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Corinne ou l’Italie/Livre XVII

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La librairie stéréotipe (Tome IIp. 309-369).
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Tome II – Livre XVII


LIVRE XVII.

CORINNE EN ÉCOSSE.

CHAPITRE PREMIER.


CORINNE, pendant ce temps, s’était établie près de Venise dans une campagne sur le bord de la Brenta ; elle voulait rester dans les lieux où elle avait vu Oswald pour la dernière fois, et d’ailleurs elle se croyait là plus près qu’à Rome des lettres d’Angleterre. Le prince Castel-Forte lui avait écrit pour lui offrir de venir la voir, et elle s’y était refusée. L’amitié qui régnait entre eux commandait la confiance, et s’il avait essayé de la détacher d’Oswald, s’il lui avait dit ce qui se dit, c’est que l’absence doit refroidir le sentiment, un tel mot prononcé sans réflexion eût été pour Corinne comme un coup de poignard ; elle aima donc mieux ne voir personne. Mais ce n’est pas une chose facile que de vivre seule, quand l’ame est ardente et la situation malheureuse. Les occupations de la solitude exigent toutes du calme dans l’esprit, et lorqu’on est agité par l’inquiétude, une distraction forcée, quelqu’importune qu’elle put être, vaudrait mieux que la continuité de la même impression. Si l’on peut deviner comment on arrive à la folie, c’est sûrement lorsqu’une seule pensée s’empare de l’esprit, et ne permet plus à la succession des objets de varier les idées. Corinne était d’ailleurs une personne d’une imagination si vive, qu’elle se consumait elle-même quand ses facultés n’avaient plus d’aliment au dehors.

Quelle vie succédait à celle qu’elle venait de mener pendant près d’une année ! Oswald était auprès d’elle presque tout le jour : il suivait tous ses mouvemens ; il accueillait avidement chacune de ses paroles ; son esprit excitait celui de Corinne. Ce qu’il y avait d’analogie, ce qu’il y avait de différence entre eux, animait également leur entretien ; enfin Corinne voyait sans cesse ce regard si tendre, si doux et si constamment occupé d’elle. Quand la moindre inquiétude la troublait, Oswald prenait sa main, il la serrait contre son cœur, et le calme, et plus que le calme, une espérance vague et délicieuse renaissait dans l’ame de Corinne. Maintenant rien que d’aride au dehors, rien que de sombre au fond du cœur, elle n’avait d’autre événement, d’autre-variété dans sa vie que les lettres d’Oswald, et l’irrégularité de la poste pendant l’hiver excitait chaque jour en elle le tourment de l’attente, et souvent cette attente était trompée. Elle se promenait tous les matins sur le bord du canal, dont les eaux sont assoupies sous le poids des larges feuilles appelées les lis des eaux. Elle attendait la gondole noire qui apportait les lettres de Venise ; elle était parvenue à la distinguer à une très-grande distance, et le cœur lui battait avec une affreuse violence dès qu’elle l’apercevait ; son messager descendait de la gondole, quelquefois il disait : Madame, il n’y a point de lettres, et continuait ensuite paisiblement le reste de ses affaires, comme si rien n’était si simple que de n’avoir point de lettres. Une autrefois il lui disait : Oui Madame, il y en a. Elle les parcourait toutes d’une main tremblante, et l’écriture d’Oswald ne s’offrait point à ses regards ; alors le reste du jour était affreux ; la nuit se passait sans sommeil, et le lendemain elle éprouvait la même anxiété qui absorbait toute sa journée.

Enfin elle accusa lord Nelvil de ce qu’elle souffrait : il lui sembla qu’il aurait pu lui écrire plus souvent, et elle lui en fit des reproches. Il se justifia, et déjà ses lettres devinrent moins tendres : car, au lieu d’exprimer ses propres inquiétudes, il s’occupait à dissiper celles de son amie.

Ces nuances n’échappèrent pas à la triste Corinne, qui étudiait le jour et la nuit une phrase, un mot des lettres d’Oswald, et cherchait à découvrir, en les relisant sans cesse, une réponse à ses craintes, une interprétation nouvelle qui pût lui donner quelques jours de calme.

Cet état ébranlait ses nerfs, affaiblissait la force de son esprit. Elle devenait superstitieuse et s’occupait des présages continuels qu’on peut tirer de chaque événement, quand on est toujours poursuivi par la même crainte. Un jour par semaine elle allait à Venise, pour avoir ce jour-là ses lettres quelques heures plus tôt. Elle variait ainsi le tourment de les attendre. Au bout de quelques semaines, elle avait pris une sorte d’horreur pour tous les objets qu’elle voyait en allant et en revenant : ils étaient tous comme les spectres de ses pensées, et les retraçaient à ses yeux sous d’horribles traits.

Une fois, en entrant à l’église de Saint-Marc, elle se rappela qu’en arrivant à Venise l’idée lui était venue que peut-être, avant de partir, lord Nelvil la conduirait dans ces lieux, et l’y prendrait pour son épouse, à la face du ciel : alors elle se livra tout entière à cette illusion. Elle le vit entrer sous ces portiques, s’approcher de l’autel, et promettre à Dieu, d’aimer toujours Corinne. Elle pensa qu’elle se mettait à genoux devant Oswald, et recevait ainsi la couronne nuptiale. L’orgue qui se faisait entendre dans, l’église, les flambeaux qui l’éclairaient, animaient sa vision ; et, pour un moment, elle ne sentit plus le vide cruel de l’absence, mais cet attendrissement qui remplit l’ame, et fait entendre au fond du cœur la voix de ce qu’on aime. Tout à coup un murmure sombre fixa l’attention de Corinne, et comme elle se retournait, elle aperçut un cercueil qu’on apportait dans l’église. À cet aspect elle chancela, ses yeux se troublèrent, et, depuis cet instant, elle fut convaincue par l’imagination que son sentiment pour Oswald serait la cause de sa mort.


CHAPITRE II.


QUAND Oswald eut lu la lettre de son père, remise par M. Dickson, il fut long-temps le plus malheureux et le plus irrésolu de tous les hommes. Déchirer le cœur de Corinne, ou manquer à la mémoire de son père, c’était une alternative si cruelle, qu’il invoqua mille fois la mort pour y échapper ; enfin il fit encore ce qu’il avait fait tant de fois, il recula l’instant de la décision, et se dit qu’il irait en Italie, pour rendre Corinne elle-même juge de ses tourmens et du parti qu’il devait prendre. Il croyait que son devoir l’obligeait à ne pas épouser Corinne. Il était libre de ne jamais s’unir à Lucile. Mais de quelle manière pouvait-il passer sa vie avec son amie ? Fallait-il lui sacrifier son pays ou l’entraîner en Angleterre, sans égard pour sa réputation ni pour son sort ? Dans cette perplexité douloureuse, il serait parti pour Venise, si, de mois en mois, on n’avait pas répandu le bruit que son régiment allait être embarqué ; il serait parti pour apprendre à Corinne ce qu’il ne pouvait encore se résoudre à lui écrire.

Cependant le ton de ses lettres lut nécessairement altéré. Il ne voulait pas écrire ce qui se passait dans son ame ; mais il ne pouvait plus s’exprimer avec le même abandon. Il avait résolu de cacher à Corinne les obstacles qu’il rencontrait dans le projet de la faire reconnaître, parce qu’il espérait y réussir encore avec le temps, et ne voulait pas l’aigrir inutilement contre sa belle-mère. Divers genres de réticences rendaient ses lettres plus courtes : il les remplissait de sujets étrangers, il ne disait rien sur ses projets futurs ; enfin, une autre que Corinne eut été certaine de ce qui se passait dans le cœur d’Oswald ; mais un sentiment passionné rend à la fois plus pénétrante et plus crédule. Il semble que dans cet état on ne puisse rien voir que d’une manière surnaturelle. On découvre ce qui est caché, et l’on se fait illusion sur ce qui est clair : car l’on est révolté de l’idée que l’on souffre à ce point, sans que rien d’extraordinaire en soit la cause, et qu’un tel désespoir est produit par des circonstances très-simples.

Oswald était très-malheureux, et de sa situation personnelle et de la peine qu’il devait causer à celle qu’il aimait ; et ses lettres exprimaient de l’irritation, sans en dire la cause. Il reprochait à Corinne, par une bizarrerie singulière, la douleur qu’il éprouvait, comme si elle n’eût pas été mille fois plus à plaindre que lui ; enfin il bouleversait entièrement l’ame de son amie. Elle n’était plus maîtresse d’elle-même : son esprit se troublait, ses nuits étaient remplies par les images les plus funestes, le jour elles ne se dissipaient pas, et l’infortunée Corinne ne pouvait croire que cet Oswald, qui écrivait des lettres si dures, si agitées, si amères, fût celui qu’elle avait connu si généreux et si tendre : elle ressentait un désir irrésistible de le revoir encore et de lui parler. — Que je l’entende, s’écriait-elle, qu’il me dise que c’est lui qui peut déchirer ainsi sans pitié celle dont la moindre peine affligeait jadis si vivement son cœur ; qu’il me le dise, et je me soumettrai à la destinée. Mais une puissance infernale inspire sans doute un tel langage. Ce n’est pas Oswald, non, ce n’est pas Oswald qui m’écrit. On m’a calomniée dans son cœur ; enfin il y a quelque perfidie, quand il y a tant de malheur. —

Un jour, Corinne prit la résolution d’aller en Écosse, si toutefois l’on peut appeler une résolution la douleur impétueuse qui force à changer de situation à tout prix ; elle n’osait écrire à personne qu’elle partait, elle n’avait pu se déterminer à le dire même à Thérésine, et elle se flattait toujours d’obtenir, de sa propre raison, de rester. Seulement elle soulageait son imagination par le projet d’un voyage, par une pensée différente de celle de la veille, par un peu d’avenir mis à la place des regrets. Elle était incapable d’aucune occupation. La lecture lui était devenue impossible, la musique ne lui causait qu’un tressaillement douloureux, et le spectacle de la nature, qui porte à la rêverie, redoublait encore sa peine. Cette personne si vive passait les jours entiers immobile, ou du moins sans aucun mouvement extérieur. Les tourmens de son ame ne se trahissaient plus que par sa mortelle pâleur. Elle regardait sa montre à chaque instant, espérant qu’une heure était passée, et ne sachant pas cependant pourquoi elle désirait que l’heure changeât de nom, puisqu’elle n’amenait rien de nouveau qu’une nuit sans sommeil, suivie d’un jour plus douloureux encore.

Un soir qu’elle se croyait prête à partir, une femme fit demander à la voir : elle la reçut, parce qu’on lui dit que cette femme paraissait le désirer vivement. Elle vit entrer dans sa chambre une personne entièrement contrefaite, le visage défiguré par une affreuse maladie, vêtue de noir et couverte d’un voile, pour dérober, s’il était possible, sa vue à ceux dont elle approchait. Cette femme ainsi maltraitée par la nature se chargeait de la collecte des aumônes. Elle demanda noblement et avec une sécurité touchante des secours pour les pauvres ; Corinne lui donna beaucoup d’argent, en lui faisant promettre seulement de prier pour elle. La pauvre femme qui s’était résignée à son sort regardait avec étonnement cette belle personne si pleine de force et de vie, riche, jeune, admirée, et qui semblait cependant accablée par le malheur. — Mon Dieu ! madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous fussiez aussi calme que moi. — Quel mot adressé par une femme, dans cet état, à la plus brillante personne d’Italie, qui succombait au désespoir !

Ah ! la puissance d’aimer est trop grande, elle l’est trop dans les ames ardentes ! Qu’elles sont heureuses celles qui consacrent à Dieu seul ce profond sentiment d’amour dont les habitans de la terre ne sont pas dignes ! Mais le temps n’en était pas encore venu pour Corinne ; il lui fallait encore des illusions, elle voulait encore du bonheur ; elle priait, mais elle n’était pas encore résignée. Ses rares talens, la gloire qu’elle avait acquise, lui donnaient encore trop d’intérêt pour elle-même. Ce n’est qu’en se détachant de tout dans ce monde qu’on peut renoncer à ce qu’on aime ; tous les autres sacrifices précèdent celui-là, et la vie peut être depuis long-temps un désert, sans que le feu qui l’a dévastée soit éteint.

Enfin, au milieu des doutes et des combats qui renversaient et renouvelaient sans cesse le plan de Corinne, elle reçut une lettre d’Oswald, qui lui annonçait que son régiment devait s’embarquer dans six semaines, et qu’il ne pouvait profiter de ce temps pour aller à Venise, parce qu’un colonel qui s’éloignerait dans un pareil moment se perdrait de réputation. Il ne restait à Corinne que le temps d’arriver en Angleterre avant que lord Nelvil s’éloignât d’Europe, et peut-être pour toujours. Cette crainte acheva de décider son départ. Il faut plaindre Corinne, car elle n’ignorait pas tout ce qu’il y avait d’inconsidéré dans sa démarche : elle se jugeait plus sévèrement que personne ; mais quelle femme aurait le droit de jeter la première pierre à l’infortunée qui ne justifie point sa faute, qui n’en espère aucune jouissance, mais fuit d’un malheur à l’autre, comme si des fantômes effrayans la poursuivaient de toutes parts ?

Voici les dernières lignes de sa lettre au prince Castel-Forte : « Adieu, mon fidèle protecteur, adieu, mes amis de Rome, adieu, vous tous avec qui j’ai passé des jours si doux et si faciles. C’en est fait, la destinée m’a frappée ; je sens en moi sa blessure mortelle : je me débats encore ; mais je succomberai. Il faut que je le revoie, croyez-moi, je ne suis pas responsable de moi-même, il y a dans mon sein des orages que ma volonté ne peut gouverner. Cependant j’approche du terme où tout finira pour moi ; ce qui se passe à présent est le dernier acte de mon histoire, après viendra la pénitence et la mort. Bizarre confusion du cœur humain ! Dans ce moment même où je me conduis comme une personne si passionnée, j’aperçois cependant les ombres du déclin dans l’éloignement, et je crois entendre une voix divine qui me dit : — Infortunée, encore ces jours d’agitation et d’amour, et je t’attends dans le repos éternel. — Ô mon Dieu ! accordez-moi la présence d’Oswald encore une fois, une dernière fois. Le souvenir de ses traits s’est comme obscurci par mon désespoir. Mais n’avait-il pas quelque chose de divin dans le regard ? Ne semblait-il pas, quand il entrait, qu’un air brillant et pur annonçait son approche ? Mon ami, vous l’avez vu se placer près de moi, m’entourer de ses soins, me protéger par le respect qu’il inspirait pour son choix. Ah ! comment exister sans lui ? Pardonnez mon ingratitude. Dois-je reconnaître ainsi la constante et noble affection que vous m’avez toujours témoignée ? Mais je ne suis plus digne de rien, et je passerais pour insensée, si je n’avais pas le triste don d’observer moi-même ma folie. Adieu donc, adieu. »


CHAPITRE III.


COMBIEN elle est malheureuse la femme délicate et sensible qui commet une grande imprudence, qui la commet pour un objet dont elle se croit moins aimée, et n’ayant qu’elle-même pour soutien de ce qu’elle fait ! Si elle hasardait sa réputation et son repos pour rendre un grand service à celui qu’elle aime, elle ne serait point à plaindre. Il est si doux de se dévouer ; il y a dans l’ame tant de délices quand on brave tous les périls pour sauver une vie qui nous est chère, pour soulager la douleur qui déchire un cœur ami du nôtre ; mais traverser ainsi seule des pays inconnus, arriver sans être attendue, rougir d’abord, devant ce qu’on aime, de la preuve même d’amour qu’on lui donne ; risquer tout parce qu’on le veut, et non parce qu’un autre vous le demande, quel pénible sentiment ! quelle humiliation digne pourtant de pitié ! car tout ce qui vient d’aimer en mérite. Que serait-ce si l’on compromettait ainsi l’existence des autres, si l’on manquait à des devoirs envers des liens sacrés ? Mais Corinne était libre ; elle ne sacrifiait que sa gloire et son repos. Il n’y avait point de raison, point de prudence dans sa conduite, mais rien, qui pût offenser une autre destinée que la sienne, et son funeste amour ne perdait qu’elle-même.

En débarquant en Angleterre, Corinne sut par les papiers publics que le départ du régiment de lord Nelvil était encore retardé. Elle ne vit à Londres que la société du banquier auquel elle était recommandée sous un nom supposé. Il s’intéressa d’abord à elle, et s’empressa, ainsi que sa femme et sa fille, à lui rendre tous les services imaginables. Elle tomba dangereusement malade en arrivant, et pendant quinze jours ses nouveaux amis la soignèrent avec la bienveillance la plus tendre. Elle apprit que lord Nelvil était en Écosse, mais qu’il devait revenir dans peu de jours à Londres, où son régiment se trouvait alors. Elle ne savait comment se résoudre à lui annoncer qu’elle était en Angleterre. Elle ne lui avait point écrit son départ ; et son embarras était tel à cet égard, que depuis un mois Oswald n’avait point reçu de ses lettres. Il commençait à s’en inquiéter vivement : il l’accusait de légèreté, comme s’il avait eu le droit de s’en plaindre. En arrivant à Londres, il alla d’abord chez son banquier, où il espérait trouver des lettres d’Italie ; on lui dit qu’il n’y en avait point. Il sortit, et comme il réfléchissait avec peine sur ce silence, il rencontra M. Edgermond qu’il avait vu à Rome, et qui lui demanda des nouvelles de Corinne. — Je n’en sais point, répondit lord Nelvil avec humeur. — Oh ! je le crois bien, reprit M. Edgermond ces Italiennes oublient toujours les étrangers dès qu’elles ne les voient plus. Il y a mille exemples de cela, et il ne faut pas s’en affliger, elles seraient trop aimables si elles avaient de la constance unie à tant d’imagination. Il faut bien qu’il reste quelque avantage a nos femmes. — Il lui serra la main en parlant ainsi, et prit congé de lui pour retourner dans la principauté de Galles, son séjour habituel ; mais il avait en peu de mots pénétré de tristesse le cœur d’Oswald. — J’ai tort, se disait-il à lui-même, j’ai tort de vouloir qu’elle me regrette, puisque je ne puis me consacrer à son bonheur. Mais oublier si vite ce qu’on a aimé, c’est flétrir le passé au moins autant que l’avenir. —

Au moment où lord Nelvil avait su la volonté de son père, il s’était résolu à ne point épouser Corinne ; mais il avait aussi formé le dessein de ne pas revoir Lucile. Il était mécontent de l’impression trop vive qu’elle avait faite sur lui, et se disait qu’étant condamné à faire tant de mal à son amie, il fallait au moins lui garder cette fidélité de cœur qu’aucun devoir ne lui ordonnait de sacrifier. Il se contenta d’écrire à Lady Edgermond pour lui renouveler ses sollicitations, relativement à l’existence de Corinne ; mais elle refusa constamment de lui répondre à cet égard, et lord Nelvil comprit par ses entretiens avec M. Dickson, l’ami de lady Edgermond, que le seul moyen d’obtenir d’elle ce qu’il désirait serait d’épouser sa fille ; car elle pensait que Corinne pouvait nuire au mariage de sa sœur, si elle reprenait son vrai nom, et si sa famille la reconnaissait. Corinne ne se doutait point encore de l’intérêt que Lucile avait inspiré à lord Nelvil. La destinée lui avait jusqu’alors épargné cette douleur. Jamais cependant elle n’avait été plus digne de lord Nelvil, que dans le moment même où le sort la séparait de lui. Elle avait pris pendant sa maladie, au milieu des négocians simples et honnêtes chez qui elle était, un véritable goût pour les mœurs et les habitudes anglaises. Le petit nombre de personnes qu’elle voyait dans la famille qui l’avait reçue, n’étaient distinguées d’aucune manière, mais possédaient une force de raison et une justesse d’esprit remarquables. On lui témoignait une affection moins expansive que celle à laquelle elle était accoutumée, mais qui se faisait connaître à chaque occasion par de nouveaux services. La sévérité de lady Edgermond, l’ennui d’une petite ville de province lui avaient fait une cruelle illusion sur tout ce qu’il y a de noble et de bon dans le pays auquel elle avait renoncé, et elle s’y rattachait dans une circonstance où, pour son bonheur du moins, il n’était peut-être plus à désirer qu’elle éprouvât ce sentiment.


CHAPITRE IV.


UN soir la famille qui comblait Corinne de marques d’amitié et d’intérêt, la pressa vivement de venir voir jouer madame Siddons dans Isabelle ou le fatal Mariage, l’une des pièces du théâtre anglais où cette actrice déploie le plus admirable talent. Corinne s’y refusa long-temps. Mais enfin se rappelant que lord Nelvil avait souvent comparé sa manière de déclamer avec celle de madame Siddons, elle eut la curiosité de l’entendre, et se rendit voilée dans une petite loge d’où elle pouvait tout voir sans être vue. Elle ne savait pas que lord Nelvil était arrivé la veille à Londres, mais elle craignait d’être aperçue par un Anglais qui l’aurait connue en Italie. La noble figure et la profonde sensibilité de l’actrice captivèrent tellement l’attention de Corinne que, pendant les premiers actes, ses yeux, ne se détournèrent pas du théâtre. La déclamation anglaise est plus propre qu’aucune autre à remuer l’ame, quand un beau talent en fait sentir la force et l’originalité. Il y a moins d’art, moins de convenu qu’en France ; l’impression qu’elle produit est plus immédiate ; le désespoir véritable s’exprimerait ainsi ; et la nature des pièces et le genre de la versification, plaçant l’art dramatique à moins de distance de la vie réelle, l’effet qu’il produit est plus déchirant. Il faut d’autant plus de génie pour être un grand acteur en France, qu’il y a fort peu de liberté pour la manière individuelle, tant les règles générales prennent d’espace[1]. Mais en Angleterre on peut tout risquer, si la nature l’inspire. Ces longs gémissemens, qui paraissent ridicules quand on les raconte, font tressaillir quand on les entend. L’actrice la plus noble dans ses manières, madame Siddons, ne perd rien de sa dignité quand elle se prosterne contre terre. Il n’y a rien qui ne puisse être admirable, quand une émotion intime y entraîne, une émotion qui part du centre de l’ame et domine celui qui la ressent plus encore que celui qui en est témoin. Il y a chez les diverses nations une façon différente de jouer la tragédie ; mais l’expression de la douleur s’entend d’un bout du monde a l’autre ; et depuis le sauvage jusqu’au roi, il y a quelque chose de semblable dans tous les hommes, alors qu’ils sont vraiment malheureux.

Dans l’intervalle du quatrième au cinquième acte, Corinne remarqua que tous les regards se tournaient vers une loge, et dans cette loge elle vit lady Edgermond et sa fille ; car elle ne douta pas que ce ne fut Lucile, bien que depuis sept ans elle fût singulièrement embellie. La mort d’un parent très-riche de lord Edgermond avait obligé lady Edgermond à venir à Londres pour y régler les affaires de la succession. Lucile s’était plus parée qu’à l’ordinaire en venant au spectacle ; et depuis long-temps, même en Angleterre où les femmes sont si belles, il n’avait paru une personne aussi remarquable. Corinne fut douloureusement surprise en la voyant : il lui parut impossible qu’Oswald pût résister à la séduction d’une telle figure. Elle se compara dans sa pensée avec elle, et se trouva tellement inférieure, elle s’exagéra tellement, s’il était possible de se l’exagérer, le charme de cette jeunesse, de cette blancheur, de ces cheveux blonds, de cette innocente image du printemps de la vie, qu’elle se sentit presque humiliée de lutter par le talent, par l’esprit, par les dons acquis enfin, ou du moins perfectionnés, avec ces grâces prodiguées par la nature elle-même. Tout à coup elle aperçut, dans la loge opposée, lord Nelvil dont les regards étaient fixés, sur Lucile. Quel moment pour Corinne ! Elle revoyait, pour la première fois, ces traits qui l’avaient tant occupée ; ce visage qu’elle cherchait dans son souvenir à chaque instant, bien qu’il n’en fût jamais effacée ; elle le revoyait, et c’était lorsque Lucile occupait seule Oswald. Sans doute il ne pouvait soupçonner la présence de Corinne ; mais si ses yeux s’étaient dirigés par hasard sur elle, l’infortunée en aurait tiré quelques présages de bonheur. Enfin madame Siddons reparut, et lord Nelvil se tourna vers le théâtre pour la considérer. Corinne alors respira plus à l’aise, et se flatta qu’un simple mouvement de curiosité avait attiré l’attention d’Oswald sur Lucile. La pièce devenait à tous les momens plus touchante, et Lucile était baignée de pleurs, qu’elle cherchait à cacher en se retirant dans le fond de sa loge. Alors Oswald la regarda de nouveau avec plus d’intérêt encore que la première fois. Enfin il arriva, ce moment terrible où Isabelle, s’étant échappée des mains des femmes qui veulent l’empêcher de se tuer, rit, en se donnant un coup de poignard, de l’inutilité de leurs efforts. Ce rire du désespoir, est l’effet le plus difficile et le plus remarquable que le jeu dramatique puisse produire ; il émeut bien plus que les larmes : cette amère ironie du malheur est son expression la plus déchirante. Qu’elle est terrible la souffrance du cœur, quand elle inspire une si barbare joie, quand elle donne, à l’aspect de son propre sang, le contentement féroce d’un sauvage ennemi qui se serait vengé !

Alors sans doute Lucile fut tellement attendrie que sa mère s’en alarma, car on la vit se retourner avec inquiétude de son côté : Oswald se leva comme s’il voulait aller vers elle ; mais bientôt après il se rassit. Corinne eut quelque joie de ce second mouvement ; mais elle se dit en soupirant : — Lucile ma sœur, qui m’était si chère autrefois, est jeune et sensible, dois-je vouloir lui ravir un bien dont elle pourrait jouir sans obstacle, sans que celui qu’elle aimerait lui fit aucun sacrifice ? — La pièce finie, Corinne voulut laisser sortir tout le monde avant de s’en aller, de peur d’être reconnue, et elle se mit derrière une petite ouverture de sa loge d’où elle pouvait apercevoir ce qui se passait dans le corridor. Au moment où Lucile sortit, la foule se rassembla pour la voir, et l’on entendait de tous les côtés des exclamations sur sa ravissante figure. Lucile se troublait de plus en plus. Lady Edgermond, infirme et malade, avait de la peine à fendre la presse, malgré les soins de sa fille et les égards qu’on leur témoignait ; mais elles ne connaissaient personne, et nul homme par conséquent n’osait les aborder. Lord Nelvil voyant leur embarras se hâta de s’approcher d’elles. Il offrit un bras à Lady Edgermond et l’autre à Lucile, qui le prit timidement en baissant la tête et rougissant à l’excès. Ils passèrent ainsi devant Corinne : Oswald n’imaginait pas que sa pauvre amie fut témoin d’un spectacle si douloureux pour elle ; car il avait une légère nuance d’orgueil en conduisant ainsi la plus belle personne d’Angleterre à travers les admirateurs sans nombre qui suivaient ses pas.


CHAPITRE V.


CORINNE revint chez elle cruellement troublée, et ne sachant point quelle résolution elle prendrait, comment elle ferait connaître à lord Nelvil son arrivée, et ce qu’elle lui dirait pour la motiver ; car à chaque instant elle perdait de sa confiance dans le sentiment de son ami, et il lui semblait quelquefois que c’était un étranger qu’elle allait revoir, un étranger qu’elle aimait avec passion, mais qui ne la reconnaîtrait plus. Elle envoya chez lord Nelvil le lendemain au soir, et elle apprit qu’il était chez lady Edgermond : le jour suivant, la même réponse lui fut rapportée ; mais on lui dit aussi que lady Edgermond était malade, et qu’elle repartirait pour sa terre dès qu’elle serait guérie. Corinne attendait ce moment pour faire savoir à lord Nelvil qu’elle était en Angleterre ; mais tous les soirs elle sortait, passait devant la maison de lady Edgermond, et voyait à sa porte la voiture d’Oswald. Un inexprimable serrement de cœur l’oppressait ; et retournant chez elle, elle recommençait le lendemain la même course pour éprouver la même douleur. Corinne avait tort cependant, quand elle se persuadait qu’Oswald allait chez lady Edgermond dans l’intention d’épouser sa fille.

Le jour du spectacle, lady Edgermond lui avait dit, pendant qu’il la conduisait à sa voiture, que la succession du parent de lord Edgermond, qui était mort dans l’Inde, concernait Corinne autant que sa fille, et qu’elle le priait en conséquence de passer chez elle pour se charger de faire parvenir en Italie les divers arrangemens qu’elle voulait prendre à cet égard. Oswald promit d’y aller, et il lui sembla que, dans cet instant, la main de Lucile qu’il tenait avait tremblé. Le silence de Corinne pouvait lui faire croire qu’il n’était plus aimé, et l’émotion de cette jeune fille devait lui donner l’idée qu’il l’intéressait au fond du cœur. Cependant il n’avait pas l’idée de manquer à la promesse qu’il avait donnée à Corinne, et l’anneau qu’elle possédait était un gage assuré que jamais il n’en épouserait une autre sans son consentement. Il retourna chez lady Edgermond le lendemain pour soigner les intérêts de Corinne ; mais lady Edgermond était si malade, et sa fille tellement inquiète de se trouver ainsi seule à Londres, sans aucun parent (M. Edgermond n’y étant pas), sans savoir seulement à quel médecin il fallait s’adresser, qu’Oswald crut de son devoir envers l’amie de son père de consacrer tout son, temps à la soigner.

Lady Edgermond, naturellement âpre et fière, semblait ne s’adoucir que pour Oswald : elle le laissait venir tous les jours chez elle, sans qu’il prononçât un seul mot qui put faire supposer l’intention d’épouser sa fille. Le nom et la beauté de Lucile en faisaient l’un des plus brillans partis de l’Angleterre ; et depuis qu’elle avait paru au spectacle, et qu’on la savait à Londres, sa porte était assiégée par les visites des plus grands seigneurs du pays. Lady Edgermond refusait constamment de recevoir personne : elle ne sortait jamais et ne recevait que lord Nelvil. Comment n’aurait-il pas été flatté d’une conduite si délicate ? Cette générosité silencieuse qui s’en remettait à lui sans rien demander, sans se plaindre de rien, le touchait vivement, et cependant chaque fois qu’il allait dans la maison de lady Edgermond, il craignait que sa présence ne fût interprétée comme un engagement. Il aurait cessé d’y aller, dès que les intérêts de Corinne ne l’y attiraient plus, si lady Edgermond avait recouvré sa santé. Mais au moment où on la croyait mieux, elle retomba malade de nouveau, plus dangereusement que la première fois ; et si elle était morte dans ce moment, Lucile n’aurait eu à Londres d’autre appui qu’Oswald, puisque sa mère ne formait de relations avec personne.

Lucile ne s’était pas permise un seul mot qui dût faire croire à lord Nelvil qu’elle le préférait ; mais il pouvait le supposer quelquefois par une altération légère et subite dans la couleur de son teint, par des yeux trop promptement baissés, par une respiration plus rapide ; enfin il étudiait le cœur de cette jeune fille avec un intérêt curieux et tendre, et sa complète réserve lui laissait toujours, du doute et de l’incertitude sur la nature de ses sentimens. Le plus haut point de la passion, et l’éloquence qu’elle inspire, ne suffisent pas encore à l’imagination ; on désire toujours quelque chose de plus, et ne pouvant l’obtenir, l’on se refroidit et on se lasse, tandis que la faible lueur qu’on aperçoit à travers les nuages, tient longtemps la curiosité en suspens, et semble promettre dans l’avenir de nouveaux sentimens et des découvertes nouvelles. Cette attente cependant n’est point satisfaite ; et quand on sait à la fin ce que cache tout ce charme du silence et de l’inconnu, le mystère aussi se flétrit, et l’on en revient à regretter l’abandon et le mouvement d’un caractère animé. Hélas ! de quelle manière prolonger cet enchantement du cœur, ces délices de l’ame, que la confiance et le doute, le bonheur et le malheur dissipent également à la longue, tant les jouissances célestes sont étrangères à notre destinée ! Elles traversent notre cœur quelquefois, seulement pour nous rappeler notre origine et notre espoir.

Lady Edgermond se trouvant mieux fixa son départ à deux jours de là, pour aller en Écosse, où elle voulait visiter la terre de lord Edgermond, qui était voisine de celle de lord Nelvil. Elle s’attendait qu’il lui proposerait de l’y accompagner, puisqu’il avait annoncé le projet de retourner en Écosse avant le départ de son régiment. Mais il n’en dit rien. Lucile le regarda dans ce moment, et néanmoins il se tut. Elle se hâta de se lever, et s’approcha de la fenêtre. Peu de momens après, lord Nelvil prit un prétexte pour aller vers elle, et il lui sembla que ses yeux étaient mouillés de pleurs : il en fut ému, soupira, et l’oubli dont il accusait son amie revenant de nouveau à sa mémoire, il se demanda si cette jeune fille n’était pas plus capable que Corinne d’un sentiment fidèle.

Oswald cherchait à réparer la peine qu’il venait de causer à Lucile. On a tant de plaisir à ramener la joie sur un visage encore enfant ! Le chagrin n’est pas fait pour ces physionomies où la réflexion même n’a point encore laissé de traces. Le régiment de lord Nelvil devait être passé en revue le lendemain matin à Hydepark ; il demanda donc à lady Edgermond si elle voulait y aller en calèche avec sa fille, et si elle lui permettrait, après la revue, de faire une promenade à cheval avec Lucile, à côté de sa voiture. Lucile avait dit une fois qu’elle avait grande envie de monter à cheval. Elle regarda sa mère avec une expression toujours soumise, mais où l’on pouvait remarquer cependant le désir d’obtenir un consentement. Lady Edgermond se recueillit quelques instans ; puis tendant à lord Nelvil sa faible main qui dépérissait chaque jour davantage, elle lui dit : — Si vous le demandez, mylord, j’y consens. — Ces mots firent tant d’impression sur Oswald, qu’il allait renoncer lui-même à ce qu’il avait proposé : mais tout à coup Lucile, avec une vivacité qu’elle n’avait pas encore montrée, prit la main de sa mère, et la baisa pour la remercier. Lord Nelvil alors n’eut pas le courage de priver d’un amusement cette innocente créature, qui menait une vie si solitaire et si triste.


CHAPITRE VI.


CORINNE, depuis quinze jours, ressentait l’anxiété la plus cruelle : chaque matin elle hésitait si elle écrirait à lord Nelvil pour lui apprendre où elle était, et chaque soir se passait dans l’inexprimable douleur de le savoir chez Lucile. Ce qu’elle souffrait le soir la rendait plus timide pour le lendemain. Elle rougissait d’apprendre à celui qui ne l’aimait peut-être plus la démarche inconsidérée qu’elle avait faite pour lui. — Peut-être, se disait-elle souvent, tous les souvenirs d’Italie sont-ils effacés de sa mémoire ? Peut-être n’a-t-il plus besoin de trouver dans les femmes un esprit supérieur, un cœur passionné ? Ce qui lui plaît à présent, c’est l’admirable beauté de seize ans, l’expression angélique de cet âge, l’ame timide et neuve qui consacre à l’objet de son choix les premiers sentimens qu’elle ait jamais éprouvés. —

L’imagination de Corinne était tellement frappée des avantages de sa sœur, qu’elle avait presque honte de lutter avec de tels charmes. Il lui semblait que le talent même était une ruse, l’esprit une tyrannie, la passion une violence à côté de cette innocence désarmée ; et bien que Corinne n’eût pas encore vingt-huit ans, elle pressentait déjà cette époque de la vie où les femmes se défient avec tant de douleur de leurs moyens de plaire. Enfin la jalousie et une timidité fière se combattaient dans son ame, elle renvoyait de jour en jour le moment tant craint, et tant désiré, où elle devait revoir Oswald. Elle apprit que son régiment serait passé en revue le lendemain à Hydepark, et elle résolut d’y aller. Elle pensa qu’il était possible que Lucile s’y trouvât, et elle s’en fiait à ses propres yeux pour juger des sentimens d’Oswald. D’abord elle avait l’idée de se parer avec soin, et de se montrer ensuite subitement à lui mais en commençant sa toilette, ses cheveux noirs, son teint un peu bruni par le soleil d’Italie, ses traits prononcés, mais dont elle ne pouvait pas juger l’expression en se regardant, lui inspirèrent du découragement sur ses charmes. Elle voyait toujours dans son miroir le visage aërien de sa sœur, et rejetant loin d’elle toutes les parures qu’elle avait essayées, elle se revêtit d’une robe noire a la vénitienne, couvrit son visage et sa taille avec la manie qu’on porte dans ce pays, et se jeta ainsi dans le fond d’une voiture.

À peine fut-elle dans Hydepark, qu’elle vit paraître Oswald à la tête de son régiment. Il avait dans son uniforme la plus belle et la plus imposante figure du monde, il conduisait son cheval avec une grâce et une dextérité parfaites. La musique qu’on entendait avait quelque chose de fier et de doux tout à la fois, qui conseillait noblement le sacrifice de la vie. Une multitude d’hommes élégamment et simplement vêtus, des femmes belles et modestes portaient sur leur visage, les uns l’empreinte des vertus mâles, les autres des vertus timides. Les soldats du régiment d’Oswald semblaient le regarder avec confiance et dévouement. On joua le fameux air, Dieu sauve le roi, qui touche si profondément tous les cœurs en Angleterre. Et Corinne s’écria : — Oh ! respectable pays qui deviez être ma patrie, pourquoi vous ai-je quitté ? Qu’importait plus ou moins de gloire personnelle, au milieu de tant de vertus ; et quelle gloire valait celle, ô Nelvil, d’être ta digne épouse ! —

Les instrumens militaires qui se firent entendre retracèrent à Corinne les dangers qu’Oswald allait courir. Elle le regarda longtemps sans qu’il pût l’apercevoir, et se disait, les yeux pleins de larmes : — Qu’il vive, quand ce ne serait pas pour moi. Ô mon Dieu ! c’est lui qu’il faut conserver. — Dans ce moment, la voiture de lady Edgermond arriva ; lord Nelvil la salua respectueusement, en baissant devant elle la pointe de son épée. Cette voiture passa et repassa plusieurs fois. Tous ceux qui voyaient Lucile l’admiraient ; Oswald la considérait avec des regards qui perçaient le cœur de Corinne. L’infortunée les connaissait ces regards : ils avaient été tournés sur elle.

Les chevaux que lord Nelvil avait prêtés à Lucile parcouraient avec la plus brillante vitesse les allées de Hydepark, tandis que la voiture de Corinne s’avançait lentement, presque comme un convoi funèbre, derrière les coursiers rapides et leur bruit tumultueux. — Ah ! ce n’était pas ainsi, pensait Corinne, non, ce n’était pas ainsi que je me rendais au Capitole la première fois que je l’ai rencontré : il m’a précipitée du char de triomphe dans L’abîme des douleurs. Je l’aime, et toutes les joies de la vie ont disparu. Je l’aime, et tous les dons de la nature sont flétris. Pardonnez-lui, mon Dieu ! quand je ne serai plus. — Oswald passait à cheval, à côté de la voiture où était Corinne. La forme italienne de l’habit noir qui l’enveloppait le frappa singulièrement. Il s’arrêta, fit le tour de cette voiture, revint sur ses pas pour la revoir encore, et tâcha d’apercevoir quelle était la femme qui s’y tenait cachée. Le cœur de Corinne battait pendant ce temps avec une extrême violence, et tout ce qu’elle redoutait, c’était de s’évanouir, et d’être ainsi découverte ; mais elle résista cependant à son émotion, et lord Nelvil perdit l’idée qui l’avait d’abord occupé. Quand la revue fut finie, Corinne, pour ne pas attirer davantage l’attention d’Oswald, descendit de voiture pendant qu’il ne pouvait la voir, et se plaça derrière les arbres et la foule, de manière à n’être pas aperçue. Oswald alors s’approcha de la calèche de lady Edgermond, et lui montrant un cheval très-doux que ses gens avaient amené, il demanda pour Lucile la permission de monter ce cheval à côté de la voiture de sa mère. Lady Edgermond y consentit, en lui recommandant beaucoup de veiller sur sa fille. Lord Nelvil était descendu de cheval, il parlait chapeau bas, à la portière de lady Edgermond, avec une expression si respectueuse et si sensible en même temps, que Corinne n’y voyait que trop un attachement pour la mère, animé par l’attrait qu’inspirait la fille.

Lucile descendit de voiture. Elle avait un habit de cheval qui dessinait à ravir l’élégance de sa taille ; sur sa tête, un chapeau noir, orné de plumes blanches, et ses beaux cheveux blonds, légers comme l’air, tombaient avec grâce sur son charmant visage. Oswald baissa la main de manière que Lucile pût y poser son pied pour monter sur le cheval. Lucile s’attendait que ce serait un de ses gens qui lui rendrait ce service. Elle rougit en le recevant de lord Nelvil. Il insista : Lucile enfin mit sur cette main un pied charmant, et s’élança si légèrement à cheval, que tous ses mouvemens donnaient l’idée d’une de ces sylphides que l’imagination nous peint avec des couleurs si délicates. Elle partit au galop. Oswald la suivit, et ne la perdit pas de vue. Une fois le cheval fit un faux pas. À l’instant lord Nelvil l’arrêta, examina la bride et le mords avec une aimable anxiété. Une autre fois il crut à tort que le cheval s’emportait, il devint pâle comme la mort, et poussant son propre cheval avec une incroyable ardeur, dans une seconde il atteignit celui de Lucile, descendit et se précipita devant elle. Lucile, ne pouvant plus retenir son cheval, frémissait à son tour de renverser Oswald ; mais d’une main il saisit la bride, et de l’autre il soutint Lucile, qui en sautant s’appuya légèrement sur lui.

Que fallait-il de plus pour convaincre Corinne du sentiment d’Oswald pour Lucile ? Ne voyait-elle pas tous les signes d’intérêt qu’il lui avait autrefois prodigués ? Et même, pour son éternel désespoir, ne croyait-elle pas apercevoir dans les regards de lord Nelvil plus de timidité, plus de réserve qu’il n’en avait dans le temps de son amour pour elle ? Deux fois elle tira l’anneau de son doigt ; elle était prête à fendre la foule pour le jeter aux pieds d’Oswald ; et l’espoir de mourir à l’instant même l’encourageait dans cette résolution. Mais quelle est la femme, née même sous le soleil du midi, qui peut, sans frissonner, attirer sur ses sentimens l’attention de la multitude. Bientôt Corinne frémit à la pensée de se montrer à lord Nelvil dans cet instant, et sortit de la foule pour rejoindre sa voiture. Comme elle traversait une allée solitaire, Oswald vit encore de loin cette même figure noire qui l’avait frappé, et l’impression qu’elle produisit sur lui cette fois fut beaucoup plus vive. Cependant il attribua l’émotion qu’il en ressentait au remords d’avoir été dans ce jour, pour la première fois, infidèle au fond de son cœur à l’image de Corinne ; et, rentré chez lui, il prit à l’instant la résolution de repartir pour l’Écosse, puisque son régiment ne s’embarquait pas encore de quelque temps.


CHAPITRE VII.


CORINNE retourna chez elle dans un état de douleur qui troublait sa raison, et dès ce moment ses forces furent pour jamais affaiblies. Elle résolut d’écrire à lord Nelvil pour lui apprendre, et son arrivée en Angleterre, et tout ce qu’elle avait souffert depuis qu’elle y était. Elle commença cette lettre d’abord remplie des plus amers reproches, et puis elle la déchira. — Que signifient les reproches en amour, s’écria-t-elle ; ce sentiment serait-il le plus intime, le plus pur, le plus généreux des sentimens, s’il n’était pas en tout involontaire ! Que ferai-je donc avec mes plaintes ? Une autre voix, un autre regard ont le secret de son ame ; tout n’est-il donc pas dit ? — Elle recommença sa lettre, et cette fois elle voulut peindre à lord Nelvil la monotonie qu’il pourrait trouver dans son union avec Lucile. Elle essayait de lui prouver que, sans une parfaite harmonie de l’ame et de l’esprit, aucun bonheur de sentiment n’était durable ; et puis elle déchira cette lettre encore plus vivement que la première. — S’il ne sait pas ce que je vaux, disait-elle, est-ce moi qui le lui apprendrai ? Et d’ailleurs dois-je parler ainsi de ma sœur ? Est-il vrai qu’elle me soit inférieure autant que je cherche à me le persuader ? Et quand elle le serait, est-ce à moi qui, comme une mère, l’ai pressée dans son enfance contre mon cœur, est-ce à moi qu’il appartiendrait de le dire ? Ah ! non, il ne faut pas vouloir ainsi son propre bonheur à tout prix. Elle passe, cette vie pendant laquelle on a tant de désirs ; et, long-temps même avant la mort, quelque chose de doux et de rêveur nous détache par degrés de l’existence —

Elle reprit encore une fois la plume, et ne parla que de son malheur ; mais en l’exprimant elle éprouvait une telle pitié d’elle-même, qu’elle couvrait son papier de ses larmes ! — Non, dit-elle encore, il ne faut pas envoyer cette lettre ; s’il y résiste, je le haïrai ; s’il y cède, je ne saurai pas s’il n’a pas fait un sacrifice, s’il ne conserve pas le souvenir d’une autre. Il vaut mieux le voir, lui parler, lui remettre cet anneau, gage de ses promesses ; et elle se hâta de l’envelopper dans une lettre où elle n’écrivit que ces mots : Vous êtes libre. Et mettant la lettre dans son sein, elle attendit que le soir approchât pour aller chez Oswald. Il lui sembla qu’en plein jour elle eût rougi devant tous ceux qui l’auraient regardée, et cependant elle voulait devancer le moment où lord Nelvil avait coutume d’aller chez lady Edgermond. À six heures donc elle partit, mais en tremblant comme une esclave condamnée. On a si peur de ce qu’on aime quand une fois la confiance est perdue ! Ah ! l’objet d’une affection passionnée est à nos yeux, ou le protecteur le plus sûr, ou le maître le plus redoutable.

Corinne fit arrêter sa voiture devant la porte de lord Nelvil, et demanda d’une voix tremblante à l’homme qui ouvrait cette porte s’il était chez lui. Depuis une demi-heure, madame, répondit-il, mylord est parti pour l’Écosse. Cette nouvelle serra le cœur de Corinne ; elle tremblait de voir Oswald ; mais cependant son ame allait au-devant de cette inexprimable émotion. L’effort était fait, elle se croyait près d’entendre sa voix, et il fallait maintenant prendre une nouvelle résolution pour le retrouver, attendre encore plusieurs jours, et condescendre à une démarche de plus. Néanmoins, à tout prix alors, Corinne voulait le revoir. Le lendemain donc, elle partit pour Edimbourg.


CHAPITRE VIII.


AVANT de quitter Londres, lord Nelvil était retourné chez son banquier, et quand il sut qu’aucune lettre de Corinne n’était arrivée, il se demanda avec amertume s’il devait sacrifier un bonheur domestique, certain et durable, à une personne qui peut-être ne se ressouvenait plus de lui. Cependant il résolut d’écrire encore en Italie, comme il l’avait déjà fait plusieurs fois depuis six semaines, pour demander à Corinne la cause de son silence, et pour lui déclarer encore que, tant qu’elle ne lui renverrait pas son anneau, il ne serait jamais l’époux d’une autre. Il fit son voyage dans des dispositions très-pénibles : il aimait Lucile presque sans la connaître, car il ne lui avait pas entendu prononcer vingt paroles ; mais il regrettait Corinne, et s’affligeait des circonstances qui les séparaient ; tour à tour le charme timide de l’une le captivait ; et il se retraçait la grâce brillante, l’éloquence sublime de l’autre. Si dans ce moment il avait su que Corinne l’aimait plus que jamais, qu’elle avait tout quitté pour le suivre, il n’aurait jamais revu Lucile, mais il se croyait oublié, et réfléchissant sur le caractère de Lucile et de Corinne, il se disait qu’un extérieur froid et réservé cachait souvent les sentimens les plus profonds : il se trompait. Les ames passionnées se trahissent de mille manières, et ce que l’on contient toujours est bien faible.

Une circonstance vint ajouter encore à l’intérêt que Lucile inspirait à lord Nelvil. En retournant dans sa terre il passa si près de celle qui appartenait à lady Edgermond, que la curiosité l’y conduisit. Il se fit ouvrir le cabinet où Lucile avait coutume de travailler. Ce cabinet était rempli par les souvenirs du temps que le père d’Oswald y avait passé près de Lucile pendant que son fils était en France. Elle avait élevé un piédestal de marbre à la place même où peu de mois avant sa mort il lui donnait des leçons, et sur ce piédestal était gravé : À la mémoire de mon second père. Enfin un livre était posé sur la table. Oswald l’ouvrit ; il y reconnut le recueil des pensées de son père, et sur la première page il trouva ces mots écrits par son père lui-même : À celle qui m’a consolé dans mes peines, à l’ame la plus pure, à la femme angélique qui fera la gloire et le bonheur de son époux. Avec quelle émotion Oswald lut ces lignes où l’opinion de celui qu’il révérait était si vivement exprimée ? Il s’étonna du silence de Lucile envers lui sur les témoignages d’affection qu’elle avait reçus de son père. Il crut voir dans ce silence la délicatesse la plus rare, la crainte de forcer son choix par l’idée d’un devoir, enfin il fut frappé de ces paroles : À celle qui m’a consolé dans mes peines ! — C’est, donc Lucile, s’écria-t-il, c’est elle qui a adouci le mal que je faisais à mon père, et je l’abandonnerais quand sa mère est mourante, quand elle n’aura plus que moi pour consolateur ! Ah ! Corinne, vous si brillante, si recherchée, avez-vous besoin, comme Lucile, d’un ami fidèle et dévoué ? — Elle n’était plus brillante, elle n’était plus recherchée, cette Corinne qui errait seule d’auberge en auberge, ne voyant pas même celui pour qui elle avait tout quitté, et n’ayant pas la force de s’en éloigner. Elle était tombée malade dans une petite ville à moitié chemin d’Edimbourg, et n’avait pu, malgré ses efforts, continuer sa route. Elle pensait souvent, pendant les longues nuits de ses souffrances, que, si elle était morte dans ce lieu, Thérésine seule aurait su son nom et l’aurait inscrit sur sa tombe. Quel changement, quel sort pour une femme qui ne pouvait faire un pas en Italie sans que la foule des hommages se précipitât sur ses pas ! Et faut-il qu’un seul sentiment dépouille ainsi toute la vie ? Enfin, après huit jours d’angoisses inexprimables, elle reprit sa triste route ; car, bien que l’espérance de voir Oswald en fut le terme, il y avait tant de pénibles sentimens confondus avec cette vive attente, que son cœur n’en éprouvait qu’une inquiétude douloureuse. Avant d’arriver à la demeure de lord Nelvil, Corinne eut le désir de s’arrêter quelques heures dans la terre de son père qui n’en était pas éloignée, et où lord Edgermond avait ordonné que son tombeau fût placé. Elle n’y avait point été depuis ce temps, et elle n’avait passé dans cette terre qu’un mois, seule avec son père. C’était l’époque la plus heureuse de son séjour en Angleterre. Ces souvenirs lui inspiraient le besoin de revoir cette habitation, et elle ne croyait pas que lady Edgermond dût y être déjà.

À quelques milles du château, Corinne aperçut sur le grand chemin une voiture renversée. Elle fit arrêter la sienne, et vit sortir de celle qui était brisée un vieillard très-effrayé de la chute qu’il venait de faire. Corinne se hâta de le secourir, et lui offrit de le conduire elle-même jusqu’à la ville voisine. Il accepta avec reconnaissance, et dit qu’il se nommait M. Dickson. Corinne reconnut ce nom qu’elle avait souvent entendu prononcer à lord Nelvil. Elle dirigea l’entretien de manière à faire parler ce bon vieillard sur le seul objet qui l’intéressait dans la vie. M. Dickson était l’homme du monde qui causait le plus volontiers, et ne se doutant pas que Corinne, dont il ignorait le nom, et qu’il prenait pour une Anglaise, eût aucun intérêt particulier dans les questions qu’elle lui faisait, il se mit à dire tout ce qu’il savait avec le plus grand détail ; et comme il désirait de plaire à Corinne, dont les soins l’avaient touché, il fut indiscret pour l’amuser.

Il raconta comment il avait appris lui-même à lord Nelvil que son père s’était opposé d’avance au mariage qu’il voulait contracter maintenant, et fit l’extrait de la lettre qu’il lui avait remise, en répétant plusieurs fois ces mots qui perçaient le cœur de Corinne : Son père lui a défendu d’épouser cette Italienne ; ce serait outrager sa mémoire que de braver sa volonté.

M. Dickson ne se borna point encore à ces cruelles paroles ; il affirma de plus qu’Oswald aimait Lucile, que Lucile l’aimait ; que lady Edgermond souhaitait vivement ce mariage, mais qu’un engagement pris en Italie empêchait lord Nelvil d’y consentir. — Quoi ! dit Corinne à M. Dickson, en tâchant de contenir le trouble affreux qui l’agitait, vous croyez que c’est seulement à cause de l’engagement qu’il a contracté, que lord Nelvil ne se marie pas avec miss Lucile Edgermond ? — J’en suis bien sûr, reprit M. Dickson, charmé d’être interrogé de nouveau ; ü y a trois jours encore j’ai vu lord Nelvil, et, bien qu’il ne m’ait pas expliqué la nature des liens qu’il avait formés en Italie, il m’a dit ces propres paroles, que j’ai mandées à lady Edgermond : Si j’étais libre, j’épouserais Lucile. — S’il était libre ! répéta Corinne ; — et dans ce moment sa voiture s’arrêta devant la porte de l’auberge où elle conduisait M. Dickson. Il voulut la remercier, lui demander dans quel lieu il pourrait la revoir. Corinne ne l’entendait plus. Elle lui serra la main sans pouvoir lui répondre, et le quitta sans avoir prononcé un seul mot. Il était tard ; cependant elle voulut aller encore dans les lieux où reposaient les cendres de son père. Le désordre de son esprit lui rendait ce pèlerinage sacré, plus nécessaire que jamais.


CHAPITRE IX


LADY Edgermond était depuis deux jours à sa terre, et ce soir là même il y avait un grand bal chez elle. Tous ses voisins, tous ses vassaux lui avaient demandé de se réunir pour célébrer son arrivée ; Lucile l’avait aussi désiré, peut-être dans l’espoir qu’Oswald y viendrait ; en effet, il y était lorsque Corinne arriva. Elle vit beaucoup de voitures dans l’avenue, et fit arrêter la sienne à quelques pas, elle descendit, et reconnut le séjour où son père lui avait témoigné les sentimens les plus tendres. Quelle différence entre ces temps quelle croyait alors malheureux et sa situation actuelle ! C’est ainsi que dans la vie on est puni des peines de l’imagination par les chagrins réels, qui n’apprennent que trop à connaître le véritable malheur.

Corinne fit demander pourquoi le château était illuminé et quelles étaient les personnes qui s’y trouvaient dans ce moment. Le hasard fît que le domestique de Corinne interrogea l’un de ceux que lord Nelvil avait pris à son service en Angleterre, et qui se trouvait là dans ce moment. Corinne entendit sa réponse. — C’est un bal, dit-il, que donne aujourd’hui lady Edgermond ; et lord Nelvil mon maître, ajouta-t-il, a ouvert ce bal avec miss Lucile Edgermond, l’héritière de ce château. En entendant ces mots, Corinne frémit, mais elle ne changea point de résolution. Une âpre curiosité l’entraînait à se rapprocher des lieux où tant de douleurs la menaçaient ; elle fit signe à ses gens de s’éloigner, et elle entra seule dans le parc qui se trouvait ouvert, et dans lequel à cette heure l’obscurité permettait de se promener long-temps sans être vue. Il était dix heures ; et depuis que le bal avait commencé, Oswald dansait avec Lucile ces contredanses anglaises que l’on recommence cinq ou six fois dans la soirée ; mais toujours le même homme danse avec la même femme, et la plus grande gravité règne quelquefois dans cette partie de plaisir.

Lucile dansait noblement, mais sans vivacité. Le sentiment même qui l’occupait ajoutait à son sérieux naturel : comme on était curieux dans le canton de savoir si elle aimait lord Nelvil, tout le monde la regardait avec plus d’attention encore que de coutume, ce qui l’empêchait de lever les yeux sur Oswald ; et sa timidité était telle, qu’elle ne voyait ni n’entendait rien. Ce trouble et cette réserve touchèrent beaucoup lord Nelvil dans le premier moment ; mais comme cette situation ne variait pas, il commençait un peu à s’en fatiguer, et comparait cette longue rangée d’hommes et de femmes, et cette musique monotone, avec la grâce animée des airs et des danses d’Italie. Cette réflexion le fit tomber dans une profonde rêverie, et Corinne eût encore goûté quelques instans de bonheur si elle avait pu connaître alors les sentimens de lord Nelvil. Mais l’infortunée parcourait au hasard les sombres allées d’une demeure qu’elle pouvait considérer autrefois comme la sienne, étrangère maintenant sur le sol paternel, isolée près de celui qu’elle avait espéré pour époux. La terre manquait sous ses pas, et l’agitation de la douleur lui tenait seule lieu de force ; peut-être pensait-elle qu’elle rencontrerait Oswald dans le jardin ; mais elle ne savait pas elle-même ce qu’elle désirait.

Le château était placé sur une hauteur, au pied de laquelle coulait une rivière. Il y avait beaucoup d’arbres sur l’un des bords, mais l’autre n’offrait que des rochers arides et couverts de bruyère. Corinne en marchant se trouva près de la rivière ; elle entendit là tout à la fois la musique de la fête et le murmure des eaux. La lueur des lampions du bal se réfléchissait d’en haut jusqu’au milieu de la rivière, tandis que le pâle reflet de la lune éclairait seul les campagnes désertes de l’autre rive. On eut dit que dans ces lieux, comme dans la tragédie de Hamlet, les ombres erraient autour du palais où se donnaient les festins.

L’infortunée Corinne, seule, abandonnée, n’avait qu’un pas à faire pour se plonger dans l’éternel oubli. — Ah ! s’écria-t-elle, si demain, lorsqu’il se promènera sur ces bords avec la bande joyeuse de ses amis, ses pas triomphans se heurtaient contre les restes de celle qu’une fois pourtant il a aimée, n’aurait-il pas une émotion qui me vengerait, une douleur qui ressemblerait à ce que je souffre ? Non, non, reprit-elle, ce n’est pas la vengeance qu’il faut chercher dans la mort, mais le repos. — Elle se tut, et contempla de nouveau cette rivière qui coulait si vite et néanmoins si régulièrement, cette nature si bien ordonnée, quand l’ame humaine est toute en tumulte ; elle se rappela le jour où lord Nelvil se précipita dans la mer pour sauver un vieillard. — Qu’il était bon alors ! s’écria Corinne ; hélas ! dit-elle en pleurant, peut-être l’est-il encore ! Pourquoi le blâmer, parce que je souffre ? peut-être ne le sait-il pas, peut-être s’il me voyait …… — Et tout à coup elle prit la résolution de faire demander lord Nelvil, au milieu de cette fête, et de lui parler à l’instant. Elle remonta vers le château avec l’espèce de mouvement que donne une décision nouvellement prise, une décision qui succède à de longues incertitudes ; mais en approchant elle fut saisie d’un tel tremblement, qu’elle fut obligée de s’asseoir sur un banc de pierre qui était devant les fenêtres. La foule des paysans rassemblés pour voir danser empêcha qu’elle ne fût remarquée.

Lord Nelvil, dans ce moment, s’avança sur le balcon : il respira l’air frais du soir ; quelques rosiers qui se trouvaient là lui rappelèrent le parfum que portait habituellement Corinne, et l’impression qu’il en ressentit le fit tressaillir. Cette fête longue et ennuyeuse le fatiguait ; il se souvint du bon goût de Corinne dans l’arrangement d’une fête, de son intelligence dans tout ce qui tenait aux beaux-arts, et il sentit que c’était seulement dans la vie régulière et domestique qu’il se représentait avec plaisir Lucile pour compagne. Tout ce qui appartenait le moins du monde à l’imagination, à la poésie, lui retraçait le souvenir de Corinne, et renouvelait ses regrets. Pendant qu’il était dans cette disposition, un de ses amis s’approcha de lui, et ils s’entretinrent quelques momens ensemble. Corinne alors entendit la voix d’Oswald.

Inexprimable émotion que la voix de ce qu’on aime ! Mélange confus d’attendrissement et de terreur ! Car il est des impressions si vives que notre pauvre et faible nature se craint elle-même en les éprouvant.

Un des amis d’Oswald lui dit : — Ne trouvez-vous pas ce bal charmant ? — Oui, répondit-il avec distraction ; oui, en vérité, répéta-t-il en soupirant. — Ce soupir et l’accent mélancolique de sa voix causèrent à Corinne une vive joie : elle se crut certaine de retrouver le cœur d’Oswald, de se faire encore entendre de lui, et se levant avec précipitation, elle s’avança vers un des domestiques de la maison, pour le charger de demander lord Nelvil. Si elle avait suivi ce mouvement, combien sa destinée et celle d’Oswald eût été différente ! Dans cet instant Lucile s’approcha de la fenêtre, et voyant passer dans le jardin, à travers l’obscurité, une femme vêtue de blanc, mais sans aucun ornement de fête, sa curiosité fut excitée. Elle avança la tête, et regardant attentivement, elle crut reconnaître les traits de sa sœur ; mais comme elle ne doutait pas qu’elle ne fut morte depuis sept années, la frayeur que lui causa cette vue la fit tomber évanouie. Tout le monde courut à son secours. Corinne ne trouva plus le domestique auquel elle voulait parler, et se retira plus avant dans l’allée, afin de ne pas être remarquée.

Lucile revint à elle, et n’osa point avouer ce qui l’avait émue. Mais, comme dès l’enfance sa mère avait fortement frappé son esprit par toutes les idées qui tiennent à la dévotion, elle se persuada que l’image de sa sœur lui était apparue, marchant vers le tombeau de leur père, pour lui reprocher l’oubli de ce tombeau ; le tort qu’elle avait eu de recevoir une fête dans ces lieux, sans remplir au moins d’avance un pieux devoir envers des cendres révérées. Au moment donc où Lucile se crut sûre de n’être pas observée, elle sortit du bal. Corinne s’étonna de la voir seule ainsi dans le jardin., et s’imagina que lord Nelvil ne tarderait pas à la rejoindre, et que peut-être il lui avait demandé un entretien secret, pour obtenir d’elle la permission de faire connaître ses vœux à sa mère. Cette idée la rendit immobile, mais bientôt elle remarqua que Lucile tournait ses pas vers un bosquet quelle savait devoir être le lieu où le tombeau de son père avait été élevé, et s’accusant, à son tour, de n’avoir pas commencé par y porter ses regrets et ses larmes, elle suivit sa sœur à quelque distance, se cachant à l’aide des arbres et de l’obscurité. Elle aperçut enfin de loin le sarcophage noir élevé sur la place où les restes de lord Edgermond étaient ensevelis. Une profonde émotion la força de s’arrêter et de s’appuyer contre un arbre. Lucile aussi s’arrêta et se pencha respectueusement à l’aspect du tombeau.

Dans ce moment Corinne était prête à se découvrir à sa sœur, à lui redemander, au nom de leur père, et son rang et son époux, mais Lucile fit quelques pas avec précipitation pour s’approcher du monument, et le courage de Corinne défaillit. Il y a dans le cœur d’une femme tant de timidité réunie à l’impétuosité des sentimens, qu’un rien peut la retenir comme un rien l’entraîner. Lucile se mit à genoux devant la tombe de son père : elle écarta ses blonds cheveux qu’une guirlandes de fleurs tenait rassemblés, et leva les yeux au ciel pour prier avec un regard angélique. Corinne était placée derrière les arbres, et sans pouvoir être découverte, elle voyait facilement sa sœur qu’un rayon de la lune éclairait doucement ; elle se sentit tout à coup saisie par un attendrissement purement généreux. Elle contempla cette expression de piété si pure, ce visage si jeune, que les traits de l’enfance s’y faisaient remarquer encore ; elle se retraça le temps où elle avait servi de mère à Lucile, elle réfléchit sur elle-même ; elle pensa qu’elle n’était pas loin de trente ans, de ce moment où le déclin de la jeunesse commence, tandis que sa sœur avait devant elle un long avenir indéfini, un avenir qui n’était troublé par aucun souvenir, par aucune vie passée dont il fallût répondre ni devant les autres, ni devant sa propre conscience. — Si je me montre à Lucile, se dit-elle, si je lui parle, son ame encore paisible sera bientôt troublée, et la paix n’y rentrera peut-être jamais. J’ai déjà tant souffert, je saurai souffrir encore ; mais l’innocente Lucile va passer, dans un instant, du calme à l’agitation la plus cruelle ; et c’est moi qui l’ai tenue dans mes bras, qui l’ai fait dormir sur mon sein ; c’est moi qui la précipiterais dans le monde des douleurs ! — Ainsi pensait Corinne. Cependant l’amour livrait dans son cœur un cruel combat à ce sentiment désintéressé, à cette exaltation de l’ame qui la portait à se sacrifier elle-même.

Lucile dit alors tout haut : — Ô mon père, priez pour moi. — Corinne l’entendit, et se laissant aussi tomber à genoux, elle demanda la bénédiction paternelle pour les deux sœurs à-la-fois, et répandit des pleurs qu’arrachaient de son cœur des sentimens plus purs encore que l’amour. Lucile, continuant sa prière, prononça distinctement ces paroles : — Oh ! ma sœur, intercédez pour moi dans le ciel ; vous m’avez aimée dans mon enfance, continuez à me protéger. — Ah ! combien cette prière attendrit Corinne ! Lucile enfin, d’une voix pleine de ferveur, dit : — Mon père, pardonnez-moi l’instant d’oubli dont un sentiment ordonné par vous-même est la cause. Je ne suis point coupable en aimant celui que vous m’aviez destiné pour époux, mais achevez votre ouvrage, et faites qu’il me choisisse pour la compagne de sa vie : je ne puis être heureuse qu’avec lui ; mais jamais il ne saura que je l’aime ; jamais ce cœur tremblant ne trahira son secret. Oh, mon Dieu ! oh, mon père ! consolez votre fille, et rendez-la digne de l’estime et de la tendresse d’Oswald. — Oui, répéta Corinne, à voix basse exaucez-la, mon père, et pour l’autre de vos enfans une mort douce et tranquille. —

En achevant ce vœu solennel, le plus grand effort dont l’ame de Corinne fût capable, elle tira de son sein la lettre qui contenait l’anneau donné par Oswald, et s’éloigna rapidement. Elle sentait bien qu’en envoyant cette lettre et laissant ignorer à lord Nelvil qu’elle était en Angleterre, elle brisait leurs liens et donnait Oswald à Lucile ; mais, en présence de ce tombeau, les obstacles qui la séparaient de lui s’étaient offerts à sa réflexion avec plus de force que jamais ; elle s’était rappelée les paroles de M. Dickson : son père lui défend d’épouser cette Italienne, et il lui sembla que le sien aussi s’unissait à celui d’Oswald et que l’autorité paternelle tout entière condamnait son amour. L’innocence de Lucile, sa jeunesse, sa pureté exaltaient son imagination, et elle était, un moment du moins, fière de s’immoler pour qu’Oswald fût en paix avec son pays, avec sa famille, avec lui-même.

La musique qu’on entendait en approchant du château soutenait le courage de Corinne. Elle aperçut un pauvre vieillard aveugle qui était assis au pied d’un arbre, écoutant le bruit de la fête. Elle s’avança vers lui en le priant de remettre la lettre qu’elle lui donnait à l’un des gens du château. Ainsi même elle ne courut pas le risque que lord Nelvil pût découvrir qu’une femme l’avait apportée. En effet, qui eût vu Corinne remettant cette lettre aurait senti qu’elle contenait le destin de sa vie. Ses regards, sa main tremblante, sa voix solennelle et troublée, tout annonçait un de ces terribles momens où la destinée s’empare de nous, où l’être malheureux n’agit plus que comme l’esclave de la fatalité qui le poursuit.

Corinne observa de loin le vieillard, qu’un chien fidèle conduisait : elle le vit donner sa lettre à l’un des domestiques de lord Nelvil, qui par hasard, dans cet instant, en apportait d’autres au château. Toutes les circonstances se réunissaient pour ne plus laisser d’espoir. Corinne fit encore quelques pas en se retournant pour regarder ce domestique avancer vers la porte, et quand elle ne le vit plus, quand elle fut sur le grand chemin, quand elle n’entendit plus la musique, et que les lumières mêmes du château ne se firent plus apercevoir, une sueur froide mouilla son front, un frissonnement de mort la saisit : elle voulut avancer encore, mais la nature s’y refusa, et elle tomba sans connaissance sur la route.

  1. Talma ayant passé plusieurs années de sa vie à Londres, a su réunir dans son admirable talent, le caractère et les beautés de l’art théâtral des deux pays.