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Corinne ou l’Italie/Livre VI

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La librairie stéréotipe (Tome Ip. 189-235).
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Tome I – Livre VI


LIVRE VI.

LES MŒURS ET LE CARATÈRE DES
ITALIENS

CHAPITRE PREMIER.


L’IRRÉSOLUTION du caractère d’Oswald, augmentée par ses malheurs, le portait à craindre tous les partis irrévocables. Il n’avait pas même osé, dans son incertitude, demander à Corinne le secret de son nom et de sa destinée, et cependant son amour pour elle acquérait chaque jour de nouvelles forces ; il ne la regardait jamais sans émotion ; il pouvait à peine, au milieu de la société, s’éloigner, même pour un instant, de la place où elle était assise ; elle ne disait pas un mot qu’il ne sentît ; elle n’avait pas un instant de tristesse ou de gaieté dont le reflet ne se peignit sur sa propre physionomie. Mais tout en admirant, tout en aimant Corinne, il se rappelait combien une telle femme s’accordait peu avec la manière de vivre des Anglais, combien elle différait de l’idée que son père s’était formée de celle qu’il lui convenait d’épouser ; et ce qu’il disait à Corinne se ressentait du trouble et de la contrainte que ces réflexions faisaient naître en lui.

Corinne ne s’en apercevait que trop bien ; mais il lui en aurait tant coûté de rompre avec lord Nelvil, qu’elle se prêtait elle-même à ce qu’il n’y eût point entre eux d’explication décisive ; et comme elle avait dans le caractère assez d’imprévoyance, elle était heureuse du présent tel qu’il était, quoiqu’il lui fût impossible de savoir ce qui devait en arriver.

Elle s’était entièrement séparée du monde pour se consacrer à son sentiment pour Oswald. Mais à la fin, blessée de son silence sur leur avenir, elle résolut d’accepter une invitation pour un bal où elle était vivement désirée. Rien n’est plus indifférent à Rome, que de quitter la société et d’y reparaître tour à tour, selon que cela convient : c’est le pays où l’on s’occupe le moins de ce qu’on appelle ailleurs le commérage ; chacun fait ce qu’il veut sans que personne s’en informe, à moins qu’on ne rencontre dans les autres un obstacle à son amour ou à son ambition. Les Romains ne s’inquiètent pas plus de la conduite de leurs compatriotes, que de celle des étrangers qui passent et repassent dans leur ville, rendez-vous des Européens. Quand lord Nelvil sut que Corinne allait au bal, il en éprouva de l’humeur. Il avait cru voir en elle depuis quelque temps une disposition mélancolique qui sympathisait avec la sienne ; tout à coup elle lui parut vivement occupée de la danse, de ce talent dans lequel elle excellait, et son imagination semblait animée par la perspective d’une fête. Corinne n’était pas une personne frivole ; mais elle se sentait chaque jour plus subjuguée par son amour pour Oswald, et elle voulait essayer d’en affaiblir la force. Elle savait par expérience que la réflexion et les sacrifices ont moins de pouvoir sur les caractères passionnés que la distraction, et elle pensait que la raison ne consiste pas à triompher de soi selon les règles, mais comme on le peut.

— Il faut, disait-elle à lord Nelvil, qui lui reprochait cette intention, il faut pourtant que je sache s’il n’y a plus que vous au monde qui puissiez remplir ma vie ; si ce qui me plaisait autrefois ne peut pas encore m’amuser, et si le sentiment que vous m’inspirez doit absorber tout autre intérêt et toute autre idée. — Vous voulez donc cesser de m’aimer, reprit Oswald ? — Non, répondit Corinne ; mais ce n’est que dans la vie domestique qu’il peut être doux de se sentir ainsi dominée par une seule affection. Moi qui ai besoin de mes talens, de mon esprit, de mon imagination pour soutenir l’éclat de la vie que j’ai adoptée, cela me fait mal, et beaucoup de mal, d’aimer comme je vous aime. — Vous ne me sacrifieriez donc pas, lui dit Oswald, ces hommages, cette gloire… — Que vous importe, dit Corinne, de savoir si je vous les sacrifierais ! Il ne faut pas, puisque nous ne sommes point destinés l’un à l’autre, flétrir à jamais pour moi le genre de bonheur dont je dois me contenter. — Lord Nelvil ne répondit point, parce qu’il fallait, en exprimant son sentiment, dire aussi quel dessein ce sentiment lui inspirait, et son cœur l’ignorait encore. Il se tut donc en soupirant, et suivit Corinne au bal, quoiqu’il lui en coutât beaucoup d’y aller.

C’était la première fois, depuis son malheur, qu’il revoyait une grande assemblée ; et le tumulte d’une fête lui causa une telle impression de tristesse, qu’il resta long-temps dans une salle à côté de celle du bal, la tête appuyée sur sa main, et ne cherchant pas même à voir danser Corinne. Il écoutait cette musique de danse, qui, comme toutes les musiques, fait rêver, bien qu’elle ne semble destinée qu’à la joie. Le comte d’Erfeuil arriva, tout enchanté d’un bal, d’une assemblée, d’une société nombreuse enfin qui lui rappelait un peu la France. — J’ai fait ce que j’ai pu, dit-il à lord Nelvil, pour trouver quelque intérêt à ces ruines dont on parle tant à Rome. Je ne vois rien de beau dans cela ; c’est un préjugé, que l’admiration de ces débris couverts de ronces. J’en dirai mon avis quand je reviendrai à Paris ; car il est temps que ce prestige de l’Italie finisse. Il n’y a pas un monument en Europe, subsistant aujourd’hui dans son entier, qui ne vaille mieux que ces tronçons de colonne, que ces bas-reliefs noircis par le temps, qu’on ne peut admirer qu’à force d’érudition. Un plaisir qu’il faut acheter par tant d’études ne me paraît pas bien vif en lui-même ; car, pour être ravi par l’Opéra de Paris, personne n’a besoin de pâlir sur les livres. — Lord Nelvil ne répondit rien. Le comte d’Erfeuil l’interrogea de nouveau sur l’impression que Rome avait produite sur lui. — Au milieu d’un bal, dit Oswald, ce n’est pas trop le moment d’en parler d’une manière sérieuse ; et vous savez que je ne sais pas parler autrement. — À la bonne heure, reprit le comte d’Erfeuil : Je suis plus gai que vous, j’en conviens ; mais qui sait si je ne suis pas plus sage ? Il y a beaucoup de philosophie, croyez-moi, dans mon apparente légèreté ; la vie doit être prise comme cela. — Vous avez peut-être raison, reprit Oswald ; mais c’est par nature, et non par réflexion que vous êtes ainsi, et voilà pourquoi votre manière d’être ne convient qu’à vous. —

Le comte d’Erfeuil entendit nommer Corinne dans la salle du bal, et il y entra pour savoir ce dont il s’agissait. Lord Nelvil s’avança jusqu’à la porte, et vit le prince d’Amalfi, Napolitain de la plus belle figure, qui priait Corinne de danser avec lui la Tarantelle, une danse de Naples, pleine de grâce et d’originalité. Les amis de Corinne le lui demandaient aussi. Elle accepta sans se faire prier ; ce qui étonna assez le comte d’Erfeuil, accoutumé qu’il était aux refus par lesquels il est d’usage de faire précéder le consentement. Mais en Italie, on ne connaît pas ce genre de grâces, et chacun croit tout simplement plaire davantage à la société, en s’empressant de faire ce qu’elle désire. Corinne aurait inventé cette manière naturelle, si déjà elle n’avait pas été en usage. L’habit qu’elle avait mis pour le bal était élégant et léger ; ses cheveux étaient rassemblés dans un filet de soie à l’italienne, et ses yeux exprimaient un plaisir vif qui la rendait plus séduisante que jamais. Oswald en fut troublé ; il combattait contre lui-même ; il s’indignait d’être captivé par des charmes dont il devait se plaindre, puisque, loin de songer à lui plaire, c’était presque pour échapper à son empire que Corinne se montrait si ravissante. Mais qui peut résister aux séductions de la grâce ? Fût-elle même dédaigneuse, elle serait encore toute puissante ; et ce n’était assurément pas la disposition de Corinne. Elle aperçut lord Nelvil, rougit, et ses yeux avaient, en le regardant, une douceur enchanteresse.

Le prince d’Amalfi s’accompagnait, en dansant, avec des castagnettes. Corinne, avant de commencer, fit avec les deux mains un salut plein de grâce à l’assemblée, et, tournant légèrement sur elle-même, elle prit le tambour de basque que le prince d’Amalfi lui présentait. Elle se mit à danser, en frappant l’air de ce tambour de basque, et tous ses mouvemens avaient une souplesse, une grâce, un mélange de pudeur et de volupté qui pouvait donner l’idée de la puissance que les Bayadères exercent sur l’imagination des Indiens, quand elles sont pour ainsi dire poëtes avec leur danse, quand elles expriment tant de sentimens divers par les pas caractérisés et les tableaux enchanteurs qu’elles offrent aux regards. Corinne connaissait si bien toutes les attitudes que représentent les peintres et les sculpteurs antiques, que, par un léger mouvement de ses bras, en plaçant son tambour de basque tantôt au-dessus de sa tête, tantôt en avant avec une de ses mains, tandis que l’autre parcourait les grelots avec une incroyable dextérité, elle rappelait les danseuses d’Herculanum, et faisait naître successivement une foule d’idées nouvelles pour le dessein et la peinture.

Ce n’était point la danse française, si remarquable par l’élégance et la difficulté des pas ; c’était un talent qui tenait de beaucoup plus près à l’imagination et au sentiment. Le caractère de la musique était exprimé tour à tour par la précision et la mollesse des mouvemens. Corinne, en dansant, faisait passer dans l’ame des spectateurs ce qu’elle éprouvait, comme si elle avait improvisé, comme si elle avait joué de la lyre ou dessiné quelques figures ; tout était langage pour elle : les musiciens, en la regardant, s’animaient à mieux faire sentir le génie de leur art ; et je ne sais quelle joie passionnée, quelle sensibilité d’imagination électrisait à la fois tous les témoins de cette danse magique, et les transportait dans une existence idéale où l’on rêve un bonheur qui n’est pas de ce monde.

Il y a un moment dans cette danse napolitaine où la femme se met à genoux, tandis que l’homme tourne autour d’elle, non en maître, mais en vainqueur. Quel était dans ce moment le charme et la dignité de Corinne ! comme à genoux elle était souveraine ! Et quand elle se releva, en faisant retentir le son de son instrument, de sa cymbale aérienne, elle semblait animée par un enthousiasme de vie, de jeunesse et de beauté, qui devait persuader qu’elle n’avait besoin de personne pour être heureuse. Hélas ! il n’en était pas ainsi ; mais Oswald le craignait, et soupirait en admirant Corinne, comme si chacun de ses succès l’eût séparée de lui ! À la fin de la danse, l’homme se jette à genoux à son tour, et c’est la femme qui danse autour de lui. Corinne en cet instant se surpassa, s’il était possible encore ; sa course était si légère en parcourant deux ou trois fois le même cercle, que ses pieds chaussés en brodequins volaient sur le plancher avec la rapidité de l’éclair ; et quand elle éleva l’une de ses mains en agitant son tambour de basque, et que de l’autre elle fit signe au prince d’Amalfi de se relever, tous les hommes étaient tentés de se mettre à genoux comme lui, tous, excepté lord Nelvil qui se retira de quelques pas en arrière, et le comte d’Erfeuil qui fit quelques pas en avant, pour complimenter Corinne. Quant aux Italiens qui étaient là, ils ne pensaient point à faire effet par leur enthousiasme ; ils s’y livraient, parce qu’ils l’éprouvaient. Ce ne sont pas des hommes assez habitués à la société, et à l’amour propre qu’elle excite, pour s’occuper de l’effet qu’ils produisent ; ils ne se laissent jamais détourner de leur plaisir par la vanité, ni de leur but par la route.

Corinne était charmée de son succès, et remerciait tout le monde avec une grâce pleine de simplicité. Elle était contente d’avoir réussi, et le laissait voir en bonne enfant, si l’on peut s’exprimer ainsi ; mais ce qui l’occupait surtout, c’était le désir de traverser la foule pour arriver jusqu’à la porte contre laquelle Oswald était appuyé. Elle y arriva enfin, et s’arrêta un moment pour attendre un mot de lui. — Corinne, lui dit-il, en s’efforçant de cacher son trouble, son enchantement et sa peine ; Corinne, voilà bien des hommages, voilà bien des succès ! Mais au milieu de ces adorateurs si enthousiastes, y a-t-il un ami courageux et sûr ? y a-t-il un protecteur pour la vie ? et le vain tumulte des applaudissemens devrait-il suffire à une ame telle que la vôtre ? —


CHAPITRE II


LA foule empêcha Corinne de répondre à lord Nelvil. On allait souper, et chaque cavaliere servente se hâtait de s’asseoir à côté de sa dame. Une étrangère arriva, et, ne trouvant plus de place, aucun homme, excepté lord Nelvil et le comte d’Erfeuil, ne lui offrit la sienne : ce n’était ni par impolitesse, ni par égoïsme, qu’aucun Romain ne s’était levé ; mais l’idée que les grands seigneurs de Rome ont de l’honneur et du devoir, c’est de ne pas quitter d’un pas ni d’un instant leur dame. Quelques-uns n’ayant pas pu s’asseoir se tenaient derrière la chaise de leurs belles, prêts à les servir au moindre signe. Les dames ne parlaient qu’à leurs cavaliers ; les étrangers erraient en vain autour de ce cercle, où personne n’avait rien à leur dire. Car les femmes ne savent pas en Italie ce que c’est que la coquetterie, ce que c’est en amour qu’un succès d’amour-propre ; elles n’ont envie de plaire qu’à celui qu’elles aiment ; il n’y a point de séduction d’esprit avant celle du cœur ou des yeux ; les commencemens les plus rapides sont suivis quelquefois par un sincère dévouement, et même une très-longue constance. L’infidélité est en Italie blâmée plus sévèrement dans un homme que dans une femme. Trois ou quatre hommes, sous des titres différens, suivent la même femme, qui les mène avec elle, sans se donner quelquefois même la peine de dire leur nom au maître de la maison qui les reçoit ; l’un est le préféré, l’autre celui qui aspire à l’être, un troisième s’appelle le souffrant (il patito) ; celui-là est tout-à-fait dédaigné, mais on lui permet cependant de faire le service d’adorateur ; et tous ces rivaux vivent paisiblement ensemble. Les gens du peuple seuls ont encore conservé la coutume des coups de poignard. Il y a dans ce pays un bizarre mélange de simplicité et de corruption, de dissimulation et de vérité, de bonhomie et de vengeance, de faiblesse et de force, qui s’explique par une observation constante ; c’est que les bonnes qualités viennent de ce qu’on n’y fait rien pour la vanité, et les mauvaises, de ce qu’on y fait beaucoup pour l’intérêt, soit que cet intérêt tienne a l’amour, a l’ambition ou à la fortune.

Les distinctions de rang font en général peu d’effet en Italie ; ce n’est point par philosophie, mais par facilité de caractère et familiarité de mœurs, qu’on y est peu susceptible des préjugés aristocratiques ; et comme la société ne s’y constitue juge de rien, elle admet tout.

Après le souper, chacun se mit au jeu, quelques femmes aux jeux de hasard, d’autres au whist le plus silencieux ; et pas un mot n’était prononcé dans cette chambre naguères si bruyante. Les peuples du midi passent souvent de la plus grande agitation au plus profond repos ; c’est encore un des contrastes de leur caractère, que la paresse, unie à l’activité la plus infatigable ; ce sont en tout des hommes qu’il faut se garder de juger au premier coup-d’œil : car les qualités, comme les défauts les plus opposés, se trouvent en eux ; si vous les voyez prudens dans tel instant, il se peut que, dans un autre, ils se montrent les plus audacieux des hommes ; s’ils sont indolens, c’est peut-être qu’ils se reposent d’avoir agi, ou se préparent pour agir encore ; enfin, ils ne perdent aucune force de l’ame dans la société, et toutes s’amassent en eux pour les circonstances décisives.

Dans cette assemblée de Rome, où se trouvaient Oswald et Corinne, il y avait des hommes qui perdaient des sommes énormes au jeu, sans qu’on pût l’apercevoir le moins du monde sur leur physionomie : ces mêmes hommes auraient eu l’expression la plus vive et les gestes les plus animés, s’ils avaient raconté quelques faits de peu d’importance. Mais quand les passions arrivent à un certain degré de violence, elles craignent les témoins, et se voilent presque toujours par le silence et l’immobilité.

Lord Nelvil avait conservé un ressentiment amer de la scène du bal ; il croyait que les Italiens et leur manière animée d’exprimer l’enthousiasme, avaient détourné de lui, du moins pour un moment, l’intérêt de Corinne. Il en était très-malheureux ; mais sa fierté lui conseillait de le cacher, ou de le témoigner seulement en montrant du dédain pour les suffrages qui flattaient sa brillante amie. On lui proposa de jouer, il le refusa ; Corinne aussi ; et elle lui fit signe de venir s’asseoir à côté d’elle. Oswald était inquiet de compromettre Corinne, en passant ainsi la soirée seule avec elle en présence de tout le monde. — Soyez tranquille, lui dit-elle, personne ne s’occupera de nous ; c’est l’usage ici de ne faire en société que ce qui plaît ; il n’y a pas une convenance établie, pas un égard exigé, une politesse bienveillante suffit ; personne ne veut que l’on se gêne les uns pour les autres. Ce n’est sûrement pas un pays où la liberté subsiste telle que vous l’entendez en Angleterre ; mais on y jouit d’une parfaite indépendance sociale. — C’est-à-dire, reprit Oswald, qu’on n’y montre aucun respect pour les mœurs. — Au moins, interrompit Corinne, aucune hypocrisie. M. de La Rochefoucault a dit : Le moindre des défauts d’une femme galante est de l’être. En effet, quels que soient les torts des femmes en Italie, elles n’ont pas recours au mensonge ; et si le mariage n’y est pas assez respecté, c’est du consentement des deux époux.

— Ce n’est point la sincérité qui est la cause de ce genre de franchise, répondit Oswald, mais l’indifférence pour l’opinion publique. En arrivant ici, j’avais une lettre de recommandation pour une princesse ; je la donnai à mon domestique de place pour la porter ; il me dit : Monsieur, dans ce moment cette lettre ne vous servirait à rien car la princesse ne voit personne, elle est INAMORATA ; et cet état d’être INAMORATA se proclamait comme toute autre situation de la vie, et cette publicité n’est point excusée par une passion extraordinaire ; plusieurs attachemens se succèdent ainsi, et sont également connus. Les femmes mettent si peu de mystère à cet égard, qu’elles avouent leurs liaisons avec moins d’embarras que nos femmes n’en auraient en parlant de leur époux. Aucun sentiment profond ni délicat ne se mêle, on le croit aisément, à cette mobilité sans pudeur. Aussi, dans cette nation où l’on ne pense qu’à l’amour, il n’y a pas un seul roman, parce que l’amour y est si rapide, si public, qu’il ne prête à aucun genre de développemens, et que, pour peindre véritablement les mœurs générales à cet égard, il faudrait commencer et finir dans la première page. Pardon, Corinne, s’écria lord Nelvil, en remarquant la peine qu’il lui faisait éprouver, vous êtes Italienne, cette idée devrait me désarmer. Mais l’une des causes de votre grâce incomparable, c’est la réunion de tous les charmes qui caractérisent les différentes nations. Je ne sais dans quel pays vous avez été élevée ; mais certainement vous n’avez pas passé toute votre vie en Italie : peut-être est-ce en Angleterre même… Ah ! Corinne, si cela était vrai, comment auriez-vous pu quitter ce sanctuaire de la pudeur et de la délicatesse pour venir ici, où non-seulement la vertu, mais l’amour même est si mal connu ? On le respire dans l’air ; mais pénètre-t-il dans le cœur ? Les poésies, dans lesquelles l’amour joue un si grand rôle, ont beaucoup de grâce, beaucoup d’imagination ; elles sont ornées par des tableaux brillans dont les couleurs sont vives et voluptueuses. Mais où trouverez-vous ce sentiment mélancolique et tendre qui anime notre poésie ? Que pourriez-vous comparer à la scène de Belvidera et de son époux, dans Otway ; à Romeo, dans Shakespeare ; enfin surtout aux admirables vers de Thomson, dans son chant du printemps, lorsqu’il peint avec des traits si nobles et si touchans le bonheur de l’amour dans le mariage. Y a-t-il un tel mariage en Italie ? Et là où il n’y a pas de bonheur domestique, peut-il exister de l’amour ? N’est-ce pas ce bonheur qui est le but de la passion du cœur, comme la possession est celui de la passion des sens ? Toutes les femmes jeunes et belles ne se ressemblent-elles pas, si les qualités de l’ame et de l’esprit ne fixent pas la préférence ? et ces qualités, que font-elles désirer ? le mariage, c’est-à-dire l’association de tous les sentimens et de toutes les pensées. L’amour illégitime, quand malheureusement il existe chez nous, est encore, si j’ose m’exprimer ainsi, un reflet du mariage. On y cherche ce bonheur intime qu’on n’a pu goûter chez soi, et l’infidélité même est plus morale en Angleterre, que le mariage en Italie. —

Ces paroles étaient dures, elles blessèrent profondément Corinne, et se levant aussitôt les yeux remplis de larmes, elle sortit de la chambre et retourna subitement chez elle. Oswald fut au désespoir d’avoir offensé Corinne ; mais il avait une sorte d’irritation de ses succès du bal qui s’était trahie par les paroles qui venaient de lui échapper. Il la suivit chez elle, mais elle refusa de lui parler. Il y retourna le lendemain matin encore inutilement, sa porte était fermée. Ce refus prolongé de recevoir lord Nelvil n’était pas dans le caractère de Corinne, mais elle était douloureusement affligée de l’opinion qu’il avait témoignée sur les Italiennes, et cette opinion même lui faisait une loi de cacher à l’avenir, si elle le pouvait, le sentiment qui l’entraînait.

Oswald de son côté trouvait que Corinne ne se conduisait pas dans cette circonstance avec la simplicité qui lui était naturelle, et il se confirmait toujours plus dans le mécontentement que le bal lui avait causé, il excitait en lui cette disposition qui pouvait lutter contre le sentiment dont il redoutait l’empire. Ses principes étaient sévères, et le mystère qui enveloppait la vie passée de celle qu’il aimait lui causait une grande douleur. Les manières de Corinne lui paraissaient pleines de charmes, mais quelquefois un peu trop animées par le désir universel de plaire. Il lui trouvait beaucoup de noblesse et de réserve dans ses discours et dans son maintien, mais trop d’indulgence dans les opinions. Enfin Oswald était un homme séduit, entraîné, mais conservant au-dedans de lui-même un opposant qui combattait ce qu’il éprouvait. Cette situation porte souvent à l’amertume. On est mécontent de soi-même et des autres. L’on souffre, et l’on a comme une sorte de besoin de souffrir encore davantage, ou du moins d’amener une explication violente qui fasse triompher complètement l’un des deux sentimens qui déchirent le cœur. C’est dans cette disposition que lord Nelvil écrivit à Corinne. Sa lettre était amère et inconvenable ; il le sentait, mais des mouvemens confus le portaient à l’envoyer : il était si malheureux par ses combats, qu’il voulait à tout prix une circonstance quelconque qui pût les terminer.

Un bruit auquel il ne croyait pas, mais que le comte d’Erfeuil était venu lui raconter, contribua peut-être encore à rendre ses expressions plus âpres. On répandait dans Rome que Corinne épouserait le prince d’Amalfi. Oswald savait bien qu’elle ne l’aimait pas, et devait penser que le bal était la seule cause de cette nouvelle; mais il se persuada qu’elle l’avait reçu chez elle le matin du jour où il n’avait pu lui-même être admis ; et trop fier pour exprimer un sentiment de jalousie, il satisfit son mécontentement secret en dénigrant la nation pour laquelle il voyait avec tant de peine la prédilection de Corinne.


CHAPITRE III

Lettre d’Oswald à Corinne.
Ce 24 janvier 1795.


« VOUS refusez de me voir ; vous êtes offensée de notre conversation d’avant-hier ; vous vous proposez sans doute de ne plus admettre à l’avenir chez vous que vos compatriotes : vous voulez expier apparemment le tort que vous avez eu de recevoir un homme d’une autre nation. Cependant, loin de me repentir d’avoir parlé avec sincérité sur les Italiennes, à vous, que dans mes chimères je voulais considérer comme une Anglaise, j’oserai dire avec bien plus de force encore que vous ne trouverez ni bonheur, ni dignité, si vous voulez faire choix d’un époux au milieu de la société qui vous environne. Je ne connais pas un homme parmi les Italiens qui puisse vous mériter ; il n’en est pas un qui vous honorât par son alliance, de quelque titre qu’il vous revêtît. Les hommes, en Italie, valent beaucoup moins que les femmes ; car ils ont les défauts des femmes, et les leurs propres en sus. Me persuaderez-vous qu’ils sont capables d’amour, ces habitans du midi qui fuient avec tant de soin la peine, et sont si décidés au bonheur ? N’avez-vous pas vu, je le tiens de vous, le mois dernier, au spectacle, un homme qui avait perdu huit jours auparavant sa femme, et une femme qu’il disait aimer. On veut ici se débarrasser, le plus tôt possible, et des morts, et de l’idée de la mort. Les cérémonies des funérailles sont accomplies par les prêtres, comme les soins de l’amour sont observés par les cavaliers servans. Les rites et l’habitude ont tout prescrit d’avance, les regrets et l’enthousiasme n’y sont pour rien. Enfin, et c’est là surtout ce qui détruit l’amour, les hommes n’inspirent aucun genre de respect aux femmes ; elles ne leur savent aucun gré de leur soumission, parce qu’ils n’ont aucune fermeté de caractère, aucune occupation sérieuse dans la vie. Il faut, pour que la nature et l’ordre social se montrent dans toute leur beauté, que l’homme soit le protecteur et la femme protégée, mais que ce protecteur adore la faiblesse qu’il défend, et respecte la divinité sans pouvoir, qui, comme ses dieux Pénates, porte bonheur à sa maison. Ici l’on dirait presque que les femmes sont le sultan et les hommes le sérail.

Les hommes ont la douceur et la souplesse du caractère des femmes. Un proverbe italien dit : Qui ne sait pas feindre ne sait pas vivre. N’est-ce pas la un proverbe de femme ? Et en effet, dans un pays ou il n’y a ni carrière militaire, ni institution libre, comment un homme pourrait-il se former a la dignité et à la force ? Aussi tournent-ils tout leur esprit vers l’habileté ; ils jouent la vie comme une partie d’échecs, dans laquelle le succès est tout. Ce qu’il leur reste de souvenirs de l’antiquité, c’est quelque chose de gigantesque dans les expressions et dans la magnificence extérieure ; mais à côté de cette grandeur sans base, vous voyez souvent tout ce qu’il y a de plus vulgaire dans les goûts et de plus misérablement négligé dans la vie domestique. Est-ce là, Corinne, la nation que vous devez préférer à toute autre ? Est-ce elle, dont les bruyans applaudissemens vous sont si nécessaires, que toute autre destinée vous paraîtrait silencieuse à côté de ces bravo retentissans ? Qui pourrait se flatter de vous rendre heureuse en vous arrachant à ce tumulte ? Vous êtes une personne inconcevable, profonde dans vos sentimens et légère dans vos goûts ; indépendante par la fierté de votre ame, et cependant asservie par le besoin des distractions ; capable d’aimer un seul, mais ayant besoin de tous. Vous êtes une magicienne qui inquiétez et rassurez alternativement ; qui vous montrez sublime et disparaissez tout à coup de cette région où vous êtes seule, pour vous confondre dans la foule, Corinne, Corinne, on ne peut s’empêcher de vous redouter en vous aimant ! »

Oswald.

Corinne, en lisant cette lettre fut offensée des préjugés haineux qu’Oswald exprimait contre sa nation. Mais elle eut cependant le bonheur de deviner qu’il était irrité de la fête et de ce qu’elle s’était refusée à le recevoir depuis la conversation du souper ; cette réflexion adoucit un peu l’impression pénible que lui faisait sa lettre. Elle hésita quelque temps, ou du moins crut hésiter sur la conduite qu’elle devait tenir envers lui. Son sentiment l’entraînait à le revoir, mais il lui était extrêmement pénible qu’il pût s’imaginer qu’elle désirait de l’épouser, bien que leur fortune fût au moins égale et qu’elle pût, en révélant son nom, montrer qu’il n’était en rien inférieur à celui de lord Nelvil. Néanmoins, ce qu’il y avait de singulier et d’indépendant dans le genre de vie qu’elle avait adopté devait lui inspirer de l’éloignement pour le mariage ; et sûrement elle en aurait repoussé l’idée, si son sentiment ne l’eût pas aveuglée sur toutes les peines qu’elle aurait à souffrir en épousant un Anglais et en renonçant à l’Italie.

On peut abdiquer la fierté dans tout ce qui tient au cœur, mais dès que les convenances ou les intérêts du monde se présentent de quelque manière pour obstacle, dès qu’on peut supposer que la personne qu’on aime ferait un sacrifice quelconque en s’unissant à vous, il n’est plus possible de lui montrer à cet égard aucun abandon de sentiment. Corinne néanmoins, ne pouvant se résoudre à rompre avec Oswald, voulut se persuader qu’elle pourrait le voir désormais et lui cacher l’amour qu’elle ressentait pour lui ; c’est donc dans cette intention qu’elle se fit une loi dans sa lettre de répondre seulement à ses accusations injustes contre la nation italienne, et de raisonner avec lui sur ce sujet comme si c’était le seul qui l’intéressât. Peut-être la meilleure manière dont une femme d’un esprit supérieur peut reprendre sa froideur et sa dignité, c’est lorsqu’elle se retranche dans la pensée comme dans un asile.

Corinne, à lord Nelvil.
Ce 25 janvier 1795.

« Si votre lettre ne concernait que moi, Mylord, je n’essaierais point de me justifier : mon caractère est tellement facile à connaître, que celui qui ne me comprendrait pas de lui-même ne me comprendrait pas davantage par l’explication que je lui en donnerais. La réserve pleine de vertu des femmes anglaises, et l’art plein de grâce des femmes françaises, servent souvent à cacher, croyez-moi, la moitié de ce qui se passe dans l’ame des unes et des autres : et ce qu’il vous plaît d’appeler en moi de la magie, c’est un naturel sans contrainte qui laisse voir quelquefois des sentimens divers et des pensées opposées, sans travailler à les mettre d’accord ; car cet accord, quand il existe, est presque toujours factice, et la plupart des caractères vrais sont inconséquens : mais ce n’est pas de moi dont je veux vous parler, c’est de la nation infortunée que vous attaquez si cruellement. Serait-ce mon affection pour mes amis qui vous inspirerait cette malveillance amère ? vous me connaissez trop pour en être jaloux ; et je n’ai point l’orgueil de croire qu’un tel sentiment vous rendît injuste au point où vous l’êtes. Vous dites sur les Italiens ce que disent tous les étrangers, ce qui doit frapper au premier abord : mais il faut pénétrer plus avant pour juger ce pays qui a été si grand à diverses époques. D’où vient donc que cette nation a été sous les Romains la plus militaire de toutes, la plus jalouse de sa liberté dans les républiques du moyen âge, et dans le seizième siècle la plus illustre par les lettres, les sciences et les arts ? N’a-t-elle pas poursuivi la gloire sous toutes les formes ? Et si maintenant elle n’en a plus, pourquoi n’en accuseriez-vous pas sa situation politique, puisque dans d’autres circonstances elle s’est montrée si différente de ce qu’elle est maintenant ?

Je ne sais si je m’abuse, mais les torts des Italiens ne font que m’inspirer un sentiment de pitié pour leur sort. Les étrangers de tout temps ont conquis, déchiré ce beau pays, l’objet de leur ambition perpétuelle ; et les étrangers reprochent avec amertume à cette nation les torts des nations vaincues et déchirées ! L’Europe a reçu des Italiens les arts et les sciences, et maintenant qu’elle a tourné contre eux leurs propres présens, elle leur conteste souvent encore la dernière gloire qui soit permise aux nations sans force militaire et sans liberté politique, la gloire des sciences et des arts.

Il est si vrai que les gouvernemens font le caractère des nations, que, dans cette même Italie, vous voyez des différences de mœurs remarquables entre les divers états qui la composent. Les Piémontais, qui formaient un petit corps de nation, ont l’esprit plus militaire que le reste de l’Italie ; les Florentins, qui ont possédé ou la liberté, ou des princes d’un caractère libéral, sont éclairés et doux ; les Vénitiens et les Génois se montrent capables d’idées politiques, parce qu’il y a chez eux une aristocratie républicaine ; les Milanais sont plus sincères, parce que les nations du nord y ont apporté depuis long-temps ce caractère ; les Napolitains pourraient aisément devenir belliqueux, parce qu’ils ont été réunis, depuis plusieurs siècles, sous un gouvernement très-imparfait, mais enfin sous un gouvernement à eux. La noblesse romaine, n’ayant rien a faire ni militairement, ni politiquement, doit être ignorante et paresseuse ; mais l’esprit des ecclésiastiques, qui ont une carrière et une occupation, est beaucoup plus développé que celui des nobles ; et comme le gouvernement papal n’admet aucune distinction de naissance, et qu’il est au contraire purement électif dans l’ordre du clergé, il en résulte une sorte de libéralité, non dans les idées, mais dans les habitudes, qui fait de Rome le séjour le plus agréable pour tous ceux qui n’ont plus ni l’ambition, ni la possibilité de jouer un rôle dans le monde.

Les peuples du midi sont plus aisément modifiés par leurs institutions que les peuples du nord ; ils ont une indolence qui devient bientôt de la résignation ; et la nature leur offre tant de jouissances, qu’ils se consolent facilement de celles que la société leur refuse. Il y a sûrement beaucoup de corruption en Italie, et cependant la civilisation y est beaucoup moins raffinée que dans d’autres pays. On pourrait presque trouver quelque chose de sauvage à ce peuple, malgré la finesse de son esprit : cette finesse ressemble à celle du chasseur dans l’art de surprendre sa proie. Les peuples indolens sont facilement rusés ; ils ont une habitude de douceur qui leur sert à dissimuler, quand il le faut, même leur colère ; c’est toujours avec ses manières accoutumées qu’on parvient à cacher une situation accidentelle.

Les Italiens ont de la sincérité, de la fidélité dans les relations privées. L’intérêt, l’ambition, exercent un grand empire sur eux, mais non l’orgueil ou la vanité : les distinctions de rang y font très-peu d’impression ; il n’y a point de société, point de salon, point de mode, point de petits moyens journaliers de faire effet en détail. Ces sources habituelles de dissimulation et d’envie n’existent point chez eux ; quand ils trompent leurs ennemis et leurs concurrens, c’est parce qu’ils se considèrent avec eux comme en état de guerre ; mais en paix, ils ont du naturel et de la vérité. C’est même cette vérité qui est cause du scandale dont vous vous plaignez ; les femmes entendant parler d’amour sans cesse, vivant au milieu des séductions et des exemples de l’amour, ne cachent pas leurs sentimens, et portent pour ainsi dire une sorte d’innocence dans la galanterie même ; elles ne se doutent pas non plus du ridicule, surtout de celui que la société peut donner. Les unes sont d’une ignorance telle, qu’elles ne savent pas écrire, et l’avouent publiquement ; elles font répondre à un billet du matin par leur procureur (il paglietto), sur du papier à grand format, et en style de requête. Mais en revanche, parmi celles qui sont instruites, vous en verrez qui sont professeurs dans les académies, et donnent des leçons publiquement en écharpe noire ; et si vous vous avisiez de rire de cela, l’on vous répondrait : Y a-t-il du mal à savoir le grec ? y a-t-il du mal à gagner sa vie par son travail ? pourquoi riez-vous donc d’une chose aussi simple ?

Enfin, Mylord, aborderai-je un sujet plus délicat ? chercherai-je à démêler pourquoi les hommes montrent souvent peu d’esprit militaire ? Ils exposent leur vie pour l’amour et la haine avec une grande facilité ; et les coups de poignard donnés et reçus pour cette cause n’étonnent ni n’intimident personne ; ils ne craignent point la mort, quand les passions naturelles commandent de la braver ; mais souvent, il faut l’avouer, ils aiment mieux la vie que des intérêts politiques, qui ne les touchent guère, parce qu’ils n’ont point de patrie. Souvent aussi l’honneur chevaleresque a peu d’empire au milieu d’une nation où l’opinion et la société qui la forme n’existent pas ; il est assez simple que, dans une telle désorganisation de tous les pouvoirs publics, les femmes prennent beaucoup d’ascendant sur les hommes, et peut-être en ont-elles trop pour les respecter et les admirer. Néanmoins leur conduite envers elles est pleine de délicatesse et de dévouement. Les vertus domestiques font en Angleterre la gloire et le bonheur des femmes ; mais s’il y a des pays où l’amour subsiste hors des liens sacrés du mariage, parmi ces pays, celui de tous où le bonheur des femmes est le plus ménagé, c’est l’Italie. Les hommes s’y sont fait une morale pour des rapports hors de la morale, mais du moins ont-ils été justes et généreux dans le partage des devoirs ; ils se sont considérés eux-mêmes comme plus coupables que les femmes, quand ils brisaient les liens de l’amour, parce que les femmes avaient fait plus de sacrifices, et perdaient davantage ; ils ont pensé que, devant le tribunal du cœur, les plus criminels sont ceux qui font le plus de mal : quand les hommes ont tort, c’est par dureté ; quand les femmes ont tort, c’est par faiblesse. La société, qui est à la fois rigoureuse et corrompue, c’est-à-dire impitoyable pour les fautes, quand elles entraînent des malheurs, doit être plus sévère pour les femmes ; mais, dans un pays où il n’y pas de société, la bonté naturelle a plus d’influence.

Les idées de considération et de dignité sont beaucoup moins puissantes, et même beaucoup moins connues, j’en conviens, en Italie, que partout ailleurs. L’absence de société et d’opinion publique en est la cause : mais, malgré tout ce qu’on a dit de la perfidie des Italiens, je soutiens que c’est un des pays du monde où il y a le plus de bonhomie. Cette bonhomie est telle dans tout ce qui tient à la vanité, que bien que ce pays soit celui dont les étrangers aient dit le plus de mal, il n’en est point où ils rencontrent un accueil aussi bienveillant. On reproche aux Italiens trop de penchant à la flatterie ; mais il faut aussi convenir que la plupart du temps, ce n’est point par calcul, mais seulement par désir de plaire qu’ils prodiguent leurs douces expressions, inspirées par une obligeance véritable ; ces expressions ne sont point démenties par la conduite habituelle de la vie. Toutefois seraient-ils fidèles à l’amitié dans des circonstances extraordinaires, s’il fallait braver pour elle les périls et l’adversité ? Le petit nombre, j’en conviens, le très-petit nombre en serait capable ; mais ce n’est pas à l’Italie seulement que cette observation peut s’appliquer.

Les Italiens ont une paresse orientale dans l’habitude de la vie ; mais il n’y a point d’hommes plus persévérans ni plus actifs, quand une fois leurs passions sont excitées. Ces mêmes femmes aussi que vous voyez indolentes comme les Odalisques du sérail sont capables tout à-coup des actions les plus dévouées. Il y a des mystères dans le caractère et l’imagination des Italiens, et vous y rencontrez tour à tour des traits inattendus de générosité et d’amitié, ou des preuves sombres et redoutables de haine et de vengeance. Il n’y a ici d’émulation pour rien : la vie n’y est plus qu’un sommeil rêveur sous un beau ciel ; mais donnez à ces hommes un but, et vous les verrez en six mois tout apprendre et tout concevoir. Il en est de même des femmes ; pourquoi s’instruiraient-elles, puisque la plupart des hommes ne les entendraient pas ? Elles isoleraient leur cœur en cultivant leur esprit ; mais ces mêmes femmes deviendraient bien vite dignes d’un homme supérieur, si cet homme supérieur était l’objet de leur tendresse. Tout dort ici ; mais dans un pays où les grands intérêts sont assoupis, le repos et l’insouciance sont plus nobles qu’une vaine agitation pour les petites choses.

Les lettres elles-mêmes languissent là où les pensées ne se renouvellent point par l’action forte et variée de la vie. Mais dans quel pays cependant a-t-on jamais témoigné plus qu’en Italie de l’admiration pour la littérature et les beaux-arts ? L’histoire nous apprend que les papes, les princes et les peuples ont rendu dans tous les temps aux peintres, aux poëtes, aux écrivains distingués, les hommages les plus éclatans[1]. Cet enthousiasme pour le talent est, je l’avouerai, Mylord, un des premiers motifs qui m’attachent à ce pays. On n’y trouve point l’imagination blasée, l’esprit décourageant, ni la médiocrité despotique, qui savent si bien ailleurs tourmenter où étouffer le génie naturel. Une idée, un sentiment, une expression heureuse prennent feu pour ainsi dire parmi les auditeurs. Le talent, par cela même qu’il tient ici le premier rang, excite beaucoup d’envie ; Pergolèse a été assassiné pour son Stabat ; Giorgione s’armait d’une cuirasse quand il était obligé de peindre dans un lieu public ; mais la jalousie violente qu’inspire le talent parmi nous est celle que fait naître ailleurs la puissance ; cette jalousie ne dégrade point son objet, cette jalousie peut haïr, proscrire, tuer ; et néanmoins toujours mêlée au fanatisme de l’admiration, elle excite encore le génie tout en le persécutant. Enfin, quand on voit tant de vie dans un cercle si resserré, au milieu de tant d’obstacles et d’asservissemens de tout genre, on ne peut s’empêcher, ce me semble, de prendre un vif intérêt a ce peuple qui respire avec avidité le peu d’air que l’imagination fait pénétrer à travers les bornes qui le renferment.

Ces bornes sont telles, je ne le nierai point, que les hommes maintenant acquièrent rarement en Italie cette dignité, cette fierté qui distingue les nations libres et militaires. J’avouerai même, si vous le voulez, Mylord, que le caractère de ces nations pourrait inspirer aux femmes plus d’enthousiasme et d’amour. Mais ne serait-il pas possible aussi qu’un homme intrépide, noble et sévère réunît toutes les qualités qui font aimer, sans posséder celles qui promettent le bonheur ? » Corinne.


CHAPITRE IV


LA lettre de Corinne fit repentir une seconde fois Oswald d’avoir pu songer à se détacher d’elle. La dignité spirituelle et la douceur imposante avec laquelle elle repoussait les paroles dures qu’il s’était, permises le touchèrent et le pénétrèrent d’admiration. Une supériorité si grande, si simple, si vraie, lui parut au-dessus de toutes les règles ordinaires. Il sentait bien toujours que Corinne n’était pas la femme faible, timide, doutant de tout, hors de ses devoirs et de ses sentimens, qu’il avait choisie dans son imagination pour la compagne de sa vie ; et le souvenir de Lucile, telle qu’il l’avait vue à l’âge de douze ans, s’accordait mieux avec cette idée : mais pouvait-on rien comparer à Corinne ? Les lois, les règles communes pouvaient-elles s’appliquer à une personne qui réunissait en elle tant de qualités diverses dont le génie et la sensibilité étaient le lien ? Corinne était un miracle de la nature, et ce miracle ne se faisait-il pas en faveur d’Oswald, quand il pouvait se flatter d’intéresser une telle femme. Mais quel était son nom, quelle était sa destinée ? Quels seraient ses projets s’il lui déclarait l’intention de s’unir à elle ? Tout était encore dans l’obscurité, et quoique l’enthousiasme qu’Oswald ressentait pour Corinne lui persuadât qu’il était décidé à l’épouser, souvent aussi l’idée que la vie de Corinne n’avait pas été tout-à-fait irréprochable, et qu’un tel mariage aurait été sûrement condamné par son père, bouleversait de nouveau toute son ame et le jetait dans l’anxiété la plus pénible.

Il n’était pas aussi abattu par la douleur que dans le temps où il ne connaissait pas Corinne ; mais il ne sentait plus cette sorte de calme qui peut exister même au milieu du repentir, lorsque la vie entière est consacrée à l’expiation, d’une grande faute. Il ne craignait pas autrefois de s’abandonner à ses souvenirs, quelle que fut leur amertume ; maintenant il redoutait les rêveries longues et profondes qui lui auraient révélé ce qui se passait au fond de son ame. Il se préparait cependant à se rendre chez Corinne pour la remercier de sa lettre et pour obtenir le pardon de celle qu’il avait écrite, lorsqu’il vit entrer dans sa chambre M. Edgermond, un parent de la jeune Lucile.

C’était un brave gentilhomme anglais qui avait presque toujours vécu dans la principauté de Galles où il possédait une terre ; il avait les principes et les préjugés qui servent à maintenir en tout pays les choses comme elles sont ; et c’est un bien quand ces choses sont aussi bonnes que la raison humaine le permet : alors les hommes tels que M. Edgermond, c’est-à-dire les partisans de l’ordre établi, quoique fortement et même opiniâtrément attachés à leurs habitudes et à leur manière de voir, doivent être considérés comme des esprits éclairés et raisonnables.

Lord Nelvil tressaillit en entendant annoncer chez lui M. Edgermond, il lui sembla que tous ses souvenirs se représentaient à la fois ; mais bientôt il lui vint dans l’esprit que ladi Edgermond, la mère de Lucile, avait envoyé son parent pour lui faire des reproches, et qu’elle voulait ainsi gêner son indépendance. Cette pensée lui rendit toute sa fermeté, et il reçut M. Edgermond avec une froideur extrême. Il avait d’autant plus tort en l’accueillant ainsi, que M. Edgermond n’avait pas le moindre projet qui pût concerner lord Nelvil. Il traversait l’Italie pour sa santé, en faisant beaucoup d’exercice, en chassant, en buvant à la santé du roi George et de la vieille Angleterre ; c’était le plus honnête homme du monde, et même il avait beaucoup plus d’esprit et d’instruction que ses habitudes ne devaient le faire croire. Il était Anglais avant tout, non-seulement comme il devait l’être, mais aussi comme on aurait pu souhaiter qu’il ne le fût pas ; suivant dans tous les pays les coutumes du sien, ne vivant qu’avec les Anglais, et ne s’entretenant jamais avec les étrangers, non par dédain, mais par une sorte de répugnance à parler les langues étrangères, et de timidité même à l’âge de cinquante ans, qui lui rendait très-difficile de faire de nouvelles connaissances.

— Je suis charmé de vous voir, dit-il à lord Nelvil, je vais à Naples dans quinze jours, vous y trouverai-je ? Je le voudrais, car j’ai peu de temps à rester en Italie, parce que mon régiment doit bientôt s’embarquer. — Votre régiment, répéta lord Nelvil, et il rougit, comme s’il avait oublié qu’il avait un congé d’une année, son régiment ne devant pas être employé avant cette époque ; mais il rougit en pensant que Corinne pourrait peut-être lui faire oublier même son devoir. — Votre régiment, à vous, continua M. Edgermond, ne sera pas mis en activité de sitôt, ainsi rétablissez votre santé ici sans inquiétude ; j’ai vu avant de partir ma jeune cousine à laquelle vous vous intéressez ; elle est plus charmante que jamais ; et dans un an, quand vous reviendrez, je ne doute pas qu’elle ne soit la plus belle femme de l’Angleterre. — Lord Nelvil se tut, et M. Edgermond garda le silence aussi de son côté. Ils se dirent encore quelques mots d’une manière assez laconique quoique bienveillante, et M. Edgermond allait sortir, lorsqu’il revint sur ses pas, et dit : — À propos, Mylord, vous pouvez me faire un plaisir : on m’a dit que vous connaissiez la célèbre Corinne, et bien que je n’aime pas en général les nouvelles connaissances, je suis tout-à-fait curieux de celle-là. — Je demanderai à Corinne la permission de vous mener chez elle, puisque vous le désirez, répondit Oswald. — Faites, je vous prie, reprit M. Edgermond, que je la voie un jour où elle improvisera, chantera ou dansera en notre présence. — Corinne, dit lord Nelvil, ne montre point ainsi ses talens aux étrangers, c’est une femme votre égale et la mienne sous tous les rapports. — Pardon de ma méprise, reprit M. Edgermond ; comme on ne lui connaît pas d’autre nom que Corinne, et qu’à vingt-six ans elle vit toute seule sans aucune personne de sa famille, je croyais qu’elle existait par ses talens, et saisissait volontiers l’occasion de les faire connaître. — Sa fortune, répondit vivement lord Nelvil, est tout-à-fait indépendante et son ame encore plus. — M. Edgermond finit à l’instant de parler sur Corinne, et se repentit de l’avoir nommée quand il vit que ce sujet intéressait Oswald. Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrétion et de ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables.

M. Edgermond s’en alla. Lord Nelvil resté seul ne put s’empêcher de s’écrier dans son émotion : — Il faut que j’épouse Corinne, il faut que je sois son protecteur, afin que personne désormais ne puisse la méconnaître. Je lui donnerai le peu que je puis donner, un rang, un nom, tandis qu’elle me comblera de toutes les félicités qu’elle seule peut accorder sur la terre. — Ce fut dans cette disposition qu’il se hâta d’aller chez Corinne, et jamais il n’y entra avec un plus doux sentiment d’espérance et d’amour ; mais par un mouvement naturel de timidité il commença la conversation, pour se rassurer lui-même, par des paroles insignifiantes, et de ce nombre fut la demande d’amener M. Edgermond chez elle. À ce nom, Corinne se troubla visiblement, et refusa d’une voix émue ce que désirait Oswald. Il en fut singulièrement étonné, et lui dit : — Je pensais que dans une maison où vous recevez tant de monde le titre de mon ami ne serait pas un motif d’exclusion. — Ne vous offensez pas, Mylord, reprit Corinne, croyez-moi, il faut que j’aie des raisons bien puissantes pour ne pas consentir à ce que vous désirez. — Et ces raisons, me les direz-vous ? reprit Oswald. — Impossible, s’écria Corinne, impossible ! — Ainsi donc, dit Oswald… et la violence de son émotion lui coupant la parole, il voulut sortir : Corinne alors, toute en pleurs, lui dit en anglais : — Au nom de Dieu, si vous ne voulez pas briser mon cœur, ne partez pas. —

Ces paroles, cet accent remuèrent profondément l’ame d’Oswald, et il se rassit à quelque distance de Corinne, la tête appuyée contre un vase d’albâtre qui éclairait sa chambre ; puis tout à coup il lui dit : — Cruelle femme, vous voyez que je vous aime, vous voyez que vingt fois par jour je suis prêt à vous offrir et ma main et ma vie, et vous ne voulez pas m’apprendre qui vous êtes ! Dites-le-moi, Corinne, dites-le-moi, répétait-il en lui tendant la main avec la plus touchante expression de sensibilité. — Oswald, s’écria Corinne, Oswald, vous ne savez pas le mal que vous me faites. Si j’étais assez insensée pour vous tout dire, si je l’étais, vous ne m’aimeriez plus. — Grand dieu, reprit-il, qu’avez-vous donc à révéler ? — Rien qui me rende indigne de vous ; mais des hasards, mais des différences entre nos goûts, nos opinions, qui jadis ont existé, qui n’existeraient plus. N’exigez pas de moi que je me fasse connaître à vous, un jour peut-être, un jour si vous m’aimez assez, si…… Ah ! je ne sais ce que je dis, continua Corinne, vous saurez tout, mais ne m’abandonnez pas avant de m’entendre. Promettez-le-moi au nom de votre père qui réside dans le ciel. — Ne prononcez pas ce nom, s’écria lord Nelvil, savez-vous s’il nous réunit ou s’il nous sépare ! Croyez-vous qu’il consentît à notre union ? Si vous le croyez, attestez-le-moi, je ne serai plus troublé, déchiré. Une fois je vous dirai quelle a été ma triste vie, mais à présent voyez dans quel état je suis, dans quel état vous me mettez. — Et en effet son front était couvert d’une froide sueur, son visage était pâle et ses lèvres tremblaient en articulant à peine ces dernières paroles. Corinne s’assit à côté de lui, et tenant ses mains dans les siennes le rappela doucement à lui-même. — Mon cher Oswald, lui dit-elle, demandez à M. Edgermond s’il n’a jamais été dans le Northumberland, ou du moins si ce n’est que depuis cinq ans qu’il y a été : dans ce cas seulement vous pouvez l’amener ici. — Oswald regarda fixement Corinne à ces mots ; elle baissa les yeux et se tut. Lord Nelvil lui répondit : — Je ferai ce que vous m’ordonnez, et il partit.

Rentré chez lui il s’épuisait en conjectures sur les secrets de Corinne, il lui paraissait évident qu’elle avait passé beaucoup de temps en Angleterre, et que son nom et sa famille devaient y être connus. Mais quel motif les lui faisait cacher, et pourquoi avait-elle quitté l’Angleterre si elle y avait été établie ? Ces diverses questions agitaient extrêmement le cœur d’Oswald, il était convaincu que rien de mal ne pouvait être découvert dans la vie de Corinne ; mais il craignait une combinaison de circonstances qui pût la rendre coupable aux yeux des autres, et ce qu’il redoutait le plus pour elle, c’était la désapprobation de l’Angleterre. Il se sentait fort contre celle de tout autre pays ; mais le souvenir de son père était si intimement uni dans sa pensée avec sa patrie, que ces deux sentimens s’accroissaient l’un par l’autre. Oswald sut de M. Edgermond qu’il avait été pour la première fois dans le Northumberland l’année dernière, et lui promit de le conduire le soir même chez Corinne. Il arriva le premier pour la prévenir des idées que M. Edgermond avait conçues sur elle, et la pria de lui faire sentir par des manières froides et réservées combien il s’était trompé. — Si vous le permettez, reprit Corinne, je serai avec lui comme avec tout le monde ; s’il désire de m’entendre, j’improviserai pour lui ; enfin je me montrerai telle que je suis, et je crois cependant qu’il apercevra tout aussi bien la dignité de l’ame à travers une conduite simple, que si je me donnais un air contraint qui serait affecté. — Oui, Corinne, répondit Oswald, oui, vous avez raison. Ah ! qu’il aurait tort celui qui voudrait altérer en rien votre admirable naturel ! — M. Edgermond arriva dans ce moment avec le reste de la société. Au commencement de la soirée lord Nelvil se plaçait à côté de Corinne, et, avec un intérêt qui tenait à la fois de l’amant et du protecteur, il disait tout ce qui pouvait la faire valoir ; il lui témoignait un respect qui avait encore plus pour but de commander les égards des autres, que de se satisfaire lui-même ; mais il sentit bientôt avec joie l’inutilité de toutes ses inquiétudes. Corinne captiva tout-à-fait M. Edgermond ; elle le captiva non-seulement par son esprit et ses charmes, mais en lui inspirant le sentiment d’estime que les caractères vrais obtiennent toujours des caractères honnêtes ; et lorsqu’il osa lui demander de se faire entendre sur un sujet de son choix, il aspirait à cette grâce avec autant de respect que d’empressement. Elle y consentit sans se faire prier un instant, et sut prouver ainsi que cette faveur avait un prix indépendant de la difficulté de l’obtenir. Mais elle avait un si vif désir de plaire à un compatriote d’Oswald, à un homme qui par la considération qu’il méritait pouvait influer sur son opinion en lui parlant d’elle, que ce sentiment la remplit tout à coup d’une timidité qui lui était nouvelle ; elle voulut commencer, et elle sentit que l’émotion lui coupait la parole. Oswald souffrait de ce qu’elle ne se montrait pas dans toute sa supériorité à un Anglais. Il baissait les yeux et son embarras était si visible, que Corinne, uniquement occupée de l’effet qu’elle produisait sur lui, perdait toujours plus la présence d’esprit nécessaire pour le talent d’improviser. Enfin sentant qu’elle hésitait, que les paroles lui venaient par la mémoire et non par le sentiment, et qu’elle ne peignait ainsi ni ce qu’elle pensait, ni ce qu’elle éprouvait réellement, elle s’arrêta tout à coup, et dit à M. Edgermond : — Pardonnez-moi si la timidité m’ôte aujourd’hui mon talent, c’est la première fois, mes amis le savent, que je me suis trouvée ainsi tout-à-fait au-dessous de moi-même, mais ce ne sera peut-être pas la dernière, ajouta-t-elle en soupirant.

Oswald fut profondément ému par la touchante faiblesse de Corinne. Jusqu’alors il avait toujours vu l’imagination et le génie triompher de ses affections, et relever son ame dans les momens où elle était le plus abattue ; cette fois, le sentiment avait subjugué tout-à-fait son esprit ; et néanmoins Oswald s’était tellement identifié dans cette occasion avec la gloire de Corinne, qu’il avait souffert de son trouble, au lieu d’en jouir. Mais comme il était certain qu’elle brillerait un autre jour avec l’éclat qui lui était naturel, il se livra sans regret à la douceur des observations qu’il venait de faire, et limage de son amie régna plus que jamais dans son cœur.

  1. M. Roscoe, auteur de l’Histoire des Médicis, a fait paraître plus nouvellement, en Angleterre, une histoire de Léon X, qui est un véritable chef-d’œuvre en ce genre, et il y raconte toutes les marques d’estime et d’admiration que les princes et le peuple d’Italie ont données aux hommes de lettres distingués ; il montre aussi avec impartialité qu’un grand nombre de papes ont eu, à cet égard, une conduite très-libérale.