Correspondance 1812-1876, 3/1852/CCCL

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CCCL

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE,
PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE


Paris, mars 1852.


Prince,

Ils sont partis pour le fort de Bicêtre, ces malheureux déportés de Châteauroux, partis enchaînés comme des galériens, au milieu des larmes d’une population qui vous aime et qu’on vous peint comme dangereuse et féroce. Personne ne comprend ces rigueurs. On vous dit que cela fait bon effet ; on vous ment, on vous trompe, on vous trahit !

Pourquoi, mon Dieu, vous abuse-t-on ainsi ? Tout le monde le devine et le sent, excepté vous. Ah ! si Henri V vous renvoie en exil ou en prison, souvenez-vous de quelqu’un qui vous aime toujours, bien que votre règne ait déchiré ses entrailles et qui, au lieu de désirer, comme les intérêts de son parti le voudraient peut-être, qu’on vous rende odieux par de telles mesures, s’indigne de voir le faux rôle qu’on veut vous faire dans l’histoire, à vous qui avez le cœur grand autant que la destinée.

À qui plaisent donc ces fureurs, cet oubli de la dignité humaine, cette haine politique qui détruit toutes les notions du juste et du vrai, cette inauguration du règne de la terreur dans les provinces, le proconsulat des préfets, qui, en nous frappant, déblayent le chemin pour d’autres que vous ? Ne sommes-nous pas vos amis naturels, que vous avez méconnus pour châtier les emportements de quelques-uns ? Et les gens qui font le mal en votre nom, ne sont-ils pas vos ennemis naturels ? Ce système de barbarie politique plaît à la bourgeoisie, disent les rapports. Ce n’est pas vrai. La bourgeoisie ne se compose pas de quelques gros bonnets de chef-lieu qui ont leurs haines particulières à repaître, leurs futures conspirations à servir. Elle se compose de gens obscurs qui n’osent rien dire, parce qu’ils sont opprimés par les plus apparents, mais qui ont des entrailles et qui baissent les yeux avec honte et douleur en voyant passer ces hommes dont on fait des martyrs et qui, ferrés comme des forçats sous l’œil des préfets, tendent avec orgueil leurs mains aux chaînes.

On a destitué à la Châtre un sous-préfet, j’en ignore la raison ; mais le peuple dit et croit que c’est parce qu’il a ordonné qu’on ôtât les chaînes et qu’on donnât des voitures aux prisonniers.

Les paysans étonnés venaient regarder de près ces victimes. Le commissaire de police criait au peuple : « Voilà ceux qui ont violé et éventré les femmes ! »

Les soldats disaient tout bas : « N’en croyez rien ! on n’a pas violé, on n’a pas éventré une seule femme. Ce sont là d’honnêtes gens, bien malheureux. Ils sont socialistes, nous ne le sommes pas ; mais nous les plaignons et nous les respectons. » À Châteauroux, on a remis les chaînes. Les gendarmes qui ont reçu ces prisonniers à Paris ont été étonnés de ce traitement.

Le général Canrobert n’a vu personne. On le disait envoyé par vous pour reviser les sentences rendues par l’ire des préfets et la terreur des commissions mixtes, pour s’entretenir avec les victimes et se méfier des fureurs locales. Trois de vos ministres me l’avaient dit, à moi ; je le disais à tout le monde, heureuse d’avoir à vous justifier. Comment ces missi dominici, à l’exception d’un seul, ont-ils rempli leur mission ? Ils n’ont vu que les juges, ils n’ont consulté que les passions, et, pendant qu’une commission de recours en grâce était instituée et recevait les demandes et les réclamations, vos envoyés de paix, vos ministres de clémence et de justice aggravaient ou confirmaient les sentences que cette commission eût peut-être annulées.

Pensez à ce que je vous dis, prince, c’est la vérité. Pensez-y cinq minutes seulement ! Un témoignage de vérité, un cri de la conscience qui est en même temps le cri d’un cœur reconnaissant et ami, valent bien cinq minutes de l’attention d’un chef d’État.

Je vous demande la grâce de tous les déportés de l’Indre, je vous la demande à deux genoux, cela ne m’humilie pas. Dieu vous a donné le pouvoir absolu : eh bien, c’est Dieu que je prie, en même temps que l’ami d’autrefois. Je connais tous ces condamnés : il n’y en a pas un qui ne soit un honnête homme, incapable d’une mauvaise action, incapable de conspirer contre l’homme qui, en dépit des fureurs et des haines de son parti, leur aura rendu justice comme citoyen et leur aura fait grâce comme vainqueur.

Voyons, prince, le salut de quelques hommes obscurs, devenus inoffensifs ; le mécontentement d’un préfet de vingt-deux ans qui fait du zèle de novice et de six gros bourgeois tout au plus, pauvres mauvaises gens égarés, stupides, qui prétendent représenter la population, et que la population ne connaît seulement pas, ne sont-ce pas là de grands sacrifices à faire quand il s’agit pour vous d’une action bonne, juste et puissante ?

Prince, prince, écoutez la femme qui a des cheveux blancs et qui vous prie à genoux ; la femme cent fois calomniée, qui est toujours sortie pure, devant Dieu et devant les témoins de sa conduite, de toutes les épreuves de la vie, la femme qui n’abjure aucune de ses croyances et qui ne croit pas se parjurer en croyant en vous. Son opinion laissera peut-être une trace dans l’avenir.

Et vous aussi, vous serez calomnié ! et, que je vous survive ou non, vous aurez une voix, une seule voix peut-être dans le parti socialiste qui laissera sur vous le testament de sa pensée. Eh bien, donnez-moi de quoi me justifier auprès des miens, d’avoir eu espoir et confiance en votre âme. Donnez-moi des faits particuliers, en attendant ces preuves éclatantes que vous m’avez fait pressentir pour l’avenir et que mon cœur, droit et sincère, n’a pas repoussées comme un leurre, comme une banale parole de commisération pour ses larmes.