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Corinne ou l’Italie/Livre III

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La librairie stéréotipe (Tome Ip. 71-99).
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Tome I – Livre III


LIVRE III.

CORINNE

CHAPITRE PREMIER.


LE comte d’Erfeuil avait assisté à la fête du Capitole, il vint le lendemain chez lord Nelvil et lui dit : — Mon cher Oswald, voulez-vous que je vous mène ce soir chez Corinne ? — Comment, interrompit vivement Oswald, est-ce que vous la connaissez ? — Non, répondit le comte d’Erfeuil, mais une personne aussi célèbre, est toujours flattée qu’on desire de la voir, et je lui ai écrit ce matin pour lui demander la permission d’aller chez elle ce soir avec vous. — J’aurais souhaité, répondit Oswald en rougissant, que vous ne m’eussiez pas ainsi nommé sans mon consentement. — Sachez moi gré, reprit le comte d’Erfeuil, de vous avoir épargné quelques formalités ennuyeuses au lieu d’aller chez un ambassadeur, qui vous aurait mené chez un cardinal, qui vous aurait conduit chez une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous présente, vous me présentez, et nous serons très-bien reçus tous les deux.

— J’ai moins de confiance que vous, et sans doute avec raison, reprit lord Nelvil, je crains que cette demande précipitée n’ait pu déplaire à Corinne. — Pas du tout, je vous assure, dit le comte d’Erfeuil, elle a trop d’esprit pour cela et sa réponse est très-polie. — Comment, elle vous a répondu, reprit lord Nelvil, et que vous a-t-elle donc dit, mon cher comte ? — Ah, mon cher comte, dit en riant M. d’Erfeuil, vous vous adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m’a répondu ; mais enfin je vous aime et tout est pardonné. Je vous avouerai donc modestement que dans mon billet j’avais parlé de moi plus que de vous, et que dans sa réponse il me semble qu’elle vous nomme le premier ; mais je ne suis jamais jaloux de mes amis. — Assurément, répondit lord Nelvil, je ne pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de plaire à Corinne, et quant à moi, tout ce que je désire, c’est de jouir quelquefois de la société d’une personne aussi étonnante : à ce soir donc, puisque vous l’avez arrangé ainsi. — Vous viendrez avec moi, dit le comte d’Erfeuil. — Hé bien oui, répondit lord Nelvil avec un embarras très-visible. — Pourquoi donc, continua le comte d’Erfeuil, pourquoi s’être tant plaint de ce que j’ai fait ? vous finissez comme j’ai commencé ; mais il fallait bien vous laisser l’honneur d’être plus réservé que moi, pourvu toutefois que vous n’y perdissiez rien. C’est vraiment une charmante personne que Corinne, elle a de l’esprit et de la grâce ; je n’ai pas bien compris ce qu’elle disait, parce qu’elle parlait italien, mais à la voir je gagerais qu’elle sait très bien le français ; nous en jugerons ce soir. Elle mène une vie singulière, elle est riche, jeune, libre, sans qu’on puisse savoir avec certitude si elle a des amans ou non. Il paraît certain néanmoins qu’à présent elle ne préfère personne ; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu’elle n’ait pas rencontré dans ce pays un homme digne d’elle, cela ne m’étonnerait pas. —

Le comte d’Erfeuil continua quelque temps encore à discourir ainsi, sans que lord Nelvil l’interrompît. Il ne disait rien qui fût précisément inconvenable, mais il froissait toujours les sentimens délicats d’Oswald en parlant trop fort ou trop légèrement sur ce qui l’intéressait. Il y a des ménagemens que l’esprit même et l’usage du monde n’apprennent pas, et, sans manquer à la plus parfaite politesse, on blesse souvent le cœur.

Lord Nelvil fut très-agité tout le jour en pensant à la visite du soir ; mais il écarta, tant qu’il le put, les réflexions qui le troublaient, et tâcha de se persuader qu’il pouvait y avoir du plaisir dans un sentiment, sans que ce sentiment décidât du sort de la vie. Fausse sécurité ! car l’ame ne reçoit aucun plaisir de ce qu’elle reconnaît elle-même pour passager.

Lord Nelvil et le comte d’Erfeuil arrivèrent chez Corinne ; sa maison était placée dans le quartier des Transtéverins, un peu au-delà du château Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait cette maison, ornée dans l’intérieur avec l’élégance la plus parfaite. Le salon était décoré par les copies, en plâtre, des meilleures statues de l’Italie, la Niobé, le Laocoon, la Vénus de Médicis, le Gladiateur mourant ; et dans le cabinet où se tenait Corinne, l’on voyait des instrumens de musique, des livres, un ameublement simple, mais commode, et seulement arrangé pour rendre la conversation facile et le cercle resserré. Corinne n’était point encore dans son cabinet lorsqu’Oswald arriva ; en l’attendant, il se promenait avec anxiété dans son appartement ; il y remarquait, dans chaque détail, un mélange heureux de tout ce qu’il y a de plus agréable dans les trois nations française, anglaise et italienne ; le goût de la société, l’amour des lettres, et le sentiment des beaux arts.

Corinne enfin parut ; elle était vêtue sans aucune recherche, mais toujours pittoresquement. Elle avait dans ses cheveux des camées antiques, et portait à son cou un collier de corail. Sa politesse était noble et facile ; en la voyant ainsi familièrement au milieu du cercle de ses amis, on retrouvait en elle la divinité du Capitole, bien qu’elle fût parfaitement simple et naturelle en tout. Elle salua d’abord le comte d’Erfeuil, en regardant Oswald, et puis, comme si elle se fût repentie de cette espèce de fausseté, elle s’avança vers Oswald ; et l’on put remarquer qu’en l’appelant lord Nelvil, ce nom semblait produire un effet singulier sur elle, et deux fois elle le répéta d’une voix émue, comme s’il lui retraçait de touchans souvenirs.

Enfin, elle dit en italien a lord Nelvil quelques mots pleins de grâce sur l’obligeance qu’il lui avait témoignée la veille en relevant sa couronne. Oswald lui répondit en cherchant à lui exprimer l’admiration qu’elle lui avait inspirée, et se plaignit avec douceur de ce qu’elle ne lui parlait pas en anglais. — Vous suis-je, ajouta-t-il, plus étranger qu’hier ? — Non, assurément, lui répondit Corinne ; mais, quand on a comme moi parlé plusieurs années de sa vie deux ou trois langues différentes, l’une ou l’autre est inspirée par les sentimens que l’on doit exprimer. — Sûrement, dit Oswald, l’anglais est votre langue naturelle, celle que vous parlez a vos amis, celle… — Je suis Italienne, interrompit Corinne, pardonnez-moi, milord, mais il me semble que je retrouve en vous cet orgueil national qui caractérise souvent vos compatriotes. Dans ce pays, nous sommes plus modestes, nous ne sommes ni contens de nous comme des Français, ni fiers de nous comme des Anglais. Un peu d’indulgence nous suffit de la part des étrangers ; et comme il nous est refusé depuis long-temps d’être une nation, nous avons le grand tort de manquer souvent, comme individus, de la dignité qui ne nous est pas permise comme peuple ; mais quand vous connaîtrez les Italiens, vous verrez qu’ils ont dans leur caractère quelques traces de la grandeur antique, quelques traces rares, effacées, mais qui pourraient reparaître dans des temps plus heureux. Je vous parlerai anglais quelquefois, mais pas toujours ; l’italien m’est cher : j’ai beaucoup souffert, dit-elle en soupirant, pour vivre en Italie. —

Le comte d’Erfeuil fit des reproches aimables à Corinne de ce qu’elle l’oubliait tout à fait en s’exprimant dans des langues qu’il n’entendait pas. — Belle Corinne, lui dit-il, de grâce, parlez français, vous en êtes vraiment digne. — Corinne sourit à ce compliment, et se mit à parler français très-purement, très-facilement, mais avec l’accent anglais. Lord Nelvil et le comte d’Erfeuil s’en étonnèrent également ; mais le comte d’Erfeuil, qui croyait qu’on pouvait tout dire, pourvu que ce fût avec grace, et qui s’imaginait que l’impolitesse consistait dans la forme, et non dans le fond, demanda directement à Corinne raison de cette singularité. Elle fut d’abord un peu troublée de cette interrogation subite, puis, reprenant ses esprits, elle dit au comte d’Erfeuil : — Apparemment, monsieur, que j’ai appris le français d’un Anglais. — Il renouvela ses questions en riant, mais avec instance. — Corinne s’embarrassa toujours plus, et lui dit enfin : — Depuis quatre ans, monsieur, que je suis fixée à Rome, aucun de mes amis, aucun de ceux qui, j’en suis sûre, s’intéressent beaucoup à moi, ne m’ont interrogée sur ma destinée ; ils ont compris d’abord qu’il m’était pénible d’en parler. — Ces paroles mirent un terme aux questions du comte d’Erfeuil ; mais Corinne eut peur de l’avoir blessé, et comme il avait l’air d’être très-lié avec lord Nelvil, elle craignit encore plus, sans vouloir s’en rendre raison, qu’il ne parlât d’elle désavantageusement à son ami, et elle se remit à prendre assez de soin pour lui plaire.

Le prince Castel-Forte arriva dans ce moment, avec plusieurs Romains de ses amis et de ceux de Corinne. C’étaient des hommes d’un esprit aimable et gai, très-bienveillans dans leurs formes, et si facilement animés par la conversation des autres, qu’on trouvait un vif plaisir à leur parler, tant ils sentaient vivement ce qui méritait d’être senti. L’indolence des Italiens les porte à ne point montrer en société, ni souvent d’aucune manière, tout l’esprit qu’ils ont. La plupart d’entre eux ne cultivent pas même dans la retraite les facultés intellectuelles que la nature leur a données ; mais ils jouissent avec transport de ce qui leur vient sans peine.

Corinne avait beaucoup de gaieté dans l’esprit. Elle apercevait le ridicule avec la sagacité d’une Française, et le peignait avec l’imagination d’une Italienne ; mais elle mêlait à tout un sentiment de bonté : on ne voyait jamais rien en elle de calculé ni d’hostile ; car en toute chose c’est la froideur qui offense, et l’imagination, au contraire, a presque toujours de la bonhomie.

Oswald trouvait Corinne pleine de grace, et d’une grace qui lui était toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance de sa vie était attachée au souvenir d’une femme française très-aimable et très-spirituelle ; mais Corinne ne lui ressemblait en rien : sa conversation était un mélange de tous les genres d’esprit, l’enthousiasme des beaux arts et la connaissance du monde, la finesse des idées et la profondeur des sentimens ; enfin, tous les charmes de la vivacité et de la rapidité s’y faisaient remarquer, sans que pour cela ses pensées fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères. Oswald était tout à la fois surpris et charmé, inquiet et entraîné ; il ne comprenait pas comment une seule personne pouvait réunir tout ce que possédait Corinne ; il se demandait si le lien de tant de qualités presque opposées était l’inconséquence ou la supériorité ; si c’était à force de tout sentir, ou parce qu’elle oubliait tout successivement, qu’elle passait ainsi, presque dans un même instant, de la mélancolie à la gaieté, de la profondeur à la grace, de la conversation la plus étonnante, et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie d’une femme qui cherche à plaire et veut captiver ; mais il y avait dans cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu’elle imposait autant de respect que la réserve la plus sévère.

Le prince Castel-Forte était très-occupé de Corinne, et tous les Italiens qui composaient sa société lui montraient un sentiment qui s’exprimait par les soins et les hommages les plus délicats et les plus assidus : le culte habituel dont ils l’entouraient répandait comme un air de fête sur tous les jours de sa vie. Corinne était heureuse d’être aimée ; mais heureuse comme on l’est de vivre dans un climat doux, d’entendre des sons harmonieux, de ne recevoir enfin que des impressions agréables. Le sentiment profond et sérieux de l’amour ne se peignait point sur son visage, où tout était exprimé par la physionomie la plus vive et la plus mobile. Oswald la regardait en silence ; sa présence animait Corinne et lui inspirait le désir d’être aimable. Cependant elle s’arrêtait quelquefois dans les momens où sa conversation était la plus brillante, étonnée du calme extérieur d’Oswald, ne sachant pas si elle avait réussi auprès de lui, ou s’il la blâmait secrètement, et si ses idées anglaises lui permettaient d’applaudir à de tels succès dans une femme.

Oswald était trop captivé par les charmes de Corinne pour se rappeler alors ses anciennes opinions sur l’obscurité qui convenait aux femmes ; mais il se demandait si l’on pouvait être aimé d’elle ; s’il était possible de concentrer en soi seul tant de rayons ; enfin, il était à la fois ébloui et troublé : et bien qu’à son départ elle l’eût invité très-poliment à revenir la voir, il laissa passer tout un jour sans aller chez elle, éprouvant une sorte de terreur du sentiment qui l’entraînait.

Quelquefois il comparait ce sentiment nouveau avec l’erreur fatale des premiers momens de sa jeunesse, et repoussait vivement ensuite cette comparaison ; car c’était l’art, et un art perfide, qui l’avait subjugué, tandis qu’on ne pouvait douter de la vérité de Corinne. Son charme tenait-il de la magie ou de l’inspiration poétique ? était-ce Armide ou Sapho ? pouvait-on espérer de captiver jamais un génie doué de si brillantes ailes ? Il était impossible de le décider ; mais au moins on sentait que ce n’était pas la société, que c’était plutôt le ciel même qui avait formé cet être extraordinaire, et que son esprit était aussi incapable d’imiter, que son caractère de feindre. — Oh ! mon père, disait Oswald, si vous aviez connu Corinne, qu’auriez-vous pensé d’elle ? —


CHAPITRE II


LE comte d’Erfeuil vint, selon sa coutume, le matin chez lord Nelvil ; et en lui reprochant de n’avoir pas été la veille chez Corinne, il lui dit : — Vous auriez été bien heureux si vous y étiez venu. — Hé pourquoi, reprit Oswald ? — Parce que j’ai acquis hier la certitude que vous l’intéressez vivement. — Encore de la légèreté, interrompit lord Nelvil ! ne savez-vous donc pas que je ne puis ni ne veux en avoir ? — Vous appelez légèreté, dit le comte d’Erfeuil, la promptitude de mes observations ? Ai-je moins de raison, parce que j’ai raison plus vite ? Vous étiez tous faits pour vivre dans cet heureux temps des patriarches, où l’homme avait cinq siècles de vie ; on nous en a retranché au moins quatre, je vous en avertis. — Soit, répondit Oswald ; et ces observations si rapides que vous ont-elles fait découvrir ? — Que Corinne vous aime. Hier je suis arrivé chez elle : sans doute elle m’a très-bien reçu ; mais ses yeux étaient attachés sur la porte pour regarder si vous me suiviez. Elle a essayé un moment de parler d’autre chose ; mais comme c’est une personne très-vive et très-naturelle, elle m’a enfin demandé tout simplement pourquoi vous n’étiez pas venu avec moi. Je vous ai blâmé ; vous ne m’en voudrez pas : j’ai dit que vous étiez une créature sombre et bizarre ; mais je vous épargne d’ailleurs tous les éloges que j’ai faits de vous.

— Il est triste, m’a dit Corinne ; il a perdu sans doute une personne qui lui était chère. De qui porte-t-il le deuil ? — De son père, madame, lui ai-je dit, quoiqu’il y ait plus d’un an qu’il l’a perdu ; et comme la loi de la nature nous oblige tous à survivre à nos parens, j’imagine que quelqu’autre motif secret est la cause de sa longue et profonde mélancolie. — Oh ! reprit Corinne, je suis bien loin de penser que des douleurs, en apparence semblables, soient les mêmes pour tous les hommes. Le père de votre ami et votre ami lui-même ne sont peut-être pas dans la règle commune, et je suis bien tentée de le croire. — Sa voix était très-douce, mon cher Oswald, en prononçant ces derniers mots. — Est-ce là, reprit Oswald, toutes les preuves d’intérêt que vous m’annoncez ? — En vérité, reprit le comte d’Erfeuil, c’est bien assez, selon moi, pour être sûr d’être aimé ; mais puisque vous voulez mieux, vous aurez mieux : j’ai réservé le plus fort pour la fin. Le prince Castel-Forte est arrivé, et il a raconté toute votre histoire d’Ancone, sans savoir que c’était de vous dont il parlait : il l’a racontée avec beaucoup de feu et d’imagination, autant que j’en puis juger, grâce aux deux leçons d’italien que j’ai prises ; mais il y a tant de mots français dans les langues étrangères, que nous les comprenons presque toutes, même sans les savoir. D’ailleurs la physionomie de Corinne m’aurait expliqué ce que je n’entendais pas. On y lisait si visiblement l’agitation de son cœur ! elle ne respirait pas, de peur de perdre un seul mot ; et quand elle demanda si l’on savait le nom de cet Anglais, son anxiété était telle, qu’il était bien facile de juger combien elle craignait qu’un autre nom que le vôtre ne fût prononcé.

Le prince Castel-Forte dit qu’il ignorait quel était cet Anglais ; et Corinne, se retournant avec vivacité vers moi, s’écria : — N’est-il pas vrai, monsieur, que c’est lord Nelvil ? — Oui, madame, lui répondis-je, c’est lui ; et Corinne alors fondit en larmes. Elle n’avait pas pleuré pendant l’histoire ; qu’y avait-il donc dans le nom du héros de plus attendrissant que le récit même ? — Elle a pleuré ! s’écria lord Nelvil ; ah ! que n’étais-je là ? — Puis s’arrêtant tout à coup, il baissa les yeux, et son visage mâle exprima la timidité la plus délicate ; il se hâta de reprendre la parole, de peur que le comte d’Erfeuil ne troublât sa joie secrète en la remarquant. — Si l’aventure d’Ancone mérite d’être racontée, dit Oswald, c’est à vous aussi, mon cher comte, que l’honneur en appartient. — On a bien parlé, répondit le comte d’Erfeuil en riant, d’un Français très-aimable qui était là, milord, avec vous ; mais personne que moi n’a fait attention à cette parenthèse du récit. La belle Corinne vous préfère, elle vous croit sans doute le plus fidèle de nous deux ; vous ne le serez peut-être pas davantage, peut-être même lui ferez-vous plus de chagrin que je ne lui en aurais fait ; mais les femmes aiment la peine, pourvu qu’elle soit bien romanesque : ainsi vous lui convenez. — Lord Nelvil souffrait à chaque mot du comte d’Erfeuil ; mais que lui dire ? Il ne disputait jamais ; il n’écoutait jamais assez attentivement pour changer d’avis : ses paroles une fois lancées, il ne s’y intéressait plus ; et le mieux était encore de les oublier, si on le pouvait, aussi vite que lui-même.


CHAPITRE III


OSWALD arriva le soir chez Corinne avec un sentiment tout nouveau ; il pensa qu’il était peut-être attendu. Quel enchantement que cette première lueur d’intelligence avec ce qu’on aime ! Avant que le souvenir entre en partage avec l’espérance, avant que les paroles aient exprimé les sentimens, avant que l’éloquence ait su peindre ce que l’on éprouve, il y a dans ces premiers instans je ne sais quel vague, je ne sais quel mystère d’imagination, plus passager que le bonheur même, mais plus céleste encore que lui.

Oswald, en entrant dans la chambre de Corinne, se sentit plus timide que jamais. Il vit qu’elle était seule, et il en éprouva presque de la peine ; il aurait voulu l’observer long-temps au milieu du monde ; il aurait souhaité d’être assuré, de quelque manière, de sa préférence, au lieu de se trouver tout à coup engagé dans un entretien qui pouvait refroidir Corinne à son égard, si, comme il en était certain, il se montrait embarrassé et froid par embarras.

Soit que Corinne s’aperçût de cette disposition d’Oswald, ou qu’une disposition semblable produisît en elle le désir d’animer la conversation pour faire cesser la gêne, elle se hâta de demander à lord Nelvil s’il avait vu quelques-uns des monumens de Rome. — Non, répondit Oswald. — Qu’avez-vous donc fait hier ? reprit Corinne en souriant. — J’ai passé la journée chez moi, dit Oswald : depuis que je suis à Rome, je n’ai vu que vous, madame, ou je suis resté seul. — Corinne voulut lui parler de sa conduite à Ancone ; elle commença par ces mots : — Hier j’ai appris… puis elle s’arrêta, et dit : — Je vous parlerai de cela quand il viendra du monde. — Lord Nelvil avait une dignité dans les manières qui intimidait Corinne ; et d’ailleurs elle craignait, en lui rappelant sa noble conduite, de montrer trop d’émotion ; il lui semblait qu’elle en aurait moins quand ils ne seraient plus seuls. Oswald fut profondément touché de la réserve de Corinne, et de la franchise avec laquelle elle trahissait, sans y penser, les motifs de cette réserve ; mais plus il était troublé, moins il pouvait exprimer ce qu’il éprouvait,

Il se leva donc tout à coup, et s’avança vers la fenêtre ; puis il sentit que Corinne ne pourrait expliquer ce mouvement ; et, plus déconcerté que jamais, il revint à sa place sans rien dire. Corinne avait en conversation plus d’assurance qu’Oswald ; néanmoins l’embarras qu’il témoignait était partagé par elle ; et dans sa distraction, cherchant une contenance, elle posa ses doigts sur la harpe qui était placée à côté d’elle, et fit quelques accords sans suite et sans dessein. Ces sons harmonieux, en accroissant l’émotion d’Oswald, semblaient lui inspirer un peu plus de hardiesse. Déjà il avait osé regarder Corinne : eh ! qui pouvait la regarder sans être frappé de l’inspiration divine qui se peignait dans ses yeux ? Et rassuré, au même instant, par l’expression de bonté qui voilait l’éclat de ses regards, peut-être Oswald allait-il parler, lorsque le prince Castel-Forte entra.

Il ne vit pas sans peine lord Nelvil tête à tête avec Corinne ; mais il avait l’habitude de dissimuler ses impressions ; cette habitude, qui se trouve souvent réunie chez les Italiens avec une grande véhémence de sentimens, était plutôt en lui le résultat de l’indolence et de la douceur naturelle. Il était résigné à n’être pas le premier objet des affections de Corinne ; il n’était plus jeune : il avait beaucoup d’esprit, un grand goût pour les arts, une imagination aussi animée qu’il le fallait pour diversifier la vie sans l’agiter, et un tel besoin de passer toutes ses soirées avec Corinne, que, si elle se fut mariée, il aurait conjuré son époux de le laisser venir tous les jours chez elle, comme de coutume ; et à cette condition il n’eût pas été très-malheureux de la voir liée à un autre. Les chagrins du cœur en Italie ne sont point compliqués par les peines de la vanité, de manière que l’on y rencontre, ou des hommes assez passionnés pour poignarder leur rival par jalousie, ou des hommes assez modestes pour prendre volontiers le second rang auprès d’une femme dont l’entretien leur est agréable ; mais l’on n’en trouverait guère qui, par la crainte de passer pour dédaignés, se refusassent à conserver une relation quelconque qui leur plairait : l’empire de la société sur l’amour-propre est presque nul dans ce pays.

Le comte d’Erfeuil et la société qui se rassemblait tous les soirs chez Corinne étant réunis, la conversation se dirigea sur le talent d’improviser que Corinne avait si glorieusement montré au Capitole, et l’on en vint à lui demander à elle-même ce qu’elle en pensait. — C’est une chose si rare, dit le prince Castel-Forte, que de trouver une personne à la fois susceptible d’enthousiasme et d’analise, douée comme un artiste et capable de s’observer elle-même, qu’il faut la conjurer de nous révéler, autant qu’elle le pourra, les secrets de son génie. — Ce talent d’improviser, reprit Corinne, n’est pas plus extraordinaire dans les langues du midi, que l’éloquence de la tribune, ou la vivacité brillante de la conversation dans les autres langues. Je dirai même que malheureusement il est chez nous plus facile de faire des vers à l’improviste que de bien parler en prose. Le langage de la poésie diffère tellement de celui de la prose, que, dès les premiers vers, l’attention est commandée par les expressions mêmes qui placent pour ainsi dire le poëte à distance des auditeurs. Ce n’est pas uniquement à la douceur de l’italien, mais bien plutôt à la vibration forte et prononcée de ses syllabes sonores, qu’il faut attribuer l’empire de la poésie parmi nous. L’italien a un charme musical qui fait trouver du plaisir dans le son des mots presque indépendamment des idées ; ces mots d’ailleurs ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils peignent ce qu’ils expriment. Vous sentez que c’est au milieu des arts et sous un beau ciel que ce langage mélodieux et coloré s’est formé. Il est donc plus aisé en Italie que partout ailleurs de séduire avec des paroles sans profondeur dans les pensées, et sans nouveauté dans les images. La poésie, comme tous les beaux arts, captive autant les sensations que l’intelligence. J’ose dire cependant que je n’ai jamais improvisé sans qu’une émotion vraie ou une idée que je croyais nouvelle ne m’ait animée, j’espère donc que je me suis un peu moins fiée que les autres à notre langue enchanteresse. Elle peut pour ainsi dire préluder au hasard, et donner encore un vif plaisir seulement par le charme du rhythme et de l’harmonie.

— Vous croyez donc, interrompit un des amis de Corinne, que le talent d’improviser fait du tort à notre littérature ; je le croyais aussi avant de vous avoir entendue, mais vous m’avez fait entièrement revenir de cette opinion. — J’ai dit, reprit Corinne, qu’il résultait de cette facilité, de cette abondance littéraire, une très-grande quantité de poésies communes ; mais je suis bien aise que cette fécondité existe en Italie, comme il me plaît de voir nos campagnes couvertes de mille productions superflues. Cette libéralité de la nature m’enorgueillit. J’aime surtout l’improvisation dans les gens du peuple, elle nous fait voir leur imagination, qui est cachée partout ailleurs et ne se développe que parmi nous. Elle donne quelque chose de poétique aux derniers rangs de la société, et nous épargne le mépris qu’on ne peut s’empêcher de sentir pour ce qui est vulgaire en tout genre. Quand nos Siciliens, en conduisant les voyageurs dans leurs barques, leur adressent dans leur gracieux dialecte d’aimables félicitations, et leur disent en vers un doux et long adieu, on dirait que le souffle pur du ciel et de la mer agit sur l’imagination des hommes comme le vent sur les harpes éoliennes, et que la poésie comme les accords est l’écho de la nature. Une chose me fait encore attacher du prix à notre talent d’improviser, c’est que ce talent serait presque impossible dans une société disposée à la moquerie ; il faut, passez-moi cette expression, il faut la bonhomie du midi, ou plutôt des pays où l’on aime à s’amuser sans trouver du plaisir à critiquer ce qui amuse, pour que les poëtes se risquent à cette périlleuse entreprise. Un sourire railleur suffirait pour ôter la présence d’esprit nécessaire à une composition subite et non interrompue, il faut que les auditeurs s’animent avec vous, et que leurs applaudissemens vous inspirent.

— Mais vous, madame, mais vous, dit enfin Oswald qui jusqu’alors avait gardé le silence sans avoir un moment cessé de regarder Corinne, à laquelle de vos poésies donnez-vous la préférence ? Est-ce à celles qui sont l’ouvrage de la réflexion ou de l’inspiration instantanée ? — Milord, répondit Corinne, avec un regard qui exprimait et beaucoup d’intérêt et le sentiment plus délicat encore d’une considération respectueuse, ce serait vous que j’en ferais juge ; mais si vous me demandez d’examiner moi-même ce que je pense à cet égard, je dirai que l’improvisation est pour moi comme une conversation animée. Je ne me laisse point astreindre à tel ou tel sujet, je m’abandonne à l’impression que produit sur moi l’intérêt de ceux qui m’écoutent, et c’est à mes amis que je dois surtout en ce genre la plus grande partie de mon talent. Quelquefois l’intérêt passionné que m’inspire un entretien où l’on a parlé des grandes et nobles questions qui concernent l’existence morale de l’homme, sa destinée, son but, ses devoirs, ses affections ; quelquefois cet intérêt m’élève au-dessus de mes forces, me fait découvrir dans la nature, dans mon propre cœur, des vérités audacieuses, des expressions pleines de vie que la réflexion solitaire n’aurait pas fait naître. Je crois éprouver alors un enthousiasme surnaturel, et je sens bien que ce qui parle en moi vaut mieux que moi-même ; souvent il m’arrive de quitter le rhythme de la poésie et d’exprimer ma pensée en prose, quelquefois je cite les plus beaux vers des diverses langues qui me sont connues. Ils sont à moi, ces vers divins, dont mon ame s’est pénétrée. Quelquefois aussi j’achève sur ma lyre, par des accords, par des airs simples et nationaux, les sentimens et les pensées qui échappent à mes paroles. Enfin je me sens poëte, non pas seulement quand un heureux choix de rimes ou de syllabes harmonieuses, quand une heureuse réunion d’images éblouit les auditeurs, mais quand mon ame s’élève, quand elle dédaigne de plus haut l’égoïsme et la bassesse, enfin quand une belle action me serait plus facile : c’est alors que mes vers sont meilleurs. Je suis poëte lorsque j’admire, lorsque je méprise, lorsque je hais, non par des sentimens personnels, non pour ma propre cause, mais pour la dignité de l’espèce humaine et la gloire du monde. —

Corinne s’aperçut alors que la conversation l’avait entraînée, elle en rougit un peu ; et se tournant vers lord Nelvil, elle lui dit : — Vous le voyez, je ne puis approcher d’aucun, des sujets qui me touchent sans éprouver cette sorte d’ébranlement qui est la source de la beauté idéale dans les arts, de la religion dans les ames solitaires, de la générosité dans les héros, du désintéressement parmi les hommes ; pardonnez-le-moi, milord, bien qu’une telle femme ne ressemble guères à celles que l’on approuve dans votre pays. — Qui pourrait vous ressembler, reprit lord Nelvil ? et peut-on faire des lois pour une personne unique ? —

Le comte d’Erfeuil était dans un véritable enchantement bien qu’il n’eût pas entendu tout ce que disait Corinne ; mais ses gestes, le son de sa voix, sa manière de prononcer le charmait, et c’était la première fois qu’une grâce, qui n’était pas française, avait agi sur lui. Mais, à la vérité, le grand succès de Corinne à Rome le mettait un peu sur la voie de ce qu’il devait penser d’elle, et il ne perdait pas en l’admirant la bonne habitude de se laisser guider par l’opinion des autres.

Il sortit avec lord Nelvil, et lui dit en s’en allant : — Convenez, mon cher Oswald, que j’ai pourtant quelque mérite en ne faisant pas ma cour à une aussi charmante personne. — Mais, répondit lord Nelvil, il me semble qu’on dit généralement qu’il n’est pas facile de lui plaire. — On le dit, reprit le comte d’Erfeuil, mais j’ai de la peine à le croire. Une femme seule, indépendante, et qui mène à peu près la vie d’un artiste, ne doit pas être difficile à captiver. — Lord Nelvil fut blessé de cette réflexion. Le comte d’Erfeuil, soit qu’il ne s’en aperçût pas, soit qu’il voulût suivre le cours de ses propres idées, continua ainsi :

— Ce n’est pas cependant, dit-il, que, si je voulais croire à la vertu d’une femme, je ne crusse aussi volontiers à celle de Corinne qu’à toute autre. Elle a certainement mille fois plus d’expression dans le regard, de vivacité dans les démonstrations, qu’il n’en faudrait chez vous et même chez nous pour faire douter de la sévérité d’une femme ; mais c’est une personne d’un esprit si supérieur, d’une instruction si profonde, d’un tact si fin, que les règles ordinaires pour juger les femmes ne peuvent s’appliquer à elle. Enfin, croiriez-vous que je la trouve imposante, malgré son naturel et le laisser-aller de sa conversation. J’ai voulu hier, tout en respectant son intérêt pour vous, dire quelques mots au hasard pour mon compte ; c’était de ces mots qui deviennent ce qu’ils peuvent ; si on les écoute, à la bonne heure ; si on ne les écoute pas, à la bonne heure encore ; et Corinne m’a regardé froidement d’une manière qui m’a tout à fait troublé. C’est pourtant singulier d’être timide avec une Italienne, un artiste, un poëte, enfin tout ce qui doit mettre à l’aise. — Son nom est inconnu, reprit lord Nelvil ; mais ses manières doivent le faire croire illustre. — Ah ! c’est dans les romans, dit le comte d’Erfeuil, qu’il est d’usage de cacher le plus beau ; mais dans le monde réel on dit tout ce qui nous fait honneur, et même un peu plus que tout. — Oui, interrompit Oswald, dans quelques sociétés où l’on ne songe qu’à l’effet que l’on produit les uns sur les autres ; mais là où l’existence est intérieure il peut y avoir des mystères dans les circonstances, comme il y a des secrets dans les sentimens ; et celui-là seulement qui voudrait épouser Corinne pourrait savoir… — Epouser Corinne, interrompit le comte d’Erfeuil, en riant aux éclats, oh, cette idée-là ne me serait jamais venue ! Croyez-moi, mon cher Nelvil, si vous voulez faire des sottises, faites-en qui soient réparables ; mais pour le mariage il ne faut jamais consulter que les convenances. Je vous parais frivole ; hé bien, néanmoins je parie que dans la conduite de la vie je serai plus raisonnable que vous. — Je le crois aussi, répondit lord Nelvil ; et il n’ajouta pas un mot de plus.

En effet, pouvait-il dire au comte d’Erfeuil qu’il y a souvent beaucoup d’égoïsme dans la frivolité, et que cet égoïsme ne peut jamais conduire aux fautes de sentiment, à ces fautes dans lesquelles on se sacrifie presque toujours aux autres ? Les hommes frivoles sont très-capables de devenir habiles dans la direction de leurs propres intérêts, car, dans tout ce qui s’appelle la science diplomatique de la vie privée comme de la vie publique, on réussit encore plus souvent par les qualités qu’on n’a pas, que par celles qu’on possède. Absence d’enthousiasme, absence d’opinion, absence de sensibilité, un peu d’esprit combiné avec ce trésor négatif, et la vie sociale proprement dite, c’est-à-dire la fortune et le rang, s’acquièrent ou se maintiennent assez bien. Les plaisanteries du comte d’Erfeuil cependant avaient fait de la peine a lord Nelvil. Il les blâmait, mais il se les rappelait d’une manière importune.