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Corinne ou l’Italie/Livre XII

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La librairie stéréotipe (Tome IIp. 36-86).
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LIVRE XII.

HISTOIRE DE LORD NELVIL

CHAPITRE PREMIER.


J’AI été élevé dans la maison paternelle avec une tendresse, avec une bonté que j’admire bien davantage, depuis que je connais les hommes. Je n’ai jamais rien aimé plus profondément que mon père, et cependant il me semble que si j’avais su, comme je le sais à présent, combien son caractère était unique dans le monde, mon affection eût été plus vive encore et plus dévouée. Je me rappelle mille traits de sa vie, qui me paraissaient tout simples, parce que mon père les trouvait tels, et qui m’attendrissent douloureusement aujourd’hui que j’en connais la valeur. Les reproches qu’on se fait envers une personne qui nous fut chère et qui n’est plus donnent l’idée de ce que pourraient être les peines éternelles, si la miséricorde divine ne venait point au secours d’une telle douleur.

J’étais heureux et calme auprès de mon père, mais je souhaitais de voyager avant de m’engager dans l’armée. Il y a, dans mon pays, la plus belle carrière civile pour les hommes éloquens ; mais j’avais, j’ai même encore une si grande timidité, qu’il m’eût été très-pénible de parler en public, et je préférais l’état militaire. J’aimais mieux avoir affaire aux périls certains qu’aux dégoûts possibles. Mon amour-propre est, à tous les égards, plus susceptible qu’ambitieux, et j’ai toujours trouvé que les hommes s’offrent à l’imagination comme des fantômes, quand ils vous blâment, et comme des pygmées, quand ils vous louent. J’avais envie d’aller en France, où venait d’éclater cette révolution qui, malgré la vieillesse du genre humain, prétendait à recommencer l’histoire du monde. Mon père avait conservé quelques préventions contre Paris, qu’il avait vu vers la fin du règne de Louis XV, et ne concevait guère comment des cotteries pouvaient se changer en nation, des prétentions en vertus, et des vanités en enthousiasme. Néanmoins il consentit au voyage que je désirais, parce qu’il craignait de rien exiger : il avait une sorte d’embarras de son autorité paternelle, quand le devoir ne lui commandait pas d’en faire usage. Il redoutait toujours que cette autorité n’altérât la vérité, la pureté d’affection qui tient à ce qu’il y a de plus libre et de plus involontaire dans notre nature, et il avait, avant tout, besoin d’être aimé. Il m’accorda donc, au commencement de 1791, lorsque j’avais vingt-un ans accomplis, six mois de séjour en France, et je partis pour connaître cette nation si voisine de nous, et toutefois si différente par ses institutions et les habitudes qui en sont résultées.

Je croyais ne jamais aimer ce pays ; j’avais contre lui les préjugés que nous inspirent la fierté et la gravité anglaises. Je craignais les moqueries contre tous les cultes de la pensée et du cœur, je détestais cet art de rabattre tous les élans et de désenchanter tous les amours. Le fonds de cette gaieté tant vantée me paraissait bien triste, puisqu’il frappait de mort mes sentimens les plus chers. Je ne connaissais pas alors les Français vraiment distingués ; et ceux-là réunissent aux qualités les plus nobles des manières pleines de charmes. Je fus étonné de la simplicité, de la liberté qui régnaient dans les sociétés de Paris. Les plus grands intérêts y étaient traités sans frivolité comme sans pédanterie ; il semblait que les idées les plus profondes fussent devenues le patrimoine de la conversation, et que la révolution du monde entier ne se fit que pour rendre la société de Paris plus aimable. Je rencontrais des hommes d’une instruction sérieuse, d’un talent supérieur, animés par le désir de plaire, plus encore que par le besoin d’être utiles ; recherchant les suffrages d’un salon même après ceux d’une tribune, et vivant dans la société des femmes pour être applaudis plutôt que pour être aimés.

Tout, à Paris, était parfaitement bien combiné, par rapport au bonheur extérieur. Il n’y avait aucune gêne dans les détails de la vie ; de l’égoïsme au fond, mais jamais dans les formes ; un mouvement, un intérêt qui prenait chacun de vos jours, sans vous en laisser beaucoup de fruit, mais aussi sans que jamais vous en sentissiez le poids ; une promptitude de conception qui permettait d’indiquer et de comprendre par un mot ce qui aurait exigé ailleurs un long développement ; un esprit d’imitation qui pourrait bien s’opposer à toute indépendance véritable, mais qui introduit dans la conversation cette sorte de bon accord et de complaisance qu’on ne trouve nulle autre part ; enfin une manière facile de conduire la vie, de la diversifier, de la soustraire à la réflexion, sans en écarter le charme de l’esprit. À tous ces moyens de s’étourdir il faut ajouter les spectacles, les étrangers, les nouvelles, et vous aurez l’idée de la ville la plus sociale qui soit au monde. Je m’étonne presque de prononcer son nom dans cet hermitage, au milieu d’un désert, à l’autre extrême des impressions que fait naître la plus active population du monde ; mais je devais vous peindre ce séjour et son effet sur moi.

Le croiriez-vous, Corinne, maintenant que vous m’avez connu si sombre et si découragé, je me laissai séduire par ce tourbillon spirituel ! je fus bien aise de n’avoir pas un moment d’ennui, eussé-je dû n’en avoir pas un de méditation, et d’émousser en moi la faculté de souffrir, bien que celle d’aimer s’en ressentît. Si j’en puis juger par moi-même, il me semble qu’un homme d’un caractère sérieux et sensible peut être fatigué par l’intensité même et la profondeur de ses impressions : il revient toujours à sa nature ; mais ce qui l’en fait sortir, au moins pour quelque temps, lui fait du bien. C’est en m’élevant au-dessus de moi-même, Corinne, que vous dissipez ma mélancolie naturelle ; c’est en me faisant valoir moins que je ne vaux réellement, qu’une femme, dont je vous parlerai bientôt, étourdissait ma tristesse intérieure. Cependant, quoique j’eusse pris le goût et l’habitude de la vie de Paris, elle ne m’aurait pas suffi long-temps, si je n’avais pas obtenu l’amitié d’un homme, parfait modèle du caractère français dans son antique loyauté, et de l’esprit français dans sa culture nouvelle.

Je ne vous dirai pas, mon amie, le véritable nom des personnes dont j’ai à vous parler, et vous comprendrez ce qui m’oblige à vous le cacher, en apprenant le reste de cette histoire. Le comte Raimond était de la plus illustre famille de France ; il avait dans l’ame toute la fierté chevaleresque de ses ancêtres, et sa raison adoptait les idées philosophiques, quand elles lui commandaient des sacrifices personnels : il ne s’était point activement mêlé de la révolution ; mais il aimait ce qu’il y avait de vertueux dans chaque parti ; le courage de la reconnaissance dans les uns, l’amour de la liberté dans les autres, tout ce qui était désintéressé lui plaisait. La cause de tous les opprimés lui paraissait juste, et cette générosité de caractère était encore relevée par la plus grande négligence pour sa propre vie. Ce n’était pas qu’il fut précisément malheureux, mais il y avait un tel contraste entre son ame et la société, telle qu’elle est en général, que la peine journalière qu’il en ressentait le détachait de lui-même. Je fus assez heureux pour intéresser le comte Raimond ; il souhaita de vaincre ma réserve naturelle, et, pour en triompher, il mit dans notre liaison une coquetterie d’amitié vraiment romanesque : il ne connaissait aucun obstacle, ni pour rendre un grand service, ni pour faire un petit plaisir. Il voulait aller s’établir la moitié de l’année en Angleterre pour ne pas me quitter ; j’avais beaucoup de peine à l’empêcher de partager avec moi tout ce qu’il possédait.

— Je n’ai qu’une sœur, me disait-il, mariée à un vieillard très-riche, et je suis parfaitement libre de faire ce que je veux de ma fortune. D’ailleurs cette révolution tournera mal, et je pourrais bien être tué ; faites-moi donc jouir de ce que j’ai, en le regardant comme à vous. — Hélas ! ce généreux Raimond prévoyait trop bien sa destinée. Quand on est capable de se connaître, on se trompe rarement sur son sort ; et les pressentimens ne sont le plus souvent qu’un jugement sur soi-même qu’on ne s’est pas encore tout-à-fait avoué. Noble, sincère, imprudent même, le comte Raimond mettait en dehors toute son ame ; c’était un plaisir nouveau pour moi qu’un tel caractère : chez nous les trésors de l’ame ne sont pas facilement exposés aux regards, et nous avons pris l’habitude de douter de tout ce qui se montre ; mais cette bonté expansive, que je trouvais dans mon ami, me donnait des jouissances tout à la fois faciles et sûres : et je n’avais pas un doute sur ses qualités, bien qu’elles se fissent toutes voir dès le premier instant. Je n’éprouvais aucune timidité dans mes rapports avec lui, et, ce qui valait mieux encore, il me mettait à l’aise avec moi-même. Tel était l’aimable Français pour qui j’ai senti cette amitié parfaite, cette fraternité de compagnon d’armes, dont on n’est capable que dans la jeunesse avant qu’on ait connu le sentiment de la rivalité, avant que les carrières irrévocablement tracées, sillonnent et partagent le champ de l’avenir.

Un jour le comte Raimond me dit : — Ma sœur est veuve, j’en suis charmé ; je n’aimais pas son mariage ; elle avait accepté la main du vieillard qui vient de mourir, dans un moment où nous n’avions de fortune ni l’un ni l’autre ; car la mienne vient d’un héritage qui m’est arrivé nouvellement : mais, néanmoins, je m’étais opposé dans le temps à cette union autant que je l’avais pu ; je n’aime pas qu’on fasse rien par calcul, et encore moins la plus solennelle action de la vie. Mais enfin elle s’est conduite à merveille avec l’époux qu’elle n’aimait pas ; il n’y a rien à dire à tout cela, selon le monde : maintenant qu’elle est libre, elle revient demeurer chez moi. Vous la verrez ; c’est une personne très-aimable à la longue : et vous autres Anglais vous aimez à faire des découvertes. Pour moi, je trouve plus agréable de lire d’abord tout dans la physionomie, vos manières contenues cependant, mon cher Oswald, ne m’ont jamais fait de la peine, mais celles de ma sœur me gênent un peu. —

Madame d’Arbigny, la sœur du comte Raimond, arriva le lendemain matin, et le même soir je lui fus présenté : elle avait des traits semblables à ceux de son frère, un son de voix analogue, mais une manière d’accentuer toute différente, et beaucoup plus de réserve et de finesse dans l’expression de ses regards ; sa figure d’ailleurs était très-agréable, sa taille pleine de grâce, et il y avait dans tous ses mouvemens une élégance parfaite, elle ne disait pas un mot qui ne fût convenable ; elle ne manquait à aucun genre d’égards, sans que sa politesse fut en rien exagérée ; elle flattait l’amour-propre avec beaucoup d’adresse, et montrait qu’on lui plaisait, sans jamais se compromettre : car, dans tout ce qui tenait à la sensibilité, elle s’exprimait toujours comme si, dans ce genre, elle voulait dérober aux autres ce qui se passait dans son cœur. Cette manière avait avec celle des femmes de mon pays une ressemblance apparente qui me séduisit ; il me semblait bien que madame d’Arbigny trahissait trop souvent ce qu’elle prétendait vouloir cacher, et que le hasard n’amenait pas tant d’occasions d’attendrissement involontaire qu’il en naissait autour d’elle ; mais cette réflexion traversait légèrement mon esprit, et ce que j’éprouvais habituellement auprès de madame d’Arbigny m’était doux et nouveau.

Je n’avais jamais été flatté par personne. Chez nous l’on ressent avec profondeur et l’amour et l’enthousiasme qu’il inspire ; mais l’art de s’insinuer dans le cœur par l’amour-propre est peu connu. D’ailleurs, je sortais des universités, et jusqu’alors personne, en Angleterre, n’avait fait attention à moi. Madame d’Arbigny relevait chaque mot que je disais ; elle s’occupait de moi avec une attention constante ; je ne crois pas qu’elle connût bien l’ensemble de ce que je puis être ; mais elle me révélait à moi-même par mille observations des détails dont la sagacité me confondait ; il me semblait quelquefois qu’il y avait un peu d’art dans son langage, qu’elle parlait trop bien et d’une voix trop douce, que ses phrases étaient trop soigneusement rédigées ; mais sa ressemblance avec son frère, le plus sincère de tous les hommes, éloignait de mon esprit ces doutes, et contribuait à m’inspirer de l’attrait pour elle.

Un jour je disais au comte Raimond l’effet que produisait sur moi cette ressemblance, il m’en remercia ; mais après un instant de réflexion il me dit : — Ma sœur et moi cependant nous n’avons pas de rapport dans le caractère. — Il se tut après ces mots ; mais en me les rappelant, ainsi que beaucoup d’autres circonstances, j’ai été convaincu, dans la suite, qu’il ne désirait pas que j’épousasse sa sœur. Je ne puis douter qu’elle n’en eût l’intention dès lors, quoique cette intention ne fût pas aussi prononcée que dans la suite ; nous passions notre vie ensemble, et les jours s’écoulaient avec elle, souvent agréablement, toujours sans peine. J’ai réfléchi depuis qu’elle était habituellement de mon avis ; quand je commençais une phrase, elle la finissait, ou prévoyant d’avance celle que j’allais dire, elle se hâtait de s’y conformer ; et cependant, malgré cette douceur parfaite dans les formes, elle exerçait un empire très-despotique sur mes actions ; elle avait une manière de me dire : — Sûrement vous vous conduirez ainsi, sûrement vous ne ferez pas telle démarche, qui me dominait tout-à-fait ; il me semblait que je perdrais toute son estime pour moi, si je trompais son attente, et j’attachais du prix à cette estime, témoignée souvent avec des expressions très-flatteuses.

Cependant, Corinne, croyez-moi, car je le pensais même avant de vous connaître : ce n’était point de l’amour que le sentiment que m’inspirait madame d’Arbigny ; je ne lui avais point dit que je l’aimais ; je ne savais point si une telle belle-fille conviendrait à mon père ; il n’était point dans ses idées que j’épousasse une Française, et je ne voulais rien faire sans son aveu. Mon silence, je le crois, déplaisait à madame d’Arbigny : car elle avait quelquefois de l’humeur dont elle faisait toujours de la tristesse, et qu’elle expliquait après par des motifs touchans, bien que sa physionomie, dans les momens où elle ne s’observait pas, eût quelquefois beaucoup de sécheresse ; mais j’attribuais ces instans d’inégalité à nos rapports ensemble, dont je n’étais pas content moi-même : car cela fait mal d’aimer un peu, et de ne pas aimer tout-à-fait.

Ni le comte Raimond ni moi nous ne nous parlions de sa sœur : c’était la première gêne qui eût existé entre nous ; mais plusieurs fois madame d’Arbigny m’avait conjuré de ne pas m’entretenir d’elle avec son frère, et lorsque je m’étonnais de cette prière, elle me disait : — Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je ne puis souffrir qu’un tiers, même mon ami intime, se mêle de mes sentimens pour un autre. J’aime le secret dans toutes les affections. — Cette explication me plaisait assez, et j’obéissais à ses désirs. Je reçus alors une lettre de mon père, qui me rappelait en Écosse. Les six mois fixés pour mon séjour en France étaient écoulés, et les troubles de ce pays allant toujours en croissant, il ne pensait pas qu’il convînt à un étranger d’y rester davantage. Cette lettre me causa d’abord une vive peine. Je sentais, néanmoins, combien mon père avait raison ; j’avais un grand désir de le revoir ; mais la vie que je menais à Paris, dans la société du comte Raimond et de sa sœur, m’était tellement agréable, que je ne pouvais m’en arracher sans un amer chagrin. J’allai tout de suite chez madame d’Arbigny, je lui montrai ma lettre, et, pendant qu’elle la lisait, j’étais si absorbé par ma peine, que je ne vis pas même quelle impression elle en recevait. Je l’entendis seulement qui me disait quelques mots pour m’engager à retarder mon départ, à écrire à mon père que j’étais malade ; enfin à louvoyer avec sa volonté. Je me souviens que ce fut le terme dont elle se servit ; j’allais répondre, et j’aurais dit ce qui était vrai, c’est que mon départ était résolu pour le lendemain, lorsque le comte Raimond entra, et sachant ce dont il s’agissait, déclara le plus nettement du monde que je devais obéir à mon père, et qu’il n’y avait pas à hésiter. Je fus étonné de cette décision si rapide ; je m’attendais à être sollicité, retenu ; je voulais résister à mes propres regrets ; mais je ne croyais pas que l’on me rendît le triomphe si facile, et, pour un moment, je méconnus le sentiment de mon ami ; il s’en aperçut, me prit la main, et me dit : — Dans trois mois je serai en Angleterre, pourquoi donc vous retiendrais-je en France ? J’ai mes raisons pour n’en rien faire, ajouta-t-il à demi-voix. — Mais sa sœur l’entendit, et se hâta de dire qu’il était sage, en effet, d’éviter les dangers que pouvait courir un Anglais en France, au milieu de la révolution. Je suis bien, sûr à présent que ce n’était pas à cela que le comte Raimond faisait allusion ; mais il ne contredit ni ne confirma l’explication de sa sœur. Je partais ; il ne crut pas nécessaire de m’en dire davantage.

— Si je pouvais être utile à mon pays, je resterais, continua-t-il ; mais vous le voyez, il n’y a plus de France. Les idées et les sentimens qui la faisaient aimer n’existent plus. Je regretterai encore le sol ; mais je retrouverai ma patrie quand je respirerai le même air que vous. — Combien je fus ému des touchantes expressions d’une amitié si vraie ! combien en ce moment Raimond l’emportait sur sa sœur dans mes affections ! Elle le devina bien vite, et ce soir là même je la vis sous un point de vue nouveau. Il arriva du monde, elle fit les honneurs de chez elle à merveille, parla de mon départ avec la plus grande simplicité, et donna généralement l’idée que c’était pour elle l’événement le plus ordinaire. J’avais déjà remarqué dans plusieurs occasions qu’elle mettait un tel prix à la considération, que jamais elle ne laissait voir à personne les sentimens qu’elle me témoignait ; mais cette fois c’en était trop, et j’étais tellement blessé de son indifférence, que je résolus de partir avant la société et de ne pas rester seul un moment avec elle. Elle vit que je m’approchais de son frère pour lui demander de me dire adieu le lendemain matin avant mon départ ; alors elle vint à moi et me dit assez haut pour que l’on put l’entendre, qu’elle avait une lettre à me remettre pour une de ses amies en Angleterre, et elle ajouta très-vite et très-bas : — Vous ne regrettez que mon frère ; vous ne parlez qu’à lui, et vous voulez me percer le cœur en vous en allant ainsi ! — Puis elle retourna sur-le-champ s’asseoir au milieu de son cercle. Je fus troublé de ces paroles et j’allais rester comme elle le désirait, lorsque le comte Raimond me prit par le bras et m’emmena dans sa chambre.

Quand tout le monde fut parti, nous entendîmes sonner à coups redoublés dans l’appartement de madame d’Arbigny, le comte Raimond n’y faisait pas attention : je le forçai cependant à s’en inquiéter et nous envoyâmes demander ce que c’était, on nous répondit que madame d’Arbigny venait de se trouver mal. Je fus vivement ému ; je voulais la revoir, retourner chez elle encore une fois, le comte Raimond m’en empêcha obstinément. — Évitons ces émotions, dit-il, les femmes se consolent toujours mieux quand elles sont seules. — Je ne pouvais comprendre cette dureté pour sa sœur, si fort en contraste avec la constante bonté de mon ami, et je me séparai de lui le lendemain avec une sorte d’embarras qui rendit nos adieux moins tendres. Ah ! si j’avais deviné le sentiment plein de délicatesse qui l’empêchait de consentir à ce que sa sœur me captivât, quand il ne la croyait pas faite pour me rendre heureux ; si j’avais prévu surtout quels événemens allaient nous séparer pour toujours ! mes adieux auraient satisfait et son ame et la mienne.


CHAPITRE II


OWALD cessa de parler pendant quelques instans ; Corinne écoutait son récit avec une telle avidité qu’elle se tut aussi dans la crainte de retarder le moment où il reprendrait la parole.

— Je serais heureux, continua-t-il, si mes rapports avec madame d’Arbigny avaient fini alors, si j’étais resté près de mon père et si je n’avais pas remis le pied sur la terre de France ! mais la fatalité, c’est-à-dire peut-être la faiblesse de mon caractère a pour jamais empoisonné ma vie, oui pour jamais, chère amie, même auprès de vous.

Je passai près d’une année en Écosse avec mon père, et notre tendresse l’un pour l’autre devint chaque jour plus intime ; je pénétrai dans le sanctuaire de cette ame céleste, et je trouvais dans l’amitié qui m’unissait à lui ces sympathies du sang dont les liens mystérieux tiennent à tout notre être ; je recevais des lettres de Raimond pleines d’affection, il me racontait les difficultés. qu’il trouvait à dénaturer sa fortune pour venir me joindre ; mais sa persévérance dans ce projet était la même. Je l’aimais toujours ; mais quel ami pouvais-je comparer à mon père ! Le respect qu’il m’inspirait ne gênait pas ma confiance. J’avais foi aux paroles de mon père comme à un oracle, et les incertitudes qui sont malheureusement dans mon caractère cessaient toujours dès qu’il avait parlé. Le ciel nous a formés, dit un écrivain anglais, pour l’amour de ce qui est vénérable. Mon père n’a pas su, il n’a pu savoir à quel point je l’aimais, et ma fatale conduite a dû l’en faire douter. Cependant il a eu pitié de moi ; il m’a plaint en mourant de la douleur que me causerait sa perte. Ah ! Corinne, j’avance dans ce triste récit, soutenez mon courage, j’en ai besoin. — Cher ami, lui dit Corinne, trouvez quelque douceur à montrer votre ame si noble et si sensible devant la personne du monde qui vous admire et vous chérit le plus. —

Il m’envoya pour ses affaires à Londres, reprit lord Nelvil, et je le quittai lorsque je ne devais plus le revoir, sans qu’aucun frémissement m’avertît de mon malheur. Il fut plus aimable que jamais dans nos derniers entretiens ; on dirait que l’ame des justes donne, Comme les fleurs, plus de parfums vers le soir. Il m’embrassa les larmes aux yeux ; il me disait souvent qu’à son âge tout était solennel ; mais moi je croyais à sa vie comme à la mienne : nos ames s’entendaient si bien, il était si jeune pour aimer, que je ne songeais pas à sa vieillesse. La confiance comme la crainte sont inexplicables dans les affections vives. Mon père m’accompagna cette fois jusqu’au seuil de la porte de son château, de ce château que j’ai revu depuis désert et dévasté comme mon triste cœur.

Il n’y avait pas huit jours que j’étais à Londres, quand je reçus de madame d’Arbigny la fatale lettre dont j’ai retenu chaque mot. « Hier, dix août, disait-elle, mon frère a été massacré aux Tuileries en défendant son roi. Je suis proscrite comme sa sœur, et obligée de me cacher pour échapper à mes persécuteurs. Le comte Raimond avait pris toute ma fortune avec la sienne, pour la faire passer en Angleterre : l’avez-vous déjà reçue ? ou savez-vous à qui il l’a confiée pour vous la remettre ? Je n’ai qu’un mot de lui, écrit du château même, au moment où il sut qu’on se disposait à l’attaquer ; et ce mot me dit seulement de m’adresser à vous pour tout savoir. Si vous pouviez venir ici pour m’emmener, vous me sauveriez peut-être la vie ; car les Anglais voyagent librement encore en France ; et moi je ne puis obtenir un passe-port ; le nom de mon frère me rend suspecte. Si la malheureuse sœur de Raimond vous intéresse assez pour venir la chercher, vous saurez à Paris chez M. de Maltigues, mon parent, le lieu de ma retraite. Mais si vous avez la généreuse intention de me secourir, ne perdez pas un instant pour l’accomplir ; car on dit que la guerre peut éclater d’un jour à l’autre entre nos deux pays. »

Représentez-vous l’effet que cette lettre produisit sur moi. Mon ami massacré, sa sœur au désespoir, et leur fortune, disait-elle, entre mes mains, bien que je n’en eusse pas reçu la moindre nouvelle. Ajoutez à ces circonstances le danger de madame d’Arbigny, et l’idée qu’elle avait que je pouvais la servir en allant la chercher. Il ne me parut pas possible d’hésiter ; et je partis à l’instant, en envoyant un courrier à mon père qui lui portait la lettre que je venais de recevoir, et la promesse qu’avant quinze jours je serais revenu ! Par un hasard vraiment cruel, l’homme que j’envoyai tomba malade en route, et la seconde lettre que j’écrivis à mon père de Douvres lui arriva avant la première. Il sut ainsi mon départ sans en connaître les motifs, et, quand l’explication lui arriva, il avait pris sur ce voyage une inquiétude qui ne se dissipa point.

J’arrivai à Paris en trois jours ; j’y appris que madame d’Arbigny s’était retirée dans une ville de province à soixante lieues, et je continuai ma route pour aller l’y rejoindre. Nous éprouvâmes l’un et l’autre une profonde émotion en nous revoyant : elle était dans son malheur beaucoup plus aimable qu’auparavant, parce qu’il y avait dans ses manières moins d’art et de contrainte. Nous pleurâmes ensemble son noble frère, et les désastres publics ! Je m’informai avec anxiété de sa fortune : elle me dit qu’elle n’en avait aucune nouvelle ; mais, peu de jours après, j’appris que le banquier, auquel le comte Raimond l’avait confiée, la lui avait rendue ; et ce qui est singulier, je l’appris par un négociant de la ville où nous étions, qui me le dit par hasard, et m’assura que madame d’Arbigny n’avait jamais dû en être véritablement inquiète. Je n’y compris rien, et j’allai chez madame d’Arbigny pour lui demander ce que cela signifiait. Je trouvai chez elle un de ses parens, M. de Maltigues, qui me dit, avec une promptitude et un sang-froid remarquables, qu’il arrivait à l’instant même de Paris pour apporter à madame d’Arbigny la nouvelle du retour du banquier qu’elle croyait parti pour l’Angleterre, et dont elle n’avait pas entendu parler depuis un mois. Madame d’Arbigny confirma ce qu’il disait, et je la crus, mais en me rappelant qu’elle a constamment trouvé des prétextes pour ne pas me montrer le prétendu billet de son frère dont elle me parlait dans sa lettre, j’ai compris depuis qu’elle s’était servi d’une ruse pour m’inquiéter sur sa fortune.

Au moins est-il vrai qu’elle était riche, et que dans son désir de m’épouser il ne se mêlait aucun motif intéressé ; mais le grand tort de madame d’Arbigny était de faire une entreprise du sentiment, de mettre de l’adresse là où il suffisait d’aimer, et de dissimuler sans cesse quand il eût mieux valu montrer tout simplement ce qu’elle éprouvait. Car elle m’aimait alors autant qu’on peut aimer quand on combine ce qu’on fait, presque ce que l’on pense, et que l’on conduit les relations du cœur comme des intrigues politiques.

La tristesse de madame d’Arbigny ajoutait encore à ses charmes extérieurs, et lui donnait une expression touchante qui me plaisait extrêmement. Je lui avais formellement déclaré que je ne me marierais point sans le consentement de mon père ; mais je ne pouvais m’empêcher de lui exprimer les transports que sa figure séduisante excitait en moi ; et comme il entrait dans ses projets de me captiver à tout prix, je crus entrevoir qu’elle n’était pas invariablement résolue à repousser mes désirs ; et maintenant que je me retrace ce qui s’est passé entre nous, il me semble qu’elle hésitait par des motifs étrangers à l’amour, et que ses combats apparens étaient des délibérations secrètes. Je me trouvais seul avec elle tout le jour, et, malgré les résolutions que la délicatesse m’inspirait, je ne pus résister à mon entraînement, et madame d’Arbigny m’imposa tous les devoirs en m’accordant tous les droits. Elle me montra plus de douleur et de remords que peut-être elle n’en avait réellement, et me lia fortement à son sort par son repentir même. Je voulais la mener en Angleterre avec moi, la faire connaître à mon père, et le conjurer de consentir à mon union avec elle ; mais elle se refusait à quitter la France sans que je fusse son époux. Peut-être avait-elle raison en cela ; mais sachant bien de tout temps que je ne pouvais me résoudre à l’épouser sans l’aveu de mon père, elle avait tort dans les moyens qu’elle prenait et pour ne pas partir, et pour me retenir malgré les devoirs qui me rappelaient en Angleterre.

Quand la guerre fut déclarée entre les deux pays, mon désir de quitter la France devint plus vif, et les obstacles que madame d’Arbigny y opposait se multiplièrent. Tantôt elle ne pouvait obtenir un passe-port ; tantôt, si je voulais partir seul, elle m’assurait qu’elle serait compromise en restant en France après mon départ, parce qu’on la soupçonnerait d’être en correspondance avec moi. Cette femme si douce, si mesurée, se livrait par moment à des accès de désespoir qui bouleversaient entièrement mon ame. Elle employait les attraits de sa figure et les grâces de son esprit pour me plaire, et sa douleur pour m’intimider. Peut-être les femmes ont elles tort de commander au nom des larmes, et d’asservir ainsi la force à leur faiblesse. Mais quand elles ne craignent pas d’employer ce moyen, il réussit presque toujours, au moins pour un temps. Sans doute le sentiment s’affaiblit par l’empire même que l’on usurpe sur lui, et la puissance des pleurs trop souvent exercée refroidit l’imagination. Mais il y avait en France dans ce temps mille occasions de ranimer l’interêt et la pitié. La santé de madame d’Arbigny paraissait aussi tous les jours plus faible ; et c’est encore un terrible moyen de domination pour les femmes que la maladie. Celles qui n’ont pas comme vous, Corinne, une juste confiance dans leur esprit et dans leur ame, ou celles qui ne sont pas, comme nos Anglaises, si fières et si timides que la feinte leur est impossible, ont recours à l’art pour inspirer l’attendrissement ; et le mieux que l’on puisse attendre d’elles alors, c’est que leur dissimulation ait pour cause un sentiment vrai.

Un tiers se mêlait à mon insçu de mes relations avec madame d’Arbigny ; c’e’tait M. de Maltigues : elle lui plaisait ; il ne demandait pas mieux que de l’épouser. Mais une immoralité réfléchie le rendait indifférent à tout ; il aimait l’intrigue comme un jeu, même quand le but ne l’intéressait pas, et secondait madame d’Arbigny dans le désir qu’elle avait de s’unir à moi, quitte à déjouer ce projet si l’occasion de servir le sien se présentait. C’était un homme pour qui j’avais un singulier éloignement : à peine âgé de trente ans, ses manières et son extérieur étaient d’une sécheresse remarquable. En Angleterre, où l’on nous accuse d’être froids, je n’ai rien vu de comparable au sérieux de son maintien quand il entrait dans une chambre. Je ne l’aurais jamais pris pour un Français s’il n’avait pas eu le goût de la plaisanterie, et un besoin de parler très-bizarre dans un homme qui paraissait blasé sur tout, et qui mettait cette disposition en système. Il prétendait qu’il était né très-sensible, très-enthousiaste, mais que la connaissance des hommes dans la révolution de France l’avait détrompé de tout cela. Il avait aperçu, disait-il, qu’il n’y avait de bon dans ce monde que la fortune ou le pouvoir, ou tous les deux, et que les amitiés, en général, devaient être considérées comme des moyens qu’il faut prendre ou quitter selon les circonstances. Il était assez habile dans la pratique de cette opinion ; il n’y faisait qu’une faute, c’était de la dire, mais bien qu’il n’eût pas, comme les Français d’autrefois, le désir de plaire, il lui restait le besoin de faire effet par la conversation, et cela le rendait très-imprudent. Bien différent en cela de madame d’Arbigny, qui voulait atteindre son but, mais qui ne se trahissait point comme M. de Maltigues, en cherchant à briller par l’immoralité même. Entre ces deux personnes, ce qui était bizarre, c’est que la femme sensible cachait bien son secret, et que l’homme froid ne savait pas se taire.

Tel qu’il était, ce M. de Maltigues, il avait un ascendant singulier sur madame d’Arbigny, il la devinait ou bien elle lui confiait tout ; cette femme habituellement dissimulée avait peut-être besoin de faire de temps en temps une imprudence comme pour respirer ; au moins est-il certain que, quand M. de Maltigues la regardait durement, elle se troublait toujours ; s’il avait l’air mécontent, elle se levait pour le prendre à part ; s’il sortait avec humeur, elle s’enfermait presqu’à l’instant pour lui écrire. Je m’expliquais cette puissance de M. de Maltigues sur madame d’Arbigny, parce qu’il la connaissait dès son enfance, et dirigeait ses affaires depuis qu’elle n’avait pas de plus proche parent que lui ; mais le principal motif des ménagemens de madame d’Arbigny pour M. de Maltigues, c’était le projet qu’elle avait formé, et que j’appris trop tard, de l’épouser si je la quittais, car elle ne voulait à aucun prix passer pour une femme abandonnée. Une telle résolution devrait faire croire qu’elle ne m’aimait pas, et cependant elle n’avait pour me préférer aucune raison que le sentiment. Mais elle avait mêlé toute sa vie le calcul à l’entraînement, et les prétentions factices de la société aux affections naturelles. Elle pleurait parce qu’elle était émue ; mais elle pleurait aussi parce que c’est ainsi qu’on attendrit. Elle était heureuse d’être aimée, parce qu’elle aimait, mais aussi parce que cela fait honneur dans le monde ; elle avait de bons sentimens quand elle était toute seule, mais elle n’en jouissait pas si elle ne pouvait les faire tourner au profit de son amour-propre ou de ses désirs. C’était une personne formée par et pour la bonne compagnie, et qui avait cet art de travailler le vrai qui se rencontre si souvent dans les pays où le désir de produire de l’effet par ses sentimens est plus vif que ces sentimens mêmes.

Je n’avais pas, depuis long-temps, de nouvelles de mon père, parce que la guerre avait interrompu sa correspondance avec moi. Une lettre enfin m’arriva par une occasion ; il m’adjurait de partir au nom de mon devoir et de sa tendresse ; il me déclarait en même temps, de la manière la plus formelle, que si j’épousais madame d’Arbigny, je lui causerais une douleur mortelle, et me demandait au moins de revenir libre en Angleterre, et de ne me décider qu’après l’avoir entendu. Je lui répondis à l’instant, en lui donnant ma parole d’honneur que je ne me marierais pas sans son consentement, et l’assurant que dans peu je le rejoindrais. Madame d’Arbigny employa d’abord la prière, puis le désespoir pour me retenir, et voyant enfin qu’elle ne réussissait pas, je crois qu’elle eut recours à la ruse ; mais comment alors aurais-je pu le soupçonner !

Un matin elle arriva chez moi, pale, échevelée, et se jeta dans mes bras en me suppliant de la protéger : elle paraissait mourir de frayeur. À peine pus-je comprendre, à travers son émotion, que l’ordre était venu de l’arrêter, comme sœur du comte Raimond, et qu’il fallait que je lui trouvasse un asile pour la dérober à ceux qui la poursuivaient. À cette époque même, des femmes avaient péri, et toutes les terreurs paraissaient naturelles. Je la menai chez un négociant qui m’était dévoué ; je l’y cachai, je crus la sauver, et M. de Maltigues et moi nous avions seuls le secret de sa retraite. Comment dans cette situation ne pas s’intéresser vivement au sort d’une femme ! Comment se séparer d’une personne proscrite ! Quel est le jour, quel est le moment où il se peut qu’on lui dise : — Vous avez compté sur mon appui et je vous le retire. — Cependant le souvenir de mon père me poursuivait continuellement, et dans plusieurs occasions j’essayai d’obtenir de madame d’Arbigny la permission de partir seul ; mais elle me menaça de se livrer à ses assassins si je la quittais, et sortit deux fois en plein jour, dans un trouble affreux qui me pénétra de douleur et de crainte. Je la suivis dans la rue, en la conjurant en vain de revenir. Heureusement, par hasard, ou à dessein, nous rencontrâmes chaque fois M. de Maltigues, et il la ramena, en lui faisant sentir l’imprudence de sa conduite. Alors je me résignai à rester, et j’écrivis à mon père en motivant, autant que je le pus, ma conduite ; mais je rougissais d’être en France, au milieu des événemens affreux qui s’y passaient, et lorsque mon pays était en guerre avec les Français.

M. de Maltigues se moquait souvent de mes scrupules ; mais, tout spirituel qu’il était, il ne prévoyait pas, ou ne se donnait pas la peine d’observer l’effet de ses plaisanteries ; car elles réveillaient en moi tous les sentimens qu’il voulait éteindre. Madame d’Arbigny remarquait bien l’impression que je recevais, mais elle n’avait point d’empire sur M. de Maltigues, qui se décidait souvent par le caprice, au défaut de l’intérêt. Elle recourait pour m’attendrir à sa douleur véritable, à sa douleur exagérée ; elle se servait de la faiblesse de sa santé autant pour plaire que pour toucher, car elle n’était jamais plus attrayante que quand elle s’évanouissait à mes pieds. Elle savait embellir sa beauté comme tout le reste de ses agrémens, et ses charmes extérieurs eux-mêmes étaient habilement combinés avec ses émotions pour me captiver.

Je vivais ainsi toujours troublé, toujours incertain, tremblant quand je recevais une lettre de mon père, plus malheureux encore quand je n’en recevais pas, retenu par l’attrait que je ressentais pour madame d’Arbigny, et surtout par la peur de son désespoir ; car, par un mélange singulier, c’était la personne la plus douce dans l’habitude de la vie, la plus égale, souvent même la plus enjouée, et néanmoins la plus violente dans une scène. Elle voulait enchaîner par le bonheur et par la crainte, et transformait ainsi toujours son naturel en moyen. Un jour, c’était au mois de septembre 1793, il y avait plus d’un an déjà que j’étais en France, je reçus une lettre de mon père, conçue en peu de mots ; mais ces mots étaient si sombres et si douloureux, qu’il faut, Corinne, m’épargner de vous les dire, ils me feraient trop de mal. Mon père était déjà malade, mais il ne me le dit pas, sa délicatesse et sa fierté l’en empêchèrent. Cependant toute sa lettre exprimait tant de douleur, et sur mon absence et sur la possibilité de mon mariage avec madame d’Arbigny, que je ne conçois pas encore comment, en la lisant, je n’ai pas prévu le malheur dont j’ëtais menacé. Je fus assez ému néanmoins pour ne plus hésiter, et j’allai chez madame d’Arbigny, parfaitement décidé à prendre congé d’elle. Elle aperçut bien vite que mon parti était pris, et, se recueillant en elle-même, tout à coup elle se leva et me dit : — Avant de partir il faut que vous sachiez un secret que je rougissais de vous avouer. Si vous m’abandonnez, ce ne sera pas moi seule que vous ferez mourir, et le fruit de ma honte et de mon coupable amour périra dans mon sein avec moi. — Rien ne peut exprimer l’émotion que j’éprouvai ; ce devoir sacré, ce devoir nouveau s’empara de toute mon ame, et je fus soumis à madame d’Arbigny comme l’esclave le plus dévoué.

Je l’aurais épousée, comme elle le voulait, s’il ne se fût pas rencontré dans ce moment les plus grands obstacles, à ce qu’un Anglais pût se marier en France, en déclarant, comme il le fallait, son nom à l’officier civil. J’ajournai donc notre union jusqu’au moment où nous pourrions aller ensemble en Angleterre, et je résolus de ne pas quitter madame d’Arbigny jusqu’alors : elle se calma d’abord, quand elle fut tranquillisée sur le danger prochain de mon départ ; mais elle recommença bientôt après à se plaindre et à se montrer tour à tour blessée et malheureuse, de ce que je ne surmontais pas toutes les difficultés pour l’épouser. J’aurais fini par céder à sa volonté ; j’étais tombé dans la mélancolie la plus profonde ; je passais des jours entiers chez moi, sans pouvoir en sortir ; j’étais en proie à une idée que je ne m’avouais jamais et qui me persécutait toujours. J’avais un pressentiment de la maladie de mon père, et je ne voulais pas croire à mon pressentiment, que je prenais pour une faiblesse. Par une bizarrerie, résultat de l’effroi que me causait la douleur de madame d’Arbigny, je combattais mon devoir comme une passion, et ce qu’on aurait pu croire une passion me tourmentait comme un devoir. Madame d’Arbigny m’écrivait sans cesse pour m’engager à venir chez elle ; j’y venais, et quand je la voyais, je ne lui parlais pas de son état, parce que je n’aimais pas à rappeler ce qui lui donnait des droits sur moi ; il me semble à présent qu’elle aussi m’en parlait moins qu’elle n’aurait dû le faire ; mais je souffrais trop alors pour rien remarquer.

Enfin, une fois que j’étais resté trois jours chez moi, dévoré de remords, écrivant vingt lettres à mon père et les déchirant toutes, M. de Maltigues, qui ne venait guère me voir, parce que nous ne nous convenions pas, arriva, député par madame d’Arbigny pour m’arracher à ma solitude ; mais s’intéressant assez peu, comme vous allez en juger, au succès de son ambassade. Il aperçut en entrant, avant que j’eusse eu le temps de le cacher, que j’avais le visage couvert de larmes. — À quoi bon cette douleur, mon cher, me dit-il ? quittez ma cousine ou bien épousez-la : ces deux partis sont également bons, puisqu’ils en finissent. — Il y a des situations dans la vie, lui répondis-je, où même en se sacrifiant on ne sait pas encore comment remplir tous ses devoirs. — C’est qu’il ne faut pas se sacrifier, reprit M. de Maltigues ; je ne connais, quant à moi, aucune circonstance où cela soit nécessaire : avec de l’adresse on se tire de tout ; l’habileté est la reine du monde. — Ce n’est pas l’habileté que j’envie, lui dis-je ; mais je voudrais au moins, je vous le répète, en me résignant à n’être pas heureux, ne pas affliger ce que j’aime. — Croyez-moi, dit M. de Maltigues, ne mêlez pas à cette œuvre difficile qu’on appelle vivre le sentiment qui la complique encore plus : c’est une maladie de l’ame, j’en suis atteint quelquefois tout comme un autre, mais quand elle m’arrive, je me dis que cela passera, et je me tiens toujours parole — Mais, lui répondis-je, en cherchant à rester comme lui dans les idées générales, car je ne pouvais ni ne voulais lui témoigner aucune confiance ; quand on pourrait écarter le sentiment, il resterait toujours l’honneur et la vertu, qui s’opposent souvent à nos désirs en tout genre. — L’honneur, reprit M. de Maltigues : entendez-vous, par l’honneur, se battre quand on est insulté ? à cet égard il n’y a pas de doute ; mais sous tous les autres rapports, quel intérêt aurait-on à se laisser entraver par mille délicatesses vaines ? — Quel intérêt ! interrompis-je, il me semble que ce n’est pas là le mot dont il s’agit. — À parler sérieusement, continua M. de Maltigues, il en est peu qui aient un sens aussi clair ; je sais bien qu’autrefois bon disait : Un honorable malheur, un glorieux revers. Mais aujourd’hui que tout le monde est persécuté, les coquins, comme ce qu’on est convenu d’appeler les honnêtes gens, il n’y a de différence dans ce monde qu’entre les oiseaux pris au filet et ceux qui y ont échappé. — Je crois à une autre différence, lui répondis-je, la prospérité méprisée et les revers honorés par l’estime des hommes de bien. — Trouvez-les-moi donc, reprit M. de Maltigues, ces hommes de bien qui vous consolent de vos peines par leur courageuse estime ; il me semble, au contraire, que la plupart des personnes soi-disant vertueuses, si vous êtes heureux, vous excusent, si vous êtes puissans, vous aiment. C’est très-beau sans doute à vous, de ne pas savoir contrarier un père, qui devrait à présent ne plus se mêler de vos affaires ; mais il ne faudrait pas pour cela perdre votre vie ici de toutes les façons ; quant à moi, quoiqu’il m’arrive, je veux à tout prix épargner à mes amis le chagrin de me voir souffrir, et à moi le spectacle du visage alongé de la consolation. — Je croyais, interrompis-je vivement, que le but de la vie d’un honnête homme n’était pas le bonheur, qui ne sert qu’à lui, mais la vertu qui sert aux autres. — La vertu, la vertu.... dit M. de Maltigues, en hésitant un peu, puis se décidant à la fin, c’est un langage pour le vulgaire, que les augures ne peuvent se parler entre eux sans rire. Il y a de bonnes ames que de certains mots, de certains sons harmonieux remuent encore, c’est pour elles que l’on fait jouer l’instrument ; mais toute cette poésie que l’on appelle la conscience, le dévouement, l’enthousiasme, a été inventée pour consoler ceux qui n’ont pas su réussir dans le monde ; c’est comme le de profundis que l’on chante pour les morts. Les vivans, quand ils sont dans la prospérité, ne sont pas du tout curieux d’obtenir ce genre d’hommage. —

Je fus tellement irrité de ce discours, que je ne pus m’empêcher de dire avec hauteur : — Je serais fâché, Monsieur, si j’avais des droits sur la maison de madame d’Arbigny, qu’elle reçut chez elle un homme qui se permet une telle manière de penser et de s’exprimer. — vous pouvez à cet égard, répondit M. de Maltigues, quand il en sera temps, décider ce qui vous plaira ; mais si ma cousine m’en croit, elle n’épousera point un homme qui se montre si malheureux de la possibilité de cette union ; depuis long-temps, elle peut vous le dire, je lui reproche sa faiblesse et tous les moyens qu’elle emploie pour un but qui n’en vaut pas la peine. — À ce mot, que l’accent rendait encore plus insultant, je fis signe à M. de Maltigues de sortir avec moi, et pendant le chemin je dois dire qu’il continuait à développer son système avec le plus grand sang-froid du monde ; et pouvant mourir dans peu d’instans, il ne disait pas un mot qui fût ni religieux ni sensible. — Si j’avais donné dans toutes vos fadaises, à vous autres jeunes gens, me disait-il, pensez-vous que ce qui se passe dans mon pays ne m’en aurait pas guéri ? Quand avez-vous vu que d’être scrupuleux à votre manière servît à rien ? — Je conviens avec vous, lui dis-je, que dans votre pays à présent cela sert un peu moins qu’ailleurs ; mais avec le temps, ou par-delà le temps, tout a sa récompense. — Oui, reprit M. de Maltigues, en faisant entrer le ciel dans ses calculs. — Et pourquoi pas ? lui dis-je, l’un de nous va peut-être savoir ce qui en est. — Si c’est moi qui dois mourir, continua-t-il en riant, je suis bien sûr que je n’en saurai rien, si c’est vous, vous ne reviendrez pas pour éclairer mon ame. — En chemin je pensai que si j’étais tué par M. de Maltigues, je n’avais pris aucune précaution pour faire savoir mon sort à mon père, ni pour donner à madame d’Arbigny une partie de ma fortune à laquelle je lui croyais des droits. Pendant que je faisais ces réflexions, nous passâmes devant la maison de M. de Maltigues, et je lui demandai la permission d’y monter pour écrire deux lettres ; il y consentit : et lorsque nous continuâmes notre route pour sortir de la ville, je les lui remis et je lui parlai de madame d’Arbigny avec beaucoup d’intérêt en la lui recommandant comme à un ami que je croyais sûr. Cette preuve de confiance le toucha, car il faut observer, à la gloire de l’honnêteté, que les hommes qui professent le plus ouvertement l’immoralité sont très-flattés si par hasard on leur donne une marque d’estime : la circonstance aussi dans laquelle nous nous trouvions était assez grave pour que M. de Maltigues en fût peut-être ému ; mais comme pour rien au monde il n’aurait voulu qu’on le remarquât, il dit en plaisantant ce qui lui était inspiré, je le crois, par un sentiment plus sérieux.

— Vous êtes une honnête créature, mon cher Nelvil, je veux faire pour vous quelque chose de généreux, on dit que cela porte bonheur, et la générosité est en effet une qualité si enfantine qu’elle doit être plutôt récompensée dans le ciel que sur la terre. Mais avant de vous servir, il faut que nos conditions soient bien faites, quoi que je vous dise, nous ne nous en battrons pas moins. — Je répondis à ces mots par un consentement très-dédaigneux, ce que je crois, car je trouvais la précaution oratoire au moins inutile. M. de Maltigues continua d’un ton sec et dégagé. — Madame d’Arbigny ne vous convient pas, vos caractères n’ont aucun rapport ensemble, votre père, d’ailleurs, serait désespéré si vous faisiez ce mariage, et vous seriez désespéré d’affliger votre père ; il vaut donc mieux que, si je vis, ce soit moi qui épouse madame d’Arbigny, et si vous me tuez, il vaut mieux encore qu’elle en épouse un troisième ; car c’est une personne d’une haute sagesse que ma cousine, et qui, lors même qu’elle aime, prend toujours de sages précautions pour le cas où on ne l’aimerait plus. Vous apprendrez tout cela par ses lettres, je vous les laisse après moi ; vous les trouverez dans mon secrétaire dont voici la clef. Je suis lié avec ma cousine depuis qu’elle est au monde, et vous savez que, bien qu’elle soit très-mystérieuse, elle ne me cache aucun de ses secrets ; elle croit que je ne dis que ce que je veux ; il est vrai que je ne suis entraîné par rien ; mais aussi je ne mets pas d’importance à grand’chose, et je pense que nous autres hommes nous nous devons de ne nous rien taire à l’égard des femmes. Aussi-bien si je meurs c’est pour les beaux yeux de madame d’Arbigny que cet accident m’arrivera, et quoique je sois prêt à périr pour elle de bonne grâce, je ne lui suis pas trop obligé de la situation où elle m’a mis par sa double intrigue. Au reste, ajouta-t-il, il n’est pas dit que vous me tuerez ; — et en achevant ces mots, comme nous étions hors de la ville, il tira son épée et se mit en garde.

Il avait parlé avec une vivacité singulière, et j’étais resté confondu de ce qu’il m’avait dit. L’approche du danger, sans le troubler, l’animait pourtant davantage, et je ne pouvais deviner si c’était la vérité qu’il trahissait, ou le mensonge qu’il forgeait pour se venger. Néanmoins, dans cette incertitude, je ménageai beaucoup sa vie ; il était moins adroit que moi dans les exercices du corps, et dix fois j’aurais pu lui plonger mon épée dans le cœur, mais je me contentai de le blesser au bras, et de le désarmer. Il parut sensible à mon procédé, et je lui rappelai, en le conduisant chez lui, la conversation qui avait précédé l’instant où nous nous étions battus. Il me dit alors : — Je suis fâché d’avoir trahi la confiance de ma cousine, le péril est comme le vin, il monte la tête ; mais enfin, je m’en console ; car vous n’auriez pas été heureux avec madame d’Arbigny ; elle est trop rusée pour vous. Moi, cela m’est égal, car bien que je la trouve charmante, et que son esprit me plaise extrêmement, elle ne me fera jamais rien faire à mon détriment, et nous nous servirons très-bien en tout, parce que le mariage rendra nos intérêts communs. Mais vous, qui êtes romanesque, vous auriez été sa dupe. Il ne tenait qu’à vous de me tuer et je vous dois la vie, je ne puis donc vous refuser les lettres que je vous avais promises après ma mort. Lisez-les, partez pour l’Angleterre, et ne soyez pas trop tourmenté des chagrins de madame d’Arbigny. Elle pleurera, parce qu’elle vous aime ; mais elle se consolera, parce que c’est une femme assez raisonnable pour ne pas vouloir être malheureuse, et surtout passer pour l’être. Dans trois mois elle sera madame de Maltigues. — Tout ce qu’il me disait était vrai ; les lettres qu’il me montra le prouvèrent. Je restai convaincu que madame d’Arbigny n’était point dans l’état qu’elle avait feint de m’avouer en rougissant pour me contraindre à l’épouser, et qu’elle m’avait à cet égard indignement trompé. Sans doute elle m’aimait, puisqu’elle le disait dans ses lettres à M. de Maltigues lui-même ; mais elle le flattait avec tant d’art, mais elle lui laissait tant d’espérance et montrait pour lui plaire un caractère si différent de celui qu’elle m’avait toujours fait voir, qu’il me fut impossible de douter qu’elle ne le ménageât, dans l’intention de l’épouser si notre mariage n’avait pas lieu. Telle était la femme, Corinne, qui m’a coûté pour toujours le repos du cœur et de la conscience !

Je lui écrivis en partant, et je ne la revis plus : et comme M. de Maltigues l’avait prédit, j’ai su depuis qu’elle l’avait épousé. Mais j’étais loin d’envisager alors le malheur qui m’attendait ; je croyais obtenir mon pardon de mon père ; j’étais sûr qu’en lui disant combien j’avais été trompé, il m’aimerait davantage, puisqu’il me saurait plus à plaindre. Après un voyage de près d’un mois, jour et nuit, à travers l’Allemagne, j’arrivai en Angleterre plein de confiance dans l’inépuisable bonté paternelle. Corinne, en débarquant, un papier public m’annonça que mon père n’était plus ! Vingt mois se sont passés depuis ce moment, et il est toujours devant moi comme un fantôme qui me poursuit. Les lettres qui formaient ces mots : Lord Nelvil vient de mourir, ces lettres étaient flamboyantes ; le feu du volcan qui est là devant nous est moins effrayant qu’elles. Ce n’est pas tout encore ; j’appris qu’il était mort profondément affligé de mon séjour en France, craignant que je ne renonçasse à la carrière militaire, que je n’épousasse une femme dont il pensait peu de bien, et que, me fixant dans un pays en guerre avec le mien, je ne me perdisse entièrement de réputation en Angleterre. Qui sait si ces douloureuses pensées n’ont pas abrégé ses jours ! Corinne, Corinne, ne suis-je pas un assassin, ne le suis-je pas, dites-le-moi ? — Non, s’écria-t-elle, non, vous n’êtes que malheureux, c’est la bonté, c’est la générosité qui vous ont entraîné. Je vous respecte autant que je vous aime : jugez-vous dans mon cœur, prenez-le pour votre conscience. La douleur vous égare : croyez celle qui vous chérit. Ah ! l’amour, tel que je le sens, n’est point une illusion, c’est parce que vous êtes le meilleur, le plus sensible des hommes, que je vous admire et vous adore. — Corinne, lui dit Oswald, cet hommage ne m’est pas dû ; mais il se peut cependant que je ne sois pas si coupable : mon père m’a pardonné avant de mourir ; j’ai trouvé dans un dernier écrit de lui, qui m’était adressé, de douces paroles ; une lettre de moi lui était parvenue, qui m’avait un peu justifié ; mais le mal était fait, et la douleur qui venait de moi avait déchiré son cœur.

Quand je rentrai dans son château, quand ses vieux serviteurs m’entourèrent, je repoussai leurs consolations, je m’accusai devant eux, j’allai me prosterner sur sa tombe, j’y jurai, comme si le temps de réparer existait encore pour moi, que jamais je ne me marierais sans le consentement de mon père. Hélas ! que promettais-je à celui qui n’était plus ! Que signifiaient alors ces paroles de mon délire ! Je dois les considérer au moins comme un engagement de ne rien faire qu’il eût désapprouvé pendant sa vie. Corinne, chère amie, pourquoi ces mots vous troublent-ils ? Mon père a pu me demander le sacrifice d’une femme dissimulée, qui ne devait qu’à son adresse le goût qu’elle m’inspirait ; mais la personne la plus vraie, la plus naturelle et la plus généreuse, celle pour qui j’ai senti le premier amour, celui qui purifie l’ame au lieu de l’égarer, pourquoi les êtres célestes voudraient-ils me séparer d’elle ?

Lorsque j’entrai dans la chambre de mon père, je vis son manteau, son fauteuil, son épée, qui étaient encore là comme autrefois ; encore là : mais sa place était vide, et mes cris l’appelaient en vain ! Ce manuscrit, ce recueil de ses pensées est tout ce qui me répond ; vous en connaissez déjà quelques morceaux, dit Oswald en le donnant à Corinne ; je le porte toujours avec moi ; lisez ce qu’il écrivait sur le devoir des enfans envers leurs parens ; lisez, Corinne ; votre douce voix me familiarisera peut-être avec ces paroles. Corinne obéit à la volonté d’Oswald et lut ce qui suit :

« Ah ! qu’il faut peu de chose pour rendre défians d’eux-mêmes un père, une mère avancés dans la vie ; ils croient aisément qu’ils sont de trop sur la terre. À quoi se croiraient-ils bons pour vous, qui ne leur demandez plus de conseils ? Vous vivez en entier dans le moment présent ; vous y êtes consignés par une passion dominante ; et tout ce qui ne se rapporte pas à ce moment vous paraît antique et suranné. Enfin, vous êtes tellement en votre personne, et de cœur et d’esprit, que, croyant former à vous seul un point historique, les ressemblances éternelles entre le temps et les hommes échappent à votre attention ; et l’autorité de l’expérience vous semble une fiction, ou une vaine garantie destinée uniquement au crédit des vieillards et aux dernières jouissances de leur amour-propre. Quelle erreur est la vôtre ! Le monde, ce vaste théâtre, ne change pas d’acteurs ; c’est toujours l’homme qui s’y montre en scène ; mais l’homme ne se renouvelle point, il se diversifie ; et comme toutes ses formes sont dépendantes de quelques passions principales dont le cercle est depuis long-temps parcouru, il est rare que, dans les petites combinaisons de la vie privée, l’expérience, cette science du passé, ne soit la source féconde des enseignemens les plus utiles.

Honneur donc aux pères et aux mères, honneur à eux, honneur et respect, ne fût-ce que pour leur règne passé, pour ce temps dont ils ont été seuls maîtres et qui ne ce reviendra plus ; ne fût-ce que pour ces années à jamais perdues, et dont ils portent sur le front l’auguste empreinte.

Voilà votre devoir, enfans présomptueux, et qui paraissez impatiens de courir seuls dans la route de la vie. Ils s’en iront, vous n’en pouvez douter, ces parens qui tardent à vous faire place ; ce père dont les discours ont encore une teinte de sévérité qui vous blesse ; cette mère dont le vieil âge vous impose des soins qui vous importunent : ils s’en iront, ces surveillans attentifs de votre enfance, et ces protecteurs animés de votre jeunesse ; ils s’en iront, et vous chercherez en vain de meilleurs amis ; ils s’en iront, et dès qu’ils ne seront plus, ils se présenteront à vous sous un nouvel aspect ; car le temps, qui vieillit les gens présens à notre vue, les rajeunit pour nous quand la mort les a fait disparaître ; le temps leur prête alors un éclat qui nous était inconnu : nous les voyons dans le tableau de l’éternité où il n’y a plus d’âge, comme il n’y a plus de graduation ; et s’ils avaient laissé sur la terre un souvenir de leur vertu, nous les ornerions en imagination d’un rayon céleste, nous les suivrions de nos regards dans le séjour des élus, nous les contemplerions dans ces demeures de gloire et de félicité ; et, près des vives couleurs dont nous composerions leur sainte auréole, nous nous trouverions effacés au milieu même de nos beaux jours, au milieu des triomphes dont nous sommes le plus éblouis. »[1]

Corinne, s’écria lord Nelvil avec une douleur déchirante, pensez-vous que c’est contre moi qu’il écrivait ces éloquentes plaintes ? — Non, non, répondit Corinne ; vous savez qu’il vous chérissait, qu’il croyait à votre tendresse ; et je tiens de vous que ces réflexions furent écrites long-temps avant que vous eussiez eu le tort que vous vous reprochez. Ecoutez plutôt, continua Corinne, en parcourant le recueil qu’elle avait encore entre les mains, écoutez ces réflexions sur l’indulgence, qui sont écrites quelques pages plus loin :

« Nous marchons dans la vie, environnés de pièges et d’un pas chancelant ; nos sens se laissent séduire par des amorces trompeuses ; notre imagination nous égare par de fausses lueurs ; et notre raison elle-même reçoit chaque jour de l’expérience le degré de lumière qui lui manquait et la confiance dont elle a besoin. Tant de dangers unis à une si grande faiblesse ; tant d’intérêts divers, avec une prévoyance limitée, une capacité si restreinte ; enfin tant de choses inconnues et une si courte vie : toutes ces circonstances, toutes ces conditions de notre nature, ne sont-elles pas pour nous un avertissement du haut rang que nous devons accorder à l’indulgence dans l’ordre des vertus sociales ? …… Hélas ! où est-il l’homme qui soit exempt de faiblesses ? Où est-il l’homme qui n’ait aucun reproche à se faire ? Où est-il l’homme qui puisse regarder en arrière de sa vie sans éprouver un seul remords ou sans connaître aucun regret ? Celui-là seul est étranger aux agitations d’une ame timorée, qui ne s’est jamais examiné lui-même, qui n’a jamais séjourné dans la solitude de sa conscience. »[2]

Voilà, reprit Corinne, les paroles que votre père vous adresse du haut du ciel, voilà celles qui sont pour vous. — Cela est vrai, dit Oswald ; oui, Corinne, vous êtes l’ange des consolations, vous me faites du bien, mais si j’avais pu le voir un moment avant sa mort, s’il avait su de moi que je n’étais pas indigne de lui, s’il m’avait dit qu’il le croyait, je ne serais pas agité par les remords comme le plus criminel des hommes ; je n’aurais pas cette conduite vacillante, cette ame troublée qui ne promet de bonheur à personne. Ne m’accusez pas de faiblesse ; mais le courage ne peut rien contre la conscience : c’est d’elle qu’il vient ; comment pourrait-il triompher d’elle ? À présent même que l’obscurité s’avance, il me semble que je vois dans ces nuages les sillons de la foudre qui me condamne. Corinne ! Corinne ! rassurez votre malheureux ami, ou laissez-moi couché sur cette terre, qui s’entr’ouvrira peut-être à mes cris, et me laissera pénétrer jusqu’au séjour des morts. —

  1. Discours sur les devoirs des enfans envers leurs pères. Cours de Morale religieuse. Voyez la note du premier volume.
  2. Discours sur l’Indulgence dans le Cours de Morale religieuse. Voyez la note du premier volume.