mahomet devant cette conquête à la négociation et non à la force de ses armes, s’en réserva la propriété suivant cette loi du Coran : « Le butin qu’il (Dieu) a accordé au prophète, vous ne l’avez disputé ni avec vos chameaux ni avec vos chevaux[12]. » Résolu de ne pas laisser aux Juifs une seule place forte, il conduisit ses troupes victorieuses devant Wadi Elcora[13]. Les habitans refusèrent de se rendre. On les assiégea. La place ayant été prise d’assaut, ils furent emmenés en captivité.

Aussitôt qu’il eut pris possession de Wadi Elcora, il alla attaquer les forts de Watish et de Salalem[14]. On les emporta l’épée à la main. Durant cette campagne, il s’empara de toutes les places fortes des Juifs ; il les dépouilla de leurs richesses, et réduisit presque toute la nation en esclavage.

Couvert de gloire, chargé de butin, Mahomet ramena ses troupes triomphantes à Médine [15]. A peine était-il de retour, que Jafar, fils d’Abutaleb, revint d’Abyssinie avec le reste des fugitifs. Mahomet l’embrassa tendrement, et dit dans l’effusion de son cœur : « Je ne sais lequel de la prise de Khaïbar ou du retour de Jafar me cause plus de joie ? » Quelque temps auparavant il avait écrit au roi d’Abyssinie, pour le prier de renvoyer les transfuges, et de le marier avec Omm habiba, fille d’Abusofian. C’était un trait de politique. Il espérait que cette alliance désarmerait son plus redoutable ennemi. Le prince, environné de sa cour, fit lui-même la cérémonie des fiançailles[16]. Ayant fait approcher de son trône Omm habiba et Khaleb, fils de Laïd, cousin de Mahomet, il prononça ce discours : « Louange à Dieu ! roi, saint, sauveur, fidèle, véritable, puissant et grand. J’atteste qu’il n’y a qu’un Dieu, et que Mahomet est son envoyé. L’apôtre de Dieu m’a écrit pour me demander en mariage Omm habiba. J’accomplis avec joie ses désirs, et je donne pour dot à la nouvelle épouse quatre cents écus d’or. » Il compta la somme en présence du peuple, et ajouta des présens dignes de la magnificence royale, destinés pour Mahomet. Il les reçut des mains de Jafar, et consomma son mariage avec la fille d’Abusofian. Ayant proposé à ses soldats d’admettre les fugitifs au partage des dépouilles enlevées sur les Juifs, sa proposition fut reçue avec applaudissement. Ces malheureux trouvèrent dans la générosité des fidèles un dédommagement des biens qu’ils avaient abandonnés pour conserver leur religion.

Mahomet ayant subjugué une partie des Arabes et anéanti la nation juive, manifesta ses vues ambitieuses[17]. Respecté comme prophète, obéi comme général, il voulut essayer sa puissance, et envoyer des ambassadeurs aux rois. Pour cet effet il fit graver un sceau avec cette légende :


MAHOMET,
apôtre
de dieu.

MAHAMMED,
raçoul
Allah.


Cette démarche lui ayant paru de la dernière importance, il monta dans la tribune, d’où il avait coutume de haranguer le peuple, et déclara son dessein publiquement. Après avoir célébré les louanges de Dieu, et fait la profession de foi, il prononça ces mots : « Musulmans, j’ai dessein de choisir parmi vous des ambassadeurs pour les envoyer aux rois étrangers. Ne vous opposez point à mes volontés. N’imitez pas les enfans d’Israël qui furent rebelles à la voix de Jésus. » Les Mohagériens s’écrièrent : « Apôtre de Dieu, nous prenons le ciel à témoin que nous t’obéirons jusqu’à la mort. Ordonne, nous sommes prêts à partir. »

Le premier des souverains à qui Mahomet envoya des ambassadeurs fut Cosroës, roi de Perse. Abdallah, fils d’Ozafa, lui remit sa lettre de créance[18]. Le prince fit appeler un interprète pour la lire. Elle commençait par ces mots : Mahomet, apôtre de Dieu, à Cosroës, roi de Perse. Cette inscription l’irrita. Il avait conservé le faste des souverains de sa nation. Son orgueil fut humilié de voir un nom écrit avant le sien. Il prit la lettre et la déchira, en disant : Est-ce ainsi qu’un esclave ose écrire à son maître ? Ces paroles ayant été rapportées à Mahomet : Dieu, dit-il, mettra en pièces son royaume. Cosroës ne crut pas l’audace de celui qu’il traitait d’esclave assez punie. Il écrivit à Badhan, son vice-roi dans l’Arabie Heureuse, de lui envoyer sur-le-champ cet insensé qui faisait le prophète dans la province d’Elhejaz[19]. Badhan dépêcha deux courriers à Mahomet pour lui signifier les ordres de son maître. Les envoyés se présentèrent devant lui en tremblant, lui remirent la lettre du vice-roi, et voulurent lui déclarer le sujet de leur message. Il les renvoya au lendemain sans avoir daigné les entendre. Pendant la nuit même, si l’on en croit les écrivains arabes, il eut une révélation. Un messager céleste lui apprit la mort de Cosroës[20], assassiné par son fils[21] Siroës. De grand matin il fit venir les envoyés ; il leur annonça cette nouvelle, et leur dit : « Apprenez que ma religion et mon empire parviendront au faîte de grandeur où s’est élevé le royaume de Cosroës. Allez. Dites à Badhan que je l’invite à embrasser l’islamisme. » Ils partirent, et lui rendirent compte de leur mission[22]. Peu de jours après, Badhan reçut une lettre de Siroës, qui lui faisait part de la mort de son père, de son avénement au trône, et qui lui défendait d’inquiéter le prophète. Frappé du concours des circonstances, le vice-roi de l’Yémen crut y voir du miracle, et se fit musulman avec tous les Perses qui se trouvaient à sa cour.

Héraclius fut le second souverain à qui Mahomet envoya un ambassadeur[23]. Dohia lui présenta sa lettre de créance. César la reçut avec respect, et l’ouvrit ; elle était conçue en ces termes :

Au nom de Dieu clément et miséricordieux.
Mahomet, fils d’Abdallah, apôtre de Dieu, à Héraclius, empereur des Romains, salut[24].

« La paix soit avec celui qui marche au flambeau de la vraie foi. Je t’appelle à l’islamisme. Je t’invite à l’embrasser. Fais-toi musulman. Le ciel t’accordera une double récompense. Si tu refuses de te soumettre à ma religion, tu paraîtras, aux yeux de Dieu, coupable du crime des païens. O chrétiens ! terminons nos différens. N’adorons qu’un Dieu. Ne lui donnons point d’égal. N’accordons qu’à lui seul le nom de Seigneur. Si vous rejetez cette croyance, rendez au moins témoignage que nous sommes Musulmans[25]. »

Héraclius ayant lu la lettre, la posa avec respect sur un coussin, et s’entretint familièrement avec Dohia. Lorsque l’ambassadeur eut satisfait sa curiosité, il le renvoya avec de riches présens.

Hateb fut envoyé en ambassade vers Mokaukas[26], vice-roi d’Égypte pour l’empereur Héraclius. Ce gouverneur avait pris le titre de prince des Cophtes[27]. Appui secret de la secte des jacobistes, il haïssait les Grecs qui l’empêchaient de professer publiquement sa croyance. Profitant du désordre des guerres que son empereur eut à soutenir contre les Perses, il retint les tributs qu’il était chargé de faire passer à Constantinople. Craignant déjà pour sa tête, il ne voulut pas s’attirer un nouvel ennemi. Il reçut avec honneur l’ambassadeur de Mahomet, lut sa lettre, et lui fit cette réponse :

A Mahomet, fils d’Abdallah, Mokaukas, prince des Cophtes, salut.

« J’ai lu la lettre par laquelle vous m’invitez à embrasser l’islamisme[28]. Cette démarche mérite des réflexions. Je savais qu’il paraîtrait encore un prophète ; mais je croyais qu’il devait sortir de Syrie. Quoi qu’il en soit, j’ai reçu avec distinction votre ambassadeur. Il vous présentera de ma part deux jeunes filles cophtes d’une noble extraction. J’ai joint à ce présent une mule blanche, un âne[29] d’un gris argenté, des habits de lin d’Égypte, du miel excellent et du beurre. »

Quelque temps auparavant, Mahomet avait chargé Amrou, fils d’Omaïa, son ambassadeur auprès du roi d’Abyssinie, de lui remettre la lettre suivante :

Au nom de Dieu clément et miséricordieux.
Mahomet, apôtre de Dieu, à Najashi Ashama, empereur d’Abyssinie, salut.

« Gloire à Dieu ! au Dieu, unique, saint, pacifique, fidèle et protecteur. J’atteste que Jésus, fils de Marie, est l’esprit de Dieu et son verbe[30]. Il le fit descendre dans Marie, vierge bienheureuse et immaculée, et elle conçut. Il créa Jésus de son esprit, et l’anima de son souffle, ainsi qu’il anima Adam. Pour moi, je t’appelle au culte d’un Dieu unique, d’un Dieu qui n’a point d’égal, et qui commande aux puissances du ciel et de la terre. Crois à ma mission. Suis-moi. Sois au nombre de mes disciples. Je suis l’apôtre de Dieu. J’ai envoyé dans tes états mon cousin Jafar avec quelques Musulmans. Prends-les sous ta protection, et préviens leurs besoins. Dépose l’orgueil du trône. Je t’invite, toi et tes légions, à embrasser le culte de l’être suprême. Mon ministère est rempli. J’ai exhorté. Fasse le ciel que mes conseils soient salutaires ! La paix soit avec celui qui marche au flambeau de la vraie foi[31]. »

Le roi d’Abyssinie ayant reçu cette lettre, se l’appliqua sur les yeux, descendit de son trône, s’assit à terre, prononça la profession de foi des Musulmans, et répondit en cette manière :

Au nom de Dieu clément et miséricordieux.
A Mahomet, apôtre de Dieu, Elnajashi Ashama, salut.

« La paix soit avec toi, apôtre de Dieu ! qu’il te couvre de sa miséricorde ! qu’il te comble de ses bénédictions ! Il n’y de Dieu que celui qui m’a conduit à l’islamisme. O prophète ! j’ai lu la lettre que tu m’as envoyée. Ce que tu dis de Jésus est la vraie croyance. Lui-même n’a rien ajouté de plus ; j’en atteste le souverain du ciel et de la terre. J’ai eu égard à ta recommandation. Ton cousin et ses compagnons ont été reçus avec honneur dans mes états. Ils y ont joui des droits de l’hospitalité. J’atteste que tu es l’apôtre de Dieu, véritable et véridique. Je t’ai prêté serment entre les mains de Jafar, j’ai professé l’islamisme en sa présence. Je me suis dévoué au culte du Dieu des mondes. O prophète ! je t’envoie mon fils Ariha. Si tu l’ordonnes, j’irai moi-même rendre hommage à la divinité de ton apostolat. J’atteste que tes paroles sont la vérité. »

Il ne reçut pas une réponse aussi favorable de Haret, fils d’Abu Shamar le Gassanite. Ce prince régnait sur une partie de l’Arabie Déserte. Son royaume s’étendait jusqu’aux confins de la Syrie[32]. Shajaa lui ayant présenté sa lettre de créance, il la lut, et lui dit : « Retourne vers ton maître. Je partirai dans peu, et je lui porterai ma réponse. » « Périsse son royaume ! » s’écria Mahomet.

Hawaza, souverain de la province d’Yemama, était venu lui-même trouver le prophète, et avait embrassé l’islamisme. De retour dans ses états, il apostasia. Mahomet lui envoya Solaït avec une lettre. Le prince l’ayant lue, dit à l’ambassadeur : « Je me suis déjà fait musulman, j’ai secouru le prophète ; mais j’irai porter la guerre à Médine s’il me parle encore de sa religion. » « Je ne lui ferai pas cet honneur, répondit Mahomet. Seigneur, arrête ses projets, et qu’il périsse ! »

[33] Un des derniers souverains à qui il envoya des ambassadeurs, fut Elmondar, roi de Bahraïn[34]. Il gouvernait le pays qui s’étend le long du golphe Persique. Oloa lui ayant remis la lettre de son apôtre, il la lut avec respect et embrassa l’islamisme[35]. Les peuples de ses états suivirent son exemple. Elmondar remporta dans la suite une victoire éclatante sur les Perses.

La paix régnait à Médine. Les Arabes d’alentour avaient embrassé l’islamisme. Les Juifs domptés n’osaient plus lever la tète. Mahomet choisit cet instant pour accomplir la visite des lieux saints. Le quatrième article du traité d’Hodaïbia lui en donnait le droit. Il partit de Médine au mois d’Elcaada. Un nombreux cortége l’accompagnait. Des soldats couverts de fer, une troupe de bergers conduisant des victimes parées de fleurs, offraient tout à la fois un spectacle guerrier et pacifique[36]. C’est dans cet appareil qu’il entra sur le territoire sacré. Abdallah, son grand écuyer, le précédait, tenant en main la bride de son chameau. Les Musulmans, les yeux attachés sur leur apôtre, observaient ses moindres mouvemens. Tout était intéressant pour eux ; tout était important pour lui. Il se rendit au temple, baisa religieusement la pierre noire, accomplit les circuits sacrés, visita les collines de Safa et de Merva, et fit proclamer la prière à la porte du sanctuaire d’Abraham. Il demeura trois jours à remplir les cérémonies prescrites par la religion, et après avoir immolé les victimes, il alla camper à six milles de la Mecque. La ville était déserte. La plupart des habitans s’étaient retirés sur les montagnes voisines. Il aurait pu s’en emparer ; mais la violation d’un pacte juré solennellement aurait sapé les fondemens de sa puissance. Son ambition, réglée par la politique, ne l’aveugla point. Ses ennemis n’eurent jamais l’avantage de le trouver parjure.

La religion ne permet pas de s’approcher des femmes pendant le temps du pèlerinage[37]. Mahomet, par un privilége attaché à la dignité d’apôtre, épousa Maimouna, lorsqu’il était encore revêtu de l’habit sacré de pèlerin ; mais il ne consomma le mariage qu’après l’accomplissement de son vœu. La piété des dévots musulmans étant satisfaite, il ramena ses troupes à Médine.

  1. Abul-Feda, page 88.
  2. Ebn Ishac.
  3. Jaber, témoin oculaire.
  4. Khaibar signifie en hébreu un château. Cette place est située à six jours de marche, au nord-est de Médine. Les environs sont fertiles en palmiers et en moissons. Abul-Feda, description de l’Arabie, p. 43.
    Cette ville est très-ancienne, puisque, suivant le même auteur, Moïse, après le passage de la mer Rouge, envoya une armée contre les Amalécites qui habitaient Yatreb et Khaïbar.
  5. Abul-Feda, p. 89.
  6. Abul-Feda, p. 89.
  7. Il est bien probable que cette cure merveilleuse, si célèbre parmi les auteurs mahométans, était concertée entre le beau-père et le gendre.
  8. Moallem el Tanzil.
  9. Aburafé rapporte ce trait qu’Abul-Feda juge lui-même incroyable. Nous marchions, dit-il, sous les ordres d’Ali, contre les habitans de Khaïbar ; une partie de la garnison sortit pour nous repousser. Tandis que notre chef combattait avec une valeur plus qu’humaine, un Juif lui porta un si rude coup, qu’il lui fit tomber le bouclier des mains. Ali, furieux, arracha la porte du château, et s’en servit comme de bouclier, jusqu’à ce qu’il se fût rendu maître de la place. J’ai vu, ajoute l’historien, cette porte. Huit hommes avaient peine à la remuer.
  10. Abul-Feda.
  11. Jannab.
  12. Le Coran, chap. 59, verset 6.
  13. Wadi Elcora signifie la vallée des villes. Cette place a tiré son nom de la multitude de bourgs et de villages qui sont dans les environs. Elle est située à deux journées de Khaïbar, du côté de la Syrie. Jannab.
  14. Abul-Feda. Jannab.
  15. Abul-Feda, p. 91.
  16. Abd el Baki, Histoire d’Éthiopie, 2e. partie, chap. 3.
  17. Abul-Feda, p. 92.
  18. Abul-Feda, p. 93.
  19. Elhejaz est une partie de l’Arabie Petrée. C’est dans cette province qu’est située Médine.
  20. Cosroës était le vingt-troisième roi de Perse de la famille des Sassanides. L’hégire ou la fuite de Mahomet arriva la trente-deuxième année de son règne, qui répond à la douzième de l’empire d’Héraclius. Abul-Feda.
  21. Avant de faire mourir ce prince, qui, dans les premières années de son règne, avait rempli l’Orient du bruit de ses victoires, Siroës lui dit : Ne sois point surpris si je trempe mes mains dans ton sang. Tu m’as donné l’exemple du parricide. Souviens-toi qu’après avoir fait brûler avec un fer rouge les yeux de ton père Hormoz, tu le mis à mort. Si tu avais respecté les jours d’un père, ton fils respecterait les tiens. A ces mots il donna le signal, et ses satellites le massacrèrent. Abul-Feda, Vie de Cosroës Parviz.
  22. Abul-Feda, p. 94.
  23. Idem.
  24. Ahmed ben Joseph.
  25. Abul-Feda, p. 94.
  26. La dix-neuvième année de l’hégire, sous le califat d’Omar, les Arabes subjuguèrent l’Égypte. Mokaukas, trahissant le parti des Grecs, passa du côté d’Amrou, fils d’Elas, général des Musulmans, avec tous les Cophtes. Il obtint le libre exercice de la religion chrétienne pour lui et les siens, à condition qu’ils paieraient tribut aux califes. Eutichès.
    Les Ottomans leur ont conservé les mêmes priviléges aux mêmes conditions. Les Cophtes possèdent des églises où ils célébrent l’office divin. J’y ai assisté dans une jolie chapelle qu’ils ont au vieux Caire. Ils suivent l’ancien rit. Le peuple communie sous les deux espèces, et en sortant du banquet divin, se met à table dans l’église.
  27. Ebn Patrik. Eutrichès, t. 2, p. 302.
  28. Ahmed ben Joseph, Histoire générale, sect. 54, ch. 11.
  29. Les ânes d’Égypte sont renommés pour leur force et leur vitesse. On les exerce de bonne heure à la course. Ils vont le trot et le galop comme des chevaux. C’est la monture ordinaire du peuple. Il y en a qui se vendent six cents livres.
  30. Abn Elbaki, 2e. part, du livre sur l’excellence des Abyssins.
  31. Idem, Histoire d’Abyssinie.
  32. Abul-Feda, page 96.
  33. Idem.
  34. Jannab.
  35. Abul-Feda, page 98.
  36. Jannab, page 182.
  37. Idem, page 184.