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Corinne ou l’Italie/Livre V

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La librairie stéréotipe (Tome Ip. 162-188).
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Tome I – Livre V


LIVRE V.

LES TOMBEAUX, LES ÉGLISES ET LES
PALAIS

CHAPITRE PREMIER.


LE lendemain, Oswald et Corinne furent embarrassés l’un et l’autre en se revoyant. Corinne n’avait plus de confiance dans l’amour qu’elle inspirait. Oswald était mécontent de lui-même ; il se connaissait dans le caractère un genre de faiblesse qui l’irritait quelquefois contre ses propres sentimens comme contre une tyrannie ; et tous les deux cherchèrent à ne pas se parler de leur affection mutuelle. — Je vous propose aujourd’hui, dit Corinne une course assez solennelle, mais qui sûrement vous intéressera : allons voir les tombeaux ; allons voir le dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monumens dont nous avons contemplé les ruines. — Oui, répondit Oswald vous avez deviné ce qui convient à la disposition actuelle de mon ame ; et il prononça ces mots avec un accent si douloureux, que Corinne se tut quelques momens, n’osant pas essayer de lui parler. Mais reprenant courage par le désir de soulager Oswald de ses peines, en l’intéressant vivement a tout ce qu’ils voyaient ensemble, elle lui dit : — Vous le savez, mylord, loin que chez les anciens l’aspect des tombeaux décourageât les vivans, on croyait inspirer une émulation nouvelle en plaçant ces tombeaux sur les routes publiques, afin que retraçant aux jeunes gens le souvenir des hommes illustres, ils invitassent silencieusement à les imiter. — Ah ! que j’envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets ne sont pas mêlés à des remords ! — Vous, des remords, s’écria Corinne, vous ! Ah ! je suis certaine qu’ils ne sont en vous qu’une vertu de plis, un scrupule du cœur, une délicatesse exaltée. — Corinne, Corinne, n’approchez pas de ce sujet, interrompit Oswald : dans votre heureuse contrée les sombres pensées disparaissent à la clarté des cieux ; mais la douleur qui a creusé jusqu’au fond de notre ame ébranle à jamais toute notre existence : — Vous me jugez mal, répondit Corinne ; je vous l’ai déjà dit, bien que mon caractère soit fait pour jouir vivement du bonheur, je souffrirais plus que vous, si… Elle n’acheva pas, et changea de discours. — Mon seul désir, mylord, continua-t-elle, c’est de vous distraire un moment ; je n’espère rien de plus. — La douceur de cette réponse toucha lord Nelvil ; et voyant une expression de mélancolie dans les regards de Corinne naturellement si pleins d’intérêt et de flamme, il se reprocha d’attrister une personne née pour les impressions vives et douces, et s’efforça de l’y ramener. Mais l’inquiétude qu’éprouvait Corinne sur les projets d’Oswald, sur la possibilité de son départ, troublait entièrement sa sérénité accoutumée.

Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées, au milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux à droite et à gauche dont les ruines se voient à perte de vue à plusieurs milles en-delà des murs. Les Romains ne souffraient pas qu’on ensevelît les morts dans l’intérieur de la ville ; les tombeaux seuls des empereurs y étaient admis. Cependant un simple citoyen, nommé Publius Bibulus, obtint cette faveur, en récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en effet, honorent plus volontiers celles-là que toutes les autres.

On passe, pour aller à la voie Appienne, par la porte St.-Sébastien, autrefois appelée Capene. Cicéron dit qu’en sortant par cette porte les tombeaux qu’on aperçoit les premiers sont ceux des Métellus, des Scipions et des Servilius. Le tombeau de la famille des Scipions a été trouvé dans ces lieux mêmes, et transporté depuis au Vatican. C’est presqu’un sacrilège de déplacer les cendres, d’altérer les ruines : l’imagination tient de plus près qu’on ne croit à la morale ; il ne faut pas l’offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards, on place des noms au hasard, sans pouvoir être assuré de ce qu’on suppose ; mais cette incertitude même inspire une émotion qui ne permet de voir avec indifférence aucun de ces monumens. Il en est dans lesquels des maisons de paysans sont pratiquées ; car les Romains consacraient un grand espace et des édifices assez vastes à l’urne funéraire de leurs amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n’avaient pas cet aride principe d’utilité qui fertilise quelques coins de terre de plus, en frappant de stérilité le vaste domaine du sentiment et de la pensée.

On voit, à quelque distance de la voie Appienne, un temple élevé par la république à l’Honneur et à la Vertu ; un autre au Dieu qui a fait retourner Annibal sur ses pas ; la fontaine d’Egerie, où Numa allait consulter la divinité des hommes de bien, la conscience interrogée dans la solitude. Il semble qu’autour de ces tombeaux les traces seules des vertus subsistent encore. Aucun monument des siècles du crime ne se trouve à côté des lieux où reposent ces illustres morts ; ils se sont entourés d’un honorable espace, ou les plus nobles souvenirs peuvent régner sans être troublés.

L’aspect de la campagne autour de Rome a quelque chose de singulièrement remarquable : sans doute c’est un désert, car il n’y a point d’arbres ni d’habitations ; mais la terre est couverte de plantes naturelles que l’énergie de la végétation renouvelle sans cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux, décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les morts. On dirait que l’orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l’homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein ; elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivans se servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux administrateurs, a tous ceux qui spéculent sur la terre et veulent l’exploiter pour les besoins de l’homme ; mais les ames rêveuses, que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler cette campagne de Rome où le temps présent n’a imprimé aucune trace ; cette terre qui chérit ses morts, et les couvre avec amour des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le sol, et ne s’élèvent jamais assez pour se séparer des cendres qu’elles ont l’air de caresser.

Oswald convint que dans ce lieu l’on devait goûter plus de calme que partout ailleurs. L’ame n’y souffre pas autant par les images que la douleur lui représente ; il semble que l’on partage encore avec ceux qui ne sont plus les charmes de cet air, de ce soleil et de cette verdure. Corinne observa l’impression que recevait lord Nelvil, et elle en conçut quelque espérance : elle ne se flattait point de consoler Oswald ; elle n’eût pas même souhaité d’effacer de son cœur les justes regrets qu’il devait à la perte de son père ; mais il y a dans le sentiment même des regrets quelque chose de doux et d’harmonieux qu’il faut tâcher de faire connaître à ceux qui n’en ont encore éprouvé que les amertumes, c’est le seul bien qu’on puisse leur faire.

— Arrêtons-nous ici, dit Corinne, en face de ce tombeau, le seul qui reste encore presqu’en entier ; ce n’est point le tombeau d’un Romain célèbre, c’est celui de Cécilia Métella, jeune fille à qui son père a fait élever ce monument. — Heureux, dit Oswald, heureux les enfans qui meurent dans les bras de leur père, et reçoivent la mort dans le sein qui leur donna la vie, la mort elle-même alors perd son aiguillon pour eux. — Oui, dit Corinne avec émotion, heureux ceux qui ne sont pas orphelins. Voyez, on a sculpté des armes sur ce tombeau, bien que ce soit celui d’une femme ; mais les filles des héros peuvent avoir sur leurs tombes les trophées de leur père : c’est une belle union que celle de l’innocence et de la valeur. Il y a une élégie de Properce qui peint mieux qu’aucun autre écrit de l’antiquité, cette dignité des femmes chez les Romains, plus imposante et plus pure que l’éclat même dont elles jouissaient pendant le temps de la chevalerie. Cornélie, morte dans sa jeunesse, adresse à son époux les adieux et les consolations les plus touchantes, et l’on y sent presqu’à chaque mot tout ce qu’il y a de respectable et de sacré dans les liens de famille. Le noble orgueil d’une vie sans tache se peint dans cette poésie majestueuse des Latins, dans cette poésie noble et sévère comme les maîtres du monde. Oui, dit Cornélie, aucune tache n’a souillé ma vie depuis l’hymen jusqu’au bûcher ; j’ai vécu pure entre les deux flambeaux[1]. Quelle admirable expression, s’écria Corinne ! quelle image sublime ! et qu’il est digne d’envie le sort de la femme qui peut avoir ainsi conservé la plus parfaite unité dans sa destinée, et n’emporte au tombeau qu’un souvenir ! c’est assez pour une vie. —

En achevant ces mots, les yeux de Corinne se remplirent de larmes ; un sentiment cruel, un soupçon pénible s’empara du cœur d’Oswald. — Corinne, s’écria-t-il, Corinne, votre ame délicate n’a-t-elle rien à se reprocher ? si je pouvais disposer de moi, si je pouvais m’offrir à vous, n’aurais-je point de rivaux dans le passé ? pourrais-je être fier de mon choix ? une jalousie cruelle ne troublerait-elle pas mon bonheur ? — Je suis libre, et je vous aime comme je n’ai jamais aimé, répondit Corinne, que voulez-vous de plus ? Faut-il me condamner à vous avouer qu’avant de vous avoir connu, mon imagination a pu me tromper sur l’intérêt qu’on m’inspirait ! Et n’y a-t-il pas, dans le cœur de l’homme, une pitié divine pour les erreurs que le sentiment, ou du moins l’illusion du sentiment, aurait fait commettre ! — En achevant ces mots, une rougeur modeste couvrit son visage. Oswald tressaillit, mais il se tut. Il y avait dans le regard de Corinne une expression de repentir et de timidité, qui ne lui permit pas de la juger avec rigueur, et il lui sembla qu’un rayon du ciel descendait sur elle pour l’absoudre. Il prit sa main, la serra contre son cœur, et se mit à genoux devant elle sans rien prononcer, sans rien promettre, mais en la contemplant avec un regard d’amour qui laissait tout espérer.

— Croyez-moi, dit Corinne à lord Nelvil, ne formons point de plan pour les années qui suivront. Les plus heureux momens de la vie sont encore ceux qu’un hasard bienfaisant nous accorde. Est-ce donc ici, est-ce donc au milieu des tombeaux qu’il faut tant croire à l’avenir ? — Non, s’écria lord Nelvil, non, je ne crois point à l’avenir qui nous séparerait ! Ces quatre jours d’absence m’ont trop bien appris que je n’existais plus maintenant que par vous. — Corinne ne répondit rien à ces douces paroles, mais elle les recueillit religieusement dans son cœur ; elle craignait toujours, en prolongeant l’entretien sur le sentiment qui seul l’occupait, d’exciter Oswald à déclarer ses projets avant qu’une plus longue habitude lui rendît la séparation impossible. Souvent même elle dirigeait à dessein son attention vers les objets extérieurs ; comme cette sultane des contes arabes qui cherchait à captiver, par mille récits divers, l’intérêt de celui qu’elle aimait, afin d’éloigner la décision de son sort jusqu’au moment où les charmes de son esprit remportèrent la victoire.


CHAPITRE II


NON loin de la voie Appienne, Oswald et Corinne se firent montrer les Columbarium où les esclaves sont réunis à leurs maîtres, où l’on voit dans un même tombeau tout ce qui vécut par la protection d’un seul homme ou d’une seule femme. Les femmes de Livie, par exemple, celles qui, consacrées jadis aux soins de sa beauté, luttaient pour elle contre le temps, et disputaient aux années quelques-uns de ses charmes, sont placées à côté d’elle dans de petites urnes. On croit voir une collection de morts obscurs autour d’un mort illustre, non moins silencieux que son cortège. À peu de distance de là, l’on aperçoit un champ où les vestales infidèles à leurs vœux étaient enterrées vivantes ; singulier exemple de fanatisme dans une religion naturellement tolérante. — Je ne vous mènerai point aux Catacombes, dit Corinne à lord Nelvil, quoique, par un hasard singulier, elles soient au-dessous de cette voie Appienne, et que les tombeaux habitent ainsi sous les tombeaux. Mais cet asile des Chrétiens persécutés a quelque chose de si sombre et de si terrible, que je ne puis me résoudre à y retourner ; ce n’est pas cette mélancolie touchante que l’on respire dans les lieux ouverts, c’est le cachot près du sépulcre, c’est le supplice de la vie à côté des horreurs de la mort. Sans doute on se sent pénétré d’admiration pour les hommes qui, par la seule puissance de l’enthousiasme, ont pu supporter cette vie souterraine, et se sont ainsi séparés entièrement du soleil et de la nature ; mais l’ame est si mal à l’aise dans ce lieu, qu’il n’en peut résulter aucun bien pour elle. L’homme est une partie de la création, il faut qu’il trouve son harmonie morale dans l’ensemble de l’univers, dans l’ordre habituel de la destinée ; et de certaines exceptions violentes et redoutables peuvent étonner la pensée, mais effraient tellement l’imagination, que la disposition habituelle de l’ame ne saurait y gagner. Allons plutôt, continua Corinne, voir la pyramide de Cestius ; les protestans qui meurent ici sont tous ensevelis autour de cette pyramide, et c’est un doux asile, tolérant et libéral. — Oui, répondit Oswald, c’est là que plusieurs de mes compatriotes ont trouvé leur dernier séjour. Allons-y ; peut-être est-ce ainsi du moins que je ne vous quitterai jamais. — Corinne frémit à ces mots, et sa main tremblait en s’appuyant sur le bras de lord Nelvil. — Je suis mieux, reprit-il, bien mieux depuis que je vous connais. — Et le visagede Corinne fut éclairé de nouveau par cette joie douce et tendre, son expression habituelle.

Cestius présidait aux jeux des Romains ; son nom ne se trouve point dans l’histoire, mais il s’est illustré par son tombeau. La pyramide massive qui le renferme défend sa mort de l’oubli qui a tout-à-fait effacé sa vie. Aurélien, craignant qu’on ne se servît de cette pyramide comme d’une forteresse pour attaquer Rome, l’a fait enclaver dans les murs qui subsistent encore, non pas comme d’inutiles ruines, mais comme l’enceinte actuelle de Rome moderne. On dit que les pyramides imitent, par leur forme, la flamme qui s’élève sur un bûcher. Ce qu’il y a de certain, c’est que cette forme mystérieuse attire les regards et donne un caractère pittoresque à tous les points de vue dont elle fait partie. En face de cette pyramide est le mont Testacée, sous lequel il y a des grottes extrêmement fraîches où l’on donne des festins pendant l’été. Les festins, à Rome, ne sont point troublés par la vue des tombeaux. Les pins et les cyprès qu’on aperçoit de distance en distance dans la riante campagne d’Italie retracent aussi ces souvenirs solennels ; et ce contraste produit le même effet que les vers d’Horace,

................. moriture Delli,
.................................
Linquenda tellus, et domus, et placens
Uxor[2],

au milieu des poésies consacrées à toutes les jouissances de la terre. Les anciens ont toujours senti que l’idée de la mort a sa volupté ; l’amour et les fêtes la rappellent, et l’émotion d’une joie vive semble s’accroître par l’idée même de la brièveté de la vie.

Corinne et lord Nelvil revinrent de la course des tombeaux en côtoyant les bords du Tibre. Jadis il était couvert de vaisseaux et bordé de palais ; jadis ses inondations mêmes étaient regardées comme des présages : c’était le fleuve prophète, la divinité tutélaire de Rome[3]. Maintenant on dirait qu’il coule parmi les ombres, tant il est solitaire, tant la couleur de ses eaux paraît livide ! Les plus beaux monumens des arts, les plus admirables statues ont été jetés dans le Tibre, et sont cachés sous ses flots. Qui sait si, pour les chercher, on ne le détournera pas un jour de son lit ? Mais quand on songe que les chefs-d’oeuvre du génie humain sont peut-être là devant nous, et qu’un œil plus perçant les verrait à travers les ondes, l’on éprouve je ne sais quelle émotion qui renaît à Rome sans cesse sous diverses formes, et fait trouver une société pour la pensée dans les objets physiques, muets partout ailleurs.


CHAPITRE III.


RAPHAËL a dit que Rome moderne était presqu’en entier bâtie avec les débris de Rome ancienne ; et il est certain qu’on n’y peut faire un pas sans être frappé de quelques restes de l’antiquité. L’on aperçoit les murs éternels, selon l’expression de Pline, à travers l’ouvrage des derniers siècles ; les édifices de Rome portent presque tous une empreinte historique ; on y peut remarquer, pour ainsi dire, la physionomie des âges. Depuis les Étrusques jusqu’à nos jours, depuis ces peuples plus anciens que les Romains mêmes, et qui ressemblent aux Égyptiens par la solidité de leurs travaux et la bizarrerie de leurs dessins, depuis ces peuples jusqu’au chevalier Bernin, cet artiste maniéré, comme les poëtes italiens du dix-septième siècle, on peut observer l’esprit humain à Rome dans les différens caractères des arts, des édifices et des ruines. Le moyen âge et le siècle brillant des Médicis reparaissent à nos yeux par leurs œuvres, et cette étude du passé dans les objets présens à nos regards nous fait pénétrer le génie des temps. On croit que Rome avait autrefois un nom mystérieux, qui n’était connu que de quelques adeptes ; il semble qu’il est encore nécessaire d’être initié dans le secret de cette ville. Ce n’est pas simplement un assemblage d’habitations, c’est l’histoire du monde, figurée par divers emblèmes, et représentée sous diverses formes.

Corinne convint avec lord Nelvil qu’ils iraient voir ensemble d’abord les édifices de Rome moderne, et qu’ils réserveraient pour un autre temps les admirables collections de tableaux et de statues qu’elle renferme. Peut-être sans s’en rendre raison, Corinne désirait-elle de renvoyer le plus qu’il était possible ce qu’on ne peut se dispenser de connaître à Rome ; car qui l’a jamais quittée sans avoir contemplé l’Apollon du Belvedère et les tableaux de Raphaël ! Cette garantie, toute faible qu’elle était, qu’Oswald ne partirait pas encore, plaisait à son imagination. Y a-t-il de la fierté, dira-t-on, à vouloir retenir ce qu’on aime par un autre motif que celui du sentiment ? Je ne sais, mais plus on aime, moins on se fie au sentiment que l’on inspire ; et quelle que soit la cause qui nous assure la présence de l’objet qui nous est cher, on l’accepte toujours avec joie. Il y a souvent bien de la vanité dans un certain genre de fierté ; et si des charmes généralement admirés, tels que ceux de Corinne, ont un véritable avantage, c’est qu’ils permettent de placer son orgueil dans le sentiment qu’on éprouve, plus encore que dans celui qu’on inspire.

Corinne et lord Nelvil recommencèrent leurs courses par les églises les plus remarquables entre les nombreuses églises de Rome ; elles sont toutes décorées par les magnificences antiques ; mais quelque chose de sombre et de bizarre se mêle à ces beaux marbres, à ces ornemens de fête enlevés aux temples païens. Les colonnes de porphyre et de granit étaient en si grand nombre à Rome, qu’on les a prodiguées presque sans y attacher aucun prix. À Saint-Jean de Latran, dans cette église fameuse par les conciles qui y ont été tenus, on trouve une telle quantité de colonnes de marbre, qu’il en est plusieurs qu’on a recouvertes d’un mastic de plâtre pour en faire des pilastres, tant la multitude de ces richesses y avait rendu indifférent ! Quelques-unes de ces colonnes étaient dans le tombeau d’Adrien, d’autres au Capitole ; celles-ci portent encore sur leur chapiteau la figure des oies qui ont sauvé le peuple romain ; ces colonnes soutiennent des ornemens gothiques, et quelques-unes, des ornemens à la manière des Arabes. L’urne d’Agrippa recèle les cendres d’un pape, car les morts eux-mêmes ont cédé la place à d’autres morts, et les tombeaux ont presque aussi souvent changé de maîtres que la demeure des vivans.

Près de Saint-Jean de Latran est l’escalier saint, transporté, dit-on, de Jérusalem à Rome. On ne peut le monter qu’à genoux. César lui-même et Claude montèrent aussi à genoux l’escalier qui conduisait au temple de Jupiter Capitolin. À côté de Saint-Jean de Latran est le baptistère où l’on dit que Constantin fut baptisé. Au milieu de la place l’on voit un obélisque qui est peut-être le plus ancien monument qui soit dans le monde. Un obélisque contemporain de la guerre de Troye ! un obélisque que le barbare Cambyse respecta cependant assez pour faire arrêter en son honneur l’incendie d’une ville ! un obélisque pour lequel un roi mit en gage la vie de son fils unique ! Les Romains l’ont fait arriver miraculeusement du fond de l’Égypte jusqu’en Italie ; ils détournèrent le Nil de son cours pour qu’il allât le chercher et le transportât jusqu’à la mer ; cet obélisque est encore couvert des hiéroglyphes qui gardent leur secret depuis tant de siècles, et défient jusqu’à ce jour les plus savantes recherches. Les Indiens, les Égyptiens, l’antiquité de l’antiquité nous seraient peut-être révélés par ces signes. Le charme merveilleux de Rome, ce n’est pas seulement la beauté réelle de ses monumens, mais l’intérêt qu’ils inspirent en excitant à penser ; et ce genre d’intérêt s’accroît chaque jour par chaque étude nouvelle.

Une des églises les plus singulières de Rome, c’est St.-Paul : son extérieur est celui d’une grange mal bâtie, et l’intérieur est orné par quatre-vingts colonnes d’un marbre si beau, d’une forme si parfaite, qu’on croit qu’elles appartiennent à un temple d’Athènes décrit par Pausanias. Cicéron dit : Nous sommes entourés des vestiges de l’histoire. S’il le disait alors, que dirons-nous maintenant !

Les colonnes, les statues, les bas-reliefs de l’ancienne Rome sont tellement prodigués dans les églises de la ville moderne, qu’il en est une (Ste.-Agnès) où des bas-reliefs retournés servent de marches à un escalier, sans qu’on se soit donné la peine de savoir ce qu’ils représentent. Quel étonnant aspect offrirait maintenant Rome antique, si l’on avait laissé les colonnes, les marbres, les statues à la place même où ils ont été trouvés ! la ville ancienne presqu’en entier serait encore debout, mais les hommes de nos jours oseraient-ils s’y promener ?

Les palais des grands seigneurs sont extrêmement vastes, d’une architecture souvent très belle et toujours imposante ; mais les ornemens de l’intérieur sont rarement de bon goût, et l’on n’y a point l’idée de ces appartemens élégans que les jouissances perfectionnées de la vie sociale ont fait inventer ailleurs. Ces vastes demeures des princes romains sont désertes et silencieuses ; les paresseux habitans de ces superbes palais se retirent chez eux dans quelques petites chambres inaperçues, et laissent les étrangers parcourir leurs magnifiques galeries, où les plus beaux tableaux du siècle de Léon X sont réunis. Ces grands seigneurs romains sont aussi étrangers maintenant au luxe pompeux de leurs ancêtres, que ces ancêtres l’étaient eux-mêmes aux vertus austères des Romains de la république. Les maisons de campagne donnent encore plus l’idée de cette solitude, de cette indifférence des possesseurs au milieu des plus admirables séjours du monde. On se promène dans ces immenses jardins sans se douter qu’ils aient un maître. L’herbe croît au milieu des allées, et, dans ces mêmes allées abandonnées, les arbres sont taillés artistement selon l’ancien goût qui régnait en France ; singulière bizarrerie que cette négligence du nécessaire et cette affectation de l’inutile ! Mais on est souvent surpris à Rome, et dans la plupart des autres villes d’Italie, du goût qu’ont les Italiens pour les ornemens maniérés, eux qui ont sans cesse sous les yeux la noble simplicité de l’antique. Ils aiment ce qui est brillant plutôt que ce qui est élégant et commode. Ils ont en tout genre les avantages et les inconvéniens de ne point vivre habituellement en société. Leur luxe est pour l’imagination plutôt que pour la jouissance ; isolés qu’ils sont entre eux, ils ne peuvent redouter l’esprit de moquerie qui pénètre rarement à Rome dans les secrets de la maison ; et l’on dirait souvent, à voir le contraste du dedans et du dehors des palais, que la plupart des grands seigneurs d’Italie arrangent leurs demeures pour éblouir les passans, mais non pour y recevoir des amis.

Après avoir parcouru les églises et les palais, Corinne conduisit Oswald dans la Villa Mellini, jardin solitaire et sans autre ornement que des arbres magnifiques. On voit de là, dans l’éloignement, la chaîne des Appenins ; la transparence de l’air colore ces montagnes, les rapproche et les dessine d’une manière singulièrement pittoresque. Oswald et Corinne restèrent dans ce lieu quelque temps pour goûter le charme du ciel et la tranquillité de la nature. On ne peut avoir l’idée de cette tranquillité singulière quand on n’a pas vécu dans les contrées méridionales. L’on ne sent pas, dans un jour chaud, le plus léger souffle de vent. Les plus faibles brins de gazon sont d’une immobilité parfaite ; les animaux eux-mêmes partagent l’indolence inspirée par le beau temps ; à midi, vous n’entendez point le bourdonnement des mouches, ni le bruit des cigales, ni le chant des oiseaux ; nul ne se fatigue en agitations inutiles et passagères, tout dort jusqu’au moment où les orages, où les passions réveillent la nature véhémente qui sort avec impétuosité de son profond repos.

Il y a dans les jardins de Rome un grand nombre d’arbres toujours verts qui ajoutent encore à l’illusion que fait déjà la douceur du climat pendant l’hiver. Des pins d’une élégance particulière, larges et touffus vers le sommet, et rapprochés l’un de l’autre, forment comme une espèce de plaine dans les airs, dont l’effet est charmant quand on monte assez haut pour l’apercevoir. Les arbres inférieurs sont placés à l’abri de cette voûte de verdure. Deux palmiers seulement se trouvent dans Rome, et sont tous les deux dans des jardins de moines : l’un d’eux placé sur une hauteur sert de point de vue à distance, et l’on a toujours un sentiment de plaisir en apercevant, en retrouvant dans les diverses perspectives de Rome, ce député de l’Afrique, cette image d’un midi plus brûlant encore que celui de l’Italie, et qui réveille tant d’idées et de sensations nouvelles.

— Ne trouvez-vous pas, dit Corinne en contemplant avec Oswald la campagne dont ils étaient environnés, que la nature en Italie fait plus rêver que partout ailleurs ? On dirait qu’elle est ici plus en relation avec l’homme, et que le créateur s’en sert comme d’un langage entre la créature et lui. — Sans doute, reprit Oswald, je le crois ainsi ; mais qui sait si ce n’est pas l’attendrissement profond que vous excitez dans mon cœur qui me rend sensible à tout ce que je vois ? Vous me révélez les pensées et les émotions que les objets extérieurs peuvent faire naître. Je ne vivais que dans mon cœur, vous avez réveillé mon imagination. Mais cette magie de l’univers que vous m’apprenez à connaître ne m’offrira jamais rien de plus beau que votre regard, de plus touchant que votre voix. — Puisse ce sentiment que je vous inspire aujourd’hui durer autant que ma vie, dit Corinne, ou du moins puisse ma vie ne pas durer plus que lui ! —

Oswald et Corinne terminèrent leur voyage de Rome par la Villa Borghèse, celui de tous les jardins et de tous les palais romains où les splendeurs de la nature et des arts sont rassemblées avec le plus de goût et d’éclat. On y voit des arbres de toutes les espèces et des eaux magnifiques. Une réunion incroyable de statues, de vases, de sarcophages antiques, se mêlent avec la fraîcheur de la jeune nature du sud. La mythologie des anciens y semble ranimée. Les naïades sont placées sur le bord des ondes, les nymphes dans des bois dignes d’elles, les tombeaux sous des ombrages élyséens, la statue d’Esculape est au milieu d’une île, celle de Vénus semble sortir des ondes ; Ovide et Virgile pourraient se promener dans ce beau lieu, et se croire encore au siècle d’Auguste. Les chefs-d’oeuvre de sculpture que renferme le palais lui donnent une magnificence à jamais nouvelle. On aperçoit de loin, à travers les arbres, la ville de Rome et St.-Pierre, et la campagne et les longues arcades, débris des aquéducs qui transportaient les sources des montagnes dans l’ancienne Rome. Tout est là pour la pensée, pour l’imagination, pour la rêverie. Les sensations les plus pures se confondent avec les plaisirs de l’ame, et donnent l’idée d’un bonheur parfait ; mais quand l’on demande, pourquoi ce séjour ravissant n’est-il pas habité ? l’on vous répond que le mauvais air (la cattiva aria) ne permet pas d’y vivre pendant l’été.

Ce mauvais air fait pour ainsi dire le siège de Rome ; il avance chaque année quelques pas de plus, et l’on est forcé d’abandonner les plus charmantes habitations à son empire : sans doute l’absence d’arbres dans la campagne autour de la ville en est une des causes, et c’est peut-être pour cela que les anciens Romains avaient consacré les bois aux déesses, afin de les faire respecter par le peuple. Maintenant des forêts sans nombre ont été abattues ; pourrait-il en effet exister de nos jours des lieux assez sanctifiés pour que l’avidité s’abstînt de les dévaster ? Le mauvais air est le fléau des habitans de Rome, et menace la ville d’une entière dépopulation ; mais il ajoute peut-être encore à l’effet que produisent les superbes jardins qu’on voit dans l’enceinte de Rome. L’influence maligne ne se fait sentir par aucun signe extérieur ; vous respirez un air qui semble pur et qui est très-agréable ; la terre est riante et fertile ; une fraîcheur délicieuse vous repose le soir des chaleurs brûlantes du jour ; et tout cela, c’est la mort !

— J’aime, disait Oswald à Corinne, ce danger mystérieux, invisible, ce danger sous la forme des impressions les plus douces. Si la mort n’est, comme je le crois, qu’un appel à une existence plus heureuse, pourquoi le parfum des fleurs, l’ombrage des beaux arbres, le souffle rafraîchissant du soir ne seraient-ils pas chargés de nous en apporter la nouvelle ? Sans doute le gouvernement doit veiller de toutes les manières à la conservation de la vie humaine, mais la nature a des secrets que l’imagination seule peut pénétrer ; et je conçois facilement que les habitans et les étrangers ne se dégoûtent point de Rome par le genre de péril que l’on y court pendant les plus belles saisons de l’année. —

  1. Viximus insignes inter utramque facem.
    Properce.
  2. Dellius, il faut mourir.................
    Il faut quitter la terre et ta demeure, et ton épouse chérie.
  3. Plin. Hist. natur. l. III. Tiberis…… quamlibet magnorum navium ex Italo mari capax, rerum in toto orbe nascentium mercator placidissimus, pluribus propè solus quàm ceteri in omnibus terris amnes, accolitur, aspiciturque villis. Nullique fluviorum minùs licet, inclusisutrinque lateribus : nec tamen ipse pugnat, quanquam creber ac subitis incrementis, et nusquam magis aquis quàm in ipsâ urbe slagnantibus. Quin immò vates intelligitur potiùs ac monitor, auctu semperreligiosus veriùs, quàm sævus.